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Si un ministre que je ne nommerai pas, avait trouvé des Albanais disposés à fusiller à son ordre , et si dans un dîner d'apparat il eût dépêché les membres marquants du côté gauche^ son action eût été dans le fait la même que celle du pacha d'Egypte, et en morale cent fois plus coupable. L'assassinat n'est plus dans nos mœurs. Mais ce ministre destitua beaucoup d'électeurs libéraux , employés obscurs du gouvernement; il effraya les autres, et obtint ainsi des élections à son goût. Si Méhémet Ali eût été ministre en France, il n'en eût pas fait davantage; et sans doute le ministre français en Egypte aurait été obligé d'avoir recours à la fusillade, les destitutions ne pouvant produire assez d'effet sur le moral des mameluks ^
La Saint-Barthélémy fut un grand crime , même pour le temps; mais, je le.répète, un massacre au seizième siècle n'est point le même crime qu'un massacre au dix-neuvième. Ajoutons que la plus grande partie de la nation y prit part , de fait ou d'assentiment ; elle s'arma pour courir sus aux huguenots, qu'elle considérait comme des étrangers et des ennemis.
La Saint-Barthélémy fut comme une insurrection nationale, semblable à celle des Espagnols en 1B09 ; et les bourgeois de Paris, en assassinant des hérétiques, croyaient fermement obéir à la voix du ciel.
Il n'appartient pas à un faiseur de contes comme moi de donner dans ce volume le précis des événements historiques de l'année 1572 ; mais, puisque j'ai parlé de la Saint-Barthélémy , je ne puis m'empêcher de présenter ici quelques idées qui me sont venues à l'esprit en lisant cette sanglante page de notre histoire.
A-t-on bien compris les causes qui ont amené ce massacre? A-t-il été longuement médité , ou bien est-il le résultat d'une détermination soudaine ou même du hasard ?
A toutes ces questions, aucun historien ne me donne de réponses satisfaisantes.
Ils admettent comme preuves des bruits de ville et de prétendues conversations , qui ont bien peu de poids quand il
• Cette préface a été écrite en 1 829.
Cy CHBO .NIQUE DE CHABLES IX.
s'agit de décider un point historique de cette importance.
Les uns font de Charles IX un prodige de dissimulation ; les autres le représentent comme un bourru , fantasque et impatient. Si , longtemps avant le 24 août , il éclate en menaces contre les protestants,... preuve qu'il méditait leur ruine de longue main; s'il les caresse,... preuve qu'il dissimulait.
Je ne veux citer que certaine histoire qui se trouve rapportée partout , et qui prouve avec quelle légèreté on admet tous les bruits les moins probables.
Environ un an avant la Saint-Barlhélemy , on avait déjà fait, dit-on, un plan de massacre. Voici ce plan : on devait bâtir au Pré-aux -Clercs une tour en bois; on aurait placé dedans le duc do Guise avec des gentilshommes et des soldais catholiques, et l'Amiral avec les protestants aurait simulé une attaque comme pour donner au roi le spectacle d'un siège. Celte espèce de tournoi une fois engagé, à un signal convenu, les catholiques auraient chargé leurs armes et tué leurs ennemis, surpris avant qu'ils eussent le temps de se mettre en défense. On ajoute , pour embellir l'histoire , qu'un favori de Charles IX, nommé Lignerolles , aurait indiscrètement dévoilé toute la trame en disant au roi , qui maltraitait de paroles des seigneurs protestants : Jh! sire, attendez encore. Nous avons un fort qui nous vengera de tous les hérétiques. Notez, s'il vous plaît, que pas une planche de ce fort n'élait encore debout. Sur quoi , le roi prit soin de faire assassiner ce babillard. Ce projet était, dit-on, de l'invention du chancelier Birague, à qui l'on prête cependant ce mot, qui annonce des intentions bien différenles : que ., pour délivrer le roi de ses ennemis^ il ne demandait que quelques cuisiniers. Ce dernier moyen élait bien plus praticable que l'autre, que son extravagance rendait à peu près impossible. En effet, comment les soupçons des protestants n'auraient-ils pas été réveillés par les préparatifs de cette pclite guerre, où les deux partis, naguère ennemis , auraient été ainsi mis aux prises? Ensuite, pour avoir bon marché des huguenots, c'était un mauvais moyen que de les réunir en troupe et de les armer. Il est évident que, si l'on eut comploté alors de les faire tous périr , il valait bien mieux les assaillir isolés et désarmés.
Pour moi, je suis fermement convaincu que le massacre n'a
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pas été prémédité, et je ne puis concevoir que l'opinion con- Irair^ait été adoptée par des auteurs qui s'accordent en même temps pour représenter Catherine comme une femme très-méchante, il est vrai , mais comme une des tètes les plus profondément politiques de son siècle.
Laissons de côté la morale pour un moment , et examinons ce plan prétendu sous le point de vue de l'utilité. Or, je soutiens qu'il n'était pas utile à la cour, et de plus qu"il a été exécuté avec tant de maladresse , qu'il faut supposer que ceux qui l'ont projeté étaient les plus extravagants des hommes.
Que Ton examine si l'autorité du roi devait gagner ou perdre à cette exécution , et si son intérêt était de la souffrir.
La France était divisée en trois grands partis : celui des protestants, dont l'amiral était le chef depuis la mort du prince de Condé ; celui du roi , le plus faible ; et celui des Guises ou des ultra-royalistes du temps.
Il est évident que le roi , ayant également à craindre des Guises et des protestants , devait chercher à conserver son autorité en tenant ces deux factions aux prises. En écraser une, était se mettre à la merci de l'autre.
Le système de bascule était dès lors assez connu et pratiqué. C'est Louis XI qui a dit : « Diviser pour régner. »
Maintenant examinons si Charles. ]|!t était dévot; car une dévotion excessive aitrait pu lui suggérer une mesure opposée à ses intérêts. Mais tout annonce au contraire que, s'il n'était pas un esprit fort, ce n'était pas non plus un fanatique. D'ailleurs sa mère, qui le dirigeait , n'aurait jamais hésité à sacrifier ses scrupules religieux, si toutefois elle en avait, à son amour pour le pouvoir*.
Mais supposons que Charles ou sa mère, ou , si l'on veut , son gouvernement, eussent , contre toutes les règles de la politique, résolu de détruire les protestants en France , cette résolution une fois prise , il est probable qu'ils auraient médité
I On a cité, comme un trait de dissimulation profonde, an mot de Cburles IX qui ne me parait au contraire qu'une boutade grossière d'un homme fort indiftircnt en inatiëro de religion. Le pape faisait des difficultés pour donner les dispenses nécessaires au maringc de Marguerite de Valois , sœur de Charles IX , avec Henri IV, alors protestant : « Si le saint-père refuse , dit le roi , je pren- «irai ma sœur Margoton sous le bras , et j'irai la marier en plein pr«>elie. «
mûrement les moyens les plus propres à en assurer la réussite. Or ce qui vient d*abord à l'esprit comme le parti le plus sûr, c^est que le massacre ait lieu dans toutes les villes du royaume à la fois, afin que les réformés, attaqués partout par des forces supérieures ^ ne pussent se défendre nulle part. Un seul jour aurait suffi pour les détruire. C'est ainsi qu'Assuérus avait conçu le massacre des Juifs.
Cependant nous lisons que les premiers ordres du roi pour massacrer les protestants sont datés du 28 août , c'est-à-dire quatre jours après la Saint-Barthélémy, et lorsque la nouvelle de cette grande boucherie avait dû précéder les dépêches du roi et donner l'alarme à tous ceux de la religion.
Il eût, été surtout nécessaire de s'emparer des places de sûreté des protestants. Tant qu'elles restaient en leur pouvoir, l'autorité royale n'était pas assurée. Ainsi , dans l'hypothèse d'un complot des catholiques, il est manifeste qu'une des plus importantes mesures aurait été de s'emparer de la Rochelle le 24 août, et d'avoir en même temps une armée dans le midi de la France , afin d'empêcher toute réunion des réformés •.
Rien de tout cela ne fut fait.
Je ne puis admettre que les mêmesr hommes aient pu concevoir un crime dont les suites devaient être si importantes , et l'exécuter aussi mal. Les mesures furent si mal prises en effet, que quelques mois après la Saint-Barthélémy la guerre éclata derechef, que les réformés en eurent certainement toute la gloire , et qu'ils en retirèrent même des avantages nouveaux.
Enfin l'assassinat de Coligny, qui eut lieu deux jours avant la Saint-Barthélémy, n'achève-t-il pas de réfuter la supposition d'un complot ? Pourquoi tuer le chef avant le massacre général? N'était-ce point le moyen d'effrayer les huguenots et de les obliger à se mettre sur leurs gardes ?
* I^ population de la France était d'à peu près vingt millions d'Ames. On estime que lors des secondes guerres civiles les protestants n'étaient pas plus d'un million cinq cent mille ; mais ils avaient proportionnellement plus de richesses, plus de soldats et plus de généraux.
' Aux secondes guerres civiles , les protestants s'empnrèrent le tnèine Jour, et par surprise, de plus de la moitié des places fortes de France. Les cattioliques pou V .lient en faire de même.
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Je sais que quelques auteurs attribuent au duc de Guise seul l'attentat commis sur la personne de Tamiral ; mais, outre que l'opinion publique accusa te roi de ce crime *, et que l'as« sassin en fut récompensé par le roi , je tirerais encore de ce fait un argument contre la conspiration. En effet, si elle eût existé, le duc de Guise devait néce^airement y prendre part ; et alors pourquoi ne pas retarder de deux jours sa vengeance de famille, afin de la rendre certaine? pourquoi compromettre ainsi la réussite de toute Tentr^rise seulement dans l'espoir d'avancer de deux jours la mort de son ennemi f
Ainsi , tout me paraît prouver que ce grand massacre n'est point la suite d'une conjuration d'un roi contre une partie de son peuple. La Saint-Barthélémy me semble l'effet d'une insurrection populaire qui ne pouvait être prévue^ et qui fut improvisée.
Je vais donner en toute humilité mon explication de l'énigme.
Coligny avait traité trois fois avec son souverain de puissance à puissance : c'était une raison pour en être haï. Jeanne d'Albret morte, les deux jeunes princes, le roi de Navarre et le prince de Condé , étant trop jeunes pour exercer de Tinfluence , Coligny était véritablement le seul chef du parti réformé. A sa mort , les deux princes , au milieu du camp ennemi , et pour ainsi dire prisonniers , étaient à la disposition du roi. Ainsi la mort de Coligny, et de Coligny seul^ était importante pour assurer la puissance de Charles, qui peutêtre n'avait pas oublié un mot du duc d'Albe : Qu'une tête de saumon vaut mieux que dix mille grenouilles.
Mais, si du même coup le roi se débarrassait de l'amiral et du duc de Guise , ilest évidentqu'il devenait maître absolu.
Voici le parti qu'il dut prendre : ce fut de faire assassiner l'amiral , ou , si l'on veut , d'insinuer cet assassinat au duc de Guise, puis de faire poursuivre ce prince comme meurtrier, annonçant qu'il allait l'abandonner à la vengeance des huguenots. On sait que le duc de Guise , coupable ou non de la tentative de Maurevel, quitta Paris en toute hâte, et que les réformés , en apparence protégés par le roi , se répandirent en menaces contre les princes de la maison de Lorraine.
» MaareTcl fut suroommé le tueur du roi. Voyez Brantôme.
tO CHRONIQUE DE CHARLES IX.
Le peuple de Paris était à cette époque horriblement fanatique. Les bourgeois, organisés militairement, formaient une espèce de garde nationale , qui pouvait prendre les armes au premier coup de tocsin. Autant le duc de Guise était chéri des Parisiens pour la mémoire de son père et pour son propre mérite, autant les huguenots , qui deux fois les avaient assiégés, leur étaient odieux. L'espèce défaveur dont ces derniers jouissaient à la cour au moment où une sœur du roi épousait un prince de leur religion redoublait leur arrogance et la haine de leurs ennemis. Bref, il suffisait d'un chef qui se mit à la tète de ces fanatiques et qui leur criât : Frappez, pour qu'ils courussent égorger leurs compatriotes hérétiques.
Le duc , banni de la cour , menacé par le roi et par les protestants, dut chercher un appui auprès du peuple. Il assemble les chefs de la garde bourgeoise , leur parle d'une conspiration des hérétiques , les engage à les exterminer avant qu'elle n'éclate , et alors seulement le massacre est médité. Comme entre le plan et l'exécution il ne se passa que peu d'heures, on explique facilement le mystère dont la conjuration fut accompagnée et le secret si bien gardé par tant d'hommes; ce qui autrement semblerait bien extraordinaire, car les confidences vont bon train à Paris i.
Il est difficile de déterminer quelle part le roi prit au massacre; s'il n'approuva pas, il est certain qu'il laissa faire. Après deux jours de meurtres et de violences, il désavoua tout et voulut arrêter le carnage *. Mais on avait déchaîné les fureurs du peuple, et il ne s'apaise point pour un peu de sang. 11 lui fallut plus de soixante mille victimes. Le monarque fut obligé de se laisser entraîner au torrent qui le dominait. Il révoqua ses ordres de clémence , et bientôt en donna d'autres pour étendre l'assassinat à toute la France.
Telle est mon opinion sur la Saint-Barthélémy , et je dirai avec lord Byron en la présentant :
[ only say, suppose thls supposition. » D. Juan , cant. I , st. lxxxv.
■ Mot de Napoléon.
"* Il attribuait l'assassinat de Coligny et le massacre au duc de Guise et aux princes de le maison de Lorraine.