LE PF.Y DE MOÏNA
Où est-elle, où est-elle ma bien-aimée, la belle So-
phie? Pourquoi ne vient-elle pas sous ma tente de feutre? Esclaves, courez la chercher, et dites aux musiciennes de redoubler leurs chants; je leur jetterai demain malin des noix et des pièces d'or. Que ma mère remette la belle Sophie au kuiun de la noce! il v a bien longtemps que je suis seul dans ma tente.
LE KUUM.
Nobles svati, que chacun remplisse sa coupe, que chacun vide sa coupe! La mariée a pris nos sequins, elle a volé nos chaînes d'argent 6 ; pour nous venger, ne laissons pas une cruche d'eau-de-vie dans leur maison. Les époux se sont retirés ; j'ai délié la ceinture de l'époux, livrons-nous à la joie. La belle Sophie épouse le riche bey de Moïna.
SOPHIE
Mon seigneur, que t'ai-je fait? pourquoi me presser ainsi la poitrine? Il me semble qu'un cadavre de plomb est sur mon sein. Sainte mère de Dieu! ma gorge est tellement serrée, que je crois que je vais étouffer. 0 mes amies, venez à mon aide, le bey de Moïna veut m'étouiïer! 0 ma mère, ô ma mère! venez à mon aide, car il m'a mordue à la veine du cou, et il suce mon sang.
NOTES
' Ce morceau, fort ancien, et revêtu d'une forme dramatique que l'on rencontre rarement dans les poésies illyriques, passe pour un modèle de style parmi les joueurs de guzla morlaques. On dit qu'une anecdote véritable a servi de thème à cette ballade, et l'on montre encore dans la vallée de Scigu un vieux tombeau qui renferme la belle Sophie et le bey de Moïna.
2 Le kuum est le parrain de l'un des époux. Il les accompagne à l'église et les suit jusque dans leur chambre à coucher, où il délie la ceinture du marié, qui, ce jour-là, d'après une ancienne superstition, ne peut rien couper, lier, ni délier. Le kuum a même le droit de faire déshabiller en sa présence les deux époux. Lorsqu'il juge que le mariage est consommé, il tire en l'air un coup de pistolet, qui est aussitôt accompagné de cris de joie et de coups de feu par tous 'es svati.
3 Ce sont les membres des deux familles, réunis pour le mariage. Le chef de l'une des deux familles est le président des svati, et se nomme stari-svat. Deux jeunes gens, appelés diveri, accompagnent la mariée et ne la quittent qu'au moment où le kuum la remet à son époux.
Pendant la marche de la mariée, les svati tirent continuellement des coups de pistolet, accompagnement obligé de toutes les fêtes, et poussent des hurlements épouvantables. Ajoutez à cela les joueurs de guzla et les musiciennes, qui chantent des épithalames souvent improvisés, et vous aurez une idée de l'horrible charivari d'une noce morlaque.
5 La mariée, en arrivant à la maison de son mari, reçoit des mains de sa belle-mère ou d'une des parentes (du côté du mari) un crible rempli de noix ; elle le jette par-dessus sa tète, et baise ensuite le seuil de la porte.
6 La femme n'a pour dot que ses habits et quelquefois une vache ; mais elle a le droit de demander un cadeau à chacun des svati ; de plus, tout ce qu'elle peut leur voler est de bonne prise. En 18 12, je perdis de cette manière une fort belle montre ; heureusement que la mariée en ignorait la valeur, et je pus la racheter moyennant deux sequins,