‹ Chronique du règne de Charles IXChapitre 61 sur 103 · LE SEIGNEUR MERCURE · texte numérisé non relu

LE SEIGNEUR MERCURE

Les mécréants sont entrés dans notre pays pour enlever les femmes et les petits enfants. Les petits enfants , ils les mettent sur leurs selles devant eux ; les femmes, ils les portent en croupe, et tiennent un doigt deces malheureuses entre leurs dents *.

Le seigneur Mercure a levé sa bannière : autour de lui se sont rangés ses trois neveux et ses treize cousins ; tous sont couverts d* armes brillantes , et sur leurs habits ils portent la sainte croix et des amulettes pour les préserver de malheur *.

Quand le seigneur Mercure fiit monté sur son cheval , il dit à sa femme Euphémie , qui lui tenait la bride : « Prends ce chapelet d'ambre; si tu m'es n fidèle , il restera entier ; si tu m'es infidèle , le fil » cassera et les grains tomberont '. "

Et il est parti , et personne n'avait de ses nouvelles, et sa femme craignit qu'il ne fut mort ou que les Arnautes ne l'eussent emmené prisonnier dans leur pays

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Mais , au bout de trois lunes, Spiridion Pietrovich est revenu.

Ses habits sont déchirés et souillés de sang , et il se frappait la poitrine. Il dit : « Mon cousin est mort; '» les mécréants nous ont surpris , et ils ont tué ton » mari. J'ai vu un Amaute lui couper la tête : à

• grand' peine raesuis-je sauvé. *

Alors Euphémie a poussé «n grand cri , et elle s'est roulée par terre , déchirant ses habits. « Mais , dit » Spiridion, pourquoi tant s'affliger î ne reste-t-il

• pas au pays des hommes de bien! » Et ce perfide l'a relevée et consolée.

Le chien de Mercure hurlait après son maître , et son cheval hennissait; mais sa femme Euphémie a séché ses larmes , et la même nuit elle a dormi avec le traître Spiridion. Nous laisserons cette fausse femme pour chanter son mari.

Le roi a dit au seigneur Mercure : - Va dans » mon château à Glissa *, et dis à la reine qu'elle » vienne me trouver dans mon camp, o Et Mercure est parti , et il chevaucha sans s'arrêter trois jours et trois nuits.

Et quand il fut sur les bords du lac de Cettina , il

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dit à ses écuyers de dresser sa tente , et lui descendit vers le lac pour y boire. Et le lac était couvert d'une grosse vapeur , et Toif 'entendait des cris confus sortir de ce brouillard.

Et Teau était agitée et bouillonnait comme le tourbillon de la Jemizza quand elle s'enfonce sous terre. Quand la lune se fat levée, le brouillard s*est dissipé, et voilà qu'une armée de petits nains à cheval * galopait sur le lac , comme s'il eût été glacé.

A mesure qu'ilà touchaient le rivage , homme et cheval grandissaient jusqu'à devenir de la taiUe des montagnards de Douaré • ; et ils formaient des rangs et s'en allaient en bon ordre , chevauchant par la plaine et sautant de joie.

Et quelquefois ils devenaient gris comme le brouillard, et l'on voyait l'herbe au travers de leurs corps ; et d'autres fois leurs armes étincelaient, et ils semblaient tout de feu. Soudain un guerrier monté sur un coursier noir sortit des rangs.

Et quand il fat devant Mercure, il fit caracoler soncheval et montrait qu il voulait combattre contre lui. Alors Mercure fit le signe de la croix , et, piquant son bon cheval , il chargea le fantôme bride abattue et la lance baissée.

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Huit fois ils se rencontrèrent au milieu de leur course , et leurs lances ployèrent sur leurs cuirasses comme des feuilles d*iris ; mais à chaque rencontre le cheval de Mercure tombait sur les genoux, car le cheval du fantôme était bien plus fort.

« Mettons pied à terre, dit Mercure, et combattons » encore une fois à pied. » Alors^ le fantôme sauta à bas de son cheval et courut contre le brave Mercure; mais il fut porté par terre du premier choc malgré sa taille et sa grande force.

" Mercure, Mercure, Mercure, tu m'as vaincu? n dit le fantôme. Pour ma rançon, je veux te donner •> un conseil : ne retourne pas dans ta maison , tu y »» trouverais la mort. »• La lune s'est voilée, et le champion et Tarmée ont disparu tout d'un coup.

^ Bien est fou qui s'attaque au diable, dit Mercure, t J'ai vaincu im démon , et ce qui m'en revient , - c'est un cheval couronné et une prédiction de maun vais augure. Mais elle ne m'empêchera pas de re- »» voir rta maison et ma chère femme Euphémie. *

Et la nuit , au clair de la lune . il est arrivé au cimetière de Poghosciami ' ; il vit des prêtres et des

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pleureuses avec un chiaous * auprès d'une fosse nouvelle ; et près de la fosse était un homme mort avec son sabre à son côté et un voile noir sur sa tête.

Et Mercure arrêta son cheval : « Chiaous , dit-il , » qui allez- vous enterrer en ce lient » Et le chiaous répondit : « Le seigneur Mercure , qui est mort au- »» jourd'hui. » Mercure se prit à rire de sa réponse ; mais la lune s'est voilée , et tout a disparu.

Quand il arriva dans sa maison , il embrassa sa femme Euphémie. « Euphémie , donne-moi ce cha- » pelet que je t'ai confié avant de partir ; je m'en n rapporte plus à ces grains d'ambre qu'aux serments " d'une femme. » Euphémie dit : " Je vais te le n donner, n

Or, le chapelet magique s'était rompu; mais Euphémie en avait fait un autre tout semblable et empoisonné.— - Ce n'est pas là mon chapelet , » dit Mercure.— - Con^ptez bien tous les grains, dit-elle; vous M savez qu'il y en avait soixante-sept, h

Et Mercure comptait les grains avec ses doigts , qu'il mouillait de temps en temps de sa salive , et le poison subtil se glissait à travers sa peau. Quand il fut arrivé au soixante-sixième grain , il poussa un grand soupir et tomba mort.

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NOTES

' Celte manière barbare de conduire des prisonniers est fort usitée, surtout par les Arnautes dans leurs surprises. Au moindre cri de leur victime , ils lui coupent le doigt avec les dents. D'après cette circonstance et quelques autres du même genre , Je suppose que Tauteur de la ballade fait allusion à une guerre des anciens rois de Bosnie contre les musulmans.

* Ce sont, eu général , des bandes de papier contenant plusieurs passages de l'Ëvangile, mêlés avec des caractères bizarres et enveloppés dans une bourse de cuir rouge. Les Morlaques appellent xapiz ces talismans , auxquels ils ont grande confiance.

> On voit à chaque instant des preuves du mépris que les Illyriens ont pour leurs femmes.

* Clissa a été souvent la résidence des rois de Bosnie , qui possédaient aussi une grande partie de la Dalmatie.

" Les histoires d'armées de fantômes sont fort communes dans l'Orient. — Tout le monde sait comment une nuit la ville de Prague fut assiégée par des spectres qu'un certain savant mit en fuite en criant : rézelé! Vizelil

* Ils sont remarquables par leur haute stature.

' Sans doute que la maison du seigneur Mercure était dans ce village.

* Ce mot est emprunté, Je crois, de la langue turque; il signifie maitre des cérémonies.

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