IMPROVISATION
D'HYACINTHE MAGLANOVICH,
Etranger, que demandes-tu au vieux joueur de guzla? que veux-tu du vieux Maglanovich ? Ne vois-tu pas ses moustaches blanches? ne vois-tu pas trembler ses mains desséchées? Comment pourrait-il, ce vieillard cassé, tirer un son de sa guzla, vieille comme lui?
Hyacinthe Maglanovich, autrefois, avait la moustache noire; sa main savait diriger au but un lourd pistolet, et les jeunes hommes et les femmes l'entouraient, la bouche béante d'admiration, quand il daignait s'asseoir à une fête et faire résonner sa guzla sonore.
Chanterai-je encore pour que les jeunes joueurs de guzla disent en souriant : Hyacinthe Maglanovich est mort, sa guzla est fausse, et ce vieillard tout cassé radote? Qu'il laisse à d'autres plus habiles que lui l'honneur de charmer les heures de la nuit en les faisant paraître courtes par leurs chants.
Eh bien ! qu'ils se présentent les jeunes joueurs de guzla, qu'ils nous fassent entendre leurs vers harmonieux. Le vieux Maglanovich les défie tous. Il a vaincu
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leurs pères aux combats de l'harmonie ; il les vaincra tous ; car Hyacinthe Maglanovich est comme ces vieux châteaux ruinés'... Mais les maisons neuves sont-elles aussi belles?
La guzla d'Hyacinthe Maglanovich est aussi vieille que lui ; mais jamais elle ne se déshonora en accompagnant un chant médiocre. Quand le vieux poëte sera mort, qui osera prendre sa guzla et en tirer des sons'!1 Non, l'on enterre un guerrier avec son sabre : Maglanovich reposera sous la terre avec sa guzla sur sa poitrine.
NOTES
1 Tout me porte à croire que ce morceau a été réellement improvisé. Maglanovich avait une grande réputation parmi ses compatriotes pour les impromptu, et celui-ci, au dire des connaisseurs du pays, est un de ses meilleurs.
1 Allusion aux monuments antiques dont les ruines imposantes se rencontrent à chaque pas.
CONSTANTIN YACOUBOV1CH.
Constantin Yacoubovich était assis sur un banc devant sa porte ; devant lui son enfant jouait avec un sabre ; à ses pieds, sa femme Miliada était accroupie par terre '. Un étranger est sorti de la forêt et l'a salué en lui prenant la main.
Sa figure est celle d'un jeune homme ; mais ses cheveux sont blancs , ses yeux sont mornes , ses joues creuses, sa démarche chancelante. «Frère, a-t-il dit, « j'ai bien soif, et je voudrais boire. » Aussitôt Miliada s'est levé, et lui a vite apporté de l'eau-de-vie et du lait.
— « Frère, quelle est cette éminence là-bas avec ces « arbres verts? — N'es-tu donc jamais venu dans ce « pays, dit Constantin Yacoubovich, que tu ne connaisses « pas le cimetière de notre race ? — Eh bien ! c'est là « que je veux reposer, car je me sens mourir peu à peu. »
Alors il a détaché sa large ceinture rouge, et il a montré une plaie sanglante. « Depuis hier la balle d'un « chien de mécréant me déchire la poitrine : je ne puis « ni vivre ni mourir. » Alors Miliada l'a soutenu, et Constantin Yacoubovich a sondé la blessure.
— « Triste , triste fut ma vie ; triste sera ma mort.
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« Mais sur le haut de ce tertre, dans cet endroit exposé « au soleil, je veux que l'on m'enterre; car je fus un « grand guerrier, quand ma main ne trouvait pas un « sabre trop pesant pour elle. »
Et sa bouche a souri , et ses yeux sortaient de leur orbite : soudain il a penché la tête. Miliada s'écria : « 0 Constantin , aide -moi! car cet étranger est trop « lourd pour que je puisse le soutenir toute seule. » Et Constantin a reconnu qu'il était mort.
Puis il l'a chargé sur son cheval et l'a porté au cimetière, sans s'inquiéter si la terre latine souffrirait dans son sein le cadavre d'un Grec schismatique 2. Ils ont creusé sa fosse au soleil , et ils l'ont enterré avec son sabre et son hanzar, comme il convient à un guerrier.
Après une semaine, l'enfant de Constantin avait les lèvres pâles, et pouvait à peine marcher. Il se couchait tout triste sur une natte, lui qui aimait tant à courir çà et là. Mais la Providence a conduit dans la maison de Constantin un saint ermite, son voisin.
« Ton enfant est malade d'une maladie étrange : vois « sur son cou si blanc cette tache rouge : c'est la dent « d'un vampire. » Alors il a mis ses livres dans un sac, et il s'en est allé au cimetière, et il a fait ouvrir la fosse où l'on avait enterré l'étranger.
Or son corps était frais et vermeil ; sa barbe avait crû,
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et ses ongles étaient longs comme des serres d'oiseau ; sa bouche était sanglante, et sa fosse inondée de sang. Alors Constantin a levé un pieu pour l'en percer; mais le mort a poussé un cri et s'est enfui dans les bois.
Et un cheval, quand les étriers lui coupent les flancs3, ne pourrait courir aussi vile que ce monstre ; et son impétuosité était telle, que les jeunes arbres se courbaient sous son corps, et que les grosses branches cassaient comme si elles eussent été gelées.
L'ermite a pris du sang et de la terre de la fosse, et en a frotté le corps de l'enfant; et Constantin et Miliada en ont fait autant ; et le soir ils disaient : « C'est à cette « heure que ce méchant étranger est mort. » Et, comme ils parlaient, le chien a hurlé et s'est caché entre les jambes de son maître.
La porte s'est ouverte, et un grand géant est entré en se baissant ; il s'est assis les jambes croisées , et sa tête touchait les poutres de la maison ; et il regardait Constantin en souriant, et celui-ci ne pouvait détourner les yeux, car il était fasciné par le vampire.
Mais l'ermite a ouvert son livre, et il a jeté une branche de romarin dans le feu ; puis, avec son souille , il a dirigé la fumée contre le spectre, et l'a conjuré au nom de Jésus. Bientôt le vampire a tremblé et s'est élancé par la porte, comme un loup poursuivi par les ■masseurs.
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Le lendemain, à la même heure, le chien a hurlé et la porte s'est ouverte, et un homme est entré et s'est assis: sa taille était celle d'un soldat, et toujours ses yeux s'attachaient sur ceux de Constantin pour le fasciner ; mais l'ermite l'a conjuré , et il s'est enfui. *
Et le lendemain un petit nain est entré dans sa maison , et un rat aurait hien pu lui servir de monture. Toutefois ses yeux brillaient comme deux flambeaux , et son regard était funeste ; mais l'ermite l'a conjuré pour la troisième fois, et il s'est enfui pour toujours.
NOTES
1 Dans un ménage morlaque le mari couche sur un lit, s'il y en a un dans la maison, et la femme sur le plancher. C'est une des nombreuses preuves du mépris avec lequel sont traitées les femmes dans ce pays, liu mari ne cite jamais le nom de sa femme devant un étranger sans ajouter : Da, prostile, moya jena (ma femme, sauf votre respect).
2 Un Grec enterré dans un cimetière latin devient vampire, et vice rersâ.
3 Les étriers turcs sont plats, assez semblables à des souliers et tranchants sur les bords; ils servent ainsi d'éperons,