CHAPITRE GGLXXV
Comment le comte Ner vint eeooaiir Cagliari avec hait cenu cavaliers allemands , quarante Fisens , ûx mille hommes de pied et trente galèresj et se battitavec le seignear in£mt N' Anfos; comment le comte prit la faite, et tons lesÂlIemands et Pisans forent tuës, et le comte, à quelque temps de là , mourot de ses blessures.
Le secours fut tel , que le comte Ner y vint à la tête de douze cents hommes à cheval , dont huit cents Allemands, qui sont la meilleure cavalerie du monde ; les autres étaient Pisans. 11 amena aussi mille hommes de pied , et de mauvais Sardes qui se mêlèrent avec eux. Ils étaient de vers Caboterra, il avait aussi de ces sergents toscans et mantouans , avec de longues lances , et qui prennent chacun un cavalier ; de plus , trente-six galères des Pisans et Génois , et beaucoup de barques et de vaisseauxqui portaient des chevaux et des cavaliers. Ils vinrent à Caboterra; là ils débarquèrent la cavalerie et tous les piétons , et trois cents arbalétriers qu’ils avaient. Quand ils les eurent mis à terre , tous les navires s’en allèrent à Bosa , où il se trouve un bon port. Les navires étaient tous fortifiés , et se mirent en ordre pour la défense. Gela étant ainsi arrangé , les galères vinrent contre le château de Cagliari , et le seigneur infant fit armer trente galères seulement , et , de sa personne , il monta sur les galères et sortit pour combattre les Pisans, les Génois , et beaucoup de barques et de vaisseaux '
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qui s’y trouvaient. Ceux-ci furent si courtois, qu’ils* ne voulurent nullement les attendre , mais s’en allèrent comme un bon cheval s’en va devant des piétons qui le poursuivent ; de sorte que , durant tout ce jour là, à mesure que le seigneur infant faisait voguer ils fuyaient^et puis revenaient à leur gré. Leseigneurinfant voyantqu’il ne pouvait les atteindre,sortit des galères , et donnases ordres pour que tous les postes des assiégeans se gardassent. Dans le château se trouvaient cinq cents hommes de cheval avec deux cents autres qui étaient venus deVüla Des Gleyes. La force était donc grande dans l’intérieur; c’est pourquoi le seigneur infant pensa qu’il fallait empêcher que ceux du dehors se réunissent à ceux du dedans. Il établit donc le siège, de manière que si les troupes de l’intérieur sortaient. pour secourir celles de l’extérieur, les assiégeauts pussent s’y opposer. Tandis que le seigneur infant mettait ordre à ceci , les galères des Pisans et des Génois venaient vers les galères du seigneur infant. L’amiral En Garros, pensant qu’ils le défiaient au combat , désarma toutes ses galères , excepté vingt sur lesquelles il monta ; mais ils refusèrent de se battre ; si bien que l’amiral leur envoya dire , que, s’ilsvoulaient accepter la bataille , il sortirait avec quinze galères seulement ; ils refusèrent encore. Ce fut alors que le seigneur infant et l’amiral reconnurent que les vingt galères légères , que j’avais conseillé dans mon sermon de faire construire , leur faisaient faute ; et , s’ils les eussent
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'eues, quarante galères de Pisans ni de Génois n’auraient osé se présenter ; car , à mesure que ces vingt les auraient occupées , les autres leur seraient venues à dos. Jugez par là quelle faute fut celle-là. Je cesse de vous parler des galères, pour vous entretenir du seigneur infant et de ses ennemis.*
Quand le seigneur infant eut mis ordre, d’accord avec l’amiral , à tout ce qui regardait et le siège et la flotte , et ordonné que l’amiral commandât le tout, il désigna ceux qui devaient l’accompagner, ne voulant avoir que quatre cents hommes de cheval armés, cinquante chevau - légers , et environ deux mille hommes de pied , almogavares et sergent.
Il sortit du siège pendant la nuit , et se plaça là où le comte devait passer pour aller au château ; et toute la nuit ils se tinrent prêts à combattre. A l’aube du jour , ils virent le comte s’avançant en ordre, et sa troupe rangée , on ne peut mieux, pour livrer bataille. Le seigneur infant, qui les aperçut, fit ranger son armée , et confia l’avant-garde à un gentilhomme de Catalogne nommé En G. d’Anglesola ; et lui, avec sa bannière, et toute la cavalerie, vint en masse avec tous les hommes de pied, du côté où il vit qu’était la batai lie des ennemis. Que vous dirai-je ? Les armées s’abordèrent ; et le comte Ner, d’aprèsl’avis d’un brave chevalier allemand nommé Horigo, qui était sorti de la ville Des Gleyes, et qui connaissait le seigneur infant , ordonna que douze cavaliers , avec ledit Horigo l’Allemand , fussent
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désignés pour n'avoir d’autre soin que d’attaquer la personne du seigneur infant. Il fut aussi ordonné que dix hommes de pied ne s’éloignassent pas de l’étrier du seigneur infant, et on choisit des cavaliers expérimentés pour garder sa personne et sa bannière; car le seigneur infant ne s’éloignait point de sa bannière. Que vous dirai-je ? Quand les armées se furent disposées, elles fondirent l’une sur l’autre avec vigueur, et l’on ne vit jamais plus terrible bataille, ni des troupes s’attaquer avec plus d’ardeur que le firent celles-ci. Les Allemands se confondirent si bien avec notre cavalerie , que les douze cavaliers conduits par cet Horigo l’Allemand, vinrent là où se trouvait le seigneur infant. Mais le seigneur infant, qui connut bien qu’ils venaient pour l’attaquer personnellement , frappa le premier d’un tel coup de lance , qu’il le perça de part en part , et le renversa mort. Il prit sa masse d’armes, fondit sur un autre et lui porta un tel coup sur le casque, que la cervelle lui sortit par les oreilles. Que vous dirai-je ? Avec sa masse d’armes , il en tua quatre sur la place. Sa masse étant rompue , il mit l’épée à la main , et se fit faire jour de telle manière que rien ne pouvait lui résister.
Quand les sept chevaliers qui restaient des douze virent que le seigneur infant avait tué leurs cinq compagnons,et les merveilles qu’il faisait,ils résolurent d’attaquer tous le cheval , afin de le mettre luimême à terre. Ils le firent ainsi ; ils attaquèrent tous ensemble le cheval du seigneur infant, et le tuèrent. Il tomba avec son maître. En même-
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temps ils tuèrent le cheval du porte-enseigne, et la bannière fut aussi renversée. Le seigneur infant dans sa chute laissa échapper de sa main son épée, qui n’était plus qu’un tronçon , l’autre moitié ayant été déjà rompue. Il n’oublia pas qui il était, et se dégagea du cheval qui était tombé sur lui , comme un homme fort et agile qu’il était , et capable des plus hauts faits d’armes ; plus que nul autre qui soit au monde. Voyant sa bannière renversée, il saisit la dague qu’il avait à la ceinture, et, la dague à la main , il prit , releva sa bannière et la tint embrassée. Alors un de ses cavaliers, nommé En Boxa-d’or, mit pied à terre, alla prendre la bannière, et donna son cheval au seigneur infant. Celui-ci monta à cheval et remit la bannière à deux cavaliers. Ayant relevé la bannière et étant remonté à cheval , il vit devant lui les sept cavaliers, et reconnut Horigo l’Allemand; et avec son poignard , il fondit sur lui , et le frappa si rudement au milieu de la poitrine , qu’il le perça de part en part. Il tomba mort, de sorte qu’il ne retourna jamais en Allemagne apporter des nouvelles de cette bataille. Que vous dirai-je î Lorsque les compagnons d’Horigo le virent mort, ils voulurent fuir; mais le seigneur infant et ceux qui se trouvaient auprès de lui manœuvrèrent si bien , que les douze restèrent sur la place; etsur lesdouze, sept moururent de la main du seigneur infant. Quand ceux-ci furent morts, le seigneur infant , avec sa bannière , se précipita en avant , et l’on vit alors de tels faits d’armes qu’on ne vit jamais
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un aussi petit nombre d’hommes faire une aussi belle journée. Dans ce choc , le seigneur infant se trouva en présence du comte Ner, et l’atteignit d’une lance qu’il avait prise d’un de ses gens ; il le frappa si bien au milieu de l’écu, qu’il le renversa par terre. Il se fit là de beaux exploits. Les Allemands etlesPisans, après bien des efforts , replacèrent à cheval le comte , qui reçut plus de dix blessures. Se voyant remonté à cheval , tandis que lamélée était grande, il sortit de la bataille suivi de dix cavaliers, et s’enfuit au château de Cagliari. Il trouva la cavalerie du château qui était bien de cinquante hommes, qui étaient au dehors attendant l’événement , et n’osaient pas se rendre sur le champ de bataille , dans la crainte que l’amiral ne les attaquât sur les derrières. L’amiral ne pouvait non plus quitter son poste du siège. Ils avaient ainsi chacun assez à faire. Et quand ceux de Cagliari virent le comte Ner , ils comprirent que leur cause était perdue. Que vous dirai-je? La bataille fut si chaude que tout à coup les Allemands et les Pisans qui restaient se réunirent. Ils marchèrent pour s’emparer d’une hauteur, et le seigneur infant en fit autant avec ses troupes. On eût dit que c’était un tournois pour passe-temps ; et ils s’observèrent les uns les autres. Je vais vous parler des hommes de pied.
Quand les almogavares et les autres troupes virent commencer la bataille entre les cavaliers, deux cents d’entre eux rompirent leurs lances par le milieu , et se mêlèrent avec les ca-
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valiers pour éventrer les chevaux, et les autres fondireotsur leur infanterie d’une manière si terrible , qu’avec leurs dards chacun d’eux abattait un ennemi. Ensuite ils se laissèrent aller contre eux avec une telle violence , qu’en peu d’heures ils les eurent dispersés et tués. Il s’en noya plus de deux milles dans l’étang , et tout les autres périrent. Ceux qui s’étaient enfuis ou cachés dans les buissons en entrant dans l’île , quand on les trouva , ils ne se relevèrent pas , car ils moururent tous.
Quand le le seigneur infant et sa troupe se furent reposés un moment , ils fondirent en corps serré sur leurs ennemis , qui en firent autant de leur côté , à l’exception de quatre-vingts hommes à cheval du comte Ner, qui, ne le voyant pas, profitèrent du moment où la bataille était forte et dure pour s’enfuir à Cagliari ; et les autres se battirent. Et si la bataille avait été vive au premier choc, elle le fut bien davantage au second, quoique les troupes fussent peu nombreuses ; tellement que le seigneur infant fut blessé d’un coup de cimeterre au visage. Lorsqu’il vit son sang couler sur sa figure , il s’enflamma d’une telle fureur , il faut le dire , qu’on ne vit jamais un lion s’élancer sur ceux qui l’ont blessé, comme lui s’élança sur les ennemis. Que vous dirai-je? Avec son cimeterre il frappait de tels coups que malheur était à ceux sur lesquels il tombait; car ils en avaient assez d’un seul coup. Que vous dirai- je? Il allait par le champ de bataille , tantôt de cà , tantôt de là , de
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telle manière que rien ne pouvait lui résister. Enfin ils en firent tant en peu d’heures, lui et les siens, car tous se conduisirent merveilleusement bien, tant chefs et chevaliers que citoyens , que tous les ennemis furent vaincus et tués. 11 n’en échappa que deux cents, soit de ceux qui s’étaient rendus au château , soit de ceux qui avaient fui vers la flotte. Ceux-là mêmes ne se fussent pas échappés, si ce n’eùt été la crainte qu’avait du siège le seigneur infant. Ensuite le seigneur infant et sa troupe levèrent le camp, et s’en retournèrent gaiement à l’armée, chargés de butin. Les Pisans et leur flotte s’en retournèrent pleins de tristesse ; ik vinrent à Pise, portant eux-mêmes la fatade nouvelle.
Le seigneur infant envoya au seigneur roi son père, en Catalogne , un vaisseau armé , pour lui apprendre ce qui s’était passé. Il le pria de lui envoyer vingt galères légères , pour parer au grand dommage que lui causaient les galères des Pisans. Le seigneurinfant , de retour au siège , resserra tellement Cagliari, il faut le dire, que tous les Sardes qui étaient dans l’île et qui ne s’étaient pas encore rendus, se rendirent à lui. Le juge d’Arborée fut là avec toutes ses forces, le second jour après la bataille , et fut bien joyenx et content de la victoire que Dieu avait donnée au seigneur infant , mais bien fâché toutefois que ni lui ni aucun des siens ne s’y fussent trouvés ; et assurément il n’y avait pas de sa faute , car depuis que le seigneur infant était entré dans Villa Des Gleyes , il avait toujours assisté au siège en personne , de même que toutes ses
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troupes. Quand le seigneur infant se fût emparé de Villa DesGleyes, il s’était retiré , avec la permission do seigneur infant , pour aller visiter ses places; et quand il eut terminé sa visite il avait réuni ses troupes et s’était rendu à Cagliari. Vous avez déjà vu qu’il ne s’en fallut que de deux jours qu’il ne fut présent à la bataille. El lorsqu’il fut à l’armée du seigneur infant , lui , le seigneur infant , l’amiral et les autres chefs serrèrent si bien Cagliari , que les habitants étaient au x dernières extrémités. Enfin un jour les assièges virent mourir le comte Ner , ainsi que la plupart de ceux qui avaient échappé du combat ; car il y en avait bien peu qui ne portassent sur leur corps des signes royaux , c’est-à-dire de bons coups de lance ou de bons coups d’épée , dont lestroupes du seigneur infant les avaient marqués . C’est avec de tels signes qu’avait fui le comte Ner, et qu’avaient fui les autres qui s’étaient échappés de la bataille.