CHAPITRE CCXXXIV
Ccwimeiit Ser Tici Zacharie vint à Gallipoli me prier, moi, Ramcho^ Muntaner, de le seconder, pour aller de compagnie ravager le château et la ville de Fuylla , où se trouvaient trois reliques que monseigneur saint Jean laissa sur Fautel , quand il se renferma dans le tombeau à Éphèse.
Il est de fait, qu^avantqnele seigneur in fantarri-^ vât à Gallipoli , il y vint un brave homme génois, nommé Ser Tici Zacharie , qui était neveu de micer Benoît Zacharie. Il vint avec un vaisseau de quatre-vingts rames, armé au complet. Quand il fut à Gallipoli,il demanda sauf-conduit,et dit qu'il vou-^ lait me parler .Je lui donnai unsauf-conduit,etil me vlit : « il est certain capitaine quej'ai^eu en mon pou-^
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» voir pendant cinq ans^le château deFajlla, au nom
» de mon oncle Messire Benoît Zacharie; à présent
» Messire Benoît est mort, et son frère, qui est aussi
» mon oncle et à qui reste le château, est venu ac-
)) compagne de quatre galères, et m'a dit de lui ren-*
» dre compte. Je lui ai rendu compte, mais sur ce
» compte nous ne fûmes point d'accord. A présent
» ileotend revenir avec quatre autres galères, pour
» s'emparer de ma personne, et placer un autre
tt commandant à Fuylla ; et j'ai reçu une lettre de
» SOQ fils, qui médit de ne pas l'attendre , pour rien
» au monde ^ car certainement, s'il peut me pren-
» dre, il me conduira à Gênes. Voilà pourquoi je
» suis venu auprès de vous , prêt , ainsi que tous
» ceux qui sont avec moi , à vous faire foi et hom-
» mage, pour être admis dans votre Compagnie. »
Et moi, qui savais que c'était un homme d'hon*
iieur , et qui le reconnus ^ur sage et bon , je le
recasetlui donnai un lo^^ement bon et convenable ,
et le fis inscrire pour dix chevaux armés sur le
registre de l'armée et de notre Compagnie. Il n'y
avait dans toute la Compagnie que moi qui eus ce
pouvoir , à l'exclusion de tout autre. Et quand il fut
dans notre Compagnie , il m'engagea à faire armer
une galère qui était dans le port, ainsi que deux vais-
S6aux,et à lui donner des compagnons, et médit qu'il
ferait ensorte de s'emparer dcr château de Fujlla ,
et que nous y^gagnerions de g^&ndes richesses. Alors
Je fis armer la galère^* son vai^eau',' les deènr
autres vaisseaux armés et une batque taètméei Ainsi
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ils eurent cinq vaisseaux. Il y fit monter toute troupe, qui consistait en cinquante hommes bon^ et adroits ; et j'y mis pour capitaine un mier" cousin -germain , nommé Jean Muntaner, auquel je donnai pouvoir de tout faire comme je - pourrais faire moi-même. Il devait toujours prendre conseil dudit Tici Zacharie et de quatre autres bons Catalans que je lui assignai pour conseillers, et ils partirent de Gallipoli le lendemain de la fêle des Rameaux. Que vous dirai-je !' Ledifl Tici Zacharie fit ainsi : Il leur ordonna de les suivre au château de Fuylla la nuit de la fête des Pâques , et qu'à l'heure des matines , ils dressassent: contre le mur les échelles qu'ils portaient toutes^ préparées, sachant bien quelle hauteur avaient les^ murailles. Que vous dirai-je? Avant d'être entendu du château, il fit escalader son monde, et trente hommes de sa troupe et cinquante de la nôtre fu-r rent bientôt au-dessus du mur, armés etprêts àcom^ battre. Quand ils furent là, le jour parut; et lui, avec des machines el le reste de la compagnie s'a-' vanca pour attaquer les portes. Et quand ceux qui étaient dedans les eurent entendus, ils prirent les armes ; les nôtres brisèrent les portes, firent main basse sur ceuxqui gardaient les murailles et sur ceux qu'ils trouvèrent datns les tours. Que vous dirai* je? II9 tuèrent bien cent cinquante hommes, et firent prisonniers tous les autres , qui étaient au nombre de: cinq cents combattants. Quand ils se furent emparés du château , ils passèrent dans la
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ville , occupée par les Grecs , qui étaient au noinbre de trois mille personnes, et s'occupaienX à fabriquer l'alun , qui était fabriqué dans ce lieu là. Ilsparcoururent toute la ville, et pillèrent et ravagèrent tout ce qu'ils voulurent. Que vous dirai- je? ce qu'ils gagnèrent fut infini. Et là ils gagnèreul les trois reliques du bienheureux saint Jean révangéliste , qu'il avait laissées sous l'autel d'EpUèse, enserenfermantdansletombeau. Et comme ce furent les Turcs qui prirent ce lieu là, ils les échangèrent à Fuylla contre du blé. Et les trois reliques étaient celles-ci : la première un morceau delà vraie croix, que monseigneur saint Jean évangéliste enleva, de sa propre main . de la vraie CFoix , et de la place même où Jésus-Christ avait reposé sa précieuse tête. Et ce morceau de la vraie croix était richement enchâssé dans de l'or, avec des pierres précieuses d'une valeur immense. Vous auriez peine à me croire,si je vousracontais toutes les richesses qui l'entouraient, avec unechaine en or qui yétailattachée,etaumojende laquelle monseigneur saint Jean la portait toujours suspendue à son col. L'autre relique était une chemise bien précieuse et sans aucune couture^ quela sainte vierge Mariefit de ses saintes mains, et lui donna ; et depuis ce temps ^le bienheureux monseigneur saint Jean l'avait toujours portée. La troisième relique était un livre qui s appelle \ Apocalypse ^ qui était écrit en lettres d'or delapropre main du bienheureux monseigneursaint Jean ; et sur les couvertures il jr avait une grande
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quantité de pierres précieuses. Et ainsi entre au* très choses , ils gagnèrent ces trois reliques , qu'ib découvrirent parce que Ser Tici Zacharie savait ou eUes étaient ; et avec un grand butin ils retourne* rent à Gallipoli , où ils partagèrent tout ce qu'ils avaient gagné. On tira au sort les reliques : la vraie croix m'échut par le sort , et à Ser Tici la chemise et le livre. Et le reste fut partagé comme il devait l'être. Et vous voyez comment nous réunîmes ànous laCompagnie de Ser Tici Zacharie. Depuis, Ser Tici, au moyen de ce qu'il avait gagné , arma son vaisseau , où il mit de ses gens et des nôtres, et s'en vint à l'île de T«iix, où était un bon château. Il pritce château et la ville et s'y plaça* Je vins à ce cjiâteau , et trouvai le seigneur infant avec quatre galères ; il m'avait attendu là quand j'étais allé prendre congé de l'armée ; et là je revins et trouvai le seigneur infant, fit si vous vîtes jamais un bomme bon accueillir son ami , ainsi me fit Ser Tici Zacharie , qui me livra aussitôt le château et tout ce qu'il renfermait , et nous traita magnifiquement , le seigneur infant et nous tous , pendant les trois jours que nous y demeurâmes. Puis il m'offrit et sa personne et le château , et tout ce qu'il y avait. Je lai donnai toutes sortes d'objets , et lui laissai une barque armée de vingt-quatre rames, avec bien quarante hommes , qui consentirent à rester avec lui , à sa solde ; enfin , je le laissai bien fourni et bien muni. Le proverbe catalan
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est bien vrai, qui dit : Obliges sans regarder qui lu obliges ; car en ce lieu , où je ne pensais jamais me trouver, j'éprouvai un grand plaisir, et le seigneur infant par moi, ainsi que toute notre Compagnie;et,s'il en eût été besoin, nouspouvions, au moyen de ce château , nous mettre tous en sûreté , et même pousser en avant nos conquêtes.