CHAPITRE CXCII
Comment le roi Charles envoya son fils, le prince de Tarente, en Sicile avec douze cents chevaux armes et cinquante galères ; et comment il fut battu à Trapani par le roi En Frédéric de Sicile, fait prisonnier et renfermé au château de Xifelo.
Le roi Charles, instruit de cela, fit embarquer, à Naples, son fils, le prince de Tarente, et lui donna douze cents chevaux armés , soit Français , soit Provençaux, soit Napolitains , tous bons guerriers. Il fit préparer cinquante galères , toutes découvertes, et ces troupes s’y embarquèrent. Le roi Charles ordonna àson fils de se rendre sur-le-champ à la plage du cap Rolland^ au château de Saint- Marc, à Castallo et à Francavilla; car il était plus à propos de débarquer sur leur propre territoire , que dans tout autre endroit. Il y avait d’ailleurs là une nombreuse cavalerie du duc, qui se joindrait bientôt à lui. Ils retireraient de grands
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rafraîchissements des places qui tenaient pour lui, et de là ils pourraient en tout temps, marcher sur Cathane, par un pays qui lui était dévoué.
Le roi Charles avait raison , et on eût fait sagement de le croire; mais la jeunesse est rarement d’accord avec la sagesse ; elle écoute plus souvent ses propres idées.
Le prince s’embarqua à Naples avec tout ce monde , prit congé du roi Charles son père , qui le bénit , le signa , et lui recommanda de se conduire avec prudence , aussi bien que tous ceux qui l’accompagnaient. Ils lui baisèrent les mains, s’embarquèrent et firent voile pour Trapani. Voyez comme ils se souvinrent de ce que le roi Charles leur avait dit ! Tous dirent au prince : « Prenons » terre le plus loin que nous pourrons du duc. En- » suite nous irons, enseignes déployées, vers Ca- » thane, détruisant et brûlant tout ce quisera devant » nous. Ce sei*ait une honte à vous de vous réunir » au duc; car il paraîtrait que vous n’osez rien » entreprendre par vous-mêmes. »
Le prince prêta l’oreille à ces conseils ; il oublia ce que le roi Charles lui avait ordonné , et vint à Trapani. Comme la flotte passait devant le cap de Guayll(Gallo), les gardes virent qu’elle allait à Trapani. On l’envoya dire aussitôt au roi de Sicile , à Castrejoan (Castro-giovanni), qui se trouve au milieu de l’île , et d’où l’on peut ainsi se transporter cà et là. Instruit que le prince allait à Trapani , il fit dire à ses barons, dans toute la Sicile, de
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se rendre à Gathalafin ( Catall'ano ) , où il se trouverait. Il le fit dire aussi à Huguet d’Ampuries , qui était à Régol , en Calabre. Chacun ayant reçu le message , alla attendre le roi.
Leprinceeut un temps si favorable, qu’avant que leroieùtréuni tout son monde , il eût pris terre aux sables de Trapani, entre celle ville et Matzara. Il débarqua gens et chevaux, vint à Trapani et l’attaqua. 11 n’eut aucun succès ; il y fut au contraire maltraité. Il quitta ce lieu et alla à Matzara. Le roi avança à sa rencontre avec les troupes qui se trouvaient auprès de lui ; savoir , sept cents cavaliers armés, et trois mille almogavares. 11 y avait avec le roi , le comte Galceran , Don Blasco, Don G. Raymond de Moncada,En Béranger d’Entenza, et autres bons et braves chevaliers. Les deux armées se mirent en ordre de bataille. Le comte Galceran , En G. Raymond de Moncada, et Don Blasco formaient l’avant-garde du roi de Sicile. Les gens de pied furent placés à droite et la cavalerie à gauche. Au moment de l’attaque , les almogavares s’écrièrent. « Démanchons les fers. »Ils frappèrent en même temps de leurs lances par terre. Ou eut dit une grande illumination ; ce qui épouvanta tous les gens de l’armée du prince , quand ils en connurent la cause , ainsi qu’avaient fait les Chevaliers de la mort.'
Les deux avant-gardes se heurtèrent d’une manière terrible. L’avant-garde du roi de Sicile ayant attaqué, le roi, qui était jeune, leste, vaillant et
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brave, et qui montait un excellent cheval, nevoulut pasattendre plus long-temps, et courut au lieu oùse trouvait la bannière du prince ; il l’attaqua si vigoureusement, qu’il renversa par terre d’un coup de lance, et la bannière et le porte-bannière. C’est alors que l’on vit de beaux faits d’armes. Le prince était également jeune, grand, vigoureux et excellent chevalier; ils firent l’un et l’autre des choses étonnantes. Le prince voulut relever sa bannière ; et la cavalerie de l’un et de l’autre côté se battit avec courage. Le roi ne lâchait point prise, s’opposant toujours à ce que la bannière du prince fût relevée.
Dans ce conflit, le roi et le prince se trouvèrent vis-à-vis l’un de l’autre. Ils se reconnurent et en furent tous les deux satisfaits. Ils se battirent corps à corps , et chacun d’eux pouvait dire qu’il avait trouvé un adversaire digne de lui. lisse battirent de telle manière, qu’ils brisèrent l’un sur l’autre toutes leurs armes. Enfin le roi donna un tel coup de massue sur la tête du cheval du prince , qu’il l’étourdit entièrement, et le coucha par terre. Dès que le prince fut tombé, un cavalier nommé En Martin Péris de Ptos, qui vit bien que c’était le prince, mit pied à terre et voulut le tuer. « Non , n non, s’écria le roi, ne le tue point. » Mais Don Blasco survint, et dit : «Tue-le. — Non, dit encore le roi. »
Le roi voulut descendre de cheval , et Martin Péris de Ros , cria : « Seigneur , ne descendez » point. J’empêcherai bien qu’il ne meure, puis-
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» que vous l’ordonnez ainsi. » On peut bien dire que ce jour-là le roi fut un bon père pour ce prince ; car , après Dieu , c’est lui qui lui sauva la vie. Dieu veuille qu’il lui en revienne bonne récompense; car il est juste que bon sang soit récompensé !
Le prince voyant que c’était avec le roi qu’il avait eu affaire , se rendit à lui. Le roi le recommanda audit Martin Péris de Ros , et à son frère , En Pierre de Ros , et à En Garcia Ximenès d’Ay var. Après cela, il parcourut le champ de bataille, la massue en main , partout où la mêlée était la plus forte. Il fit de telles prouesses ce jour-là , qu’il prouva bien qu’il était le digne fils du bon roi En Pierre, et petit-fils du bon roi En Jacques. Il allait ainsi de tous côtés, abattant et assommant chevaliers et chevaux, semblable à un lion parmi les autres animaux. Mais pour parler des almogavares , un d’entre eux , nommé Porcell , qui fut ensuite dans ma compagnie, en Romanie , donna un tel coup de couteau à un cavalier français , que la jambière et la jambe partirent ensemble, et l’arme s’enfonça d’un demi-pan dans le flanc du cheval. Je ne saurais vous dire les coups de dards qu’ils donnèrent, et qui perçaient l’écu et le cavalier, de part en part. Enfin la victoire fut gagnée ; et tous les gens du prince furent tués ou pris.
Après la victoire, le roi envoya à Trapani, à Matzara, à Cathalafin, à Cathalamaur ( Castel-a-mare),
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et aux communes , avec ordre que chacun apportât dupain et du vin ; car il voulait rester ce jour-là au camp. Il désirait de plus que ses troupes prissent possession du camp , et que tout ce que chaque individu aurait gagné lui appartînt en propre; luimême ne voulait pour sa part que le prince et les seigneurs ban neretsqui avaient été faits prisonniers; quant aux autres , ils devaient appartenir à ceux qui les avaient pris.
Les rafraîchissements arrivèrent au camp en abondance, étions mangèrent et burent à volonté. Le roi y fit placer ses tentes et mangea avec ses Riches-Hommes. Il fit loger le prince sous une belle tente ; on le désarma et on fit venir les médecins du roi qui lui pansèrent une grande blessure de coup de cimeterre, qu’il avait reçue au visage, ainsi que d’autres contusions; on lui servit ensuite à manger d’une manière somptueuse ; le roi recommanda de le bien soigner. Ce jour-là , on se reposa sous les tentes du camp ; les troupes enlevèrent tout ce qui se trouvait dans le camp : il n’y eut aucun homme qui ne gagnât beaucoup ; et dans la soirée du lendemain, le roi et toute l’armée, satisfaits et joyeux, entrèrent à Trapani , avec le prince et les prisonniers. Ils y demeurèrent quatre jours. Le roi ordonna de conduire le prince au château de Xifelo, de le garder et de le bien soigner. Il répartit dans les divers châteaux tous les Riches-Hommes prisonniers , et les recommanda à différents chevaliers. Ses ordres furent exécutés.
Le prince fut conduit, à petites journées, à Xi-
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felo; et il eut une garde digne d’un tel seigneur. Tout cela étant termine, le roi et les chevaliers retournèrent à leurs postes sur les frontières.
Je cesse de vous entretenir du roi, pour vous parler du duc et du roi Charles.