LE CHEVAL DE THOMAS II
Pourquoi plcures-tu, mon beau cheval blanc? pourquoi hennis-tu douloureusement? N'es-tu pas harnaché assez richement à ton gré? n'as-tu pas des fers d'argent avec des clous d'or? n'as-tu pas des sonnettes d'argent à ton cou, et ne portes-tu pas le roi de la fertile Bosnie. — Je pleure , mon maître , parce que l'infidèle m'ôtera mes fers d'argent, et mes clous d'or et mes sonnettes d'argent. Et je hennis, mon maître, parce qu'avec la peau du roi de Bosnie le mécréant doit me faire une selle.
Oh ! qui verrait le fusil du grand bey Sawa, vorrait une merveille. Il a douze capucines d'or et douze capucines d'argent, et la crosse est incrustée de nacre, et do la poignée pendent trois houppes de soie rouge.
D'autres fusils ont des capucines d'or et des houppes de soie rouge; à Banialouka, les armuriers savent incruster la nacre; mais où est l'ouvrier qui saurait chanter le charme qui rend mortelles toutes les balles du fusil de Sawa?
Et il a combattu le Delhi avec sa cotte de mailles à triples chaînons, et il a combattu l'Arnaute avec sa casaque de feutre garnie de sept doubles de soie. La cotte de mailles a été rompue comme une toile d'araignée, la casaque a été percée comme une feuille de platane.
Dawoûd, le plus beau des Bosniaques, attache sur son dos le plus riche de ses fusils; il emplit sa ceinture de sequins ; de ses douze guzlas il prend la plus sonore. Il partit de Banialouka le vendredi, il arriva le dimanche au pays du bey Sawa.
Il s'est assis, il a préludé sur sa guzla , et toutes les filles l'ont entouré. 11 a chanté des chansons plaintives, et toutes ont soupiré; il a chanté des chansons d'amour, et Nastasie, la fille du bey, lui a jeté son bouquet, et, toute rouge de honte, elle s'est enfuie dans sa maison.
Et la nuit elle ouvrit sa fenêtre et vit en bas Dawoûd , assis sur un banc de pierre à la porte de sa maison; et, comme elle se penchait pour le regarder, son bonnet rouge est tombé de sa tête , et Dawoùd l'a
ramassé ; puis, rempli de sequins , il l'a rendu à la belle Nastasie.
— « Vois ce gros nuage qui descend de la montagne chargé de grêle et de pluie; me laisseras-tu, exposé à l'orage, expirer à tes yeux?» — Elle, détachant sa ceinture de soie, l'a liée par un bout à son balcon ; aussitôt le beau Dawoûd fut auprès d'elle.
— « Parle bas, tout bas! si mon père t'entendait, il nous tuerait tous deux.» Et ils se parlèrent bas, tout bas ; bientôt ils ne se parlèrent plus. Le beau Davvoùd descendit du balcon plus vite que n'aurait voulu Nastasie ; l'aurore paraissait , et il courut se cacher dans la montagne.
Et toutes les nuits il revenait au village, et toutes les nuits la ceinture de soie pendait attachée au balcon. Jusqu'au chant du coq il restait avec son amie; au chaut du coq il allait se cacher dans la montagne. La cinquième nuit il est venu pâle et sanglant.
— « Des heiduques m'ont attaqué , ils m'attendent au défilé de la montagne; quand le jour viendra, quand il faudra te quitter, ils me tueront. Je t'embrasse pour la dernière fois. Mais si j'avais le fusil magique de ton père, qui oserait m'attendre? qui pourrait me résister ?
— « Le fusil de mon père ! comment pourrais-je te le donner? Le jour il est attaché sur son dos; la nuit il le tient sous son lit. Le matin, s'il ne le trouvait plus, il me couperait la tète assurément.» Et elle pleurait, et elle regardait le ciel du côté de l'orient.
— « Apporte-moi le fusil de ton père et mets le mien à sa place; il ne s'apercevra pas de l'échange. Mon fusil a douze capucines d'or et douze capucines d'argent; la crosse est incrustée de nacre , et de la poignée pendent trois houppes de soie rouge. »
Sur la pointe du pied , retenant son haleine , elle est entrée dans la chambre de son père; elle a pris son fusil
et mis celui de Dawoùd à sa place. Le bey a soupiré en dormant, et il s'est écrié, « Jésus ! » Mais il ne s'est pas éveillé , et sa fille a donné le fusil magique au beau Dawoùd.
Et Dawoùd examinait le fusil depuis la crosse jusqu'au guidon, et il regardait tour à tour la détente, la pierre et le rouet. Il embrassa tendrement Nastasie et lui jura de revenir le lendemain.
Il la quitta le vendredi, et il arriva le dimanche à Banialouka.
Et le bey Sawa maniait le fusil de Dawoùd. « Je deviens vieux, disait-il, mon fusil me semble lourd. Cependant il tuera encore bien des infidèles.» Or, toutes les nuits, la ceinture de Nastasie pendait attachée à son balcon , mais le perfide Dawoùd ne reparaissait pas.
Les chiens circoncis sont entrés dans notre pays, et nul ne peut résister à leur chef Dawoùd Aga. Il porte en croupe un sac de cuir, et des esclaves l'emplissent des oreilles de ceux qu'il tue. — Tous les hommes de Vostina se sont rassemblés autour du vieux bey Sawa.
Et Nastasie monta sur le toit de sa maison pour voir cette cruelle bataille , et elle reconnut Dawoùd comme il piquait son cheval contre son vieux père. Le bey, sûr de vaincre, a tiré le premier; mais l'amorce seule a pris feu, et le bey tressaillit d'effroi.
Et la balle de Dawoùd a frappé Sawa au travers de sa cuirasse. Elle entra dans sa poitrine et sortit par son dos. Le bey soupira et tomba mort. Aussitôt un noir lui coupa la tête, et la pendit par sa moustache blanche à l'arçon de la selle de Dawoùd.
Quand Nastasie voit la tête de son père, elle ne pleure pas, elle ne soupire pas, mais elle prend l'habit de son jeune frère , le cheval noir de son jeune frère , et, dans la mêlée, clic cherche Dawoùd pour le tuer. Et
quand Dawoûd vit ce jeune cavalier, il dirigea contre lui son fusil enchanté.
Et mortelle, mortelle fut la balle qu'il lança. La belle Nastasie soupira et tomba morte. Aussitôt un noir lui coupa la tête; et comme elle n'avait pas de moustaches, il lui ôta son bonnet et la prit par ses longs cheveux; et Dawoûd reconnut les longs cheveux de la belle Nastasie.
Et il mit pied à terre et baisa cette tête sanglante. — « Je donnerais un sequin pour chaque goutte du sang de la belle Nastasie! je donnerais un bras pour la ramener vivante à Banialouka! » Et il a jeté le fusil magique dans le puits de Vostina.