‹ ChroniquesChapitre 31 sur 33 · POÉSIE · texte numérisé non relu

POÉSIE

Brisé, je marche encor; si parfois je m'arrête, Je ne vois à mes pieds qu'une rive muette Près d'un port inconnu.

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Le fardeau pèse en vain sur mon âme accablée, Je n’incline pas plus vers la terre glacée Où m'aspire l'oubli.

Ma vie est un désert où souffle un vent aride, Sans éveiller d'échos....mon cœur est dans le vide Et le vide est en lui.

#4 Je porte mon néant; mon tombeau,c’est moi-même; Et l’ombre du sépulcre est comme un diadème Qui m’entoure vivant ; Tel un arbre flétri sous les coups de l’orage

Se prépare un linceul de son propre feuillage, À sa mort survivant!

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O rêves d'autrefois! à mes jeunes années !

Dans le flot éternel qui donc vous a poussées Si loin de mon regard ? [s'ouvre Oh ! revenez vers moi, qu'un instant mon cœur Que j'écarte unseul jour le deuil qui vous recouvre Avant qu'il soit trop tard!

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POÉSLE, 307

Venez, mes souvenirs, que je vous voie encore,

Passez devant mes yeux comme la fraîche aurore Qui dorait mes vingt ans.

Passez, souffles ardents où flottaient les ivresses

De mes jours enchantés, et qui de vos caresses Attendrissiez le temps.

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Quel accent triste et douxsortdelannit tombante?

Est-ce le bois qui pleure en courbant ses rameaux ?

Ou les échos du soir qui glissent sur les eaux Avec l'ombre révante 2...

Non, je suis seul, hélas! le sentier frissonnant

Ne rend plus de ses pas le fugitif murmure. Je reviens seul, errant,

Avec le souvenir, vivante sépulture,

Où le bonheur s'engouffre en laissant le regret, Semblable à ce reflet

Qu'agite le soleil sur une feuille morte,

Et qui la suit au Join dans le vent qui l'emporte.

Son parfam vole encor parmi les noirs rochers,

J'entends gémir sa voix au sein des flots amers

Et son souffle qui passe, et l'oiseau sur la branche Qui chante ses douleurs.

Et la brise, en fuyant sur l’herbe qui se penche, Y recueille ses pleurs.

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Que j'étais jeune alors ! le temps n’avait pas d’aile ; Sans vieillir je vivais, et la nuit et le jour |

Lorsque j'étais près d'elle, Se confondaient ensemble, et c'était un amour Qui toujours renaissait ; je vivais dans un rêve, Oublieux de cette heure où tout songe s'achève, Le mien était trop beau!

Soudain je m’éveillai, j'étais près d’un tombeau !

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Elle est morte, emportant mon rêve dans son âme,

Le destin prit son souffle à ma lèvre flottant Comme un baiser de flamme,

Je la tenais encore !..... et son œil expirant

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POÉSIE, d 309

S’éteiguait dans le mien: elle n’eut qu'un instant

Pour mourir, et qu’un jour pour aimer et le dire,

Comme la fleur naissante au vent qui la déchire S’effeuille sans effort,

El'e effeuilla sa vie au souffle de la mort.

Tadoussac, 10 août 1871.

Voici le roi de l'univers. Devant lui tous les fronts s’inclinent. Souverains de tous les pays, chapeau bas! voici votre maître à tous ; c’est le roi des rois, le seigneur des seigneurs, Justice, lois, institutions, tout cela passe ou change avec le temps, les mœurs ou les pays : lui seul, le préjugé, est universel, toujours absurde, souvent odieux, mais impérissable, Ily a bien quelque chose, comme le bon sens, pour lequel les hommes ont un culte idéal, qu'ils invoquent à chaque instant, mais, dans la pratique, ils n’en tiennent aucuu compte.

Le préjugé ne connait aucun obstacle, aucune résistance, aucune froideur ; les plus sages et les plus vertueux des hommes lui obéissent; il a plus de prix que tous les liens, que tous les devoirs. C'est qu'il n'existe rien au monde, parmi toutes les choses qui portent des noms chers et vénérés, d’ausei profondément humain, je veux dire d'aussi contradictoire, d'aussi capricieux, d'aussi égoiste, d'aussi déraisonnable, d'aussi despotique que le prejugé. Il est le résumé de toutes les petitesses, de toutes les bypocrisies et de toutes les lâchetés, et voilà pourquoi il l'emporte sur les conseils de la raison, du devoir et du sentiment.

Anomalie, contresens, dérèglement monstrueux, d’où vient qu'il est irrésistible ? Comment naît-il ? quelle est sa raiéon d’être et surtout de durer? Pourquoi, lorsque la vérité est si facile, si accessible, à la portée de tous, pourquoi, lorsque le bonsens serait si commode, a-t'on recours à ce tissu de fictions, d’inégalités et d’injustices qui constituent le fond de toutes les sociétés humaines ? Pourquoi, lorsque la pente naturelle s'offre d’elle-même, ouverte devant tous, sûre et facile, préfère-t’on prendre mille détours, s'égarer dars toute espèce de sentiers épineux et pleins d’embûches ? C'est que l’homme, ce petit sot ridicule, ce fat incorrigible, veut toujours faire exception. Suivre la loi naturelle, ce serait être comme tout le monde devrait être, et il suffit que tout le monde doive être ainsi pour que personne ne le veuille.

Sortir du commun, c’est là la source de tous les travers» de tous les ridicules, disons le mot, de tous les préjugés. D'un homme seul, le préugé gagne souvent un groupe, une classe, un peuple, un pays, des pays tout entiers. De là viennent une foule d’usages, de manières de faire, de juger, de se conduire, qui sont aussi détestables qu'insensés. Eh bien! le croirait-on ? Sans toutes ces bêtises, érigées en autant de maximes sociales, 4n code d’habitudes et de rapports mutuels, l’homme ne serait pas gouvernable.

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C'est la convention qui est la règle commune. On la met en axiôme, en proverbe, ct, une fois devenue proverbes qui oserait l’attaquer ? Un proverbe! n'est-ce pas le ré-

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sumé en quelques mots de la sagesse et de l'expérience des nations ? Ce qu'on prend la peine de formuler avec une concision et une netteté dogmatiques, ce qui se transmet de bouche en bouche et d’âge en âge pendant des siècles, ce qui semble faire partie du fonds de vérités élémentaires commun aux hommes de tous les pays, les plus distants comme les plus différents entre eux, évidemment cela est incontestable, fondé en droit et en raison, appuyé de l’assentiment de tous. Îlest convenu qu’il n’y a plus à en discuter, de même que de ces bonnes expériences physiques qui, répétées dans des lieux et des temps divers, produisent toujours les mêmes résultats.

Hélas ! et dire que ce sont précisément les choses les plus anciennes, les mieux établies, qui sont presque toujours les plus fausses et souvent les plus injustes. Montrez-moi une grosse erreur, quelque grande iniquité, et je vous dirai qu’elle a l’âge du genre humain, C’est la vérité qui est récente ; et la vérité, chose très-claire, très-évidente, très-facile à découvrir pour des êtres qui sauraient conduire leur raison, devient introuvable par l’homme, si ce n’est à force d’études et de labeurs. C’est sa simplicité même qui la rend difficile à établir ; il y a tant de choses insensées et injustes, qui sont nécessaires, que le pauvre bon sens ne peut plus se faire une place.

Avant que les hommes se fûüssent décidés, il y a guère plus de trois siècles, à diriger l'étude scientifique par la méthode et par l'expérience renouvelée sur la matière, le préjugé avait envahi jusqu’à la science même.

LE PRÉJUGË.

La recherche assidue de la cause, l'examen persistant du fait semblaient être trop audacieux pour l’homme. Il devait s’incliner devant un pouvoir supérieur sans chercher à comprendre les lois qu'il avait établies, comme si elles étaient en dehors de son atteinte. Une nuit noire enveloppait le monde qui s’en rapportait au préjugé, c'està-dire à l’erreur érigée en doctrine. Il était convenu que le soleil tournait et non pas la terre ; il était convenu qu’il ne fallait pas disséquer un cadavre, et de même, dans toutes les branches possibles des connaissances humaines. L’expérience semblait interdite comme une profanation de Îa nature, C'était le secret de Dieu et l’homme n’y devait pas pénétrer, On ne savait rien de la chimie et la physique était pleine de tâtonnements puérils ; la géologie était encore à naître, et personne n’eût même osé soupgonner la

paléontologie qui a refait des mondes disparus,

Il en était de même dans l'ordre moral. T’histoire n'était guère qu’une suite de fictions et de légendes, et les plus ridicules récits étaient admis sur la foi d'auteurs qui se copiaient les uns les autres. On suivait dans cette branche importante les mêmes errements que dans tout le reste: dès qu’une chose était affirmée et écrite, elle prenait cours et personne ne se fût avisé de la contester. De IX tant d'absurdités régnantes. Maïs vint la critique, qui apporta dans l’histoire la méthode scientifique; elle y introduisit l’expérience, sans se soucier de la croyance générale et des opinions reçues; elle analysa le fait, le plaga en face des témoignages indépendants, l’étudia sur les lieux, appela à son secours la lumière des probabilités et des circonstances environnantes ; elle le confronta avec la raison, et, non rassurée encore, elle s’aida de toutes les découvertes

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de la science. Ce fut comme une révélation, et l’histoire légendaire dut s'enfuir avec un cortége énorme d’enfantillages, qui avaient été jusqu'alors autant de choses recon-. nues, incontestées et incontestables.

Lorsque le grand Bacon, fatigué des incertitudes et des incohérences grossières au milieu desquelles se traînait péniblement la science, affirma qu’elle n’avancerait à rien sans la méthode et sans soumettre la nature entière à une expérience illimitée ; lorsque Newton, se plagant résolûment en face d’un simple fait, peut-être le plus ordinaire d’entre tous, eut l'audace d’en rechercher la cause et qu’il y découvrit la grande loi universelle, celle de l'attraction ; lorsque Galilée, faisant, aussi lui, de l'expérience indépendante des textes et du préjugé commun, trouva la marche de notre planète en arrêtant pour toujours le soleil, ils ne savaient peut-être pas, tous ces grands hommes, qu’ils enfantaient un monde infini, qu’ils donnaient naissance à une humanité nouvelle pour qui le merveilleux et la fiction, c-à-d. le préjugé dans la science, allaient disparaître pour toujours; ils ne savaient pas quelle impulsion ils donnaient tout-à-coup à l’homme lancé librement dans l’immensité, pouvant fouiller à son gré tous les mystères de la nature. Ils avaient révélé une loi; cette loi appliquée a fait découvrir un monde de

. Choses qui épouvantent l'imagination : ainsi, le soleil, que l’on

regardait comme le satellite de la terre et qui est douze cent mille fois plus gros qu’elle, le soloil, avec son énormo cortéga de planètes dont une, Uranus, roule à 732 millions

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