‹ Chronique de Ramon MuntanerChapitre 161 sur 165 · CHAPITRE CXLVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE CXLVI

Comment le roi En Pierre d’Arragon quitta cette vie, et fiit enterre' an monastère de Sainte-Croix -, et comment les exécuteurs testamentaires envoyèrent one galère à Majorque au roi En Alphonse d’Arragon , et en Sicile au roi En Jacques de Sicile.

Ensuite, il se fit remettre une croix qui était devant lui ; il la prit en ses mains en pleurant bien dévotement, et fit une bonne prière. 11 leva les yeux au ciel, se signa trois fois, embrassa la croix, se croisa les bras sur elle et dit : « Seigneur, notre » père , vrai Dieu Jésus-Christ , je remets mon » âme en vos mains ; daignez , par la sainte passion « que vous avez bien voulu souffrir , recevoir mon » âme en paradis , avec le bienheureux saint » Martin , dont tous les chrétiens célèbrent la fête, » et avec tous les autres bienheureux saints. »

Ces paroles achevées, il leva les yeux au ciel , et son âme se sépara de son corps, l’an douze .cent quatre-vingt-cinq , jour de Saint-Martin , et elle alla en paradis, comme une étoile au milieu des saints et des anges. Dieu , par sa grâce voulut que ce fût ainsi. Nous ne devons point douter qu’il ne soit avec saint Martin et avec tous les saints du paradis ; car jamais chrétien ne fit une plus belle fin , ni avec plus de contrition.

Quand il fut mort , on ouït des cris et des pleurs tels qu’on n’en avait jamais entendu de pareils.

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Pendant ce temps de douleur, ceux des exécuteurs testamentaires qui se trouvaient là avaient déjà fait armer une galère à Barcelonne , voyant que le roi était bien mal. Dès qu’il eut trépassé, ils remirent à un chevalier bon et sage, deux copies authentiques du testament, et lui ordonnèrent d’aller s’embarquer de suite à Barcelonne , dans la galère qu’il y trouverait toute préparée, de se rendre à Majorque, où il trouverait le roi En Alphonse d’Arragon. Lorsqu’il serait là, nul nedevait mettre pied à terre que luiseul; il ne devait laisser personne s’approcher de la galère, mais aller parler seul avec le roi l’amiraLleur a nnoncer la mort du roid’Arragon , et leur remettre une des deux copies du testamen t .Après avoir rempli cette commission , il devait aller en Sicile, sans que nul l’y devançât, faire part de la mort du roi à la reine, au roi En Jacques de Sicile , et à l’infant En Frédéric, et remettre au roi En Jacques, l’autre copie du testament.

Le chevalier répondit qu’il était prêt à exécuter ces ordres. Il alla à Barcelonne, trouva la galère, s’embarqua, fit jouer les rames et partit.

Je laisse pour le moment cette galère , et reviens au roi d’Arragon. La douleur fut grande, ainsi que je l’ai dit, et se répandit de tous côtés avec cette nouvelle. Le lendemain , il se trouva là plus de mille personnes, et plus de cinq mille habitants de Taragonne oudu camp de Panades. L’affluence fut si grande, quela foule ne pouvait pas être contenue dans Villefranche^ ni à deux lieues à l’entour.

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Le lendemain , on porta le corps avec un grand convoi, au monastère de Sainte-Croix. L’office lut célébré avec beaucoup de pompe , parce qu’il avait reçu l’absolution et avait observé les commandements de la sainte Eglise. Il y eut des prédications et on fit une solennité digne d’un tel prince. Depuis le lieu de sa mort jusqu’à celui de sa sépulture, on voyait plus de dix mille personnes avec de gros cierges à la main. Après la cérénvonie , chacun retourna chez soi en pleurant et poussant des cris de douleur. Dieu veuille sivoirsonâme 1 Amen. Ilestmort, celui qui eût été un autre Alexandre s’il eût vécu encore dix ans. Je ne parle plus de lui , et reviens à l’envoyé, qui va sur sa galère à Majorque et en Sicile.

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