‹ Chronique des ducs de BourgogneChapitre 94 sur 142 · CHAPITRE CCCLII · texte numérisé non relu

CHAPITRE CCCLII

Comment plusieurs Fr an chois plaignoient fort la charge et les grans frais

du roy qu'il cust de par Warvyc.

Lb roy doncques soustenant Warwyc à grans frais v soustint aussi le duc de Clarence , frère au roy Edouard , et la ducesse sa femme, ensemble la contesse de Warwyc t^t une sienne fille à ma-* rier* Et comme j'ai dit que le roy en avoit grant charge et frès de les entretenir sur ses bras, aveucques une grande multitude de famille et de gens de guerre, certes, plusieurs Franchois d'entour ly le plaignoient fort et le portoient à dur : premièrement , pource que ennemis estoient anciens de France , mal vaise gens, et secondement, pour ce qu'il estoient gens forfais , laiches et recrans, paillars, sans honneur et sans vergogne, et prouvés publicquement traitres encontre le souverain seigneur et prince, l'ung cou sin -germain , et l'autre frère d'ung père et d'un ventre, béant (aspirant) iniquement à destituer son frère par bataille,

là dont il estoit enfui confus. Ainsi doncques., Franchois vojans que le roy en faisoit feste , et en portoit grans frès , le portèrent à dur et à enuis , et leur eussent volu avoir crevez les yeux. Mesmes le conte de Sainct-Pol , connestable de France, oncle de la reine d'Angleterre, pour quelque mand que le roy luy feist, oncques ne volt aller devers ly ne l'approcier, tant que Warwyc y estoit. Mes ly manda que , pour perdre 1 espée de France et tous ses bienfais, jamès devers ly ne viendroit, tant que tels traitres y estoient , et qui avoient fait morir ses amis et parens. Normans aussi, tout ad long des costes de la mer, les maudissoieut de cent mille malédictions, à cause du traval que porter leur convenoit jour et nuict à l'encontre de l'armée du duc , qui vaucroit par mer , et encontre laquelle il leur convenoit jour et nuit faire guerre à hacques et à macques, de peur de descente amont des ports. Si en estoient à mal aise que merveilles ) car, ne feust Warwyc, de telle armée qui les Iraveilloit n'eust esté besoing, ce disoient.

Or, entendez et oez quelles conclusions prînt le roy Loys, roy de France, aveucques le conte de Warwyc, déchassié d'Angleterre : car moult y a ici grant matère et estrange. Assez avez oy , seigneurs, comment Henri, fils de Henri le second , par le moyen de ce conte de Warwyc , avoit esté descrié à Londres, et destitué de sa couronne, confusément et comm,e inutile et inhabile de régner. Jà long-temps avoit esté tenu en prison, en

(t47°) DE GEORGES CHASTELLAIN. 25g

la tour de Londres , et Edouard , conte de la Marche, eslevé en roy ; la reine Margriete , femme à Henri, chassée aussi dehors d'Angleterre , à tout son enfant, à tout extrême confusion de l'ung et de l'autre,- car Warwyc l'avoit fait preschier publiquement par Londres, et en la présence de la mère , comment elle estoit femme ahontie de son corps , et que l'enfant qu'elle faisoit à croire estre fils du roy Henry , estoit un enfant de fornication, emprunté en péchié aveucques un bas homme, ung baveur , parquoi n'estoil digne de succéder à coronne ne à royal estât , comme tout à long a esté récité en ung aultre volume ici devant, sur l'expédition du temps d'alors i . Or est vrai que le roy Loys, visant tçu jours venir à ses fins, comme de deffaire le roy Edouard , qui estoit une mesmes chose aveucques le duc Charles , communiqua aveucques cely de Warwyc de relever la querelle de Henry , tenu en prison à Londres , et lequel y pOSjé que innocent feust et mal ydoine pour régner, si estoit touttefois le droit dç la corbne sien, par succession de père et de grand-père, sansce encore que régné eust en Angleterre et porté couronne par l'espace de quarante ans; et estoit cousingermain audit roy Loys, enfans de frère ôt de seurj parquoi la cause lui estoit plus juste de lui pourchascer son bien et son revenir à son héritage , comme vrai estoit, se le movement à ce lui fusf venu de pité et d^amour de nature. Que nennil ï

i. Ce volume manque.

24o CHRONIQUE (*47°)

car lui meut de cautèle, ce faisoit à conjecturer, pour le roy Edouard bouter dehors d'Angleterre par ce moyen, et faire commovoir tout le peuple contre ly, par une nouvelle criée. Dont, et comme cely de Warwyc cogneust et entendist bien que pour trouver son retour en Angleterre , dont il s'en estoit fui , il ne pooit trouver tiltre ne cause pour soi faire recevoir que ceste, pour souverain espoir de tout son resourdre, et pour faire confusion à Edouard , prist ceste querelle , sachant que une grant part des nobles d'Angleterre , couvertement et de tout temps, icy portoient faveur et là sus se reposoient. Et en effect, au partir d'Angleterre , ce conte de Warwyc n'avoit aultre tiltre ne espoir d'aller vers le roy Loys, sinon cestui par lequel il pensoit jà tellement entroubler le roy Edouard que le bon n'en demorroit point sien, comme il fist en effect. Et jà , de long-temps par avant , de cy et d'aultres grandes choses le roy Loys et ly avoient tenu leurs devises et fait compact ensemble ; car ledict roy Loys l'avoit de tout temps quis pour l'avoir devers ly, par dons et promesses,pour ce qu'il véoit ledict conte estre homme propre à ly, en cautèle et en divers moyens , pour estre instrument et tout propre homme pour venir par ly à ses fins, comme il a esté trouvé depuis.

CHAPÏTRE CCCLIII.

Comment le roi Loys , aveucques le dit de Warwyc , pratiquait que le jeasne Eduard, fils de Henri prisonnier , prendrait en mariage, la seconde fille de Warwyc.

Le conte de Warwyc donc prist et esleva ce tiltre aveucques le roy Henry en prison en Londres, régnant encore Edouard , qui bien sa voit tout et s'en réconfortait au possible. Dont, et pour donner effect à ceste nouvelle querelle du roy Henry, et en asseurance de son fils Edouard, estant aveucques la reine Margriete , sa mère , par dechà , le roy Loys pratiqua aveucques ledist de Warwyc, que le jeusne Edouard , fils de Henry , prendroit en mariage la seconde fille jouvenor dudist de Warwyc, à ceste fin que, par samblant, à ceste cause ledit de Warwyc devroit tant plus laborer cy après en la resourse du roy prisonnier, et par qui, après estre remis en son règne , la coronne retourneroit sur son fils ; et seroient père et fils remis en estât par ce moyen , et le roy Edouard débouté et privé de couronne. Ce mariage doneques fut praliqué entre le roy Loys et le conte angles , et promis d'ung costé et d'aultre de le maintenir à bon ; quoique toutefois ledit conte angles , jà de piéca par ayant , avoit donnée sa fille aisnée au duc de Clarence, frère au roy Edouard, àintencion

Chroniques. T. XLIII. — G. Chastellàiw. ///. |g

2^2 CHRONIQUE (i47o)

de la faire reine d'Angleterre. Et par ainsi maintenant , en ce second mariage dont le roy Loys traite pour faire la querelle de Henri et de son fils bonne, c'est pour faire la fille maisnée reine d'Angleterre aussi, et sur un titre tout au contraire. Par quoi il sanible que ce conte angles ici usoit et savoit user de merveilleuses trafiques et doublesses, et que son honneur lui estoit de petit pois, qui de tant de fraudes et cautèles, les unes contraires aux aultres , usoit , et en France et en Angleterre, et toutes confuses pour ly. Or ai-je dit que ce mariage estoit mis en termes entre le roy Loys et le conte angles ; mes grant fort y avoit pour le conduire , à cause de la mère, Margriete, que ce conte avoit déchassée honteusement dehors Angleterre et fait prescher ribaude, malvaise lisse, et son fils avoutre, non fils de roy, et mesmes le roy son mari fait mettre en prison; et dont la plaie lui cuisoittant, et non merveilles, que non jamèsjusques au jour du jugement n'en poroit estre sanée, ne tant le mettre en oubly qu'elle ne demandist justement et à bon droit la divine vengeance. Et par ainsi doncques fait bon à arguer de son costé, quand on lui parleroit du mariage de son fils à la fille d'un tel qui tant lui estoit malfaiteur et offenseur, le cas lui devroit bien sonner estrange, et lui faire profonde plaie en cuer, par seulement en tenir parole. Toutefois, après toutes choses considérées, et pesées les grandes fructueuses fins qui en poroient naistre à la maison de France et à

(*47°) DE GEORGES CHASTELLAIW. 2/£3

celle d'Anjou, qui icy est oit fort intéressée, tant fut parlé et traitié que ce mariage ci se feroit et se consentiroit du costé de la mère , pourveu que le conte angles, conlremineur de la noble dame royne, se vouldroit publiquement dédire devant roys et princes , soi confessant menteur et faux injurieux de sa personne , à tort et sens cause, et en après faire le pareil en Angleterre , devant tout le peuple ; laquelle chose fut accordée dudict Warvyc, et promise d'ainsi faire ; et de fait le fit ainsi ; et vint là où estoit la reine Marguerite , et là se rua à genoux devant cy, disant tous les mots ci-dessus touchiés, et lui priant humblement merci et pardon; laquelle durement parlant à ly le souffrit à genoux un quart de heure, et enfin lui pardonna sur les conditions devisées.

Par ceste manière doncques fut fait un mariage ici ; Dieu sut quel , et par l'invention de deux personnages , chacun béant à son prétendre ; le roy, pour renvoyer Warwyc en Angleterre, soubz nouveau tiltre^ encontre Edouard, et Warwyc , pour retourner en Angleterre , soubz le confort de France, pour là soi vengier de sa honte ; et finalement les deux appétis du roy Loys et de Warwyc tendirent à une commune fin principale, qui estoit dedeffaire la maison de Bourgogne, ce qui faire ne sepooit, sinon par deffaire premier le royEdouard.

Or estoit Warwyc assegié toujours en Normandie, et ne se osoit mettre en mer, pour cause de la grande armée et navire que le duc Char-

les faisoit tenir sur ly par l'espace de cinq mois; car savoit bien , s'il estoit rencontré il estoit mort, et n'y avoit remède en ly. Si lui tarda fort et anuya : aussi fit-il au roy Loys , qui volentiers en eu$t esté quite ; car en avoit grans frès sur ses bras et grandes coustanges. Si mist ledit roy toutte diligence de faire assembfement de navires par tous les ports de France; et en effet en assembla jusqu'au nombre de soixante beaux navires et puissans , et d'iceulx constitua gouverneur l'amiral de France , le bastart de Bourbon , sage et gentil chevalier, et de bon corrage; et en la conduite d'icely se mist Warwyc en mer aveucques toute sa route au plus couvert qu'il put, et hors de veue du navire du duc Charles. Et leur avoit commandé le roy qu'à nulles fins ils ne quérissent la navie du duc pour l'assaillir ; mes tant seulement, si les aultres le quéroient, leur ordonna de eulxdefféndre.Dont toutefois ne l'ung ne l'aultre n'avint, car ne s'entretrouvèrent point. Ne sçai se feust à sens ou d'aventure ; mes ainsi toutefois en avint-il, et Warwyc prist port et desceudi en Angleterre atout ce que avoit de gens de son parti angles; etl'amiral de France, atout ses Franchois, retourna en Normandie , après avoir mis en sa sauveté le conte de Warwyc, sur lequel maints cuers angles s'attendoient et béoient.

Fin de la Chronique de Georges Chastellain*

Page 1