‹ Chronique de Ramon Muntaner (volume 4)Chapitre 5 sur 173 · CHAPITRE CLII · texte numérisé non relu

CHAPITRE CLII

G)mment ramiral En Roger de Laria parcoorat toate la cAte de Provence, et ravagea Serjnia, ÂcLde et Viats , où tous les gens pe'rirent, excepte les femmes, les enfants de quinze ans et au-dessous, et les hommes de soixante ans et au-dessus.

Le roi ayant expédié ses ordres pour qu’on se rendît à Saragosse, à l’époque désignée pour les fêtes de son couronnement , l’amiral vint lui dire : « Vous avez ordonné que dans cinquante jours on » fût réuni à Saragosse , aux fêtes de votre cou- » ronnement. Je verrais avec peine que les équi- » pages des galères fussent ici dans l’inaction : » sous la grâce de Dieu et votre bon plaisir, j’irai » parcourir toute la côte d’ici à Marseille , et je » ferai en sorte de pouvoir être de retour pour les » fêtes de votre couronnement. — Soit, lui ré- » pondit le roi. »

Lorsqu’il fut en mer, au cap de Leucate^ il alla àlaplageduPasdeSerinya(Serignan.)Alapointedu jour , il débarqua son monde ; il se mit à la tête de cent hommes à cheval, et ils furent au jour à Serinya, qu’ils ravagèrent , ainsi que les environs. Les sentinelles parcoururent la contrée et vinrent à Besès fBcziers), qui n’est qu’àdeuxlieues de là. Les troupes de Béziers sortirent, et réunies avec celles d’au-

lO CHIIONIQIJE (ia85)

très lieux, arrivèrent au nombre de trois mille hommes.

L’amiral dit à ses gens : « Barons , voilà le jour » où la maison d’Arragon et ses hommes vont s’il- » lustrer à jamais dans ce pays. Les gens que vous » voyez sont des malheureux qui n’ont jamais eu » en face des hommes de coeur ; attaquons-les vi- » vement, et vous verrez que nous n’aurons à faire » qu’à des épaules. L’attaque sera royale, et ce » que chacun gagnera sera à lui. Nous défendons » toutefois à qui que ce soit de s’emparer de » cheval ni autre objet que le combat ne soit ter- » miné, sous peine d’être puni comme coupable » de trahison. »

Cela fut approuvé par tout le monde. En attendant, l’armée s’approchait, croyant qu’il n’y avait qu’à les prendre ; mais quand elle fut à la portée du trait et du dard , les trompettes et les nacaires sonnèrent. L’amiral, avec ses cavaliers , fondit sur la cavalerie ennemie, composée de quatre cents hommes Français, ou gens du pays. Les almogavares , au nombre de deux mille , firent jouer leurs dards , dont pas un seul ne manqua de tuer ou de lilesser son homme. Les arbalêtres jouèrent en même-temps ; le choc de l’amiral et de sa, troupe fut si violent au premier abord , aux cris de : Arragon ! Arragon ! que leurs adversaires, tant à pied qu’à cheval, prirent soudain la fuite. L’amiral les poursuivit. 3e vous dirai que cette poursuite eut lieu jusqu’à une demi-lieue de Béziers , et n’au-

[1^85 DE RAHOM MUNTABER. 1 1

rait pas cessé jusqu’à la ville , si la nuit ne fut survenue ; l’amiral craignait de ne pouvoir être de retou r aux galères, qui se trouvaient sur cette plage , la plus dangereuse du levant au ponant. Il arrêta ses gens, et leur fit rebrousser chemin. Ils s’enallèrent donc et enlevèrent le camp. Il ne faut pas demander le grand gain qu’ils y firent. Pendant la nuit, ils furent de retour auprès des galères. Ils brûlèrent et saccagèrent Serinya , à l’exception de l’église de Sainte-Marie de Serinya, qui est très belle.

Ceux de Béziers et des environs se réunirent à Béziers. Ils avaient perdu tant de monde , qu’ils pensèrent que si l’amiral revenait le lendemain , la cité ne pourrait se défendre à moins d’un secours étranger. Ils envoyèrent pendant la nuit, par toute la contrée, afin qu’on vînt défendre la cité de Béziers , car ils avaient perdu beaucoup de monde. Ils pouvaient bien le dire , car sur dix il n’en revint pas deux. Ils perdirent un grand nombre des leurs, tandis que l’amiral, après avoir fait la revue de ses troupes , vit qu’il ne lui manquait que sept hommes de pied ou de cheval. Le lendemain, il arriva beaucoup de monde à Béziers ; mais l’anûral s’en soucia peu , car après minuit il s’embarqua avec tous les siens ; ils se trouvèrent au Pas d’Agde , ils débarquèrent, et par le canal de Vials, les galères légères et les vaisseaux armés s’avancèrent,^ les grosses galères se rendirent à lacité d’Achda (Agde).Ils s’emparèrent en l’un etl’autre

CHROWIOUE

(iï85)

lieu de tous les vaisseaux et barques qu’ils y trouvèrent.

L’amiral ^ avec la moitié de sa cavalerie , la moitié des almogavares et une bonne partie des équipages des galères , alla à la cité d’Agde, la prit et la ravagea entièrement. Il ne voulut point qu’il pérît de femmes ; mais tous les hommes de quinze à soixante ans, furent massacrés, et tous les autres épargnés. Toute la cité fut ravagée et brûlée , à l’exception de l’évêché ; car il ne permit jamais qu’on fît aucun dommage aux églises, ni qu’on insultât aucune femme. Il fut sévère sur ces deux points dans toutes les circonstances ; il ne permit j)as qu’on enlevât la moindre chose d’une église , ni qu’une femme fût insultée , pillée ni offensée en sa personne. Aussi Dieu lui en tint compte , car il lui accorda des victoireset lui donna une bonne fin.

L’autre portion des troupes marcha sur Viats, les uns par terre , les autres par le canal. Ils y ravagèrent pareillement tout, et prirent un grand nombre de vaisseaux et barques qui s’y trouvaient, et parcoururent ainsi toute la contrée. Les gens de Saint-Hubert , de Lupia et de Giga , vinrent par mer j mais , arrivés près d’Agde , ils apprirent ce qui était advenu la veille à ceux de Béziers , ce qui les détermina à s’en retourner ; mais ils ne se hâtèrent pas assez pour que les chevaliers et les alinogavares n’en atteignissent environ quatre mille, qui tombèrent sous leurs coups de lance.

Nos troupes retournèrent à Agde , où elles

(u85) DE KAMON MÜNTANER. 10

demeurèrent quatre jours et ravagèrent toute la contrée. Cela fait , l’amiral fit rembarquer ses troupes et alla à Aiguemortes. Il y trouva des vaisseaux, barques et navires qu’il prit et envoya à Barcelonne .lise rendit ensuite au capde laSpiguera; arrivé dans cette mer, on ignora la route qu’il avait prise, mais chacun dans cette contrée pensa qu’il était retourné en Sicile. Pendant la nuit, il se mit en mer , autant qu’il le put de manière à n’être point aperça de la terre, et le lendemain de cette feinte, il s’approcha du cap deLeucate, et y aborda de nuit. 11 y trouva vingt barques ou vaisseaux tous chargés de bonnes marchandises , qu’il prit et envoya à Barcelonne.

A la pointe du jour, il entra par le Pas de Narbonne ; il y trouva des barques et vaisseaux qu’il mit en mer. Enfin ^ lui et tous ceux qui l’accompagnaient firent un butin immense. Il eut été bien plus considérable, s’il n’eût été pressé de se rendre en Catalogne, pour se trouver au couronnement (lu roi. Il sortit du Pas de Narbonne avec tous les vaisseaux qu’il avait pris, et se rendit à Barcelonne. -Mais laissons ici l’amiral En Roger de Luria , et parlons du roi d’Arragon.

CBRONIQUB

(ti85)

Page 1