‹ Chroniques canadiennesChapitre 12 sur 27 · QUATRIEME CAUSERIE · texte numérisé non relu

QUATRIEME CAUSERIE

"Donnez-moi un levier et je soulèverai le monde," disait Archimède.

Dans ce temps-là, le mo)ide n'était pas aussi grand qu'aujourd'hui ; on ne connaissait guère que l'Europe, une partie de l'Asie et le littoral nord de l'Afrique. On n'avait pas encore découvert le Manitoba ni la Colombie Anglaise ; on ignorait aussi complètement le

régime constitutioBnel et par suite les majorités parlementaires. Si Archimècle eût connu tout cela, il eût douté de la puissance du levier, il aurait craint surtout de l'appliquer à une assemblée de repré.sentants ; il n'y a pas de levier an monde qui puisse soulever une majoi'ité pai'lementaire aplatie.

iî^ous venons de le voir. Certes, s'il est un instrument puissant dans notre pays, s'il est un levier avec lequel on puisse tout entreprendre hardiment, c'est bien l'idée religieuse. Eh bien ! dès le premier effort, ce levier à cassé entre les mains de ceux qui le tenaient et la masse parlementaire est restée inerte. Ce spectacle inouï nous révèle des épaisseurs mystérieuses dans la nature humaine et entr'ouvre à nos yeux un abîme de doutes. Depuis que des représentants catholiques du Bas-Canada ont voté contre la motion Costigau, il me semble que la terre a rebroussé chemin dans son orbite et qu'elle se précipite à toute vitesse dans l'anneau de Saturne. Ce vote est un "effondrement," dirait Victor Huijo.

3Ion cher directeur, entre nous, je puis bien vous le dire, je suis blasé ; j'avoue que je ne trouve plus la moindre émotion, même à la lecture de l'Union des Cantons de l'Est. Quand on a été contemporain de la guerre civile des Etats-Unis, de la guerre franco-allemande, du voyage de M. Langevin dans la Colombie Anglaise et de l'érection d'un nouveau bm-eau de poste dans Québec, on finit par avoir les nerfs comme de la chai"pie, et l'on trouve qu'on a assez vécu.

Avoir as.sez vécu ! On en a toujours de reste ; qu'estce que la vie en somme ? Yoici une définition nouvelle : "C'est la réunion de toutes les circonstances qui triomphent momentanément de la mort." En vérité il sert peu de faire une pareille lutte, et de se dire à soi-même qu'on n'est qu'un ''ensemble de circonstances."

Je me suis amusé, ces jours-ci, à lire des annonce.^ et des enseignes. Vous dire les trouvailles que j'ai faites est chose impossible ; ce qu'il y a d'inetiabilités dans ce style est incroyable ! L'annonce est un signe manifeste de la décadence des peuples ! Que diraient les Peaux-Eouges, eux dont le silence est si éloquent, en présence de ces réclames patibulaires, bouffies, grotesques, qui remplissent un cinquième des journaux ? î^oiis faisons montre de notre civilisation et, pour la faire valoir, nous avons imaginé la réclame. C'est devenu une nécessité. Aujourd'hui rien ne vaut sans cet attirail de grelots fêlés qu'on attache à tout ce qui se vend.

Nombre de nos confrères ne peuvent plus se faire habiller et chausser qu'à la condition de faire de la colonne des entrefilets une quasi-succursale des boutiqiies de cordonniers et de tailleurs. Ce qui m'attriste, c'est que ça les paie bien au-delà de ce qu'ils valent. J"ai toujours échappé, poui- moi, à cette prostitution de ma plume ; mais, en revanche, les tailleurs et les bottiers me conspuent.

Les philosophes ont toujours prétendu qu'il y a en ce

monde deux puissances, l'idée et la force, Bismai'k a l'une. Qui a l'autre ? Le j^arti national.

La Ibree a en son pouvoir la forme matérielle du monde. Elle a les arcs de triomphe, les illuminations commandées et les clefs des villes. Elle a toujom-s quelque peu pris d'assaut, sous une forme ou sous une autre, la porte qui s'ouvre complaisamment devant elle, et elle se fait apporter sur un plat d'ax-gent l'enthousiasme des populations. En un mot, elle plante sur la muraille humaine l'épée violente de Sadowa et de Sedan.

L'idée, elle, a l'âme du monde pour territoire etpoui* empire. Où est son origine ? nulle part. Où est son triomphe ? partout. Elle est ce qu'on n'attend pas et ce qu'on accueille. Elle est la victorieuse universelle et éternelle ; Elle est le verbe, le premier vers d'Homère, l'épée flamboyante de l'archange.

Sous ce dernier rapport, Québec, la capitale, où je viens de faire une petite excursion, est une ville bien gardée. Ses murailles, impuissantes contre le canon, la protègent admirablement contre le verbe ou contre le premier vers d'Homère. Elle est précisément l'endroit où peut s'éterniser le gouvernement provincial dans sa constitution actuelle.

La capitale a l'air d'une nécropole où le voyageur vient ressusciter par la pensée un monde disparu. Cependant, du milieu de ses ruines s'échapjDcnt de charmantes fleurs, comme des flancs d'un tertre tumulaire on voit s'élancer les douces marguerites. Elles ne \4vent pas longtemps, il est vrai ; l'odeur de cimetière les tue; mais, pour un jour qu'elles détient la mort, elles se pa-

rent de leurs plus brillantes couleurs. On dirait un sourire errant parmi les cyprès.

Quelles ravissantes campagnes ! quelles vues délicieuses et magnifiques ! c'est dommage que la poussière des rues en cache au moins la moitié.

Il vient de se dresser une potence dans notre heureux pays ; le supplicié est un homme qui a empoisonné sa femme. Yoilà un grand crime sans doute, mais combien de maris se fussent sentis indulgents dans leur for intériem' ! Bissonnette, le condamné, a pris la chose comme si le gibet avait toujours été son idée fixe ; il a demandé avec instance qu'on lui permît de travailler à l'échafaud, et, quelques instants avant l'heure fatale, il voulait payer la traite à ses gardiens.

Evidemment cet assassin était d'un bon cai-actère, et ce qui le prouve, c'est qu'il a toujom*s voulu emi^êcher ses enfants de se sei-vir de la cuillère dans laquelle il mettait les médicaments empoisonnés. Sur l'échafaud. il a avoué son crime sans y mettre d'ostentation, et s'est coifïé lui-même de la taie d'oreiller traditionnelle dans laquelle on enveloppe la tête de ceux qu'on immole à la justice humaine. Il avait deux bourreaux, cii'constance aggravante qui fait voir que si la pendaison se généralisait un ])eu plus, on ne manquerait pas de gens qui voulussent s'y foire une carrière. Mais c'est là précisément la difficulté. La pendaison n'est plus guère aujourd'hui qu'un accident et les hommes de la meilleure volonté possible ne trouveraient pas à gagner lem* vie là où d'autres la perdent.

An reste, les deux exécuteiii-B, dont j'ignore le nom et auxquc4s je n'ai pas été présenté, ont failli se faire estourbir par la foule. Il n'y a donc aucune raison de les encourager dans cette voie.

J'ignore, mon cher directeur", si vous êtes partisan ou non de la peine de mort, et je me gai-derai bien de faire une discussion de principes ; l'argumentation n'est pas mon fort et j'en ai constaté du reste dei^uis longtemps la complète inutilité. Un homme passe sa vie à faire trium])her une idée incontestablement juste, il la démontre avec une évidence irréfutable, on le croit dangereux ou fou. Ce n'est que quelques centaines d'années après sa mort qu'on lui dresse une statue, alors que toute sa poussière rassemblée ne poiu'rait pas emplir une tabatière.

Cependant, je dois constater qu'en matière de législation criminelle, les mœurs se sont singulièrement adoucies, et cela en un temps comparativement court. La peine de mort, si fréquente jadis, n'est appliquée aujourd'hui que dans des cas pour ainsi dire exceptionnels. Il faut que le crime soit particulièrement horrible pour que le juiy se résigne à prononcer le verdict fatal, et pour que le chef de l'Etat n'use pas du droit de gi-âce. Maintenant on cache les bois de justice ; on ne les monte que pendant la nuit, on ne les laisse debout que le temps strictement indispensable. En Prance, il y a cent ans, le gibet, scellé dans la pierre, tendait .son bras sinistre dans les rues et semblait toujours attendre le ])atient. Il ne se jîassait pas de se-

maines, pas de jour peut-être qu'il ne reçût sa jjroie : c'était ime telle atïaire dliabitnde qu'tjn n'y faisait ^uère attention, si bien que l'exécuteur pouvait dire à un prêtre condamné qu'il menait pendre et qui s'accrochait en désespéré à l'échelle du gibet : '• Allons donc, M. l'abbé, vous laites l'enfant! "

Dans ce temps-là, l'exécuteiu' était poudré, frisé, en bas de soie, et faisait son affreuse besogne aux api^laudissements de la multitude. La profession de bourreau, car c'en était une, était presque honorée, sinon honorable ; on se la transmettait de père en fils, absolument comme chez les Egj^îtiens toutes les carrières sont héréditaires. M. de Paris, tel était son nom. C'était un grand niveleur ; il avait surtout alors pour fonction de coujDer les têtes qui étaient trop hautes. Plus tard, le prestige du métier s'est amoindri et l'exécuteur n'a plus eu qu'à trancher les têtes souillées de crimes. C'est devenu prosaïque, et maintenant c'est un véritable pisaller. On ne se fait plus bourreau que lorsqu'on ne peut j)as être journaliste ou chroniqueur. Et encore ! je ne connais pas, jiour moi, de pires bourreaux que les traducteiu's de dépêches et les faiseurs de faits divers. La causerie elle-même est une véritable exécution capitale ; seulement, elle est mitigée par la grâce exquise avec laquelle on exécute le lecteur, qui est toujours, au demeurant, un grand coupable.

O profondeurs humaines ! On croirait que l'égalité

est la passion dominante de notre espèce ; au contraire ! On veut bien être Tégal de ses supérieurs, mais dès qu'on les a atteints, on se cherche immédiatement des inférieurs.

A ce propos, laissez-moi, pour finii", tous parler d'une grève de servantes dans une petite ville d'Ecosse appelée Dundee. Ces dames, réimies en convention générale, ont formulé catégoriquement leui'S griefs et se sont plaint, entre autres choses,

lo. D'être obligées de se lever de ti'op bonne heure et de se coucher trop tard;

2o. D'avoir à faire la cuisine le dimanche ;

3o. ^lais surtout (c'est le grand grief) d'être tenues de porter une espèce de coiivi-e-chef ou bonnet, appelé vulgairement '•' flag, " signe distinctif de la domesticité sei'vile. Il a été en conséquence résolu de réclamer:

lo. La condition de se lever le ])lus tôt à six heures du matin et de se coucher à dix heures du soir le plus tard ;

2o. Une demi-journée de congé par semaine, plus deux dimanches de sortie par mois ;

3o. Le droit de se coiffer en cheveux, de porter le même chapeau que les maîtresses, de se parer de bijoux et de dentelles les jours de sortie :

4o. D'être dispensées du " flag. " même dans la maison, ou de le ftiire payer aux maîti*esses qui persisteraient à l'imposer.

Ces réclamations des sei-^'^antes de Dundee nous sembleraient à nous de la dernière modération. Il y a longtemps que, sans faire de grève, les servantes canadiennes ont obtenu ou plutôt se sont donné beaucoup plus que cela ; c'est au jioint que. chez nous, il serait

beaucoup plus rationnel que ce fussent les maîtresses qui se missent en grève. Dans les maisons où les dames ne font pas la moitié du ménage, les servantes refusent d'ouvi-ir la porte ; beaucoup d'entre elles même établissent comme condition expresse, à leiuentrée en service, de ne jamais répondi-e au coup de sonnette. Elles sont toutes atteintes de palpitations de cœm', ce qui est un mal très aristocratique.

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