CHAPITRE XVI
Comment Allemands furent durement rencontrés des Bourguignons.
Grahs murmures, secrètes hongueries et dures machinations s'eslevèrent sur les Italiens, tant pour l'irrécupérable perte des mines, que pour l'absence de leur chef, le conte de Campo-Basso, qui lors soi disant estre agressé de maladie , se tenoit à Malines chault et moiste. Dont, pour les bons encourager, et les mauvais corriger, le duc bailla la charge desdits Italiens à son très cher et bien aimé cousin, conseiller et chambrelan, monseigneur le comte de Chimay , lequel logé auprès de lui, au dortoir de l'abbaye, emprist le faict avec messire Josse de Lalaing , souverain de Flandres ; et pour y prendre curieux regard, se logèrent depuis au quartier des Lombards, Si les entretindrent en union sous verge vigoreuse ; et esievèrent une justice , où ils firent exécuter les délinquants. Le duc, qui lors n'avoit pas trop bien en grâce les Italiens , sur intention de leur faire aulcunes remonstrances , par ung dimanche, neuviesme d'apvril y fil exprès commande-
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ments à ceulx de sa garde et de son hostel , qu'ils setrovassent le mieux en poinct que faire sepourroit , au quartier desdits Lombards , à deux heures au jour. Et ainsi que chacun se préparoit pourconvenir à heure assignée , les avant-coureurs des Couloniens , environ soixante chevaliers , approchèrent l'arbre du guet ; lesquels de prime venue erchassèrent le guet des Bourguignons jusques à l'artillerie de Fost, et occirent le berger de monseigneur de Humbercourt. L'effroi venu à cognoissance, grande alarme s'esmeut de toutes parts; gentils compagnons bien montés, qui pour aultre expioict mettre à fin s'estoient mis sur lesrencs, se trouvèrent en ung moment environ soixante lances , et reboutèrent de grand courage les avant-coureurs allemans, oultre l'arbre du guet, lesquels donnèrent grant merveille d'estre si soubdainement recueillis. Le rencontre fut cruel etaspre : le duc y vestu d'une longue robe, y survint des premiers.
Le visconte de Soisson et Anthoine de la Houarderie y besognèrent haultement , et y eurent leurs chevaux effondrés. Il y avoit selon une petite rivière une grosse embusche d'Allemans, environ de quatre à cinq cens chevaux , et autant de piétons. Le duc , qui les aperceut, fit ses gens mettre pied à terre ; et par le renfort qu'il eut des survenans , chargea si victorieusement sur lesdits piétons, qu'ils ne peurent soustenirle fais, et furent rompus; et entra dedans lesdits Allemands qui lurent desconfis et mors sur la place environ soixante che-
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valiers, nobles hommes , et deux cents piétons. Les Bourguignons y demourèrent en petit nombre. N'y eut nuls de nom, sinon Anthoine de Poix, qui fut altainct d'un vireton parmi le bras ; ils détindrent soixante prisonniers.
Les aultres, voyans ceste piteuse adventure, le gaignèrent à la course; et le duc, accompagné de deux cens lances bien prisées, les cacha jusques à la nuict; et furent poursuivis par aulcuns gentilshommes ; compagnons de la garde , jusques à lieue demie près deCoulongne ; mais puis, tous ensemble retournèrent au siège , et examinèrent leurs prisonniers , lesquels ils trouvèrent de diverses opinions. Toutefois les plusieurs mainlenoient que ce jour s'estoient partis de Couldngne environ sept heures au matin, et avoient amené les piétons d'un petit chasteau, pour empescher ceulx de l'ost, pendant le temps que Goloniens dévoient ravitailler ceulx de Nusse. Trois jours après, la garde, cinquante lances italiennes , ensemble et deux cents archers d'Angleterre , se mirent sus de nuict . en intention d'escheller une petite ville entre Nusse et Coulongne ; et menèrent un eschelleur des gens de monseigneur de Hombrecourt^ qui subtilement dressa une eschelle contre la muraille ; et moutè* rent en sus seize archers de la garde , qui tantost furent perchus et frustrés de leur faict. Advint, ainsi qu'ils retournoient au siège, que leurs avantcoureurs, sur le poinct du jour^ trouvèrent douze ou vingtrustres, puissans hommes,de h au] te corpu-
» contre moi en grand appareil et puissante ar- » mée, qui de rien ne m'en donnoie garde. Pour- » quoi me fus- je doublé de lui? Je n'avoie pas » seulement avec lui paix fermée,mais jeluiprestoy » singulière bénévolenee , et avoy de ma part mis » en oubli toutes guerres , dissentions et rancunes » passées. Quelle chose fit-il? Il occupa première- » ment mes villes de Troye et Montdidier. Après, » par subornation et mal-engin, print ma citéd'A- » miens et ma ville de Saint-Quentin ; corrompit » les habitants d'icelles par argent et belles pro- » messes; et qui plus est , les gendarmes qu'il avoit » envoyés contre moi, en mon pays de Bourgogne , » avoient rué jus mes gens par delà , et pillé plu- » sieursvilles; elavoientexécutécescrueux exploits » si hastivement, que à peine en estoy adverti qu'ils » fussent tous achevés. Jen'estois lors seulement dé- » pourveu de mes amis; mais habandonné de Bour- » guignons qui ne me povoientsecourir.Toutes-fois, » ainsi que j 'estoy resveillé au bruict de ses armes, » moi confiant en la divine miséricorde , et aussi » en ma juste et bonne querelle , je marchai avant » à grand ost contre lui; je prins Picquegny d'as- » sault, ensemble le Chastel, qui est renommé l'une » des fortes places de Picquardie ; et fis mon camp » auprès des murailles d'Amiens, entre deux ba- » tailles de mes ennemis, afin que l'une ne peult » secourir l'aultre. Et n'ai pas seulement résisté » à sa fureur et insolence , mais j'ai rompu ses » cautelles et secrets aguettemens, lesquels, s'il
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» les a voulu perpétrer contre moi et mescompa- » gnons, contre tout droict divin et humain , j'en » laisse à Dieu la vengeance. Je ne suis pas, grâce » à Dieu, garni seulement de mes domestiques, » aidé par lesquels j'ai, puis naguères, pénétré le » milieu de son royaulme comme victeur; mais » je suis secouru des forces des estrangers , pour » quoi il doibt redoubter la bataille dont, à juste » tiltre, je le puis poursuivre, et moi venger par » armes de tant de griefves injures par lui faictes, » si comme de violer la justice divine et humaine. » Chacun cognoist de long temps, par un commun » proverbe , que les confédérations des Germains » sont mobiles et de peu de faict. Le roy scet de » vrai que, par ma force, j'ai restabli paisiblement » le roi mon frère , Edouard , en son royaulme » d'Angleterre , et comment il vient à grand » puissance contre lui en mon aide. Il scet bien que » mon frère le duc de Bretaigne n'est point oyseu ; » aussi n'est le roi d'Arragon, lequel a eu tant » de belles victoires sur ses gens au pays de Pious- » sillon. Et est assez adverti que le roi de l'isle de » Cécile , fils de ce mesme roi d'Arragon , porte » maintenant mon ordre de la Thoison-d'Or , et » succède au royaulme deCastille et de Léon, par » la mort de l'aultre roi qui estoit son ami ; lequel » roi de Castille sera son ennemi. La maison de » Savoye est , puis naguères , confédérée à moi, et » n'est rien qui en puisse briser l'alliance. Le duc » de Milan s'est déclaré son ennemi et mon ami ,
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)) duquel les ambassadeurs sont en chemin pour » venir vers moi. Je me suis asseuré du duc de » Lorraine. Je laisse à parler des aultres mes amis » et alliés , comme le roi de Hongrie , le roi de » la Grande Cécile , les Vénéciens et le comte » Palatin, pour ce qu'ils sont loing du royauime » de France; et ne mets sinon ceux qui assiè- » gent et environnent son royaulme à tous lez ; » lesquels il perçoit estre ses adversaires, non » seulement pour l'alliance et faveur qu'ils ont à » moi , mais aussi pour particulières haines qu'ils » ont en sa personne. Pourtant , quelque riens » que vous proposez pour lui ne me donne vou- » lente de faire trêves avec lui, veu que l'appareil » de guerre qu'il met sus , ne me donne quelque » crainte, mais lui tourne à sa ruine. Et si j'estoie » à ce conseillé, par quelle façon et moyen pour- » rois-je avoir paix ou trêves avec lui, quand cau- » teleusement il a rompu la paix de Péronne, tant » solennellement jurée, décrétée et accordée entre » lui et moi; laquelle de rechef , devant l'image » de Nostre-Dame de Liesse , et mettant la main » sur l'autel ^ il jura publiquement, et proumit » la garder; et laquelle depuis, lui retourné à » Tours et à Amboise, par le consentement du » grand conseil de France et de la court de par- » lemént de Paris, sans contraincte nulle, il ap- » prouva, ratifia et proumit entretenir bien et » léalment? Toutes les fois aussi qu'il a trouvé » opportunité de moi nuire , il a violé les trêves » données au roi d'Arragon , à mon frère le roi
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» d'Angleterre, et à moi, et a fait encore aujour- » cThui, mais non pas sans estre puni. Maintenant » ses gens d'armes courent sur les frontières de mes » pays , et cueillent proies de toutes terres, comme » s'il n'estoit quelque trêve entre nous. Si je pren- » dois les trêves que vous mettez au devant, de » quel parchemin les feroit-on ? de quelle encre , » de quelles lettres seroient-ellès escriptés? de » quel scel , de quelle cire seroient elles scellées » et confirmées, quant tant dé fois par cy devant » les a rompues? par quel Dieu jurera-il, qui tant » de fois a levé sa main vers le ciel , soi parjurant » et maculant son serment? Certainement, s'il m me vouloit satisfaire de tous les dommages, » pertes et intérests que j'ai portés, à cause qu'il » n'a voulu entretenir les appointements faicts » entre lui et moi depuis le traicté de Péronne , » il auroit assez à faire. Une chose m'induisoit » seulement à trêves : c'estoit l'amour de Nostre » Seigneur, et le bon vouloir que j'ai eu, et ai » encores , de donner secours et aide à nostre foi » catholique contre les infidelles. Toutes fois, afin » que vous sachiez que je veulx entendre au bien » de paix : s'il me veut rendre Saint-Quentin et » Amiens, lesquelles il m'a tollues et ravies par » force, et ce soit le plaisir de mes frères et coni- » pagnons, le roi d'Angleterre , le roi d'Arragon , » et le duc de Bretaigne* les trêves soient entre » nous. Mais sans ces trois, je ne puis rien faire, » ne accorder chose quelconque ; car nous sommes
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» tellement unis et pactionnés ensemble, que, avec » le roi de France , nostre commun ennemi, nul » de nous ne peut rien faire sans le consentement » des aultres. Dictes ces choses à mon cousin le » connestable, afin qu'il les face sçavoir au roi, » se bon lui semble. »