‹ Chronique du règne de Charles IXChapitre 77 sur 103 · LE COMBAT · texte numérisé non relu

LE COMBAT

DE ZKNlTZi-VELUtA

Le grand bey Radivoï a mené les braves avec Jul pour livrer bataille aux infidèles. Quand les Dalmates * ont vu nos étendards de soie jaune, ils ont relevé ]eur3 moustaches, ils ont mis leur^ bonnets sur 1 oreille, et ils ont dit : ** Nous aussi nous voulons tuer des mé- . créants, et nous rapporterons leurs têtes dans notre ■ pays, " Le bey Radivoï répondit : « Dieu y ait ■t part! Aussitôt nous avons passé la Cettina et nous avons brûlé toutes les villes et tous les villages de ces cbiens circoncis; et, quand nous trouvions des juifs, nous les pendions aux arbres *. Le beg!ier-bey est parti de Banialouka * avec deux mille Bosniaques pour nous livrer bataille ; mais aussitôt que leurs sabres courbés ont brillé au soleil , aussitôt que leurs chevaux ont henni sur la colhnc de Zenitza-Velika les Dalmates , ces misérables poltrons , ont pris la fuite et nous ont abandonnés. Alors nous nous sommes serrés en rond et nous avons environné le grand bey Kadivoi. « Seigneur , nous ne vous quitterons H pas comme ces lâches ; mais , Dieu aidant et la « sainte Vierge, nous rentrerons dans notre pays, et « nous raconterons cette grande bataille à nos eni» fants. - Puis nous avons brisé nos fourreaux ''. Chaque homme de notre armée en valait dix, et nos

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sabres étaient rougis depuisia pointe jusqu'à la garde. Mais , comme nous espérions repasser la Cettina, le selichtar • Mehemet est venu fondre sur nous avec mille cavaliers. « Braves gens, a dit le bey Radivoi, » ces chiens sont trop nombreux, nous ne pourrons » leur échapper. Que ceux qui ne sont pas blessés » tachent de gagner les bois ; ainsi ils échapperont » aux cavaliers du selichtar. » Lorsqu'il eut fini de parler, il se trouva avec vingt hommes seulement, mais tous ses cousins ; et tant qu ils ont vécu , ils ont défendu le bey leur chef. Quand dix-neuf eurent été tués, Thomas, le plus jeune, dit au bey : « Monte » sur ce cheval blanc comme neige; il passera la •» Cettina et te ramènera au pays. « Mais le bey a refusé de fuir, et il s'est assis par terre les jambes croisées. Alors est venu le selichtar Mehemet qui lui a tranché la tête.

NOTES

1 J'igDore à quelle époque eut lieu raction qui a fourni le sujet de ce petit poème , et le joueur de guzla qui me Va. récité ne put me donner d'autres informations, si ce n'est qu'il le tenait de son père , et que c'était une ballade fort ancienne.

* Les Dalmates sont détestés par les Morlaques, et le leur rendent bien. On verra par la suite que l'auteur attribue à la trahison des Dalmates la perte de la bataille.

> Les juifs sont, dans ce pays, l'objet de la haine des chrétiens et des Turcs , et dans toutes les guerres ils étaient traités avec la dernière rigueur. Ils étaient et sont encore aussi malheureux que le poissons volant , pour me servir de l'ingénieuse comparaison de sir Walter Scott.

* Bànialouka a été pendant longtemps la résidence du beglierbey de Bosnie. Bosna Serai est maintenant la capitale de 6e pachalik.

* Usage illyrien. C'est un serment de vaincre ou mourir.

* Selichtar, mot turc qui veut dire porte-épée; c'est une des "incipales charges de la cour d'un pacha.

En Illyne . en Polognt' , m Htiiif^rie . dans la Turquie et une partie de rAllemagnc , un s'exposerait au reproche d'iiT<51igion et d'immoralité, si l'on niait publiquement l'existence des vampires.

On appelle vampire {vudkodia/c en illyrique) un mort qui sort de son tombeau , en général la nuit , et qui tourmente les vivants. Souvent il les suce au cqu ; d'autres fois il leur serre la gorge . au point de les étouffer. Ceux qui meurent ainsi par le fait d*un vampire deviennent vampire eux-mêmes après lear mort. Il paraît que tout seutimeTît d affection est détnïil chez les vampires; car on a remarqué qu'ils tourmentaient leurs amis et leurs parents plutôt que les étrangers.

Les uns pensent qu'un hojnme devient vampire par une punition divine j d* autres , qu'il y est pousse par une espèce de fatalité. L'opinion la plus accréditée est que les schisniatiques et les excommuniés enterrés en terre sainte, ne pouvanty trouver aucun repos , se vengent sur les vivants des peines qu ils endurent.

Les signes du vanq^irisme sont : la conservation d'un cadavre après le temps où les autres corfus entrent en putréfaction, la fluidité du sang , la souplesse des membres, etc. On dit aussi que les vampires ont les yeux ouverts dans leurs fosses , que leurs ongles et leurs cheveux croissent coïnme ceux des vivants. .Jaelques-un;^ bc reconnaissent au bruit qu ils font daus.^

leurs tombeaux en mâchant tout ce qui les entoure , souvent leur propre chair.

Les apparitions de ces fantômes cessent quand, après les avoir exhumés, on leur coupe la tête et qu'on brûle leur corps.

Le remède le plus ordinaire contre une première attaque d'un vampire est de se frotter tout le corps , et surtout la partie qu'il a sucée , avec le sang que contiennent ses veines , mêlé avec la terre de son tombeau. Les blessures que Ton trouve sur les malades se manifestent par une petite tache bleuâtre ou rouge , telle que la cicatrice que laisse une sangsue.

Voici quelques histoires de vampires rapportées par dom Calmet dans son Traité sur les apparitions des esprits et sur les vampires , etc.

« Au commencement de septembre mourut dans le H village de Kisilova , à trois lieues de Gradisch , un » vieillard âgé de soixante-deux ans, etc. Trois jours » après avoir été enterré , il apparut la nuit à son fils , » et lui demanda à manger; celui-ci lui en ayant servi, » il mangea et disparut. Le lendemain le fils raconta à » ses voisins ce qui était arrivé. Cette nuit le père ne ** parut pas ; mais la nuit suivante il se fit voir et de- " manda à manger. On ne sait pas si son fils lui en » donna ou non , mais on trouva le lendemain celui-ci » mort dans son lit. Le même jour , cinq ou six person- » nés tombèrent subitement malades dans le village , » et moururent Tune après Taijtre en peu de jours.

« L'officier ou bailli du lieu , inforiné de ce qui était » arrivé , en envoya une relation au tribunal de Bel- » e^rade , qui fit venir dans le village deux de ses offi- » ciers avec un bourreau , pour examiner cette aflaire.

» L*oflBcier impérial , dont on tient cette relation , s*y » rendit de Gradisch» pour être témoin d*un fait dont » il avait si souvent ouï parler.

» On ouvrit tous les tombeaux de ceux qui étaient » morts depuis six semaines : quand on vint à celui du

• vieillard , on le trouva les yeux ouverts , d'une cou- » leur vermeille , ayant une respiration naturelle , ce- » pendant immobile comme un mort ; d'où l'on con- » dut qu'il était un signalé vampire. Le bourreau lui » enfonça'un pieu dans le cœur. On fit un bûcher, et » Ton réduisit en cendres le cadavre. On ne trouva au- » cune marque de vampirisme ni dans le cadavre du » fQs ni dans celui des autres. « —

• Il y a environ cinq ans qu'un certain heiduque ,

• habitant de Médreïga , nommé Arnold Paul , fut » écrasé par la chute d'un chariot de foin . Trente jours

• après sa mort quatre personnes moururent subite- » ment et de la manière que meurent , suivant la tra- » dition du pays , ceux qui sont molestés des vampi-

• res. On se ressouvint alors que cet Arnold Paul avait » souvent raconté qu'aux environs de Cassova et sur » les frontières de la Servie turque il avait été tour- » mente par un vampire turc (car ils croient aussi que » ceux qui ont été vampires passifs pendant leur vie le » deviennent actifs après leur mort , c'est-à-dire que » ceux qui ont été sucés sucent aussi à leur tour) , mais » qu'il avait trouvé moyen de se guérir en mangeant » de la terre du sépulcre du vampire et en se frottant » de son sang; précaution qui ne l'empêcha pas cepen- » dant de le devenir après sa mort , puisqu'il fut exhu- » mé quarante jours après son enterrement , et qu'on » trouva sur son Cadavre toutes les marques d'un archi-

• vampire. Son corps était vermeil , ses cheveux , ses

• ongles , sa barbe s'étaient renouvelés, et ses veines » étaient toutes rennplies d*un sang fluide et coulant » de toutes les parties de son corps sur le linceul dont » il était environné. Le hadnagi ou le bailli du lieu , » en présence de qui se fit l'exhumation , et qui était

• un homme expert dans le vampirisme , fit enfoncer .

• selon la coutume , dans le cœur du défimt Arnold » Paul un pieu fort aigu , dont on lui traversa le corps »» de part en part ; ce qui lui fit , dit-on , jeter un cri »' effroyable, comme s'il était en vie. Cette expédi- » tion faite , on lui coupa la tête et l'on brûla le tout. » Après cela , on fit la même expédition sur les cada-

• vres de ces quatre autres personnes mortes de vam- » pirisme , de crainte qu'elles n'en fissent mourir d'au- » très à leur tour. ,

>» Toutes ces expéditions n'ont cependant pu empê- » cher que , vers la fin de l'année dernière , c*est-à- » dire au bout de cinq ans , ces funestes prodiges » n'aient recommencé , et que plusieurs habitants du »» même village ne soient péris malheureusement. Dans «> l'espace de trois mois, dix-sept personnes de diffé- » rent sexe et de différent âge sont mortes de vampi- » risme , quelques-unes sans être malades , et d'autres » après deux ou troisjours de langueur. On rapporte » entre autres qu'une nommée Stanoska, fille de l'hei- « duque Jotuïtzo, qui s'étaitcouchée en parfaite santé, » se réveilla au milieu de la nuit toute tremblante , en » faisant des cris affreux et disant que le fils de l'hei- » duque Millo, mort depuis neuf semaines, avait »> manqué de l'étrangler pendant son sommeil. Dès ce » moment elle ne fit plus que languir , et au bout de

*» trois jours elle mourut. Ce que cette fille avait dit » du fils de Millo le fit d'abord reconnaître pour un »» vampire : on Texbuma et on le trouva tel. Les prin- » cipaux du lieu , les médecins , les chirurgiens exa- » minèrent comment le vampirisme avait pu renaître » après les précautions qu'on avait prises quelques an- » nées auparavant.

» On découvrit enfin , après avoir bien cherché , que • le défimt Arnold Paul avait tué non-seulement les » quatre personnes dont nous avons parlé , mais aussi » plusieurs bestiaux dont les nouveaux vampires » avaient mangé , et entre autres le fils de Millo. Sur *t ces indices , on prit la résolution de déterrer tous » ceux qui étaient morts depuis un certain temps, etc. » Parmi une quarantaine on en trouva dix-sept » avec tous les signes les plus évidents de vampi- » risme : aussi leur a-t-on transpercé le cœur et coupé » la tête , et ensuite on les a brûlés et jeté leurs cen- » dres dans la rivière.

« Toutes les informations et exécutions dont nous » venons de parler ont été faites juridiquement , en » bonne forme , et attestées par plusieurs officiers qui » sont en garnison dans le pays, par les chirurgiens- » majors des régiments et par les principaux habitants >» du lieu. Le procès- verbal en a été envoyé vers la fin » de janvier dernier au conseil de guerre impérial à » Vienne , qui avait étabU une commission militaire » pour examiner la vérité de tous ces faits. » (D. Calmet, t. IL)

Je terminerai en racontant un fait du même genre dont j'ai été témoin , et que j'abandonne aux réflexions de mes lecteurs.

En 1816, j'avais entrepris un voyage à pied dans le Vorgoraz , et j'étais logé dans le petit village de Varbodta. Mon hôte était un Morlaque riche pour le pays , homme très-jovial , assez ivrogne , et nommé Vuck Poglonovich. Sa femme était jeune et belle encore , et sa fille , âgée de seize ans , était charmante. Je voulais rester quelques jours dans sa maison/ afin de dessiner des restes d'antiquités dans le voisinage ; mais il me fiit impossible de louer une chambre pour de l'argent ; il me fallut la tenir de son hospitalité. Cela m'obligeait à une reconnaissance assez pénible , en ce que j'étais contraint de tenir tête à mon ami Poglonovich aussi longtemps qu'il lui plaisait de rester à table. Quiconque a dîné avec un Morlaque sentira la difficulté de la chose.

Un soir, les deux femmes nous avaient quittés depuis une heure environ , et . pour éviter de boire , je chantais à mon hôte quelques chansons de son pays , quand nous fumes interrompus par des cris affreux qui partaient de la chambre à coucher. 11 n'y en a qu'une ordinairement dans une maison , et elle sert à tout le monde. Nous y courûmes armés , et nous y vîmes un spectacle affreux. La mère , pâle et échevelée , soutenait sa fille évanouie, encore plus pâle quelle-même, et étendue sur une botte de paille qui lui servait de lit. Elle criait : « Un vampire I un vampire ! ma pauvre fille est morte ! »

Nos soins réunis firent revenir à elle la pauvre Khava : elle avait vu , disait-elle , la fenêtre s'ouvrir , et un homme pâle et enveloppé dans un linceul s'était jeté sur elle et l'avait mordue en tâchant de l'étrangler. Aux cris qu elle avait poussés le spectre s'était enfui ,

SUR LE VAMPUUSME. 439

et elle s'était évanouie. Cependant elle avait cru reconnaître dans le vampire un homme du pays mort depuis plus de quinze jours et nommé Wiecznâny. Elle avait sur le cou une petite marque rouge ; mais je ne sais si ce n'était pas un signe naturel , ou si quelque insecte ne l'avait pas mordue pendant son cauchemar.

Quand je hasardai cette conjecture , le père me repoussa durement ; la fille pleurait et se tordait les bras , répétant sans cesse : « Hélas ! mourir si jeune avant » d'être mariée ! » "Et la mère me disait des injures , m'appelant mécréant , et certifiant qu'elle avait vu le vampire de ses deux yeux et qu'elle avait bien reconnu Wiecznany. Je pris le parti de me taire.

Toutes les amulettes de la maison et du village furent bientôt pendues au cou de Khava , et son père disait en jurant que le lendemain il irait déterrer Wiecznany et qu'il le brûlerait en présence de tous ses parents. La nuit se passa de la sorte sans qu'il fut possible de les calmer.

Au point du jour , tout le village fut en mouvement ; ^ les hommes étaient armés de fusils et de hanzars ; les femmes portaient des ferrements rougis ; les enfants avaient des pierres et des bâtons. On se rendit au cimetière au milieu des cris et des injures dont on accablait le défunt. J'eus beaucoup de peine à me faire jour au milieu de cette foule enragée et à me placer auprès de la fosse.

L'exhumation dura longtemps. Comme chacun Voulait y avoir part , on se gênait mutuellement , et même plusieurs accidents seraient arrivés , sans les vieillards , qui ordonnèrent que deux hommes seulement déter-

rassent le cadavre. Au moment où on enleva le drap qui couvrait le corps , un cri horriblement aigu me fit dresser les cheveux sur la tête. II était poussé par une femme à côté de moi : - C'est un vampire ! il n*est pas • mangé des vers ! » s'écriait-elle , et cent bouches le répétèrent à la fois. En même temps vingt coups de fusil tirés à bout portant mirent en pièces la tête du cadavre , et le père et les parents de Khava le frappèrent encore à coups redoublés de leurs longs couteaux. Des femmes recueillaient sur du linge la liqueur rouge qui sortait de ce corps déchiqueté , afin d'en frotter le cou de la malade.

Cependant plusieurs jeunes gens tirèrent le mort hors de la fosse , et , bien qu'il fat criblé de coups , ils prirent encore la précaution de le lier bien fortement sur un tronc de sapin ; puis ils le traînèrent , suivis de tous les enfants , jusqu'à un petit verger en face de la maison de Poglonovich. Là étaient préparés d'avance force fagots entremêlés de paille. Ils y mirent le feu , puis y jetèrent le cadavre et se mirent à danser autour et à crier à qui mieux mieux , en attisant continuellement le bûcher. L'odeur infecte qu'il répandait me força bientôt de les quitter et de rentrer chez mon hôte.

Sa maison était remplie de monde ; les hommes la pipe à la bouche ; les femmes parlant toutes à la fois et accablant de questions la malade , qui , toujours trèspâle . leur répondait à peine. Son cou était entortillé de ces lambeaux teints de la liqueur rouge et infecte qu'ils prenaient pour du sang , et qui faisait un contraste affreux avec la gorge et les épaules à moitié nues de la pauvre Khava.

Peu à peu toute cette foule s'écoula , et je restai seul d'étranger dans la maison. La maladie fut longue. Khava redoutait beaucoup l'approche de la nuit, et voulait toujours avoir quelqu'un pour la veiller. Comme ses parents , fatigués par leurs travaux de la journée , avaient de la peine à rester éveillés , j'offris mes services comme garde-malade , et ils furent acceptés avec reconnaissance, Je savais que ma proposition n'avait rien d'inconvenant pour des Morlaques.

Je n'oublierai jamais les nuits que j'ai passées auprès de cette malheureuse fille. Les craquements du plancher , le sifflement de la bise , le moindre bruit la faisait tressaillir. Lorsqu'elle s'assoupissait, elle avait des visions horribles . et souvent elle se réveillait en sursaut en poussant des cris. Son imagination avait été frappée par un rêve , et toutes les commères du pays avaient achevé de la rendre folle en lui racontant des histoires effrayantes. Souvent , sentant ses paupières se fermer , elle me disait : « Ne t'endors pas » je - t'en prie. Tiens un chapelet d'une main et ton hann zar de l'autre; garde-moi bien. « D'autres fois elle ne voulait s'endormir qu'en tenant mon bras dans ses deux mains, et elle le serrait si fortement, qu'on voyait dessus longtemps après l'empreinte de ses doigts.

Rien ne pouvait la distraire des idées lugubres qui la poursuivaient. Elle avait une grande peur de la mort, et elle se regardait comme perdue sans ressource, malgré tous les motifs de consolation que nous pouvions lui présenter. En quelques jours elle était devenue d'une maigreur étonnante ; ses lèvres étaient totalement décolorées , et ses grands yeux

noirs paraissaient encore plus brillants ; elle était réellement effrayante à regarder.

Je voulus essayer de réagir sur son imagination , en feignant d'entrer dans ses idées. Malheureusement, comme je m'étais d'abord moqué de sa crédulité , je ne devais plus prétendre à sa confiance. Je lui (Ûs que dans mon pays j'avais appris la magie blanche , que je savais une conjuration très -puissante contre les mauvais esprits , et que , si elle voulait , je la prononcerais à mes risques et périls pour l'amour d'elle.

D'abord sa bonté naturelle lui fit craindre de me brouiller avec le ciel ; mais bientôt , la peur de la mort l'emportant , elle me pria d'essayer ma conjura* tion. Je savais par cœur quelques vers français de Racine; je les récitai à haute voix devant la pauvre fille , qui croyait cependant entendre le langage du diable. Puis , frottant son cou à difl^érentes reprises . je feignis d'en retirer une petite agate rouge que j'avais cachée entre mes doigts. Alors je l'assurai gravement que je l'avais tiré de son cou et qu'elle était sauvée. Mais elle me regarda tristement et me dit : • Tu me trompes ; tu avais cette pierre dans une » petite boîte , je te l'ai vue. Tu n'es pas un magi- • oien. » Ainsi ma ruse lui fit plus de mal que de bien. Dès ce moment elle alla toujours de plus en plus mal.

La nuit avant sa mort elle me dit : « C'est ma faute » si je meurs. Un tel ( elle me nomma un garçon du » village) voulait m' enlever. Je n'ai pas voulu , et je « lui ai demandé pour le suivre une chaîne d'argent. »> Il est allé à Marcaska en acheter une , et pendant

ce temps-là le vampire est venu. Au reste , ajouta-

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« t-elle , si je n'avais pas été à la maison , il aurait » peut-être tué ma mère. Ainsi, cela vaut mieux. » Le lendemain elle fit venir son père , et lui fit4)romettre de lui couper lui-même la gorge et les jarrets, afin qu'elle ne fut pas vampire elle-même , et elle ne voulait pas qu'un autre que son père commît sur son corps ces inutiles atrocités. Puis elle embrassa sa mère et la pria d'aller sanctifier un chapelet au tombeau d'un saint homme auprès de son village , et de le lui rapporter ensuite. J'admirai la délicatesse de cette paysanne , qui trouvait ce prétexte pour empêcher sa mère d'assister à ses derniers moments. Elle me fit détacher une amulette de son cou. « Garde-la , »» me dit-elle , j'espère qu'elle te sera plus utile qu'à 1» moi. " Puis elle reçut les sacrements avec dévotion. Deux ou trois heures après, sa respiration devint plus forte , et ses yeux étaient fixes. Tout d'un coup elle saisit le bras de son père et fit un effort comme pour se jeter sur son sein ; elle venait de cesser de vivre. Sa maladie avait duré onze jours.

Je quittai quelques heures après le village, donnant au diable de bon cœur les vampires , les revenants et ceux qui en racontent des histoires.

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