CHAPITRE GLXXXVIII
(^mment le roi d’Arragou prit de vive force la ville d’ Alicante et le château , ainsi <jue bien d’autres châteaux et villes de Murcie, et la plus grande partie du royaume j et comment, ayant mis tout en étal, il laissa pour son lieutenant le noble En Jacques Pierre son frère.
La première place où il vint après son entrée clans le royaume de Murcie, lut Alicante. Il l’attaqua et la prit. Il monta ensuite au château, qui est un des plus forts châteaux du monde. Il l’attaqua avec tant d’ardeur, qu’il l’escalada lui-même tout le long de la montagne, suivi de cavaliers qui avaient mis pied à terre, jusqu’à la porte du château. Non loin de la porte, se trouvait un pan de muraille, derrière laquelle était le rocher ; c’est parla qu’ils envahirent le château. Le roi fut le premier qui s’y porta^ a 1 exception cl’un brave chevalier de Catalogne, nommé En Béranger de Puixmolto , qui arrêta le roi, en lui disant : «Qu’est-ce cela seigneur? Laissez » nous entrer les premiers. » Mais le roi, sans l’écouter, alla en avant. Ledit En Béranger de Puixmolto, sauta en dedans, et un autre chevalier le suivit. Là ils furent obligés de se défendre, et sans doute ils auraient péri, si le roi ne s’y fût porté lui même l’épée à la main et couvert de son écu. 11 y pénétra le troisième. En Béranger de Puixmolto et 1 autre chevalier, voyant que le roi était avec eux
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redoublèrent d’efforts ; le roi se couvrit de son écu^ et im chevalier de l’intérieur, qui était camarade de En Nicolas Péris , l’alcade du château, et était un homme grand et fort . lui donna un tel coup d’épée sur sonécu, qu’il le pénétra d’un demi pan. Le roi, qui était jeune et valeureux , marcha en avant, et lui porta un si violent coup d’épée sur la tête, que malgré le casque qu’il portait, il fut pourfendu jusques aux dentsj il arracha ensuite son épée de la tête de cet homme, et en attaqua un autre dont il fit voler le bras à terre. Enfin le roi en tua cinq sur la place , et pendant ce temps les troupes pénétraient par la brèche.
En Bérenger de Puixmolto ne quittait point le roi, et faisait comme lui des choses étonnantes. Un grand nombre de chevaliers étant entrés après le roi, il alla avec eux à la porte de En Nicolas Péris, l’alcade^qui, l’épée dans la main droite, et les clefs dans la main gauche, se défendit très bien; mais peu lui valut , et il fut mis en pièces.
Le château étant pris , le roi ne voulut point que l’alcade fut porté au cimetière, mais il le déclara traitre , et fit livrer son corps aux chiens. Ainsi, seigneurs , vous qui lirez mon livre , faites bien attention à qui vous livrez la garde d’un château ; car celui à qui elle est confiée , doit avoir premièrement dans le cœur le désir de le conserver à son seigneur^ et secondement de se conduire de manière à conserver son honneur et celui de sa famille. Tous ceux qui acceptent la garde d’un châ-
Googli-
teau , ne sont pas toujours aussi délicats ; mais la chose à laquelle ils pensent, dans la garde d’un château c’estleur intérêt. «Je trouverai, se disent-ils, » un écuyer qui me le gardera et me paiera tant cha- »que année.» Ceux qui pensent ainsi^ pensent follement ; car de bons chevaliers et braves hommes, sont morts,et leurs seigneurs les ont réputés traîtres. Ce chevalier alcade d’Alicante , nomtné En Nicolas Péris, y périt en se défendant tant qu’il respira , ainsi que tous ceux qui étaient avec lui. Mais comme il n’y tenait pas les troupes nécessaires à la défense, et recevait du roi de Castille des fonds qu’il n’employait pas comme il eût dû le faire, il fut traité pour cela comme traître. Je vous avertis donc qu’il est dangereux d’occuper un château pour un seigneur , même au sein de la paix ; car il advient dans un jour ou dans une nuit telle chose qu’on n’aurait pu prévoir.
Le roi prit donc ce château , et en confia la garde à En Béranger de Puixmollo , en quoi il eut grandement raison , car il s’y était bien comporté. Il descendit ensuite dans la ville, et En Raimond Sacomana. En Jacques Béranger et En Saverdun , qui étaient des premiers d’Alicante , et tous les autres, voyant que le château était pris , prêtèrent serment et hommage au roi promettant de lui livrer la ville d’en-bas. Ils comprirent bien qu’ils ne pouvaient se défendre dans la ville ; et si le château n’eût été pris, ils ne se seraient «point rendus au roi j si bien que Dieu et le roi de Castille les tinrent pour excusables.
(lag:) de EAMON MUKTA.NER. q5
Le roi de Castille , ayant appris ce qui s’était passé , les déclara bons et loyaux ; mais il déclara Nicolas Péris traître , ainsi que l’avait fait le roi d’Arragon , qui , agissant en seigneur juste et valeureux , l’avait regardé comme déloyal.
Après avoir rétabli l’ordre dans Alicante , le roi allaàFdx, qu’il assiégea et battit avec ses trébuchets. Durant ce siège, il s’empara de toute la vallée d’Elda , de Novella , de Nompot , Asp , Petrer et la Mola. Il eut Crivelleyn , dont le commandant vint àluiet se fit son homme et son vassal. Il prit Favanella , Callora, etGuardamar. Enfin il assiégea si long-temps Elx , qu’il en devint le maître. Il s’emparad’Oriolaet du château, que En Pierre Ruy s de Saint-Sabria , qui en était l’alcade, lui remit, voyant que la ville d’Oriola s’était rendue. Il eut grande raison de lui livrer ce château sans combat et sans frais ; car c’est un des plus beaux et des plus forts d’Espagne. Vous voyez bien par là quelle fut la bonté et la courtoisie de ce chevalier envers le roi , en lui remettant ce château.
Il prit le château de Moutaigu , les cités de Murcie, de Carthagène, de Lorcha et de Molina^ et bien d’autres lieux. Il est vrai que la plus grande partie appartenaient et devaient appartenir au roi à juste titre , selon que vous l’avez déjà pu apprendre en lisant la conquête de Murcie.
Le roi étant maître de la cité de Murcié et de la plus grande partie du royaume , y établit l’ordre, et laissa pour son lieutenant le noble En Jacques
Pierre , son frère, lui donnant une bonne et nombreuse chevalerie.