PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION
temps, j'ai été citoyen. Mes amis sont Français; je me suis habitué à considérer la France comme ma patrie. Je n'ai pas la prétention , ridicule à un étranger, d'écrire en français avec l'élégance d'un littérateur; cependant l'éducation que j'ai reçue et le long séjour que j'ai fait dans ce pays m'ont mis à même d'écrire assez facilement, je crois, surtout une traduction, dont le principal mérite, selon moi, est l'exactitude.
Je m'imagine que les provinces illyriques , qui ont été longtemps sous le gouvernement français, sont assez bien connues pour qu'il soit inutile de faire précéder ce recueil d'une description géographique, politique, etc.
Je dirai seulement quelques mots des bardes slaves ou 'oueurs de guzla , comme on les appelle.
La plupart sont des vieillards fort pauvres, souvent en guenilles , qui courent les villes et les villages en chantant des romances et s'accompagnant avec une espèce de guitare , nommée guzla , qui n'a qu'une seule corde faite de crin. Les oisifs , et les Morlaques ont peu de goût pour le travail , les entourent ; et, quand la romance est finie, l'artiste attend son salaire de la générosité de ses auditeurs. Quelquefois, par une ruse adroite , il s'interrompt dans le moment le plus intéressant de son histoire pour faire appel à la générosité du public ; souvent même il fixe la somme pour laquelle il consentira à raconter le dénoùment.
Ces gens ne sont pas les seuls qui chantent des ballades ; presque tous les Morlaques , jeunes ou vieux , s'en mêlent aussi : quelques-uns , en petit nombre , composent des vers qu'ils improvisent souvent (voyez la notice sur Maglanovich). Leur manière déchanter est nasillarde, et les airs des ballades sont très-peu variés ; l'accompagnement de la guzla ne les relève pas beaucoup, et l'habitude de l'entendre peut seule rendre cette musique tolérable. A la fin de chaque vers , le chanteur pousse un grand cri , ou plutôt un hurlement, semblable à celui d'un loup blessé. On entend ces cris de fort loin dans les montagnes, et il faut y être accoutumé pour penser qu"ils sortent d'une bouche humaine.