‹ Chronique du règne de Charles IXChapitre 71 sur 103 · SUR LE MAUVAIS ŒIL · texte numérisé non relu

SUR LE MAUVAIS ŒIL

charme fatal. Souvent des Morlaques ont pris un moyen plus sûr , c'est de diriger leur pistolet contre l'enchanteur prétendu.

Un autre moyen de jeter un sort consiste à louer beaucoup une personne ou une chose. Tout le monde n'a pas non plus cette faculté dangereuse , et elle ne s'exerce pas toujours volontairement.

Il n'est personne ayant voyagé en Dalmatie ou en Bosnie qui ne se soit trouvé dans la même position que moi. Dans un village sur la Trebignizza , dont j'ai oublié le nom , je vis un joli petit enfant qui jouait sur l'herbe devant une maison. Je le caressai et je complimentai sa mère , qui me regardait. Elle parut assez peu touchée de ma politesse et me pria sérieusement de cracher au front de son enfant. J'ignorais encore que ce fut le moyen de détruire l'enchantement produit par des louanges. Très-étonné, je refusais obstinément , et la mère appelait son mari pour m'y contraindre le pistolet sur la gorge, quand mon guide , jeune heiduque , me dit : ^ Monsieur , je vous ai » toujours vu bon et honnête ; pourquoi ne voulez- " • vous pas défaire un enchantement que , j'en suis » sûr, vous avez fait sans le vouloir 1 » Je compris la cause de l'obstination de la mère , et je me hâtai de la satisfaire.

En résumé , pour l'inteUigence de la ballade suivante ainsi que de plusieurs autres , il faut croire que certaines personnes ensorcellent par leurs regards , que d'autres ensorcellent par leurs paroles , que cette faculté nuisible se transmet de père en fils; enfin , que ceux qui son fascinés de cette manière , surtout les enfants et les femmes, sèchent et meurent en peu de temps.

MAXIME ET ZOE S

PiR HTAGINTHB MAGLàlfOyiCH.

O Maxime DubanI ô Zoé /fille de Jellavich! que la sainte mère de Dieu récompense votre amour ! Puissiez-vous être heureux dans le ciel !

Quand le soleil s'est couché dans la mer , quand le voïde s* est endormi , alors on entend une douce guzla sous la fenêtre de la belle Zoé, la fille aînée de Jellavich.

Et vite la belle Zoé se lève sur la pointe du pied , et elle ouvre sa fenêtre , et un grand jeune homme est assis par terre qui soupire et qui chante son amour sur la guzla.

Et les nuits les plus noires sont celles qu'il préfère ; et , quand la lune est dans son plein , il se cache dans Tombre , et l'œil seul de Zoé peut le découvrir sous sa pelisse d'agneau noir.

Et quel est ce jeune homme à la voix si douce! qui

peut le direî II est venu de loin ; mais il parie notre langue : personne ne le connaît, et Zoé seule sait son nom.

Mais ni Zoé ni personne n'a vu son visage^ car, quand vient l'aurore, il met son fusil sur son épaule, et s'enfonce dans les bois , à la poursuite des bêtes fauves.

Et toujours il rapporte des cornes du petit bouc de montagne , et il dit à Zoé : « Porte ces cornes avec » toi , et puisse Marie te préserver du mauvais » œil! »

vm.

n s'enveloppe la tête d'un châle comme un Arnaute •, et le voyageur égaré qui le rencontre dans les bois n'a jamais pu connaître son visage sous les nombreux plis de la mousseline dorée.

Mais une nuit Zoé dit : « Approche , que ma main » te touche. • Et elle a touché son visage de sa main blanche ; et , quand elle se touchait elle-même , elle ne sentait pas des traits plus beaux.

Alors elle dit : « Les jeunes gens de ce pays m'en- » nuient ; ils me recherchent tous ; mais je n'aime » que toi seul : viens demain à midi , pendant qu'ils » seront tous à la messe. »

420 MAXIME BT ZOÉ.

« Je monterai en croupe sur ton cheval, et tu m'en- » mèneras dans ton pays, pour que je sois ta femme : » il y a bien longtemps que je porte des opanke; je » veux avair des pantoufles brodées '. •>

Le jeune joueur de guzla a soupiré, il a dit ; « Que » demandes-tu ? je ne puis te voir le jour; mais des- » cends cette nuit même , et je t'emmènerai avec >» moi dans la belle vallée de Knin : là nous serons « époux. »

xm.

Et elle dit : » Non, je veux que tu m'emmènes de- " main , car je veux emporter mes beaux habits, et M mon père a la clef du coffre. Je la déroberai de- M main , et puis je viendrai avec toi. »

Alors il a soupiré encore une fois, et il dit : «• Ainsi " que tu le désires , il sera fait. » Puis il Ta embrassée ; mais les coqs ont chanté , et le ciel est devenu rose , et l'étranger s en est allé.

Et quand est venue l'heure de midi , il est arrivé à la porte du voïvode , monté sur un coursier blanc comme lait ; et sur la croupe était un coussin de velours, pour porter plus doucement la gentille Zoé.

Mais Tétranger a le front couvert d*un voile épais ; à peine lui voit^on la bouche et la moustache. Et ses habits étincellent d'or , et sa ceinture est brodée de perles *.

Et la belle Zoé a sauté lestement en croupe, et le coursier blanc comme lait a henni , orgueilleux de sa chaîne , et il galopait laissant derrière lui des tourbillons de poussière.

« Zoé , dis-moi , as- tu emporté cette belle corne » que je t*ai donnée? « — « Non, dit-elle, qu'ai-je à » faire de ces bagatelles? J'emporte mes habits dorés » et mes colliers et mes médailles. » —

« Zoé , dis-moi, as-tu emporté cette belle relique » que je t'ai donnée? » — ♦ Non, dit-elle, je l'ai pen- » due au cou de mon petit frère, qui est malade, afin >» qu'il guérisse de son mal. »

Et l'étranger soupirait tristement. « Maintenant » que nous sommes loin de ma maison , dit la belle » Zoé, arrête ton beau cheval, ôte ce voile et laisse- » moi t' embrasser , cher Maxime ^. »

Mais il dit : « Cette nuit nous serons plus commo- » dément dans ma maison : il y a des coussins de

432 MAXIME ET ZOE.

» satin ; cette nuit nous reposerons ensemble sous • des rideaux de damas. » —

« Eh quoi ! dit la belle Zoé, est-ce là Tamour que » tu as pour moiî Pourquoi ne pas tourner la tête de » mon côté î pourquoi me traites-tu avec tant de dé- » dain î Ne suis-je pas la plus belle fille du pays î » —

xxra.

« O Zoé , dit-il , quelqu'un pourrait passer et » nous voir, et tes frères courraient après nous et » nous ramèneraient à ton père. » Et parlant ainsi il pressait son coursier de son fouet.

« Arrête, arrête, ô Maxime! dit-elle, je vois bien » que tu ne m'aimes pas; si tu ne te retournes pour » me regarder, je vais sauter du cheval, dussé-je me » tuer en tombant, v

Alors l'étranger d'une main arrêta son dieval , et de l'autre il jeta par terre son voile ; puis il se retourna pour embrasser la belle Zoé : Sainte Vierge ! il avait deux prunelles dans chaque œil * I

Et mortel, mortel était son regard ! Avant que ses lèvres eussent touché celles de la belle Zoé , la jeune fille pencha la tête sur son épaule , et elle tomba de cheval pâle et sans vie.

« Maudit soit mon père! s'écria Maxime Duban , • qui m'a donné cet œil funeste'. Je ne veux plus cau- » ser de maux ! » Et aussitôt il s'arracha les yeux avec son hatizar.

Et il fit enterrer avec pompe la belle Zoé ; et , pour lui , il entra dans un cloître ; mais il n'y vécut pas longtemps , car bientôt on rouvrit le tombeau de la belle Zoé pour placer Maxime à côté d'elle.

NOTES

* Cette ballade peut donner une idée du goût moderne. On y YoU un commencement d'afféterie qui se mêle déjà à la simplicité des anciennes poésies illyriques. Au reste, elle est fort admirée* et passe pour une des meilleures de Magtanovich. Peut-être fautil tenir compte du goût excessif des Morlaques pour tout ce qui sent le merveilleux.

' En hiver, les Amautes s'enveloppent les oreilles, les joues et la plus grande partie du front avec un châle tourné autour de la tête et qui passe par-dessous le menton.

* Allusion à la coutume qui oblige les filles à porter cette espèce de chaussure grossière avant leur mariage. Plus tard elles peuvent avoir des pantoufles {paehmak) , comme celles des femmes turques.

* C'est dans cette partie de rhabillement que les hommes mettent surtout un grand luxe.

» On voit ici comment la fable d'Orphée et d'Eurydice a été travestie par le poète lllyrlen , qui , j'en suis sûr, n'a jamais lu Virgile.

* C'est un signe assuré du mauvais œil.

' 11 faut se rappeler que cet œil funeste est souvent héréditaire dans une famille.

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