CHAPITRE IX
Cayo se un escarpin de la derecha Mano , que de la izquierda importa poco A la senora Blanca, y amor loco • A dos fidalgos disparo la flécha.
Iopb db Vkga , El guante de Dona Blanca.
La cour était au château de Madrid. La reinemère, entourée de ses dames, attendait dans sa chambre que ïe roi vînt déjeûner avec elle avant de monter à cheval; et le roi, suivi des princes , traversait lentement une galerie où se tenaient tous les hommes qui devaient raccompagner à la chasse. Il écoutait avec distraction les discours que lui adressaient les courtisans , et leur répondait souvent avec brusquerie. Quand il passa devant les deux frères ,
le capitaine fléchit le genou , et présenta le nouveau cornette. Mergy , s'inclinant profondément, remercia Sa Majesté de l'honneur qu'il venait d'en recevoir avant de l'avoir mérité.
— Ha! c'est vous dont mon père l'amiral m'a parlé! Vous êtes le frère du capitaine George?
— Oui, sire.
— Êtes-vous catholique ou huguenot?
— Sire, je suis protestant.
— Ce que j'en dis , ce n'est que par curiosité ; car, le diable m'emporte si je me soucie de la religion de ceux qui me servent bien.
Le roi , après ces paroles mémorables, entra chez la reine.
Quelques momens après, un essaim de dames se répandit dans la galerie, et semblait envoyé pour faire prendre patience aux cavaliers. Je ne parlerai que d'une seule des beautés de cette cour si fertile en beautés; je veux dire de la comtesse de Turgis, qui joue un grand rôle dans cette histoire. Elle était vêtue d'un habillement d'amazone, à la fois leste et galant, et elle n'avait pas encore mis son masque. Son teint d'une blancheur éblouissante, mais uniformément pâle , faisait ressortir ses cheveux d'un noir de jais; ses sourcils bien arqués, en se touchant légèrement par l'extrémité , donnaient à sa physionomie un air de dureté ou plutôt d'orgueil, sans rien ôter à la grâce de l'ensemble de ses traits. On ne distinguait d'abord dans ses grands yeux bleus qu'une expression de fierté dédaigneuse , mais dans
une conversation animée on voyait bientôt sa pupille grandir et se dilater comme celle d'un chat; ses regards devenaient de feu, et il était difficile, même à un fat consommé, d'en soutenir quelque temps l'action magique.
— La comtesse de Turgis ! Qu'elle est belle aujourd'hui! murmuraient les courtisans; et chacun se pressait pour la mieux voir. Mergy, qui se trouva sur son passage, fut tellement frappé de sa beauté, qu'il resta immobile, et ne pensa à se ranger pour lui faire un passage que lorsque les larges manches de soie de la comtesse touchèrent son pourpoint.
Elle remarqua son émotion, peut-être avec plaisir, et daigna fixer un instant ses beaux yeux sur ceux de Mergy, qui se baissèrent aussitôt, tandis que ses joues se couvraient d'une vive rougeur. La comtesse sourit, et passa en laissant tomber un de ses gants devant notre héros, qui, toujours immobile et hors de lui , ne pensa pas même à le ramasser. Aussitôt un jeune homme blond (ce n'était autre que Comrainges) qui se trouvait derrière Mergy, le poussa rudement pour passer devant lui, se saisit du gant, et après l'avoir baisé avec respect, le remit à madame de Turgis. Celle-ci, sans le remercier, se tourna vers Mergy, qu'elle regarda quelque temps, mais avec une expression de mépris foudroyante : puis remarquant auprès de lui le capitaine George : — Capitaine, dit -elle très haut, dites-moi d'où nous vient ce grand dadais? Sûre-
ment c'est quelque huguenot , à en juger par sa ' courtoisie.
Un éclat de rire général acheva de déconcerter le malheureux qui en était l'objet.
— C'est mon frère , madame , répondit George un peu moins haut; il est à Paris depuis trois jours; et, sur mon honneur, il n'est pas plus gauche que n'était Lannoy , avant que vous ne prissiez soin de le former.
— La comtesse rougit un peu. — Capitaine, voilà une méchante plaisanterie. Ne parlez pas mal des morts. Tenez, donnez-moi la main; j'ai à vous entretenir de la part d'une dame qui n'est pas trop contente de vous.
Le capitaine lui prit respectueusement la main et . la conduisit dans une embrasure de fenêtre éloignée, mais, en marchant, elle se retourna encore une fois pour regarder Mergy.
Encore tout ébloui de l'apparition de la belle comtesse, qu'il brûlait de regarder, et sur laquelle il n'osait lever les yeux, Mergy se sentit frapper doucement sur l'épaule. Il se retourna et vit le baron de Vaudrcuil, qui, le prenant par la main, le conduisit à l'écart pour lui parler, disait-il, sans crainte d'être interrompu.
— Mon cher ami, dit le baron, vous êtes tout nouveau dans ce pays, et peut-être ne savez- vous pas encore comment vous y conduire?
Mergy le regarda d'un air étonné.
— Votre frère est occupé, et ne peut vous donner
de conseil; si vous le permettez, je le remplacerai.
— Je ne sais, monsieur, ce qui....
— Vous avez été gravement offensé, et vous voyant dans cette attitude pensive , je ne doute pas que vous ne songiez aux moyens de vous venger.
— Me venger? et de qui? demanda Mergy, rougissant jusqu'au blanc des yeux.
— N'avez -vous pas été heurté rudement tout-àl'heure par le petit Comminges? Toute la cour a vu l'affaire , et s'attend que vous allez la prendre fort à cœur.
— Mais , dit Mergy , dans une salle où il y a tant de monde , il n'est pas extraordinaire que quelqu'un m'ait poussé involontairement.
— M. de Mergy , je n'ai pas l'honneur d'être fort connu de vous ; mais votre frère est mon grand ami, et il peut vous dire comment je pratique , autant qu'il m'est possible , le divin précepte de l'oubli des injures. Je ne voudrais pas vous embarquer dans une mauvaise querelle, mais, en même temps, je crois de mon devoir de vous dire que Comminges ne vous a pas poussé par mégarde. Il vous a poussé, parce qu'il voulait vous faire un affront ; et ne vous eût-il pas poussé, il vous a offensé cependant , car en ramassant le gant de la Turgis , il a usurpé un droit qui vous appartenait. Le gant était à vos pieds, ergô vous seul aviez le droit de le ramasser et de le rendre. Tenez, d'ailleurs, tournez-vous, vous verrez au bout de la galerie Comminges qui vous montre au doigt et se moque de vous.
Mergy, s'étant retourné , aperçut Comminges entouré de cinq à six jeunes gens, à qui il racontait en riant quelque chose qu'ils paraissaient écouter avec curiosité. Rien ne prouvait qu'il fût question de lui dans ce groupe ; mais sur la parole de son charitable conseiller, Mergy sentit une violente colère se glisser dans son cœur.
— Je veux aller le trouver après la chasse, dit-il, et je saurai de lui....
— Oh ! ne remettez jamais une bonne résolution comme celle-là ; en outre , vous offensez bien moins Dieu en appelant votre adversaire aussitôt après l'injure, que si vous le faisiez après avoir eu le temps de la réflexion. Dans un moment de vivacité, ce qui n'est qu'un péché véniel , vous prenez rendez- vous pour vous battre , et si vous vous battez ensuite , c'est seulement pour ne pas faire un péché bien plus grand, celui de manquer à votre parole. Mais, j'oublie que je parle à un protestant. Quoi qu'il en soit, prenez tout de suite rendez-vous avec lui 5 je m'en vais vous aboucher sur-le-champ.
— J'espère qu'il ne se refusera pas à me faire les excuses qu'il me doit.
— Pour cela, mon camarade, détrompez-vous ; Comminges n'a jamais dit : l'ai eu tort. Du reste , il est fort galant homme , jet vous donnera toute satisfaction. 1
Mergy Ct un effort pour calmer son émotion et pour prendre un air d'indifférence.
— Puisque j'ai été insulté , dit-il , il me faut une
satisfaction. Quelle qu'elle soit , je saurai l'exiger.
— A merveille, mon brave, j'aime à voir votre audace, car vous n'ignorez pas que Coraminges est une de nos meilleures épées. Par ma foi ! c'est un
4 gentilhomme qui a les armes bien dans la main. Il a pris à Rome des leçons de Brambilla , et Petit-Jean ne veut plus tirer contre lui.
En parlant ainsi il regardait attentivement la figure un peu pâle de Mergy , qui semblait cependant plus ému de l'offense qu'effrayé de ses suites.
— Je voudrais bien vous servir de second dans cette affaire , mais , outre que je communie demain, je suis engagé avec M. de Rheiney, et je ne puis tirer l'épée contre un autre que lui
— Je vous remercie, monsieur; si nous en venons à des extrémités, mon frère me servira de second.
— Le capitaine s'entend à merveille à ces sortes d'affaires. En attendant, je vais vous amener Comminges pour que vous vous expliquiez avec lui.
Mergy s'inclina, et, se tournant vers le mur , il s'occupa de préparer les termes du défi, et de composer son visage.
Il y a une certaine grâce à faire un défi , qui s'acquiert, comme bien d'autres, par l'habitude. Notre héros en était à sa première affaire, par conséquent il éprouvait un peu d'embarras; mais dans ce moment, il craignait moins de recevoir un coup d'épée,
1 C'était un principe, pour un raffiné , de n'entrer dans aucune nouvelle querelle tant qu'il en avait une arriérée.
que de dire quelque chose qui né fût pas d'un gentilhomme. A peine était-il parvenu à rédiger dans sa tête une phrase ferme et polie, que le baron de Vaudreuil, en le prenant par le bras, la lui fit oublier à l'instant.
Comminges, le chapeau à la main, et s' inclinant avec une politesse fort impertinente, lui dit d'une voix mielleuse: — Vous désirez me parler, monsieur?
La colère fit monter le sang au visage de Mergy; il répondit sur-le-champ , et d'une voix plus ferme qu'il n'aurait espéré : — Vous vous êtes conduit envers moi avec impertinence , et je désire une satisfaction de vous.
Vaudreuil fit un signe de tête approbateur; Comminges se redressa, et mettant le poing sur la hanche, posture de rigueur alors en pareil cas , dit avec beaucoup de gravité : — Vous vous portez demandeur, monsieur , et j'ai le choix des armes , en qualité de défendeur.
— Nommez celles qui vous conviennent.
Comminges eut l'air de réfléchir un instant.
— L'estoc dit-il, est une bonne arme, mais les blessures peuvent défigurer, et à notre âge, ajouta t : il en souriant, on ne se soucie guère de montrer à sa maîtresse une balafre au beau milieu de la figure. La rapière ne fait qu'un petit trou., mais il est suffisant. (Et il sourit encore.) Je choisis donc la rapière et le poignard.
' Grau<lc epee a deux tranchans.
— Fort bien, dit Mergy, et il fit un pas pour s'éloigner.
— Un instant, s'écria Vaudreuil, vous oubliez de convenir d'un rendez-vous.
C'est au Pré-aux-Clercs , dit Comminges, que se rend toute la cour, et si Monsieur n'a pas quelque * autre endroit de prédilection?
— Au Pré-aux-Clercs , soit.
— Quant à l'heure je ne me lèverai pas
avant huit heures , pour raisons à moi connues
Vous m'entendez Je ne couche pas chez moi ce
soir, et je ne pourrai me trouver au Pré que vers neuf heures.
A neuf heures donc.
Mergy, en détournant les yeux, aperçut assez près de lui la comtesse de Turgis qui venait de laisser le capitaine engagé dans une conversation avec une autre dame. On sent qu'à la vue du bel auteur de cette mauvaise affaire, notre héros arma ses traits d'un renfort de gravite et de feinte insouciance.
— Depuis quelque temps, dit Vaudreuil, la mode est de se battre en caleçons rouges. Si vous n'en avez pas de tout faits , je vous en ferai apporter une paire. Le sang ne parait pas , et cela est plus propre.
— Cela me semble une puérilité , répondit Comminges.
Mergy s'inclina d'assez mauvaise grâce.
— Eh bien ! mes amis , dit alors le baron de Vaudreuil, qui semblait au milieu de son élément,
maintenant il ne s'agit plus que de convenir des seconds et des tiers pour votre rencontre.
— Monsieur est nouveau-venu à la cour, dit Comminges , et peut-être aurait-il de la peine à trouver un tiers; ainsi, par condescendance pour lui, je me contenterai d'un second seulement.
Mergy, avec quelque effort, contracta ses lèvres de manière à sourire.
— On ne peut être plus courtois, dit le baron. Et, en vérité, c'est plaisir que d'avoir affaire à un gentilhomme aussi accommodant que M. de Comminges.
— Comme vous avez besoin d'une rapière de même longueur que la mienne, reprit Comminges, je vous recommande Laurent , au Soleil-d'Or, rue de la Féronnerie; c'est le meilleur armurier de la ville. Dites-lui que vous venez de ma part, et il vous accommodera bien.
En achevant ces mots il fit une pirouette, et avec beaucoup de calme, il se remit au milieu du groupe de jeunes gens qu'il venait de quitter.
— Je vous félicite, M. Bernard, dit Vaudreuil, vous vous êtes bien tiré de votre défi. Comment donc ! mais c'est fort bien. Comminges n'est pas habitue à s'entendre parler de la sorte. On le craint comme le feu, surtout depuis qu'il a tué le grand Canillac, car pour Saint-Michel, qu'il a tué il y a
* Souvent fa témoins n'étaient pas de simples spectateurs; ils se battaient entre eux. On disait : seconder, tiereer quelqu'un.
deux mois, il n'en retira pas grand honneur. Saint- Michel n'était pas des plus habiles, tandis que Canillac avait déjà tué cinq ou six gentilshommes, sans attraper même une égratignure. Il avait étudié à Naples sousBorelli, et on disait que Lansac lui avait légué, en mourant, la botte secrète avec laquelle il a fait tant de mal. A la vérité, continua-til , comme se parlant à lui-même, Canillac avait pillé l'église d'Auxerre, et jeté par terre des hosties consacrées ; il n'est pas surprenant qu'il en ait été puni.
Mergy, que ces détails étaient loin d'amuser, se croyait obligé cependant de continuer la conversation de peur que quelque soupçon offensant pour son courage ne vint à l'esprit de Vaudreuil.
— Heureusement, dit -il, je n'ai pillé aucune église, et je n'ai touché de ma vie à une hostie consacrée; ainsi j'ai un danger de moins à courir.
— Il faut que je vous donne encore un avis.
Quand vous croiserez le fer avec Comminges, prenez bien garde à l'une de ses feintes, qui a coûté la vie au capitaine Tomaso. Il s'écria que la pointe de son épée s'était cassée. Tomaso mit alors son épée au-dessus de sa tête, s'attendant à un fendant; mais Tépée de Comminges était bien entière, car elle entra jusqu'à un pied de la garde dans la poitrine de Tomaso, qu'il découvrait, ne s'attendant pas à un coup de pointe... Mais vous vous servez de rapières , et il y a moins de danger.
— Je ferai de mon mieux.
— Ah! écoutez encore. Choisissez un poignard dont la coquille soit solide; cela est fort utile pour parer. Voyez-vous cette cicatrice à ma main gauche? c'est pour être sorti un jour sans poignard. Le jeune Tallard et moi, nous eûmes querelle, et faute de poignard , je pensai perdre la main gauche.
— Et fut-il blessé ? demanda Mergy d'un air dis- • trait.
— Je le tuai, grâce à un vœu que je fis à monseigneur saint Maurice, mon patron. Ayez aussi du linge et de la charpie sur vous , cela ne peut pas nuire. On n'est pas toujours tué tout raide. Vous ferez bien aussi de faire mettre votre épée sur l'autel
pendant la messe Mais vous êtes protestant
Encore un mot. Ne vous faites pas un point d'honneur de ne pas rompre; au contraire, faites-le marcher; il manque d'haleine, essoufflez-le , et quand vous trouverez votre belle, une bonne estocade dans la poitrine , et votre homme est à bas..
Il aurait continué encore long-temps à donner d'aussi bons conseils, si un grand bruit de cors qui se fit entendre n'eût annoncé que le roi allait monter à cheval. La porte de l'appartement de la reine s'ouvrit , et Leurs Majestés , en costume de chasse , se dirigèrent vers le perron.
Le capitaine George, qui venait de quitter sa dame, revint à son frère, et, lui frappant sur l'épaule, lui dit d'un air joyeux: — Par la messe ! tu es un heureux vaurien! Voyez -vous ce beau fils avec sa moustache de chat, il n'a qu'à se montrer, et
voilà toutes les dames folles de lui. Sais-tu que la belle comtesse vient de me parler de toi pendant un quart d'heure? Allons, courage! Pendant la chasse, galope toujours à côté d'elle , et sois le plus galant que tu pourras. Mais, que diable as- tu? ou dirait que tu es malade; tu as la mine plus longue qu'un ministre qu'on va brûler. Allons, morbleu! de la gaieté !
— Je n'ai pas grande envie d'aller à la chasse, et je voudrais....
— Si vous ne suivez pas la chasse , dit tout bas le baron de Vaudreuil , Comminges croira que vous avez peur.
— Allons , dit Mergy en passant la main- sur son front brûlant. Il jugea qu'il valait mieux attendre la fin de la chasse pour confier son aventure à son frère. Quelle honte, pensa-t-il, si madame de Turgis croyait que j'ai peur, si elle pensait que l'idée d'un duel prochain m'empêche de prendre plaisir à la chasse !
MBACUTIO.
Thc very butchcr of a silk button , a duellist , a duellist ; a gentleman of thc very first house , — of thc first and second cause : Ah ! thc immort al passa do ! thc punto reverso !
Shakspf.au k , Romeo and JuUet.
Un grand nombre de dames et de gentilshommes richement vêtus, montés sur des chevaux superbes, s'agitaient en tous sens dans la cour du château. Le son des trompes, les aboiemens des chiens, les bruyantes plaisanteries des cavaliers , formaient un vacarme délicieux pour les oreilles d'un chasseur , et exécrable pour toute autre oreille humaine.
Mergy suivit machinalement son frère dans la cour, et, sans savoir comment , il se trouva près de
la belle comtesse, déjà masquée et montée sur un andalou fougueux, qui frappait la terre du pied et mâchait son mords avec impatience ; mais , sur ce cheval qui aurait occupé toute Pattention d'un cavalier ordinaire, elle semblait aussi à son aise qu'assise sur un fauteuil dans son appartement.
Le capitaine s'approcha, sous prétexte de resserrer la gourmette del'andalou.
— Voici mon frère , dit-il à l'amazone , à demivoix, mais assezrhaut cependant pour être entendu de Mergy. Traitez doucement le pauvre garçon 5 il en a dans l'aile depuis un certain jour qu'il vous a vue au Louvre.
— J'ai déjà oublié son nom, répondit- elle assez brusquement. Comment s'appelle-t-il ?
— Bernard. Remarquez -vous, madame, que son écharpe est de la même couleur que vos rubans?
— Sait-il monter à cheval?
— Vous en jugerez.
Il la salua, et courut auprès d'une fille d'honneur de la reine, à laquelle il rendait des soins depuis quelque temps. A demi penché sur l'arçon de sa selle, et la main sur la bride du cheval de la dame, il oublia bientôt son frère et sa belle et fière compagne.
— Vous connaissez donc Comminges, M. de Mergy ? demanda madame de Turgis.
— Moi, madame?... fort peu , répondit-il en balbutiant.
— Mais vous lui parliez tout-à-l'heure?
— C'était pour la première fois.
— Je crois avoir deviné ce que vous lui avez dit. Et sous son masque x ses yeux semblaient vouloir 1 lire jusqu'au fond de l'ame de Mergy.
Une dame, en abordant la comtesse, interrompit leur entretien, à la grande satisfaction de Mergy qu'il embarrassait prodigieusement. Toutefois il continua de suivre la comtesse sans trop savoir pourquoi ; peut-être espérait-il causer ainsi quelque peine à Comminges qui l'observait de loin.
On sortit du château. Un cerf fut lancé, et s'enfonça dans les bois; toute ta chasse le suivit , et Mergy observa, non sans quelque étonnement, l'adresse de madame de Turgis à manier son cheval , et l'intrépidité avec laquelle elle lui faisait franchir tous les obstacles qui se présentaient sur son passage. Mergy dut à la bonté du barbe qu'il montait de ne pas se séparer d'elle; mais , à sa grande mortification, le comte de Comminges, aussi bien monté que lui, l'accompagnait, aussi , et malgré la rapidité d'un galop impétueux, malgré l'attention toute particulière qu'il mettait à la chasse , il parlait souvent à l'amazone, tandis que Mergy enviait en silence sa légèreté, son insouciance, et surtout son talent à dire des riens agréables, qui, à en juger par le déplaisir qu'ils lui causaient, devaient amuser la comtesse. Au reste les deux rivaux, animés d'une noble émulation, ne trouvaient pas de palissades assez hautes, pas de fossés assez larges pour les arrêter, et vingt fois ils risquèrent de se rompre le cou.
Tout d'un coup la comtesse, se séparant du gros de la chasse, entra dans une allée du bois faisant un angle avec celle que le roi et sa suite parcouraient.
-— Que faites-vous? s'écria Comminges; vous perdez la voie; n'entendez -vous point de ce côté les cors et les chiens?
— Eh bien ! prenez l'autre allée ; qui vous arrête ? Comminges ne répondit rien et la suivit. Mergy
fit de même , et quand ils se furent enfoncés dans l'allée de quelques cents pas, la comtesse ralentit l'allure de son cheval. Comminges à sa droite et Mergy à sa gauche l'imitèrent aussitôt.
— Vous avez là un bon cheval de bataille , M. de Mergy, dit Comminges; on ne lui voit pas une goutte de sueur.
— - C'est un barbe qu'un Espagnol a vendu à mon frère. Voici la marque d'un coup d'épée qu'il a reçu à Montcontour.
— Avez-vous fait la guerre? demanda la comtésse à Mergy.
— Non, madame.
r- Ainsi , vous n'avez jamais reçu d'arquebusade ?
— Non, madame.
— Ni de coups d'épée?
— Non plus.
Mergy crut s'apercevoir qu'elle souriait. Comminges relevait sa moustache d'un air goguenard.
— Rien ne sied mieux à un jeune gentilhomme ,
dit-il, qu'une belle blessure; qu'en dites-vous madame ?
— Oui, si elle est bien gagnée.
— Qu'entendez-vous par bien gagnée?
— Oui, une blessure est glorieuse, gagnée sur un champ de bataille, mais dans un duel ce n'est plus de même ; je ne connais rien de plus méprisable.
— M. deMergy , je le présume, vous a parlé avant de monter à cheval ?
— Non, dit sèchement la comtesse.
Mergy conduisit son cheval auprès de Comminges. — Monsieur, lui dit-il tout bas, aussitôt que nous aurons rejoint la chasse nous pourrons entrer dans un haut taillis , et là je vous prouverai , j'espère , que je ne voudrais rien faire pour éviter votre rencontre.
Comminges le regarda d'un air où se peignait un mélange de pitié et de plaisir.
— A la bonne heure, je veux bien vous croire, répondit-il; mais, quant à la proposition que vous me faites, je ne puis l'accepter; nous ne sommes pas des goujats , pour nous battre tout seuls ; et nos amis, qui doivent être de la fête, ne nous pardonneraient pas de ne pas les avoir attendus.
— Comme il vous plaira, monsieur, dit Mergy, et il se remit à côté de madame de Turgis , dont le cheval avait pris quelques pas d'avance sur le sien. La comtesse marchait la tête baissée sur sa poitrine, et semblait tout entière à ses pensées. Ils
arrivèrent tous les trois en silence jusqu'à un carrefour qui terminait l'allée clans laquelle ils s'étaient engagés.
— N'est-ce pas la trompe que nous entendons?
demanda Comminges.
— Il me semble que le son vient de ce taillis à notre gauche, dit Mergy. ,
— Oui , c'est bien le cor ; j'en suis sûr maintenant; et même un cor de Bologne. Dieu me damne! si ce n'est pas le cor de mon ami Pompignan. Vous ne sauriez croire, M. de Mergy , la différence qu'il y a entre un cor de Bologne et ceux que fabriquent nos misérables artisans de Paris.
— Celui-ci s'entend de loin.
— Et quel son! comme il est nourri! Les chiens en l'entendant oublieraient qu'ils ont couru dix lieues. Tenez , à vrai dire, on ne fait rien de bien qu'en Italie et en Flandre. Que pensez-vous de ce collet à la Wallonne? Cela est bien séant pour un costume de chasse; j*ai des collets et des fraises à la confusion pour aller au bal : mais ce collet, tout simple qu'il est, croyez-vous qu'on pourrait le broder à Paris? point. Il me vient de Breda. Si vous voulez , je vous en ferai venir par un de mes amis qui est en Flandre.... Mais.... (Il s'interrompit par un grand éclat de rire. ) Que je suis distrait ! Mon Dieu , je n'y pensais plus !
La comtesse arrêta son cheval.
— Comminges, la chasse est devant nous, et à en juger par le cor, le cerf est aux abois.
— Je pense que vous avez raison, belle dame.
— Et ne voulez-vous pas assister à l'hallali?
— Sans doute; autrement notre réputation de chasseurs et de coureurs est perdue.
— Eh bien ! il faut se dépêcher.
— Oui , nos chevaux ont soufflé maintenant.
Allons, donnez-nous le signal.
— Moi , je suis fatiguée ; je reste ici , M. de Mergy me fera compagnie. Allons, partez.
~ ~ ~ 9Iais...«
— Mais, faut-il vous le dire deux fois? Piquez. Comminges restait immobile; le rouge lui monta
au visage, et il regardait tour à tour Mergy et la comtesse d'un air furieux.
— Madame de Turgis a besoin d'un tête-à-tête? dit-il avec un sourire amer.
La comtesse étendit la main vers le taillis , d'où Ton entendait le son du cor, et lui fit du bout des doigts un geste très significatif. Mais Comminges ne paraissait pas encore disposé à laisser le champ, libre à son rival.
— Il parait qu'il faut s'expliquer clairement avec vous. Laissez-nous, M. de Comminges, votre présence m'importune. Me comprenez - vous à présent?
— Parfaitement, madame, répondit-il en fureur; et il ajouta plus bas : Mais , quant à ce beau mignon de couchette,.... il n'aura pas long-temps à vous amuser. Adieu, M. de Mergy! au revoir! Il prononça ces derniers mots avec une emphase particulière; puis, piquant des deux , il partit au galop.
La comtesse arrêta son cheval, qui voulait imiter son compagnon, le remit au pas, et chemina d'abord en silence, levant la tête de temps en temps, et regardant Mergy comme si elle allait lui parler, puis détournant les yeux , honteuse de ne pouvoir trouver une phrase pour entrer en matière.
Mergy se crut obligé de commencer.
— Je suis bien fier, madame, de la préférence que vous m'avez accordée.
— Monsieur Bernard savez -vous faire des
armes?
— Oui, madame, répondit-il étonné.
— Mais, je dis bien,... très bien?
— Bien, pour un gentilhomme, et mal, sans doute * pour un maître d'armes.
— Mais , dans le pays où nous vivons , les gentilshommes sont plus forts sur les armes que les maîtres de profession.
— En effet, j'ai entendu dire que beaucoup d'entre eux perdent dans les salles d'armes un temps qu'ils pourraient mieux employer ailleurs.
— Mieux ?
— Oui, sans doute. Ne vaut-il pas mieux causer avec les dames, dit-il en souriant, que de fondre en sueur dans une salle d'escrime ?
— Dites-moi , vous êtes-vous battu souvent?
— Jamais, grâce à Dieu, madame! Mais pourquoi ces questions?
— Apprenez, pour votre gouverne, qu'on ne doit jamais demander à une dame pourquoi elle fait telle
ou telle chose ; du moins tel est l'usage des gentilshommes bien élevés.
— Je m'y conformerai , dit Mergy en souriant légèrement et s'inclinant sur le cou de son cheval.
— Alors... comment fcrez-vous demain?
— Demain?
— Oui; ne faites pas l'étonné.
— Madame...
— Répondez-moi; je sais tout. Répondez-moi!
s'écria-t-elle en étendant la main vers lui, avec un geste de reine. Le bout de son doigt effleura la manche de Mergy et le fit tressaillir.
— Je ferai de mon mieux , dit-il enfin.
— J'aime votre réponse. Elle n'est ni d'un lâche, ni d'un spadassin. Mais vous savez que pour votre début vous allez avoir affaire à un homme bien redoutable.
— Que voulez-vous? je serai sans doute fort embarrassé; comme je le suis maintenant, ajouta-t-il en souriant; je n'ai jamais vu que des paysannes, et, pour mon début à la cour, je me trouve en têteà-tête avec la plus belle dame de la cour de France.
— Parlons sérieusement; Comminges est la meilleure épée de cette cour, si fertile en coupe-jarrets.
Il est le roi des raffinés. ,
— On le dit.
— Eh bien ! n'êtes-vous point inquiet?
— Je le répète : je ferai de mon mieux. On ne doit . jamais désespérer avec une bonne épée, et surtout avec l'aide de Dieu ! . . .
— L'aide de Dieu!.... interrompit-elle d'un air méprisant, n'êtes-vous pas huguenot, M. de Mergy?
— Oui, madame, répondit-il gravement, selon son ordinaire, à pareille question.
— Donc, vous courez plus de risques qu'un autre.
— Et pourquoi?
— Exposer sa vie n'est rien ; mais vous exposez plus que votre vie , — votre ame.
— Vous raisonnez , madame , avec les idées de votre religion; les miennes sont plus rassurantes.
— Vous allez jouer un vilain jeu. Une éternité de souffrances sur un coup de dez , et les six sont contre vous!
— Dans tous les cas il en serait de même ; car si je mourais demain catholique ; je mourrais en péché mortel.
— Il y a fort à dire , et' la différence est grande * s'écria-t-elle, piquée de ce que Mergy lui opposait un argument tiré de sa propre croyance, nos docteurs vous l'expliqueront....
— Oh! sans doute, car ils expliquent tout, madame ; ils prennent la liberté de changer l'Écriture suivant leurs fantaisies. Par exemple....
— Laissons cela. On ne peut causer un instant avec un huguenot, sans qu'il ne vous cite à tout propos les saintes Écritures.
— C'est que nous les lisons, tandis que vos prêtres même ne les connaissent pas. Mais changeons "de sujet. Croyez-vous qu'à l'heure qu'il est le cerf soit pris?
— Vous êtes donc bien attaché à votre religion? '
— C'est vous qui recommencez, madame.
Vous la croyez bonne?
— Bien plus, je la crois la meilleure, la seule bonne, sinon j'en changerais.
— Votre frère en a bien changé.
— Il avait ses raisons pour devenir catholique ; j'ai les miennes pour rester protestant.
— Ils sont tous obstinés et sourds à la voix de la raison î s'écria-t-elle avec colère.
v — Il pleuvra demain, dit Mergy, en regardant le ciel.
— M. de Mergy, l'amitié que j'ai pour votre frère et le danger que vous allez courir m'inspirent de l'intérêt pour vous...
Il s'inclina respectueusement.
— Vous autres hérétiques , vous n'avez point foi aux reliques ?
Il sourit.
— Et vous vous croiriez souillé en y touchant,
continua -t -elle Vous refuseriez d'en porter,
comme nous autres catholiques romains avons l'usage?
— Cet usage nous paraît, à nous autres, au moins inutile.
— Écoutez. Un de mes cousins attacha une fois une relique au cou d'un chien de chasse, puis, à douze pas de distance , il lui tira une arquebusade chargée de chevrotines ...
— Et le chien fut tué?
— Pas un plomb ne l'atteignit...
— Voilà qui est admirable! Je voudrais bien avoir une semblable relique. 1
— Vraiment!... et vous la porteriez?
— Sans cloute; puisque la relique défendait un chien, à plus forte raison.... Mais un instant, est-il bien sûr qu'un hérétique vaille autant que le chien d'un catholique, s'entend?
Sans l'écouter, madame de Turgis déboutonna promptcment le haut de son corps étroit. Elle tira de son sein une petite boite d'or très plate, attachée par un ruban noir.
— Tenez, dit-elle , vous m'avez promis de la porter. Vous me la rendrez un jour.
— Si je le puis , certainement.
-—Mais écoutez; vous en aurez soin? Pas de
sacrilège! vous en aurez le plus grand soin?
— Elle vient de vous, madame.
Elle lui donna la relique, qu'il prit et passa autour de son cou.
— Un catholique aurait remercié la main qui lui donne ce saint talisman.
Mergy se saisit de sa main, et voulut la porter à ses lèvres.
— Non , non, il est trop tard.
— Songez-y bien ; peut-être n'aurai-je jamais telle fortune ! i
— Otez mon gant, dit-elle, en lui tendant la main.
En ôtant le gant , il crut sentir une légère près-
sion. Il imprima un baiser de feu sur cette belle et blanche main.
— M. Bernard, dit la comtesse, d'une voix émue, serez-vous entêté jusqu'à la fin ? et n'y a-t-il aucun moyen de vous toucher? Vous convertirez-vous enfin , grâce à moi?
— Mais, je ne sais , répondit-il en riant ; priezmoi bien fort , et bien long-temps. Ce qu'il y a de sûr , c'est que nulle autre que vous ne me convertira.
— Dites-moi franchement... si une femme... là.... qui aurait su.... Elle s'arrêta.
— Qui aurait su ?....
— Oui; est-ce que..., l'amour, par exemple?.... Mais soyez franc ! parlez-moi sérieusement.
— Sérieusement? et il cherchait à reprendre sa main.
— Oui. Est-ce que l'amour que vous auriez pour une femme d'une autre religion que la vôtre...; estce que cet amour ne vous ferait pas changer ?
Dieu se sert de toutes sortes de moyens.
— Et vous voulez que je vous réponde franchement et sérieusement?
— Je l'exige.
Mergy baissa la tête, et hésitait à répondre. Dans le fait il cherchait une réponse évasive. Madame de Turgis lui faisait des avances qu'il ne se souciait pas de rejeter. D'autre part, comme il n'était à la cour gué depuis quelques heures , sa conscience de province était terriblement pointilleuse.
— J'entends l'hallali , s'écria tout d'un coup la comtesse , sans attendre cette réponse si difficile. Elle donna un coup de houssine à son cheval , et partit au galop sur-le-champ ; Mergy la suivit, mais sans pouvoir en obtenir un regard, une parole.
Ils eurent rejoint la chasse en un instant.
Le cerf s'était d'abord lancé au milieu d'un étang, d'où Ton avait eu quelque peine à le débusquer. Plusieurs cavaliers avaient mis pied à terre, et, s'armant de longues perches , avaient forcé le pauvre animal à reprendre sa course. Mais la fraîcheur de l'eau avait achevé d'épuiser ses forces. 11 sortit de l'étang, haie t an! , tirant la langue , et courant par bonds irréguliers. Les chiens, au contraire, semblaient redoubler d'ardeur. A peu de distance de l'étang , le cerf, sentant qu'il lui devenait impossible d'échapper par la fuite, parut faire un dernier effort, et s'acculant contre un gros chêne, il fit bravement tête aux chiens. Les premiers qui l'attaquèrent furent lancés en air, éventrés. Un cheval et son cavalier furent culbutés rudement. Hommes, chevaux et chiens, rendus prudens , formaient un grand cercle autour du cerf, mais sans oser en venir à portée de ses andouillers menaçans.
c rXe roi mit pied à terre avec agilité , et , le couteau de chasse à la main , tourna adroitement derrière le chêne, et d'un revers coupa le jarret du cerf. Le cerf poussa une espèce de sifflement lamentable et s'abattit aussitôt. A l'instant vingt chiens s'élancent sur lui. Saisi à la gorge, au museau, à la lan-
gue, il était tenu comme immobile. De grosses larmes coulaient de ses yeux. ,
— Faites approcher les dames! s'écria le roi. Les dames s'approchèrent , presque toutes étaient
descendues de leurs montures.
— Tiens, Parpaillot, dit le roi, en plongeant son couteau dans le côté du cerf, et il tourna la lame dans la plaie pour l'agrandir. Le sang jaillit avec force , et couvrit la figure, les mains et les habits du roi.
Parpaillot était un terme de mépris dont les catholiques désignaient souvent les calvinistes. Ce mot et la manière dont il était employé déplurent à plusieurs, tandis qu'il fut reçu par d'autres avec applaudissement.
— Le roi a l'air d'un boucher , dit assez haut et avec une expression de dégoût, le gendre de l'amiral, le jeune Téligny.
Des ames charitables , comme il s'en trouve surtout à la cour , ne manquèrent pas de rapporter la réflexion au monarque, qui ne l'oublia pas.
Après avoir joui du spectacle agréable des chiens dévorant les entrailles du cerf, la cour reprit le chemin de Paris. Pendant la route, Mergy raconta à son frère l'insulte qu'il avait reçue , et la provocation qui en avait été la suite. Les conseils et les remontrances étaient inutiles, et le capitaine lui promit de l'accompagner le lendemain .