‹ Chronique de Rimouski [microforme] (volume 2)Chapitre 15 sur 45 · ALFRED DE VIGNY · texte numérisé non relu

ALFRED DE VIGNY

L'Ile St.-Barnabé, située en face de la florissante ville de Rimouski, “ délicieuse corbeille de verdure

vive au scin des eaux du grand fleuve,” a une lieu de

longueur ‘sur six arpents de largeur en moyenne, et

cest placée à deux milles de distance environ de la

terre ferme.

L'Ile St. Barnabé forme avec l’Ilet à Canuel (1) et l'embouchure de la rivière Rimouski ce magnifique bassin d’eau limpide qui, avec la marée entrante,

présente un coup d’œil des plus enchanteurs.

(1) On appelle cet Ilot, Ilet à Canuel, en mémoire du premier cultivateur du nom de Canuel qui défricha une terre vis-àvis cette Ile,

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Sur la surface unie de cette belle nappe d’eau, pendant la belle saison, après les ardeurs d’un soleil brûlant, le voyageur aime, à la chute du jour, dans de légers esquifs, à s'y promener joyeusement et à faire retentir l'air de quelques doux refrains.

‘“ Humer à pleins poumons cet air qui réconforte, Qui rend une jeunesse au cœur du défaillant.”

Cette promenade est charmante pour le touriste qui désire contempler un des spectacles les plus grandioses qu'offre la nature en ce moment, et pour le valétudinaire dont les poumons ne sont pas trop affaiblis, la respiration d'un air pur et frais.

L'Ile St.-Barnabé portait ce nom en 1612, comme on le voit par la carte géographique de la Nouvelle- France faite par Champlain pour le Roy de la Marine. (1)

Nous trouvons dans le second voyage de Jacques Cartier les lignes suivantes :

# Auparavant qu'arriver au dit Häble, y a une Ile “ à l'Est d’icelui, environ cinq lieuës, où il n'y a point “ de passage entre terre ct elle que par bateaux.”

(1). Nous n’av pu trouver, malgré toutes nos recherches, dans quelle circo ‘ance cette Ile reçut ce nom : nous croyons cependant que cet Champlain qui la nomma ainsi dans un de

ses voyages,

Cette ile est sans doute l'Ile St.-Barnabé ; le havre dont il parle et qu'il nommo {lots St. Jean, parce qu'il y entra le jour de la décollation de St. Jean

Baptiste, sont les Iles du Bic.

Nous lisons dans le sixième volume des Œuvres de Champlain ce qui suit :

“ De Mantane (aujourd’hui Matane) l’on va à l'Ile “ de Saint Barnabé, à seize lieues, elle est par la hau- “teur de quarante huit degrés trente-cinq minutes, “ ot étant basse ; au tour sont des pointes de rochers ; “ elle contient quelque lieue et demie de longueur, “ fort proche de la terre du sud ; il y a passage entre “ deux pour passer de petites barques, et ne faut “ laisser de prendre garde à soi, car elle est couverte # de bois de pins, sapins et cèdres.”?

Nous voyons encore dans les œuvres de Champlain

pour l’année 1628 le passage suivant :

“ Après que Desdames (1) m'eut dit ce qu'il savait ‘6; 4 à à à , ls: ai 1 iv il me donna à entendre qu’il avait vu cinq ou six

“ vaisseaux Anglais et notre barque, étant contraint

(1) Desdames était un jeune homme français, expédié par le sieur de Roquemont, à son arrivée à Gaspé, vers Champlain, à la tête d’une chaloupe montée de dix matelots pour lui donner avisde la prochaine arrivée des secours et #’informer de l’état de la nouvelle colonie.

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+ pour n'être aperçu d'échouer aussitôt, ils firent passer

# Jeur chaloupe par dessus une chaussée de caillous, les

‘ennemis étant passés ils remirent leur bateau à

“ l'eau pour parfaire leur voyage, ayant eu charge “ du dit sieur de Roquemont qu'étant à l'ile Saint Barnabé d'envoyer un cançeau à Québec pour savoir ‘€ l'état auquel nous étions, s’il était vrai que les An- “ wlais nous eussent tous pris et tués, comme les sau- “vages leurs avaient donné à entendre, et lui devait ‘“ demeurer à la dite Ile, distance de Tadoussac de 18

lieues, attendant le caneau : Que le dit sieur de ‘ Roquemont (1) venant à la vue de l'Ile il ferait de

certains feux dans ses vaisseaux qui seraient faits ‘semblablement sur terre pour signal qu'ils ne

seraient point ennemis.”

L'Ile St.-Barnabé servit de refuge, pendant de longues années, à un jeunc français bien connu jusqu’à

nos jours sous le nom d'Hermite de l'Ile St.-Barnabe.

“ Un jour d'automne, rapporte le père Charles

(1) Le sieur de Roquemont avait été envoyé, comme on le sait, par le roi à la tête d’une flotte française pour porter secours à Champlain et à la petite colonie qui se trouvait depuis longtemps sans provisions. Ayant fait rencontre de l'amiral Kerth, le combat s’engagea et dura plus de six heures, Les navires français, criblés de boulets, amenèrent pavillon et se rendirent à l’amiral.

‘ Lepage, en 1728, arrive ici un étranger, marin, d’en- “ viron vingt et un ans. Il s'appelait Toussaint Cartier, “ Pendant plusieurs années il avait servi dans la marine ‘ française. Seul échappé au milieu d’une affreuse “tempête qui avait englouti son vaisseau, il avait “ fait vœu, présume-t-on, de passer le reste de ses “ jours sur la première île qu'il découvrirait en ‘“ remontant le St.-Laurent, et de consacrer à Dieu ‘“ tous les moments d’une vie miraculeusement con- “ servée. (1) ‘ À la vue de l'Ile Saint Barnabé, il s'écria : ‘ Sur cette île sauvage,” ‘“ Ferai mon hermitage.” ‘“ Mon grand père, seigneur de St. Barnabé, l'ac- ‘ cueillit comme un père. Il lui permit de faire “autant de défrichement qu'il voudrait et de jouir de & l'ile comme d’un patrimoine. L’Hermite s’y bâtit en “ effet vis-à-vis de l’église une maison en colombage, “ de 35 picds sur 20, avec solage et cheminée en pierre : “ se prépara un jardin d’assez grande dimension et le “ cultivait ainsi que le reste du terrain qu'il avait (1] M. J.C. Taché, dans son intéressante histoire de l’hermite, prétend que ce jeune homme avait traversé la forêt de Ristigouche à Métis en passant par le lac Matapédiac, et nous dit

aussi que personne n’a jamais su et personne ne saura d’où il

venait.

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“ défriché, Pour lui aider dans ses derniers ouvrages, “ il appelait quelques gens de Rimouski, qu'il récréait “ toujours aux repas du midi par la narration de quel- “ ques-unes des aventures dont il avait été témoin ou “ acteur dans ses nombreux et lointains voyages.”

# L’après-diner, il se retirait régulièrement dans sa “ petite maisonnette, et partageait le reste du jour “entre la prière et la méditation. Il ne venait à

“ terre ferme d'ordinaire que lors des visites du mis-

“ sionnaire, le père Ambroise, avec qui il était très

“intime, Il ne permit jamais aux femmes de visiter “ son île.

“ Un matin, c'était le 29 janvier 1767, nous ne “ vimes pas de fumée à la cheminée de l'Iermite, je ‘“ fus envoyé par mon grand-père pour en connaitre “ la cause; un jeune homme de mon âge m'accompa-

“ onait, Nous le trouvons étendu «ur le plancher,

‘son chien couché sur lui, lui léchait la figure ; “ apporté à la maison seigneuriale, il ÿ mourut dans “la nuit du 30. Son corps fat déposé dans la cha- “ pelle, à la grande porte de laquelle il avait demandé, “ par huwilité, d’être inhumé.”

Nous lisons an Registre des Sépultures de l’année

“ L'an mil sept cens soixante et sept, le trente de

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janvier, est décédé en cette paroisse de Saint-Germain de Rimouski un nommé Toussaint Cartier, âgé d’environ soixante ans, habitant de la dite paroisse, après avoir reçu les sacrements de Pénitence, d'Eucharistie et d'Extrème-Onction. Son corps a été inhumé avec les cérémonies ordinaires dans l'Eglise de cette pa-

roisse, le dernier jour du mois de janvier.”

“ En foi de quoi j'ai signé le jour et an que dessus. (Signé) ‘PÈRE AMBROISE.”

On voit encore aujourd’hui les restes des fondations de sa demeure, et la fontaine qu’il creusa de sa main, Cette fontaine, à quelques arpents de sa maison, fournit toujours une eau douce et salutaire. On aperçoit encore dans l’intérieur les parois de pierre qu'il y plaça pour conserver, durant l'été, une eau fraîche et pure. Il y a quelques années, on goûtait encore du fruit des gadeliers et des groseilliers de son jardin ; mais des bouleaux d’un pied de diamètre couvrent le terrain sillonné par sa charrue, et qui lui produisait d'abondantes récoltes de blé et de pois.

Dans l'automne de 1755, une frégate francaise conduisait des troupes à Québec. Une nuit de tempète vint la briser au Gros Mécatina, sur les côtes du Labrador. L'équipage, composé d'environ trois cents hommes, ayant pu recueillir une partie de la voilure et des

agrès, réquipa à la hâte la coque d’un autre vaisseau, brigantin d’une centaine de tonneaux, qui, quelques années auparavant et au même endroit, avait aussi fait côte. Il se nommait le St.-Esprit et avait appartenu à M. Jean Taché, ancètre des Messieurs Taché de Kamouraska. Avec cette embarcation improvisée, que l’équipage appela l’Aigle ou le Sneau, il tenta de remonter le fleuve jusqu'à Québec, mais une seconde tempête l'attendait près de Rimouski. Dans une nuit affreuse des derniers jours de novembre, un coup de mer emporte une partie de la mâture, et le vaisseau est jeté sur la pointe nord-est de l'Ile St.-Barnabé. L’Hermite, de grand matin, en sortant de son humble demeure, voit le naufrage et court en grande hâte sur les lieux du malheur. Il aperçoit ces pauvres naufragés mourant de froid, et plusieurs même que la mort avait déjà saisis. Il les amène chez lui, mais sa maison était de beaucoup trop petite pour les contenir tous. Il fait de suite des signaux pour demander du secours aux habitants de Rimouski, et les malheureuses victimes, quelques heures après, se dirigeaient vers le petit village, aidées des hommes valides de l'endroit. Mais, comme plusieurs d’entre eux étaient déjà affaiblis par la faim, le froid et la

misère, ils trouvèrent la mort en voulant la fuir.

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Le chemin qu'ils avaient suivi, sur la batture de glace, était balisé de corps humains que la mort avait saisis au moment même qu'ils faisaient un dernier

effort pour y échapper.

Ceux qui avaient survécu au triste sort do leurs compagnons de voyage, reçurent une généreuse hospitalité des paroissiens de Rimouski; mais presque tous succombèrent à la violence de la peste qu'ils

avaient apportée.

Les seuls à peu près qui survécurent furent MM. de Loubarat, commandant, de Condamin, premier lieutenant, de Souvenier, médecin, et M. l’abbé Joseph

Chenot, aumônier.

De Condamin, homme tres-dur et sans principe religieux, ne voulut pas permettre qu'on mit en terre sainte les corps des malheureuses victimes du fléau, Il les faisait adosser au nord-est du Presbytère, qui renfermait le plus grand nombre des malades, tous assis en plusieurs lignes les uns près des autres, Comme il tomba peu de neige cet hiver, les paroissiens eurent sous les yeux ce triste spectacle jusqu’au printemps. Ce no fut qu'au moment de s'embarquer

pour Québec qu’il leur fit donner la sépulture.

On raconte à son sujet la légende suivante :

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| À À trois reprises, il voulut sortir de la Rivière | | Rimouski, et trois fois son embarcation fut jetée sur la pointe. Comme il manifestait toute sa mauvaise hu- | meur chez M. Pierre Lepage: “Ne voyez-vous pas, lui dit Madame Lepage, qu’il vous sera impossible d'aller qi plus loin tant que vos pauvres matelots scront ainsi | 14 | | exposés à la voirie? Ce sont eux qui vous retiennent.” il Sur-le-champ, Condamin fait creuser une large fosse et les y fait tous joter. La marée suivante, il sortait

f l r . . Q , k HN facilement et faisait route vers Québec.

il) fi Dans les basses marées de l’automne et du prin- | temps, il est encore facile de voir dans l’anse au Snau, 1} 1 à l'Ile St.-Barnabé, quelques parties du brigantin, le Hi St.-Esprit. M. J.-C. Taché nous a raconté cette histoire de l’hermite, il y a quelques années, avec un succès admirable. Sa plume finement taillée a mer-

} la EU ille v t à , lre la lecture a veilleusement réussi à nous en rendre la lecture NE An

agréable.

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