LE LENDEMAIN D'UNE FÊTE
hérétiques, sorciers et voleurs, se hantent et frayent ensemble.
— Que dis-tu, maraud? s'écria Mergy, d'autant plus en colère qu'il sentait intérieurement la vérité du reproche; et, comme tout homme dans son tort, il saisissait aux cheveux l'occasion d'une querelle.
— Je dis, répliqua l'aubergiste en élevant la voix et niellant le poing sur la hanche, je dis que vous avez tout cassé dans ma maison, et je prétends que vous me payiez jusqu'au dernier son.
— Je payerai mon écot et pas un liard de plus. Où est le capitaine Corn... Hornstein?
— On m'a bu, continua maître Eustache, criant toujours plus haut, on m'a bu plus de deux feëtits bouteilles de bon vieux vin, mais vous m'en répondez.
Mergy avait fini de s'habiller tout à l'ait.
— Où est le capitaine ? cria-t-il d'une voix tonnante. — 11 est parti il y a plus de deux heures, et puisse-t-il
aller au diable ainsi que tous les huguenots en attendant que nous les brûlions tous !
Un vigoureux soufllet fut la seule réponse que Mergy put trouver dans le moment.
La surprise et la force du coup firent reculer l'aubergiste de deux pas. Le manche de corne d'un grand couteau sortait d'une poche de sa culotte; il y porta là main. Sans doute quelque grand malheur serait armé s'il eût cédé au premier mouvement de sa colère. Mais la prudence arrêta l'effet de son courroux en lui faisait remarquer que Mergy étendait la main vers le chevet de son lit, d'où pendait une longue épée. Il renonça aussitôt à un combat inégal, et descendit précipitamment l'escalier en criant à tue-tête : — Au meurtre! au feu !
Maître du champ de bataille, mais fort inquiet des suites de sa victoire, Mergy boucla son ceinturon, y passa ses pistolets, ferma sa valise, et, la tenant à la main, il résolut d'aller porter sa plainte au juge le plus
proche. Il ouvrit sa porte, et il mettait le pied sur la première marche de l'escalier, quand une troupe ennemie se présenta inopinément à sa rencontre.
L'hôte marchait le premier, une vieille hallebarde à la main; trois marmitons, armés de broches et de bâtons, le suivaient de près; un voisin, avec une arquebuse ronillée, formait l'arrière-garde. De part et d'autre on ne s'attendait pas à se rencontrer sitôt. Cinq ou six marches seulement séparaient les deux partis ennemis.
Mergy laissa tomber sa valise et saisit un de ses pistolets. Ce mouvement hostile fit voir à maître Eustache et à ses acolytes combien leur ordre de bataille était vicieux. Ainsi que les Perses à la bataille de Salamine, ils avaient négligé de choisir une position où leur nombre pût se déployer avec avantage. Le seul de leur troupe qui portât une arme à feu ne pouvait s'en servir sans blesser ses compagnons qui le précédaient; tandis que les pistolets du huguenot, enfilant toute la longueur de l'escalier, semblaient devoir les renverser tous du même coup. Le petit claquement que fit le chien du pistolet quand Mergy l'arma retentit à leurs oreilles, et leur parut presque aussi effrayant qu'aurait été l'explosion même de l'arme. D'un mouvement spontané la colonne ennemie fit volte-face et courut chercher dans la cuisine un champ de bataille plus vaste et plus avantageux. Dans le désordre inséparable d'une retraite précipitée, l'hôte, voulant tourner sa hallebarde, l'embarrassa dans ses jambes et tomba. En ennemi généreux, dédaignant de faire usage de ses armes, Mergy se contenta de lancer sur les fugitifs sa valise, qui, tombant sur eux comme un quartier de roc, et, accélérant son mouvement à chaque marche, acheva la déroute. L'escalier demeura vide d'ennemis, et la hallebarde rompue restait pour trophée.
Mergy descendit rapidement dans la cuisine, où déjà l'ennemi s'était reformé sur une seule ligue. Le porteur