‹ Chronique de Ramon MuntanerChapitre 50 sur 165 · CHAPITRE XLIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLIII

Où l’on raconte quelle fut la cause qui fit révolter l’ile de Sicile contre le roi Charles ; comment ledit roi assiégea Messine ; et comment Boeps s’insurgea contre sou frère Mira-Busach , et se fît couronner roi de Bugia.

Étant plein de ces hautes pensées, il avait placé dans toute l’île des officiers qui faisaient bien du mal, et étaient fort insolents. Ils étaient convaincus qu’il n’y avait pas au monde d’autre Dieu que le roi Charles , de sorte qu’ils ne respectaient ni Dieu ni hommes ; cela était arrivé à un tel point, qu’il est surprenant que les Siciliens n’égorgeassent pas les Français , plutôt que de souffrir tout ce qu’ils leur faisaient. Entre autres méfaits , il se trouva qu’aux fêtes de Pâques ' , dans une église de Palcrme , qui est auprès du pont de l’Amiral , dans laquelle

I. Le 3 o mars 1282, lendemain de Pâques, eut lieu Ip soulèvement de Palerme, qui fut suivi bientôt de l’insurrection générale des Siciliens contre les Français. Le massacre, presque général, qui en fut fait, est connu sous le nom de Vêpres Siciliennes.

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on célèbre les fêtes de Pâques , et où se rendent par piété toute la cité , et principalement toutes les femmes de Palerme , il se trouva un jour avec les autres , quelques dames de la noblesse , qui étaient de très belles personnes , accompagnées de quelques jeunes gens , leurs parents. Les Français, pour avoir un prétexte de faire à ces dames des attouchements indécents, prétendirent queles jeunes gens portaient des armes; et les visitèrent. Voyant qu’ils n’en avaient pas, ils les accusèrent de les avoir confiées aux dames , et comme pour s’en assurer ils placèrent leurs mains sur le sein de ces personnes et les caressaient. D’autres hommes, qui étaient avec d’autres femmes , virent les Français maltraiter ces jeunes gens à coups de cannes, et ceux-ci s’échapper en criant : « Ciel! qui pour- » rait supporter tant d’insolence ! » Ces cris parvinrent à Dieu , et il voulut que ces gens fussent punis de cette action et de tant d’autres. Il enflamma le courage de ceux qui étaient présents , et ils s’écrièrent : « Qu’ils meurent! Qu’ils meurent ! » La révolte fut si enflammée par ces cris, que les sergents français furent tous tués à coups de pierres; apÆs quoi les Siciliens entrent dans Palerme , en s’écriant : « Que tous les Français , )) hommes, femmes, périssent! » Tout le monde courut aux armes, et tous les Français trouvés dans Palerme furent mis à mort. Les révoltés désignèrent alors pour leur chef messire Aleynep, qui était un des hommes les plus éminents de Si-

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cile ; après quoi, a)'ant formé un corps d’armée, ils parcoururent et visitèrent toute la Sicile ; et tant qu’on trouva des Français , il en fut tué. Enfin , toute la Sicile se souleva contre le roi Charles; on tua tousles Français qu’on put rencontrer; il n’en échappa pas un de ceux qui étaient en Sicile Cela advint par la miséricorde de Dieu , qui soufire bien pendant un temps le pécheur , mais qui fait tomber le glaive de sa justice sur les méchants qui ne veulent point s’amender. C’est ainsi qu’il en accabla ces maudits orgueilleux qui dévoraient le peuple de Sicile , toujours bon et soumis envers Dieu et envers ses seigneurs; ce peuple est aujourd’hui ce qu’il fut et sera toujours , s’il plaît à Dieu , c’est-à-dire le peuple le plus lojal envers ses maîtres , ainsi que vous l’apprendrez.

Quand le roi Charles fut instruit de l’échec qu’il avait éprouvé, il se courrouça vivement , et réunit une grande armée ; il vint assiéger Messine , par terre et par mer * ; il vint avec quinze mille hommes à cheval , de l’infanterie sans nombre, et cent galères, contre une cité qui n’était point murée, et qui devait être prise àl’instant^ vu son peu de défense^ si le pouvoir de Dieu, qui protégeait le bon droit des Siciliens, n’eût été plus fort que le sien.

I. Un gentilliomme français , fort estimé, nommé Porcelet, fut épargné au milieu des massacres.

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