‹ ChroniquesChapitre 7 sur 33 · LA PEINE DE MORT · texte numérisé non relu

LA PEINE DE MORT

Si l'exécution par la main du bourreau n’était pas définitive, irréparable, je l’approuverais peut-être, Un homme casse la tête à un autre, on lui casse la sienne et on lui en remet une meilleure, très-bien ! Tête pour tête, c’est la loi du talion. Belle chose en vérité que cette loi là! Ce n’est pas la peine, si la société, être collectif, froid, sans préjugés, sans passion, n’est pas plus raisonnable qu’un simple individu, ce n’est pas la peine qu’elle se constitue et se décrète infaillible, Vaut autant revenir à la justice par soi et pour soi, qui a moins de formes et tout autant d'équité.

Au moyen-âge et plus tard, on trouvait que la mort ne suffisait point, qu'il fallait torturer et faire mourir un condamné des milliers de fois avant de lui porter le coup-degrâce. La société moderne fuit mieux; elle admet Îles circonstances atténuantes, elle n’inflige pas de supplices préalables, elle s’ost beaucuup adoucie, et c’est beau de la voir balancer un pauvre diable, pendant des semaines entières, entre la crainte et l’espérance, et lui accorder ensuite, s’il est condamné, plusieurs autres semaines, pour bien savourer d’avance toute l'horreur de son supplice.

Que penser de la loi qui impose à un homme pour fonction et pour devoir d’en tuer un autre? Il faut pourtant bien, dit-on, qu’il y ait un châtiment pour punir le crime. Eh! mon Dieu! si cela même était une erreur? D'où

vient cette nécessité du châtiment ? Pourquoi ne pas prévenir au lieu de punir le crime? En médecine, on dit qu’un préservatif vaut mieux que dix remèdes. Il en est ainsi dans l’ordre moral. Mais les sociétés, encore barbares, quoiqu'on en dise, plongées dans une épaisse nuit d'ignorance, en sont encore au moyen primitif de la répression, tandis qu’en faisant un seul pas de plus, elles toucheraient à la vraie civilisation, qui n’a pas besoin d'être armée, parce qu'elle n’a rien à craindre.

Ce qu’on a compris jusqu'à présent par la civilisation n'en est pas même l’image. Chaque peuple célèbre, qui a laissé des monuments de littérature et d'art, n’avait qu’une surface très restreinte, ne couvrant qu’un petit groupe d'hommes policés, pendant que la masse restait sauvage, brutale et toujours féroce. La véritable civilisation ne peut exister sans une égalité parfaite de lumières et de conditions qui détruit l'envie, cause commune de tous les crimes, qui élève et purifie l'intelligence.

Niveler, dans un sens absolu, est un mot destructeur et criminel ; il faut le repousser sans merci. Aspirer doit être le mot des sociétés modernes; aspiration des classes inférieures, des masses au niveau conquis par le petit nombre d’esprits éclairés qui servent comme de phare à chaque nation, Qu'il n’y ait plus d'ignorance ni de couches 80ciales, mais que toutes les classes soient également éclairées et humanisées, et le crime disparaîtra.

Ce n’est pas en donnant le spectacle du meurtre qu'on peut espérer de détruire le crime; on ne civilise pas en faisant voir des échafauds, on ne détruit pas les mauvais instincts en faisant couler le sang, on ne corrige pas et l’on n’adoucit pas les mœurs en entretenant le germe fatal qui

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porte en lui toutes les passions criminelles. La société n’a plus aujourd'hui l’excuse des siècles passés qui ne savaient se débarrasser d’un criminel qu’en l'immolant ; elle doit prendre sur elle le fardeau des principes qu’elle proclame et rendre efficaces les institutions qui ont pour objet de prévenir le crime afin de n'avoir pas à le châtier.

L'horreur des échafauds s’est inspiré de chaque progrès de l’homme dans sa réconciliation avec les principes de la véritable justice. La peine de mort pour les hérétiques, pour les magiciens, pour les voleurs, a disparu; la peine de mort pour les assassins mêmes recule de plus en plus devant la protestation de l'humanité. Les circonstances atténuantes ont marqué la transition entre une époque barbare et les efforts que la société a faits pour détruire ses vices ; il ne reste plus qu’à accomplir le dernier triomphe de la civilisation sur les préjugés qui seuls arrêtent encore

Je progrès des mœurs.

Je dis que le châtiment, de même que le remède, est impuissant à guérir le mal tant que la cause de ce mal subsiste, C'est elle qu’il faut attaquer ct détruire. L'ordre moral est analogue à l’ordre physique, Dans les pays où la fièvre jaune entasse ses victimes, si l'on ne faisait que soigner les sujets atteints, combien d’antres ne tarderaient pas à succomber au fléau ? Mais ce qu'on cherche avant toutes choses, c'est de détruire les éléments corrompus de l'air ; on combat l'épidémie dans ses causes permanentes, on dessèche les marais et l’on entretient la salubrité par

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tous les moyens connus de l’art. Souvent, ces moyens

simples et faciles ne sont pas ou sont mal employés, parce que les préjugés, les discoureurs, les gens d'école et de routine s’y opposent au nom de l'usage ct des procédés consacrés par le temps ; il en est ainei de l’état social où le mal subsiste, parce qu’on ne veut pas en reconnaître la véritable cause ct parce qu’il y a toute espèce de classes d'hommes intéressées à ne pas le détruire.

‘ Quand un membre est gangrené, s’écrient les apôtres du talion, on le coupe; ainsi faut-il que la peine de mort délivre la société de ses membres corrompus.” Ah! si c'était là un raisonnement sans réplique, sont-ce bien les meurtriers seulement qu'il faudrait conduire à l’échafaud ? Mais non; tant qu'il y aura une loi du talion et que la justice n’aura pas trouvé d’autre' formule que celle-ci: ‘œil pour œil, dent pour dent; "” tant qu'il y aura des lois de vengeance ct non des lois de répression ct d’amendement, la société n'aura rien fait pour se rendre meilleure ct ne peut que consacrer par ccrtaines formes ce qui redevient un crime quand ces formes disparaissent, Qu'on y songe bien un seul instant, en mettant de côté toutes les idées reçucs, toutes les tromperies de l'éducation, et la peinc de mort apparaîtra plus horrible que le plus épouvantable des crimes, La justice n'est-elle done que l'appareil formidable d'un juge, d’un jury et d’un bourreau, ou bien est-elle ce sentiment profond, indestructible, éternel, de ce qui doit faire la règle des hommes ?

Or, ce que je nie, ce que je nie avec toute l'énergie de la pensée, c’est que la société ait le droit d'élever des échafauds, Je dis le droit, le droit seul ; je ne w’attache pas à l'opportunité, aux cffets produits, à une nécessité de con-

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vention, à l'exemple de l’histoire, toutes choses qui sont autant d'armes terribles contre la peine de mort, je n'invoque que le droit, exclusivement le droit, et voici sur quoi je m'appuie :

Personne, pas plus la société que l'individu pris à part, n’est le maître de la vie humaine ; elle ne l’est pas davantage sous prétexte de rendre la justice, car la justice des hommes ne peut aller jusqu’au pouvoir de Dicu. La société ue peut tucr non plus pour rendre au meurtrier ce qu’il a fait, car alors la justice n’est plus que la vengeanee, ct retourne à la loi rudimentaire et barbare du talion qui regarde le châtiment comme la compensation du crime. Or, toute compensation veut dire représaille : cela ne résout rien, car la compensation est arbitraire et relative. Vous voulez que le sang efface le sang; les anciens germains se contentaient d'imposer une amende à l'assassin ; d’un côté comme de l'autre, il n’y a pas plus de justice, car le châtiment ne doit pas viser à compenser, mais à prévenir le mai,

Voici un homme qui a comtnis un crime, deux crimes atroces ; il se trouve en présence de la société vengeresse. La société vengeresse ! voilà déjà un mot qui étonne. Le penseur se demande si une société qui se venge a le droit de juger et de condamner : il se demande si la justice, qui est éternelle, peut bicn aller de concert avec la loi qui n’est souvent qu’une convention fortuite, une nécessité qui emprunte tout aux circonstances et qui varie avec elles, parfois même au détriment de ce qui est juste.

Le criminel est en présence de son juge; il a un avocat pour le défendre. Tout se fait dans les formes ; il a le bénéfice des circonstances atténuantes ; mais rien ne peut le

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soustraire au sort qui le menace. On va le condamner ; à quoi ? à la peine de mort. Ila tué; n’est ce pas juste ?

Un instant! Qui dit que cela est juste? Vous, vous-même, la société. Vous vous décrétez de ce droit qui n'appartient qu'à Dieu, et puis vous le proclamez, vous l’érigez en maxime, il fait loi, Vous ne voyez donc pas que vous vous faites juge dans votre propre cause? Et si cette lei, contre laquelle la conscience humaine aujourd’hui proteste, n’est qu’un manteau qui couvre votre ignorance ou votre impuissance à trouver les vrais remèdes, n’est-elle pas cent fois plus criminelle que la passion aveugle qui a poussé le bras dans un moment de colère irréfiéchie ? Le meurtre est un grand crime, c'est vrai: mais souvent ce crime n’est que l’effet d’une surexcitation passagère, ou de quelque vice de nature, le plus souvent même d’une éducation qu’on n’a rien fait pour corriger, et dont la société est la première responsable. Et cependant cette société, qui veut être juste, punit le criminel d’un long supplice qui commence le jour de son emprisonnement et finit le jour de son exécution !

Qu'on ne parle pas de l'exemple: c’est monstrucux. N'y eût-il qu'un seul crime commis sur toute la surface du globe en un siècle, que cela suflirait à démontrer l’impuissance de ce raisonnement. L'exemple des autres, hélas ! est toujours perdu pour soi, et c'est une vérité douloureuse qu’on ne se corrige jamais, de même qu'on n'acquiert d’expérience qu’à ses propres dépens. Non, jamais, jamais la vue d’une exécution n'a servi d'exemple ni produit autre chose qu'une démoralisation profonde. Et pourquoi? C'est bien simple, La vue du sang inspire une horreur qui vient de la sensibilité, mais qui corrompt l'esprit, et l’on

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voit bientôt avec plaisir ce qui ne donnait d’abord que du dégoût. Toute exécution offre le spectacle hideux d’une foule avide que le sang allèche et qui se plaît À ce qui cost horrible, parce que cela donne des émotions fortes que chacun aime à ressentir.

Une dégradante curiosité l'emporte sur la répugnance ; chacun se presse pour voir comment mourra la victime so. ciale. On ne va pas devant l’échafaud pour'apprendre à détester le crime, mais pour se repaître d’un criminel. L'exécution n’est un exemple pour p°'"1nne, parce que chacun se dit intérieurement qu'il ne commettra jamais un, meurtre ; l'assassin lui semble un être tellement à part, et la pendaison un fait si éloigné de lui qu’il ne peut s’en faire la moindre

“application, et, du reste, ce n’est pas le souvenir fortuit d'une exécution qui arrêtera le bras du meurtrier dans un mouvement de colère ou dans l'ivresse de la cupidité. De plus, l’idée dominante de tout homme qui commet un crime délibérément, est d'échapper à la justice; cette idée l’ab- -sorbe complètement et lui fait perdre le souvenir de toute autre chose.

Or, à quoi sert de donner un exemple, s’il ne doit être utile à personne ?

Exécuter un criminel, c’est entretenir chez les hommes le goût de la cruauté; c’est donner toutes les satisfactions à cet instinct mauvais qui porte à suivre avec tant d’ardeur les convulsions de la souffrance ; c’est contenter toutes les passions honteuses auxqueiles cette satisfaction momentanée donne une excitation durable. Demandez à tous ceux qui voient le condamné se tordre dans son agonie, de quitter ec spectacle d'horreur. Ils resteront jusqu'au dernier moment, et le savoueront d'autant plus que la mort sera plus lente, le

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supplice plus atroce. Et c’est cela, un exemple ! Je dis que c'est de la férocité, que c'est de la barbarie convertie en justice, autorisée, appliquée par les lois, et que la société protége au nom de la civilisation.

Y at-il rien de plus horrible que de voir en plein soleil, sous le regard d’une foule immobile ct palpitante, un homme assassiné froidement, donné en spectacle pour mourir, entre un bourreau payé pour tuer, et un prêtre qui prononce le nom de Dieu, ce nom quine devrait jamais descendre sur la foule que pour apporter la miséricorde et le salut? Quoi! vous donnez à un homme le pouvoir d'en tuer un autre; vous lui donnez des armes pour cela, et vous voulez que sa conscience ne se dresse pas en lui menagçante, qu’elle ne fasse pas entendre les cris d’un éternel remords, et qu’elle lui dise qu'il a commis là une action légitime ! Et pourquoi, si cet homme rend la justice, inspire-il tant d'horreur, et ne peut-il trouver un ami qui serre sa main couverte de sang ou marquée encore de la corde du gibet ? Pourquoi cette réprobation de la société contre un homme qui la venge, et qui n’est que son instrument ? Pourquoi ne pas lui rendre les honneurs dûs à l’accomplissement de tout devoir difficile? Si la société a vraiment le droit de détruire un de ses membres, ce droit est sacré comme le sont tous les autres. Pourquoi alors ne pas respecter le bourreau qui ne fait qu'appiiquer ce droit ? Pourquoi reculer d'horreur devant lui? Ah! j'entends le cri que lui jette la conscience humaine: ‘ Si tu fais un

métier de tuer tes semblables, est-ce à tes semblab'es de te serrer la main?” Ah! c’est en vain qu’on invoque un droit impie et une loi qui le consacre ; la nature ct la vérité sont plus fortes que lui; le sentiment universel l'emporte sur cotte justice de fiction qui autorise le meurtre, parce quil est légal, et parce qu'il porte le nom de châtiment. La justice, la vraic justice, celle qui est au fond des cœurs, et que les codes n’enscignent pas, proteste contre le crime sous toutes les formes, et flétrit le bourreau par la haine et Je mépris, ne pouvant pas l’atteindre avec les armes de la loi.

Qu'on n'invoque pas la parole du Christ : ‘ Quiconque frappe avec le glaive périra par le glaive. ” La morale du Christ, toute d'amour et de pardon, n’enseigne pas la représaille, En parlant ainsi, Jésus n'avait d'autre idée que de prouver que la violence attire la violence; il ne voulait pas instituer par là tout un système de représailles sociales, ni consacrer le meurtre juridique. Il connaissait trop le prix de la vie humaine, lui qui était venu pour sauver les hommes ; ets’il souffrit d’être exécuté lui-même, c'était pour offrir, du haut du calvaire, une protestation immortelle contre l’iniquité de la peine de mort. Si la violence attire la violence, comment peut-on appliquer cette vérité lugubre à la société qui tuc froidement, sans passion, sans haine, ct au nom d’une justice qu’elle méconnait ? Ces paroles du Christ, on ne les a pas comprises, et l’on a fait de la méconnaissance d’une triste vérité le fondement d’une continuelle injustice

La peine de mort comme tous les principes dont on commence à reconnaître la fausseté et le danger, a d’affreuses conséquences. On la maintient malgré les mœurs, malgré les protestations de la conscience publique et des esprits éclairés

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Aussi, quels effets produit-elle ? elle multiplie les crimes, car rien ne séduit plus que l'espoir d’un acquittement, quand on sait qu’une peine n'existe que dans la loi et qu'elle répugne à ceux qui l’appliquent. Cette situation est profondément immorale, comme tout ce qui est composite et sc contrarie en matière de principes. L’exécution est une chose si horrible que chaque fois qu’un homme a commis un crime atroce, évident, et qu'ilne peut échapper à l'échafaud, l’opinion s’émeut en sa faveur ; on le représente comme une victime, on provoque des sympathics insensées qui ont le triste résultat de faire oublier le crime, ct de pervertir le sens moral, Chacun acquitte le criminel au fond de sa conscience, et s’insurge ainsi moralement contre la loi. Ilya conflit entre la justice naturelle et l'autorité ; il faut entourer le gibet de troupes ; il faut arracher le condamné à une pitié menagçante, ct risquer de finir par la violence ce qu'on a commencé avec toutes les apparences du droit.

Rien n’est plus facile, je le sais, rien n’est plus expéditif que de se débarrasser d’un criminel en le suppliciant. Aux temps où la justice n’avait pas de règles certaines, où les notions en étaient inconnues, oblitérées sans cesse par l’arbitraire qui gouvernait les peuples, comme au moyen-âge ; aux temps où la violence était une maxime sociale, et que le combat s'appelait le jugement de Dieu, je comprends que l'on cherchât le moyen le plus simple et le plus prompt pour rendre ce qu'on appelait la justice. Il n’y avait pas alors d'in-

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au perfectionnement des sociétés. Dans un état de violence, il ne fallait pas chercher le caline et la réflexion qui condu:.

sent aux saines idées philosophiques; il ne fallait pas chercher la justice à où la forec s’érigeait en droit, et s’affirmait

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