CHAPITRE VIII
Comment cinq cens hommes , pour rafraîchir les assiégés , entrèrent secrètement dedans la ville de Nuysse.
Ext ces approches faisant haultes et chevalereuses , et par le plus hardi et magnifique emprendre, de quoi l'on poelt escripre en histoire nouvelle , considéré le cruel obstacle et répugnante et périlleuse deffense que les assiégés monstroient, par multitude d'engins affustés, pierreux et pulvereux, plus espoventables que les hideux et horribles cops de tonnoire, ceulx de Nuysse soustindrent le faix si puissament sans espargner leur artillerie , tant qu'ils se trouvèrent despopulés de gens d'armes, et comme tous desgarnis de provisions défensoires; et lors tous, simples, confus et amenrjs de puissance et de traict, comme gens sans bras et sans bastons, prindrent espoir contre desconfort, et aventureuse audace contre pusillanime désespoir. Si proposèrent eulx rafreschir de
nouvelles gens , et amasser plenté de pouldre, pour recouvrer leurs diverses pertes.
Dont, pour mettre ce faict à finale exécu* tion, Jean de Herperode, astut et très habile routier de guerre , choisit une nuict nubileuse et très obscure, entre la Toussainct et la Sainct-Martin; et tout secrètement s'avala ens es fossés ; et par le quartier où moins y avoit de regard des assiégeans , où les mal soigneux estoient , eschappa de ce dangereux péril. Si parvint en la duché de Julierset limites circonjacentes , où il cueillit cinq cents hommes de faict, fors etroides et bien en poinct , auxquels ceulx de Couloingne distribuèrent à chacun d'eux une maille de Rin, et les furnirent de sacqueaulx pleins de salpêtre et de certaines mixtions propices au traict des harquebuses, dont la nécessité estoit grande; et s'assemblèrent à une lieue près del'ost, ou chastel de Lidebercq, où ils séjournèrent prestolant l'obscurité de la nuict. Puis quand ténèbres furent espandues sur lasurface de la terre, ils se fourrèrent en l'ost et approchèrent une place vuide, où les fiefvés furent depuis logés. Les signes donnés aux assiégés par grandes nesges, tacitement rentrèrent en leurs fors. Et à celle heure , les rustres de la ville firent diverses saillies et en divers quartiers , pour empescher l'armée, affin que les nouveaulx souldarts parvenissent plus sainement à chef de leur emprinse. L'un d'eux toutlefois, qui ne sceut tenir routte, se fourvoya par mal adventure, tellement qu'il cheut
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es mains de ses adversaires. Si fut pris, saisi de pouldre et de salpêtre ; et après qu'il eut développé tout le secret , il recheut mortel paiement selon sa desserte. Grands festoiements , grande chère et grands seignes monstrèrent ceulx deNuisse à la réception de cesnouveaulxentrans ; car comme tous renoués de force et radoubés de féable asseurance, batteloient leurs cloches, sonnoient instrumens musicaux et louoient Dieu et les saincts de leur félicité et bien heurée adventure.
Le duc informé de ces nouvelles, fut grandement esbahi, tant pour le grand nombre de gens dont Nusse estoit munie couvertement, comme pour la négligence des siens, quilaschement dormoient en paresseux sommeil; car au voir dire, Nusse commencoit à branler, et ne pouvoit guère tenir pied ferme, se ce secours de peuple et de pouldre ne l'eust corroborée et soustenue en son estât robuste. 0 meschans gens ! souldars négligens, maculés de fétardie, sans soing, sans curieux aguets de leurs pesans etlasches courages, en qui pend l'honneur de vostre duc et le salut de tant nobles vaillans hommes, qui, par vostre nonchaloir sommeilleux, ont lamentablement perdu leurs vies! Oh! ne songez-vous sur vostre faict? Que ne donnez-vous ententif escout en vostre quartier? vous estes cause de ce grand meschief. La querelle de ceste piteuse guerre estoit terminée sans plus coup férir ; Nusse toute matte, chargée de hor rions, deschirée de coups d'enirins,bersaudéedecrudeslraicts,serendoit triste
et lasse en la mercy de vostre souverain prince, se vostre négligence se fut employée à son appartenir.
Pour contre-vanger de ceste meschéance, Bourguignons, Picquars, Angloisetaultrescompagnons se arroustèrent vers le chasteau de Lideberck , où ledit Herperode avoit faict son amas ; et trouvèrent une grosse barrière fortifiée de grans et parfonds fossés plains d'eaue, et multitude de paysans qui le deffendirent puissamment. Si occirent et navrèrent de prime venue , plusieurs des dits compagnons , lesquels voyans ce dur rencontre, prindrentleur chemin plnsloing, et passèrent à grand travail parmi trenchis , fossés et hayes ; si gaignçrent ladite barrière par force d'armes , et mirent à desconfiture trois cents desdits paysans , qui demourèrent morts sur la place , et les autres tournèrent le dos , qui firent pavais de leur forteresse, pour seureté de leurs corps. Les victeurs pillèrent plusieurs villages à l'en viron, lesquels ils misrent auxsacquemansj etretournèrentenl'ost assezjoyeuxde leursproyes.
Le duc voyant que la ville n'estoit pas du tout assiégée à sa voulenté , et que plusieurs saillies occultes et manifestes se faisoient de nuit et de jour, au très grand préjudice et domage de son ponrchas chevalereux et glorieuse présence , appela par commandement exprès les nobles fiefvés de ses pays de Brabant , Flandres , Artois et Haynault ; et si assembla en plusieurs de ses bonnes villes certaine quantité de gens mécaniques , dont il fut honorablement servi. Monseigneur de Fien-
nés fut conducteur supérieur des nobles fiefvés; ensemble monseigneur du Reux et le bailly de Brabant ; et aultres capitaines eurent préceptes et précipux regard sur le demourant. Ensemble présentèrent les gens en très bel et notable arroy à leur très excellent prince et seigneur naturel, qui les receut agréablement et les mena sur le bord des fossés, en certains lieux où la nécessité expétoitle plus, tant au quartier des Lombars comme ailleurs , où ils firent tranchis et logis convenables à leur salubre protection ; et le seigneur de Fiennes , accompagné des nobles fiefvés, tint siège en la place vague par où les vaillans hommes dessus mentionnés s'estoient escousés en la ville, laquelle fut lors entièrement parclose et avironnée de toutes parts. Les bons pèlerins A llemans, nouvellement arrivés à Saint-Quirin , pour montrer la fervente dévotion qu'ils a voient à Mars, le dieu des batailles, livraient plusieurs castilles àleurs voisins nouveaux venus, et les servoient de fruict à pierre, et de plusieurs estranges mets dont le goust estoit mortel ; et iceulx voisins nouveaux venus des bonnes villeset pays du duc leur rendoient des amères poires d'angoisses, confites en poudre de canon; entre lesquels ceulx de Malines obtinrent le bruit de la renommée, car ilsestoient six vingts très vaillans hommes, bien en poinct , prompts aux armes, premiers aux deffenses, prochains aux horrions, prests et appareillés à faire grant chière. Ilsavoient chacun six patars par jour, aux despens de la
ville et des mestiers, lesquels ils despendoient gracieusement avec gens qui le valloient; et tindrent court ouverte et estât très honneste, selon leur possibilité libéralle.