CHAPITRE CXLI
Comment leroi d’Arragon envoya l’infant En Alphonse à Majorque avec de (p'andes forces de cavalerie et d’almogavares, pour s’emparer de la citë , attendu que le Saint-Père méditait de rendre le roi de France maître de l’Ue de Majorque , laquelle le roi En Pierre voulait garder.
Quand les fêtes furent terminées , le roi fit venir l’infant En Alphonse et l’amiral , et leur dit : « In- » fant , notre intention est que vous partiez aussitôt » avec cinq cents cavaliers ; l’amiral ira avec vous, » et vous assiégerez Majorque. Les choses seront )) disposées de manière qu’en peu de jours vous
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») serez maître de la cité et de l’île , et même d’Y- » vica. Ne tardez point , et que cela soit de suite » exécuté. »
L’infant lui répondit : « Ce que vous ordonnez » sera fait. Je vais me préparer; désignez ceux »> qui doivent me suivre. »
L’amiral , qui était un chevalier prudent et sage, dit au roi ; « Pardonnez-moi, seigneur, si j’ose » faire une demande. — Parlez, dit le roi. — Dai- » gnez dire à votre amiral la raison qui vous en- » gage à nous faire partir pour Majorque. — C’est » bien ; et je veux que vous et l’infant en soyez » instruits. Nous avons appris par les lettres de » quelques amis que nous avons à Gênes , à Ve- » nise et à Pise que le pape a résolu de mettre, de » gré ou de force , le roi de France en possession » de l’île de Majorque , et d’en priver mon frère. » Il prétend obliger mon frère à la céder , par la )) raison qu’il a les deux plus âgés de ses fils à » Paris ; U veut que le roi de France menace de » couper la tête à ces enfants, s’il ne livre cette » île de bon gré , et qu’il lui enlève en même » temps , Montpellier , le Roussillon , le Con- » flans et la Cerdagne ; je ne vois pas trop qui » pourrait s’opposer à ses desseins. Il est donc né- » cessaire que nous mettions notre frère à l’abri de » ce danger, aussi bien que nous et notre royaume; » car, au moyen de Majorque, on pourrait pren- » dre la Catalogne , à l’aide des communes qui en » ont grande envie , qui s’y joindraient volontiers.
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» et qui seconderaient de leur argent le pape et le » roi de France. Nous avons fait part de ceci à notre » frère le roi de Majorque. Il est persuadé de la » même chose; voilàpourquoiil a ordonné auxper- )) sonnes éminentes de la cité de feindre d’être for- » cées; mais deretenir immédiatement après le pays » pourl’infant.Decette manière, vous serez bientôt » maître de la cité , notre frère sera hors de péril,
» et nous hors de soupçon. Si jamais les forces du » roi de France et des communes s’y introdui- » saient, le roi de Majorque pourrait y renoncer. Il » vaut autant pour notre frère que nous l’occu- » pions que lui-même ; car dès que nous aurons la » paix et qu’il sera réuni à ses enfants , nous la » lui rendrons. — Seigneur , répondit l’amiral , )) vous avez sagement pensé , et pour vous , et » pour le roi de Majorque. Je vous avouerai que » ce que je craignais en cette guerre , c’était de » voir l’île de Majorque contre nous. — Eh bien, >» dit le roi à l’amiral , allez à Salou avec les ga- » 1ères , et faites-y disposer les vaisseaux néces- » saires au transport de tous les objets dont vous » aurez besoin ; que l’infant se rende à Tarragone, » et nous lui enverrons les Riches-Hommes et les » cavaliers qui lui formeront une bonne escorte, >> et qui seront au nombre de cinq cents. Nous » voulons que En Corral Lança , qui est sage et » bien parlant, vous accompagne. Vous lui direz » d’entrer dans la cité , de s’aboucher avec les » prud’hommes, et avec En Esbert deMediona,qui
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» est un homme expérimenté. Que l’on fasse en >» sorte que leurs gens ne soient nullementattaqués, » ni insultés par les nôtres ; car il est convenu que, » peu de jours après votre arrivée , la cité vous » sera remise , et l’ile suivra son exemple. Il faut » seulement ne pas faire semblant d’être d’intel- » ligence ; mais qu’ils paraissent avoir été forcés , » afin que les Français ne puissent avoir le moindre » soupçon contre notre frère le roi de Majorque ; » car sa personne nous est aussi chère que la nôtre; » et celle de ses fils autant que celle des nôtres. M Voilà pourquoi nous avons , lui et nous, besoin » de mettre beaucoup de prudence dans nos dé- » marches , vu les gens à qui nous avons affaire. » Dieu nous seconde de sa grâce ! et plût au Ciel » qu’ils eussent envers notre frère autant de bonne. » foi qu’il en a à leur égard, et qu’il en » aura , car nous sommes bien assurés que nous » ne trouverons jamais en lui , que vérité et » loyauté. Nous sommes nés du môme père et de » la même mère ; et nous devons avoir les mêmes » amis et les mêmes ennemis. Quelque ennemi » que l’on ait , il ne faut jamais violer sa foi. Allez •> donc à la bonne heure. »
L’amiral prit congé du roi , alla s’embarquer , et prit la route de Salou avec toutes les galères , ainsi que En R. Marquet en En B. Mallol^ avec les leurs. Au bout de quatre jours, l’infant prit congé du roi son père , qui lui donna sa bénédiction , et se rendit à Tarragone. Le roi lui envoya
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de la cavalerie, et deux mille almogavares. Cela fut ainsi arrangé, afin qu’il parût qu’ils pouvaient s’emparer , par force , de la cité et de l’île. Si on s’y était rendu avec peu de troupes , il eût été manifeste que le roi de Majorque y consentait volontiers ; ce qui eût été bien dangereux , ainsi que nous l’avons déjà observé. Je cesse de vous entretenir de l’infant et de l’amiral prêts à s’embarquer, et reviens au roid’Arragon.