‹ Chronique du règne de Charles IXChapitre 36 sur 103 · LES CHEVAU-LÉGERS · texte numérisé non relu

LES CHEVAU-LÉGERS

ennemis du roi ! Et il haussa les épaules de pitié.

— C'est l'Espagnol qui est Temienni du roi ; mais il ne serait pas venu comme cela en catimini sans qu'on s'en aperçût , observa l'un des cavaliers.

— Bah ! reprit un autre ; j'en connais bien des ennemis du roi qui ne sont pas Espagnols !

— Bertrand a raison , dit le sergent ; et je sais bien de qui il veut parler.

— Et de qui donc enfin?

— Des huguenots , dit Bertrand. Il ne faut pas être sorcier pour s'en apercevoir. Tout le monde sait que les huguenots ont pris leur religion de l'Allemagne ; et je suis bien sûr que les Allemands sont nos ennemis , car j* ai fait bien souvent le coup de pistolet contre eux , notamment à Saint-Quentin , où ils se battaient comme des diables.

— Tout cela est bel et bon , dit le trompette ; mais la paix a été conclue avec eux , et l'on a sonné assez de fanfares à cette occasion pour qu'il m'en souvienne.

— La preuve qu'ils ne sont pas nos ennemis, dit un jeune cavalier mieux habillé que les autres , c'est que ce sera le comte de La Rochefoucauld qui commandera les chevau-légers dans la guerre que nous allons faire en Flandre ; or, qui ne sait que La Rochefoucauld est de la religion? Le diable m'emporte s'il n'en est pas depuis les pieds jusqu'à la tête ! Il a des éperons à la Condé, et porte un chapeau à la huguenote,

— Que la peste le crève ! s'écria le sergent. Tu ne sais pas cela , toi , Merlin ; tu n'étais pas encore avec nous : c'est La Rochefoucauld qui commandait l'embuscade oii nous avons manqué de demeurer tous à La

Robraye en Poitou. C'est un gaillard qui est tout confit en malices.

— Et il a dit , ajouta Bertrand , qu'une connpagnie de reîtres valait mieux qu'un escadron de chêvau -légers. J'en suis sûr comme voilà un cheval rouan. Je le tiens d'un page de la reine.

Un mouvement d'indignation se manifesta dans l'auditoire ; mais il céda bientôt à la curiosité de savoir contre qui étaient dirigés les préparatifs de gnerre et les précautions extraordinaires qu'ils voyaient prendre.

— Estrce vrai , seiçent , demanda le trompette , que l'on a voulu tuer le roi hier ?

— Je parie que ce sont ces... d'hérétiques.

— L'aubergiste de la Croix-de^Saint- André , chez qui nous avons déjeuné , dit Bertrand , nous a conté comme cela qu'ils voulaient défaire la messe.

— En ce cas nous ferons gras tous les jours , observa Merlin très-philosophiquement; le morceau de petit salé au lieu de la gamelle de fèves ! Il n'y a pas là de quoi s'affliger.

— Oui; mais si les huguenots font la loi, la première chose qu'ils feront , ce sera de casser comme verre toutes les compagnies de chevau-légers , pour mettre à la place leurs chiens de reîtres allemands.

— Si cela est ainsi , je leur taillerais volontiers des croupières. Mort de ma vie ! cela me rend bon catholique. Dites donc , Bertrand , vous qui avez servi avec les protestants , est-ce vrai que l'Amiral ne donnait que huit sous à ses cavaliers ?

— Pas un denier jde plus, le vieux ladre vert! Aussi Tai-je quitté après la première campagne.

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— Comme le capitaine est de mauvaise humeur aujourd'hui , dit le trompette. Lui qui d'ordinaire est si bon diable , et qui parle volontiers avec le soldat , il n a pas desserré les dents tout le long de la route.

— Ce sont ces nouvelles-là qui le chagrinent , répondit le sergent.

— Quelles nouvelles?

— Oui ; apparemment ce que veulent faire les huguenots.

— La guerre civile va recommencer, dit Bertrand.

— Tant mieux pour nous , dit Merlin, qui voyait toujours le bon côté des choses ; il y aura des coups à donner, des villages à brûler, et des huguenotes à houspiller.

— n y a de l'apparence qu'ils ont voulu recommencer leur vieille afiaire d' Amboise , dit le sergent ; c'est pour cela que l'on nous fait venir. Nous y mettrons bon ordre.

Dans ce moment le cornette revint avec son escouade; il s'approcha du capitaine et lui parla bas, tandis que les soldats qui l'avaient accompagné se mêlaient à leurs camarades.

— Par ma barbe I dit un de ceux qui avaient été en reconnaissance , je ne sais ce qui se passe aujourd'hui dans Pans. Nous n'avons pas vu un chat dans la rue ; mais , en récompense , la Bastille est pleine de troupes : j'ai vu des piques de Suisses qui foisonnaient dans la cour comme des épis de blé , quoi !

— Il n'y en avait pas plus de cinq cents , repartit un autre.

— Ce qui est certain , dit le premier, c'est que les huguenots ont voulu assassiner le roi , et que TÂmiral

a été blessé dans la bagarre de la propre main du grand duc de Guise.

— Ah! le brigand! c'est bien fait! s écria le sergent.

— Tant il y a, continua le cavalier, que ces Suisses disaient , dans leur diable de baragouin , qu'il y a trop longtemps que l'on souffre les hérétiques en France.

— C'est vrai que depuis un temps ils font bien les fiers, dit Merlin.

— Ne dirait-on pas qu'ils nous ont battus à Jamac et à Moncontour, tant ils piaflFent et font les fendants?

— Ds voudraient , dit le trompette , manger le gigot et ne nous donner que le manche.

— Il est bien temps que les bons catholiques leur donnent un tour de peigne.

— Pour moi , dit le sergent , si le roi me disait : Tue-moi ces coquins-là , que je perde mon baudrier si je me le faisais dire deux fois !

— Belle-Rose , dis-nous donc un peu ce qu'a fait notre cornette? demanda Merlin.

— Il a parlé avec une espèce d'officier des Suisses ; mais je n'ai pu entendre ce qu'il disait. Il faut toujours que cela soit curieux , car il s'écriait à tout moment ; — Ah ! mon Dieu ! ah I mon Dieu I

— Tiens , voici des cavaliers qui viennent à nous au grand galop ; c'est sans doute un ordre que l'on nous apporte.

— Us ne sont que deux , ce me semble ; et le capitaine et le cornette vont à leur rencontre.

Deux cavaliers se dirigeaient rapidement vers la compagnie de chevau-légers. L'un, richement vêtu , et portant un chapeau couvert de plumes et une

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écharpe verte , montait un cheval de bataille. Son compagnon était un homme gros , court , ramassé dansi sa petite taille; il était vêtu d*une robe noire , et portait un grand crucifix de bois.

— On va se battre , sûr, dit le sergent ; voici un aumônier qu'on nous envoie pour confesser les blessés.

— n n'est guère agréable de se battre sans avoir (fine , murmura tout bas Merlin.

Les deux cavaliers ralentirent l'allure de leurs chevaux , de manière qu'enjoignant le capitaine ils purent les arrêter sans effort.

— Je baise les mains de M. de Mergy, dit l'homme à l'écharpe verte. Reconnaît-il son serviteur, Thomas de Maurevel î

Le capitaine ignorait encore le nouveau crime de Maurevel ; il ne le connaissait que comme l'assassin du brave de Mouy. Il lui répondit fort sèchement : — Je ne connais point M. de Maurevel. — Je suppose que vous venez nous dire enfin pourquoi nous sommes ici.

— Il s'agit , monsieur , de sauver notre bon roi et notre sainte religion du péril qui les menace.

— Quel est donc ce péril ? demanda George d'un ton de mépris.

— Les huguenots ont conspiré contre Sa Majesté ; mais leurs coupables complots ont été découverts à temps , grâce à Dieu , et tous les bons chrétiens doivent se réunir cette nuit pour les exterminer pendant leur sommeil.

— Comme furent exterminés les Madianites par le fort Gédéon, dit l'homme en robe noire.

— Qu'entends-je ! s'écria Mergy frémissant d'horreur.

— Les bourgeois soDt armés , poursuivit Maurevel ; les gardes françaises et trois mille Suisses sont dans la ville. Nous avons près de soixante mille hommes à nous ; à onze heures le signal sera donné , et le branle commencera.

— Misérable coupe-jarret ! Quelle infâme imposture viens-tu nous débiter? Le roi n'ordonne point les assassinats... et tout au plus il les paye.

Mais , en parlant ainsi , George se souvint de l'étrange conversation qu'il avait eue quelques jours auparavant avec le roi.

— Pas d'emportement, monsieur le capitaine ; si le service du roi ne réclamait tous mes soins , je i épondrais à vos injures. Ecoutez-moi : je viens , de la part de Sa Majesté , vous requérir de m' accompagner avec votre troupe. Nous sommes chargés de la rue Saint-Antoine et du quartier avoisinant. Je vous apporte une liste exacte des personnes qu'il nous faut expédier. Le révérend père Malebouche va exhorter vos gens , et leur distribuer des croix blanches comme en porteront tous les catholiques , afin que dans l'obscurité on né prenne pas des fidèles pour des hérétiques.

— Et je consentirais à prêter mes mains pour massacrer des gens endormis !

— Êtes-vous catholique , et reconnaissez-vous Charles IX pour votre roi î Connaissez-vous la signature du maréchal de Retz , à qui vous devez obéissance? Et il lui remit un papier qu'il avait à sa ceinture.

Mergy fit approcher un cavalier*, et, à la lueur d'une torche de paille allumée à la mèche d'une ar-

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quebuse , il lut un ordre en bonne forme , enjoignant de par le roi au capitaine de Mergy de prêter mainforte à la garde bourgeoise , et d'obéir à M. de Maurevel pour un service que le susdit devait lui expliquer. A cet ordre était jointe une liste de noms avec ce titre : Liste des hérétiqiies qui doivent être mis à mort dans le qitartier St-Antoine, La lueur de la torche qui brûleût dans la main du cavalier montrait à tous les chevau-légers Témotion profonde que causait à leur chef cet ordre qu'ils ne connaissaient pas encore.

— Jamais mes cavaliers ne voudront faire le métier d'assassins, dit Greorge en jetant le papier au visage de Maurevel.

— n n'est point question d'assassinat , dit froidement le prêtre ; il s'agit d'hérétiques , et c'est justice que l'on va faire à leur endroit.

— Braves gens! s'écria Maurevel en élevant la voix et s' adressant aux chevau-légers , les huguenots veulent assassiner le roi et les catholiques ; il faut les prévenir : cette nuit nous allons les tuer tous pendant qu'ils sont endormis , et le roi vous accorde le pillage de leurs maisons !

Un cri de joie féroce partit de tous les rangs : Vive le roi ! mort aux huguenots !

— Silence dans les rangs ! s'écria le capitaine d'une voix tonnante. Seul ici j'ai le droit de commander à ces cavaliers. Camarades , ce que dit ce misérable ne peut être vrai , et , le roi Teût-il ordonné , jamais mes chevau-légers ne voudraient tuer des gens qui ne se défendent pas.

Les soldats gardèrent le silence.

— Vive le roi ! mort aux huguenots ! s'écrièrent à

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la fois Maurevel et son compagnon. Et les cavaliers répétèrent nn instant après eux : Vive le roi ! mort aux huguenots !

— Eh bien! capitaine, obéirez- vous? dit Maurevel.

— Je ne suis plus capitaine ! s'écria George. Et il arracha son hausse-col et son écharpe , insignes de sa dignité.

— Saisissez-vous de ce traître ! s'écria Maurevel en tirant son épée ; tuez ce rebelle qui désobéit à son roi.

Mais pas un soldat n'osa lever la main contre son chef. . . George fit sauter Tépée des mains de Maurevel; mais , au lieu de le percer de la sienne , il se contenta de le frapper du pommeau au visage , si violemment qu'il le fit tomber à bas de son cheval.

— Adieu , lâches I dit-il à sa troupe ; je croyais avoir des soldats , et je voiâ que je n'ai que des assassins. Puis se tournant vers son cornette : — Alphonse, si vous voulez être capitaine , voici une belle occasion. Mettez- vous à la tête de ces brigands.

A ces mots , il piqua des deux et s'éloigna au galop, se dirigeant vers l'intérieur de la ville .Xe cornette fit quelques pas comme pour le suivre ; puis bientôt il ralentit l'allure de son cheval , le mit au pas , puis enfin il s'arrêta , tourna bride et revint à sa compagnie , jugeant sans doute que le conseil de son capitaine, pour être donné dans un moment de colère, n'en était pas moitis bon à suivre.

Maurevel , encore un peu étourdi du coup qu'il avait reçu, remontait à cheval en blasphémant; et le moine, élevant son crucifix , exhortait les soldats à ne pas

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faire grâce à un seul huguenot , à noyer l'hérésie dans des flots de sang.

Les soldats avaient été un moment retenus par les reproches de leur capitaine ; mais , se voyant débarrassés de sa présence et ayant sous les yeux la perspective d'un beau pillage , ils brandirent leurs sabres au-dessus de leurs têtes , et jurèrent d'exécuter tout ce que Maurevel leur commanderait.

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