‹ Chronique de règne de Charles IXChapitre 13 sur 110 · UN CHEF DE PARTI · texte numérisé non relu

UN CHEF DE PARTI

— J'ai vu cet homme sortir ce matin de l'hôtel de Guise, dit un gentilhomme.

— C'est un magicien, dit un autre.

— Un empoisonneur, dit un troisième.

— Le duc de Guise l'envoie pour empoisonner M. l'Amiral.

— M'empoisonner, dit l'Amiral en haussant les épaules, m'empoisonner dans une lettre!

— Rappelez-vous les gants de la reine de Navarre ' ! s'écria Bonissan.

— Je ne crois pas plus au poison des gants qu'au poison de la lettre ; mais je crois que le duc de Guise ne peut commettre une lâcheté!

Il allait ouvrir la lettre, quand Bonissan se jeta sur lui et lui saisit les mains en s'écriant : — Ne la décachetez pas, ou vous allez respirer un venin mortel !

Tous les assistants se pressèrent autour de l'Amiral, qui faisait quelques efforts pour se débarrasser de Bonissan.

— Je vois sortir une vapeur noire de la lettre ! s'écria une voix.

— Jetez-la ! jetez-la !" fut le cri général.

— Laissez-moi, fous que vous êtes, disait l'Amiral en se débattant. Dans l'espèce de lutte qu'il avaità soutenir, le papier tomba sur le plancher.

— Samuel, mon ami ! s'écria Bonissan, montrezvous bon serviteur. Ouvrez-moi ce paquet, et ne le rendez à votre maître qu'après vous être assuré qu'il ne contient rien de suspect.

La commission n'était pas du goût de l'intendant. Sans balancer, Mergy ramassa la lettre et en rompit le cachet. Aussitôt il se trouva fort à l'aise au centre d'un

1 «Sa mort fut causée, dit d'Aubigné (Hist. univ., t. II, chap. h), par une « poison, que des gants de senteur communiquèrent au cerveau, façon de rnes- « ser René, Florentin, exécrable depuis, niesme aux euneaùs de cette priu- • cesse. *

cercle vide, chacun s'étant reculé comme si une mine allait éclater au milieu de l'appartement : pourtant nulle vapeur maligne ne sortit : personne même n'éternua. Un papier assez sale, avec quelques lignes d'écriture, était tout ce que contenait cette enveloppe si redoutée. Les mêmes personnes qui avaient été les premières à s'écarter furent aussi les premières à se rapprocher en riant, aussitôt que toute apparence de danger eut disparu.

— Que signifie cette impertinence? s'écria Coligny avec colère, et se débarrassant enfin de l'étreinte de Bonissan : ouvrir une lettre qui m'est adressée!

— Monsieur l'Amiral, si par hasard ce papier eût contenu quelque poison assez subtil pour vous tuer par la respiration, il eût mieux valu qu'un jeune homme comme moi en fût victime, que vous, dont l'existence est si précieuse pour la religion.

Un murmure d'admiration s'éleva autour de lui. Coligny lui serra la main avec attendrissement, et après un moment de silence : — Puisque tu as tant fait que de décacheter cette lettre, dit-il avec bonté, lis-nous ce qu'elle contient.

Mergy lut aussitôt ce qui suit :

« Le ciel est éclairé à l'occident de lueurs sanglantes. « Des étoiles ont disparu dans le firmament, et desépées « enflammées ont été vues dans les airs. 11 faut être « aveugle pour ne pas comprendre ce que ces signes pré- « sagent. Gaspard! ceins ton épée, chausse tes éperons, « ou bien dans peu de jours les geais se repaîtront de « ta chaii". »

— Il désigne les Guises par ces geais, dit Bonissan ; le nom d'un oiseau est mis là au lieu de la lettre qui se prononce de même.

L'Amiral leva les épaules avec dédain, et tout le monde garda le silence; niais il était évident que la prophétie avait fait une certaine impression sur l'assemblée.

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