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Chroniques canadiennes; humeurs et caprices

C'est en 1871 que j'écrivis mes premières " Chroniques." Comment cette fantaisie me prit ou comment cette inspiration me vint, je ne le sais plus. J'ai bien rarement su une heure après ce que j'écrivais une heure avant. Mes " Chroniques " sont une œuvre de jeunesse, imprévue, fortuite, faite au hasard de l'idée vagabonde, un reflet multiple d'une vie qui n'a été qu'une suite d'accidents toujours nouveaux, de situations toujours inattendues et d'impressions qui, pour être extrêmement mobiles, n'en étaient pas moins souvent profondes et persistantes, malgré leur apparente fugacité.

■Une chose me frap|iait-elle, aussitôt je la mettais dans un alinéa, pressé de courir à une autre qui m'attendait et qui se hâtait de prendre forme, avant d'être délaissée à son tour. Ainsi les impressions m'arrivaient en foule, comme une troupe d'oiseaux qui accourient à tire-d'aile, mais dont chacun d'eux laisse saisir distinctement son vol. Conceptions du moment, fugitives empreintes, ainsi mes chroniques ont passé sous les yeux du lecteur, se suivant les unes les autres, et pourtant rassemJjlées, comme le flot succède au flot dans une course uni forme.

Dans cet abandon rapide de mon esprit à ce qui s'en empa-

rail rapidement, je goûtais d'exquises jouissances, et mon âme déijordante se répandait dans celle du lecteur. Le lecteur, c'était pour moi Tami unique, le conlident de toutes les heures, à qui je me livrais tout entier, et dont mes accès d'expansion touchaient toujours des libres en relation avec celles de ma propre pensée.

C'est ce qui fit le succès de mon premier livre, succès qui fut une révélation. Je ne m'étais jamais imaginé que de simples articles de fantaisie, qui avaient pu amuser ou intéresser le lecteur à ses moments perdus, pussent subir l'épreuve d'une publication nouvelle, sous forme de volume, et je ne l'avais guère tentée, après avoir recueilli assez de souscriptions pour couvrir mes frais, qu'afin d'assurer quelque durée à ce qui était de sa nature essentiellement fugitif, et de pouvoir me retrouver tout entier, aussi longtemps que je vivrais, dans un passé qui renfermait tant d'impressions vivaces et tant démotions doucement savourées. Aussi ma première idée futelle de ne faire qu'une édition intime, bon nombre de mes amis m'elfrayant par leurs prédictions décourageantes et par d'aimables railleries sur ma témérité.

Avouons que ce que j'essayais de faire était alors de la haute nouveauté, et que mes Gassandres avaient toutes les raisons d'avoir raison. Gomment, malheureux, tu veux publier un livre ! Mais combien auras-tu de lecteurs ? Quelques centaines à peine. Tu sais bien qu'il y a trop peu de gens dans notre pays qui lisent, trop peu surtout riui achètent des livres. Passe encore pour des articles de journaux. On t'a lu en passant, par distraction, mais prendra-t-on la peine de te relire, de tourner pour cela les pages d'un volume et de chercher de nouveau, dans un gros in-douze, tes pensées qui n'ont pu avoir que l'attrait du moment, qu'un intérêt de circonstance ?.... Oui, tout cela avait l'air d'être bien vrai ; mais Télait-ce réellement? Et quand bien même cela eut été vrai sans conteste, (levais-je m'y arrêter ? A ce compte, on ne s'affranchirait jamais des alarmes d'une fausse pusillanimité, de cette défiance de soi, traditionnelle chez les Canadiens-Français, qui ne leur avait présenté jusqu'alors que l'image d'une prétendue

infériorité et paralisé en eux l'orgueil nécessaire à l'audace. Il fallait briser ces vaines entraves, avoir au moins la force d'essayer et le courage d'échouer même, s'il était nécessaire, livrer enfin le premier assaut au préjugé funeste qui n"a d'autre cause que notre état de dépendance et une éducation si inférieure, si pitoyable, qu'elle nous rendait inhabiles à penser et impropres à aborder quelque partie que ce fût du domaine des lettres, des sciences ou de la critique. Laisser l'obstacle constamment dressé devant nous ne pouvait être notre destinée, et la question se présentait, ou de le renverser après une succession de tentatives, ou de rester à tout jamais dans une infériorité indigne de notre race.

J'entrai résolument dans le chemin dont on me signalait les embûches et les périls avec une complaisance attentive, et je crois en vérité qu'on était peut-être un peu moins effrayé que désagréablement surpris de ce que je bravais des craintes aussi légitimes, aussi invétérées, aussi bien entrées dans les mœurs et comme dans la nature de chacun. Mais un secret instinct m'avertissait que le public avait été méjugé et que si le nombre des lecteurs paraissait si restreint, c'était bien plus la faute des écrivains, ou de ceux qui en prenaient le nom, que celle des lecteurs mêmes Combien n'est-ce pas changé depuis ! Les écrivains ont repris une telle confiance en leur mérite que c'est eux maintenant qui se croient en nombre trop restreint pour le public, et ils foisonnent, ils foisonnent, ils foisonnent! Il n'en tient qu'à eux en vérité qu'ils ne dépassent bientôt le nombre de ceux qui les lisent et les admirent; c'est au point qu'une demi-douzaine des vingt immortels, qui doivent à leur obscurité de faire partie de l'Institut Royal Canadien, vont se mettre eux-mêmes à écrire. Tel est en grande partie le fruit d'une haute et intelligente protection, des droits énormes dont sont frappés les livres étrangers, droits éclairés qui équivalent à une véritable prohibition en faveur de la production nationale. Mais déjà nous avons dépassé le but, tant est fécond le cerveau de nos auteurs ! Nous avons produit outre mesure ; le marché national ne suflit plus, et il va nous falloir trouver coîite que coûte des débouchés à l'extérieur. C'est là que la

gloire nous attend. Quel beau jour ne sera-ce pas, lorsque nous aurons forcé tous les peuples de TAmérique à se nourrir de notre prose, et jusqu'aux Pa lagons eux-mêmes à nous comprendre !

Mais il n"en était pas ainsi en 1871, et c'est à peine si l'on pouvait écouler alors quelques centaines d'exemplaires d'un chef-d'œuvre, même dans les foyers indigènes les plus hospitaliers. Néanmoins, l'explique qui voudra, je fus accueilli par une véritable explosion de faveur de la part du public, dès que je parus devant lui, et la première édition des " Chroniques " s'évanouit comme un songe dans les transports de l'admiration générale. Dirai-je, avec la modestie inhérente aux auteurs, que j'étais loin de m'y attendre ? Non, je m'y attendais un peu, beaucoup, tant qu'on voudra; et cependant, ce n'était pas là précisément ce que je cherchais. L'ambition du succès ne me vint que plu? tard. J'écrivais pour écrire, par fantaisie, par inclination, par goût, pour ne pas me laisser rouiller tout à fait, et aussi beaucoup pour remplir, par ci par là, quelques heures d'une existence qui était à cette époque passablement désœuvrée. J'étais donc bien loin de songer que ces folâtres échappées de mon imagination seraient un jour rassemblées en volume et figureraient dans les rayons d'une bibliothèque quelconque.

Mais le sort, devant lequel je m'incline, eu a voulu autrement. Grâce à lui, j'ai été élevé sur le pavois des auteurs. J'ai fait des livres! J'ai fait des livres, et je ne suis pas encore membre de l'Institut Royal du Canada ! Pourtant, j'y avais tous les titres moins un, hélas ! et on ne me l'a pas pardonné. C'est que j'avais fait autre chose que des livres, et que, pour être un immortel classé, breveté, siégeant dûment dans l'Olympe des Lettres, il faut n'avoir fait que cela ou n'avoir rien fait du tout. Que pouvais-je contre un destin aussi hostile? Obligé de renoncer aux honneurs, je me suis jeté dans les bras de cette grande impudique qui s'appelle la popularité, et j'y reste, m'enivrant de plus en plus tous les jours de ses amours gressiers, mais sincères, et ne pouvant ra'arracher aux

voluptés étranges qu'elle me prodigue, et qui réconfortent plus encore qu'elles ne débilitent.

J'ai fondu les trois volumes primitifs de •' Chroniques," dont la contenance et le format étaient inégaux.en deux volumes d'un formai uniforme et d'un nombre de pages égal autant que possible, et je leur ai ajouté un volume de chroniques plus récentes et d'écrits inédits, que j'ai appelés divers, afin de ménager quelque illusion au lecteur déjà trop familier avec ma prose. — Maintenant, mon œuvre est finie, et j'ose appeler définitive celte nouvelle édition que j'offre à mes chers compatriotes, si singulièrement déniaisés depuis une quinzaine d'années. Qu'ils continuent à m'enlourer de leurs précieuses prédilections et cherchent à adoucir pour moi les rigueurs de l'âge qui s'avance. Je les aurai fait rire pendant un demi-quart de siècle ; qu'ils m'empêchent de pleurer sur mes vieux jours. Pour cela, qu'ils aient moins souci de couvrir ma tombe de fleurs que d'éclaircir, de mon vivant, les rangs pressés des fournisseurs qui ont contre moi de vieilles notes flétries, jaunies et rances, mais toujours fraîches à leurs yeux. Accourez, mes compatriotes. Dans chacun de vous je contemple un souscripteur : soyez toujours dignes de ce beau nom.

A. BoiES.

Montréal, 15 septembre, 1884.

POUE LE " PAYS

Québec, 8 Mai 1871.

Avez-Yous jamais Mt cette réflexion que, dans les ;pay8 montagneux, les hommes sont bien plus conseï-- -vateurs, plus soumis aux traditions, plus difficiles à transformer que partout ailleurs ? Les idées pénètrent -difficilement dans les montagnes, et, quand elles y arrivent, elles s'y arrêtent, s'enracinent, logent dans le creux des rochers, et se perpétuent jusqu'aux dernières générations sans subir le moindre mélange ni la moindre atteinte de l'extérieur. Le vent des révolutions souffle au dessus d'elles sans presque les effleurer, et lorsque le voyageur moderne s'arrête dans ces endroits qui échappent aux transformations sociales, il cherche, -dai.s son étonnement, des causes politiques et morales, quand la simple explication s'offre à lui dans la situation géographique.

Si une bonne partie du Canada conserve encore les traditions et les mœurs du dernier siècle, c'est grâce aux Laurentides. La neige y est bien, il est vrai, pour quelque chose, la neige qui enveloppe dans son manteau muet tout ce qui respire, et endort dans un silence de .six mois hommes, idées, mouvements et aspirations. A la vue de cette longue chaîne de montagnes qui borde le Saint-Laurent tout d'un côté, qui arrête la colonisation -à ses premiers pas et fait de la rive nord une bande de terre étroite, barbare, presque inaccessible, on ne s'étonne pas de ce que les quelques campagnes glacées

qui s'y trouvent et dont on voit au loin les collines soulever péniblement leur froid linceul, n'aient aucun culte pour le progrès ni aucune notion de ce qui le constitue.

Je porte mes regards à l'est, à l'ouest, au sud, au nord ; partout un ciel bas, chargé de nuages, de vents, de brouillards froids, pèse sur des campagnes encore à moitié ensevelies sous la neige. Le souffle furieux du noi'dest fait trembler les vitres, onduler les passants, frémir les arbres qui se courbent en sanglottant sous son terrible passage, frissonner la nature entière. Depuis trois semaines, cet horrible enfant du golfe, éclos des mugissements et des tempêtes de l'Atlantique, se précipite en rafales foi-midables, sans pouvoir l'ébranler, sur le roc où perche la citadelle, et soulève sur le fleuve une plaine d'écume bondissante, aussitôt dispersée dans l'air, aussitôt rejaillissant de l'abîme en fureur : " Ce vent souffle jjour faire monter la flotte, " disent les Québecquois. Et, en etfet, la flotte monte, monte, mais ne s'arrête pas, et nous passe devant le nez, cinglant à toutes voiles vers Montréal.

Ainsi donc, Québec a le nord-est sans la flotte, j\Iont tréal a la flotte sans le nord-est ; lequel vaut mieux ? Mais si Québec n'a pas la flotte, en revanche il a les cancans, et cela dans toutes les saisons de l'année. Yoilà le vent qui souffle toujours ici. Oh ! les petites histoires, les petits scandales, les grosses bêtises, comme ça pleut ! Il n'est pas étonnant que Québec devienne de plus en plus un désert, les gens s'y mangent entre eux. Pauvre vieille capitale !

Le commérage est l'industrie spéciale et perfectionnée de ses matrones. Quelle espèce endiablée ! Si encore le cancan n'était que la médisance ! mais il faut entendre les fables absurdes, les i"écits grotesques, imaginés on ne sait par quelles têtes malfaisantes, qui se débitent et sont , acceptés comme monnaie ayant cours ! C'est une atmosphère d'épingles qui vous rentrent dans la peau de tous les côtés. Vous cherchez im abri et vous croyez le trouver dans une amitié sincère, symj)athique, bah! c'est là que vous vous faites écorcher pour la vie. Je connais des gens qui, à proprement parler, ne se quittent j^as, qu'on voit presque toujours ensemble, eh bien ! c'est afin de ne se rien laisser siir les côtes. Quel appétit les uns des autres, et quel ver rongeur que la langue d'un ami, d'une amie surtout ! O Dieu ! aimer tant les femmes et être obligé de les fuir. . . .

Les fuir ! et où ? On ne peut pas faire deux pas dans les rues de Québec sans se l'ompre les doigts ou se désarticuler la cheville du pied. Tous les faits divers des journaux sont formés de gens aux trois quarts démolis pour avoir cru mai-cher sur des trottoirs, qiiand ils n'étaient que sur des tronçons vermoulus qui vous sautent à la figure dès qu'on les touche. Et les chemins ! des effondrements. Fuyez quand une voiture passe ; sans cela elle vous couvrira, de la tête aux pieds, d'une boue qui ne voudra plus partir. Tout est par trous et bosses ; aussi il faut voir les voitures sauter là-dedans, essieux et brancards disloqués, chevaux cassant leurs traits, piétons à la recherche des endroits guéables, et pourtant ! peu d'accidents. C'est fait exprès.

La nature a^yaiil fait de Québec un roc, ses habitant» l'ont creusé et en ont fait un trou.

C'est ce que le juge Caron a dit dans un langageplus élégant, mais moins précis, au grand jury rassemblé pour le " terme " de la semaine dernière.

L'honorable juge, qui habite le Cap Eouge, avait failli être démantibulé en passant par les ornières du chemin Saint-Louis pour se rendre à la cour. Aussi fitil ex abrupto une mercuriale à la Municii^alité qui, comme tous les coupables, est très susceptible. Elle voulut s'en venger, et, dans une séance subséquente, le conseiller Hearn demanda s'il était juste de faire du chemin Saint-Louis un pavé de mosaïque pour le juge et sa famille, aux dépens des autres rues de la ville. Un autre conseiller déclara '' ne pas comprendre pourquoi l'honorable juge avait plus raison de se plaindre que le plus humble contribuable." " Mais il en a au moins autant," répondrai-je, ce qui me rappelle l'axiome mémorable formulé i)ar V Ordre, dans le dernier numéro de ce joui'ual : " La vérité a autant de droit d'êtreproclamée que V erreur,'' et j'ajouterai "par n'importe qui, fût-ce même jjar un juge."

Le maire, pour ne pas rester en faute, fit remarquer " que le juge aurait dû se borner dans son adresse aux choses concernant l'administration de la justice, et qu'il y avait d'autres moyens d'obtenir le redressement des torts de la MunicijDalité, etc." C'est ce qui n'est nullement démontré, attendu que tous les moyens tentés jusqu'aujourd'hui n'ont abouti qu'à multiplier ces torts indéfiniment, au point qu"il a fallu constituer

dans Québec un comité de surveillance, comme il s'en est formé un à Xew-York pour contrôler l'administration dilapidatrice et souvent criminelle du Tammany Ming. Toutefois, après avoir ressenti le couj) et l'avoir rendu, le conseil de ville s'est vu forcé d'améliorer le chemin Saint-Louis et de ^romeffre qu' il ferait 2)aver la rue Saint- Jean.

La Municipalité de Québec est comme toutes les vieilles rosses. Au premier coujj de fouet, elle regimbe ; mais au vingt-cinquième, elle commence à prendre le petit trot.

Vous savez qu'on démolit en ce moment l'ancien bureau de poste ; on en protite pour démolir quelques passants par la même occasion. La ruelle qui fait face au vieil édifice est très étroite et aboutit à l'escalier de la basse-ville où tout le monde doit passer pour se rendre à ses affaires ou en revenir ; or, on n'a rien mis là pour garer des débris qui tombent et des pierres qui viennent sauter sur le pavé. Ce serait le moment jjour "le plus humble des contribuables" de faire des remontrances ; mais nous avons ici l'habitude des ruines ; celles qui tombent ne font qu'une variété piquante au spectacle de celles qui sont tombées déjà et qui restent où elles sont, sans qu'on les enlève.

Les gens de notre bonne vieille ville ont adopté depuis quelque temps une nouvelle spécialité; c'est la mort subite. Tous les jours il y a deux ou trois narquois qui se paient cette boutade aux fils d'Esculaj^e, ce qui varie un peu les faits-divers, devenus monotones,

d'orteils écrasés entre deux madriers de trottoirs. La boue des rues s'est durcie depuis hier, de sorte qu'au îieu d'éclabousser quand elle vous jaillit au visage, elle vous casse une dent ou vous crève un œil ; il n'y a que l'embarras du choix. On avait craint beaucoup l'apparition de la petite vérole ; dimanche dernier les curés avaient fait les plus vives recomniandatious sur ce sujet à tous les prônes. Recherches faites, on a trouvé que la jjetite vérole en question se réduisait à deux cas de jaunisse. Rien n'est tel que de prendre ses précautions.

Il vient de paraître une nouvelle brochure sur la colonisation, sujet d'une haute nouveauté. Vous savez que, dans la province de Québec, toute la colonisation se fait par brochures. Celle-ci sort des presses du Courrier de Saint-Hyacinthe, et on y lit les préceptes suivants donnés aux colons comme base fondamentale du développement de notre jeune pays :

1° Un colon doit être sobre et jouir d'un bon caractère ^

(Cela, bien-entendu, remplace les instruments aratoires et le petit capital nécessaire \)0\\v commencer le défrichement.)

2" Il doit avoir une bonne santé, de l'énergie et V amour du travail.

(Supposons qu'il soit perclus de rhumatismes, mou comme un boudin, paresseux comme un lézard, il n'a pas de chance.)

3° Il doit avoir quelques ressources à sa disposition.

(La brochure du Courrier, i)robal)lement, et beaucoup de Petits Albert.)

CHRONIQUES. It

4" Il lui faut faire le choix d'un lot avantageux.

(Oui ; s'il se met sur le haut d'une montagne, le gouvernement ne lui garantit pas les mo3'ens de communication.)

5" Le colon, s'il se livre à une entreprise quelconque jûour la première fois, doit demander conseil.

Tenez-vous bien là-dessus, tout est en friche maintenant.

Eemarquez, s'il vous plaît, que cette brochure est l^ubliée j^ar ordre du gouvernement provincial.

Encore une comme celle-là et le pays sera désert.

Maintenant, que je vous parle un peu politique. Tout le monde m'en casse les oreilles, je me venge sur vous. Et d'abord, je vous annonce que l'honorable M. Langevin, compagnon du Bain et du Grand-Tronc, vient de partir pour OttaAva, ne jugeant pas sans dotite qu'il lui fût nécessaire de rester pour acheter lui-même en bloc les électeurs de Québec-centre ; il abandonne ce soin à des comptables ordinaires, mais il n'a pas voulu laisser la capitale sans faire une grande chose.

Vous vous rappelez qu'autrefois les épiciers avaient la permission de vendre au verre comme les aubergistes. Cet usage était tombé en désuétude, non pas parce que les épiciers l'avaient négligé, mais parce que le nombre des aubergistes était devenu si formidable que le détail des liqueurs, au milieu de la chandelle et de la canelle, ne payait plus. Aujourd'hui les épiciers se sentent

repris d'un vif désir de concurrence ; aussi ont-ils

envoyé une (léputatiou à l'honorable Hector, lui assurant leurs votes, s'il obtenait qu'ils pussent reprendre leur petit commerce d'autrefois. L'honorable '•' compagnon " le leur a promis. Pendant ce temps, les amis de 31. Pelletier es.saient de se remuer ; ils ont eu un caucus vendredi soir et vont convoquer ces jours-ci une assemblée publique, sur laquelle ils comptent j^our porter un grand coup.

Des assemblées publiques ! vous savez ce cj^ui en est presque toujours résulté pour les libéraux. Presque toujours ils y ont remporté les triomphes de la parole, et. séduits par les acclamations du peuple, ils s'endormaient sm* leurs lauj-iei's, attendant avec une dédaigneuse confiance la victoire des poils. Certes, il n'est jjas difficile de parler mieux et surtout plus vrai que les orateurs panachés du gouvernement, et le peuple, tant qu'on ne s'adresse qu'à son bon sens et à ses instincts libres, accepte plus volontiers des vérités même dures que des phrases mielleuses dont il devine l'objet. Mais ce n'est pas tout d'avoir pour soi la vérité en tace d'une population habituée à une grossière corruption politique. Les leçons des hustings sont vite oubliées, tandis que l'action incessante, matérielle, s'exerçant directement sur toutes les faiblesses, subjugue facilement l'individu isolé qui ne peut puiser, ni dans ses connaissances ni dans sa vertu, assez de force ou assez de raison pour résister aux embûches de l'intérêt. C'est par l'action que le parti conservateur nous a toujours vaincus, c'est par l'inaction que nous avons toujoui-s succombé. Le découragement, en outre, s'empare bientôt de nous, parce que nous ne disposons pas d'autant de moyens que nos adversaires ; nous disons qu'il

n'y a rien à fiaire, que tout est inutile, qu'il n'y a pas d'opinion jjublique... ; nous négligeons les moyens grossiers, mais décisifs, et nous arrivons au parlement avec une phalange oppositionniste de dix ou douze membres, contre quarante ministériels.

Si vous voulez avoir une idée du génie politique de notre race et de l'intelligence que le peuple apporte en moyenne aux questions qui s'agitent autour de lui, retenez cette exclamation échappée à un brave homme discutant avec plusieurs autres sur les mérites et les torts respectifs du ministère. Je l'entendis par hasard, comme font toujours ceux qui prêtent attentivement l'oreille : " Quoi ! disait ce digne électeur, vous voulez que je sois en faveur d'un gouvernement qui nous a voté un nouveau péché ? — Un nouveau péché ! s'écrièrent tous ensemble les auditeurs ébahis. — Mais oui, un nouveau péché ; comme s'il n'y en avait pas assez déjà ! le gouvernement ne nous a-t-il pas voté la Calomnie anglaise ? "

Et voilà pourtant les hommes à qui l'on sacrifiera, jîour avoir l'honneur de les représenter, sa santé, sa fortune, ses affaires, son repos, sa famille, tout, tout ce qu'on a de plus cher ! Idiots de candidats !

Québec-est est muet comme la tombe dont ses chantiers abandonnés, ses quartiers dépeuplés, ses industries éteintes, sont l'image désolante.

Quartiers dépeuplés ! oui, certes : il reste à jjeine quelques ouvi-iers poui* des travaux de détail, là où retentissaient autrefois les mille haches des charpentiers

et où foisonnait ce rude peuple, plein d'un patriotisme chatouilleux et sur lequel la coiTuption <i:lissait comme l'eau sur les roches polies. Je devrais dire quartiers en ruines, car c'est à peine si quelques pâtés de maisons en briques, malingres, chétifs, apparaissent sur les emplacements encore noirs des derniers incendies. Çà et là de larges espaces vides que l'industrie ne vient plus animer ; et, cependant, il y avait là autrefois des maisons joyeuses, vivantes, des rues entières où l'on sentait courir le souffle du travail et le mouvement rénovateur ! Quelle décadence ! Et dire que ce reste de peuple qui souffre, qui gémit, qui se lamente, qui comprend qu'il lui faut l'annexion à tout prix, se vendra à la livre au piemiei' braillard intrigant qui lui sera expédié pour les élections !

Si l'honorable Hector Langevin n'est pas élu j^ar acclamation, ce n'est pas ma faute ni celle de M. Joseph Ilamel, négociant en gros et cabaleur en détail de la bonne vieille ville. La candidature de M. Pelletier est devenue un mythe, personne ne s'en occupe ; la liste qu'on devait faire signer en sa faveur est invisible, les gi'os bonnets qui voulaient l'élire ne se mêlant de rien : " Xous voterons, disent-ils, mais ce n'est pas à nous de nous mettre sur le chemin pour notre candidat." Et c'est ainsi que ces incomparables citoyens que vous entendez gémir, brailler à cœur de jour, dire qu'il leur faut un changement de i-égime ou la mort, qu'il faut l'annexion quand même ou aller au diable, c'est ainsi qu'ils changent de régime lorsque la seule occasion favorable s'en offre à eux.

" Ils ne veulent pas se mettre sur le chemin " ! tout est là. Yoilà le canadien d'aujourd'hui, inerte, passif, qui soupire et qui désire, mais qui, pour avoir ce qu'il désire, trouve que le moindre effort est déjà trop grand. — Si M. Pelletier est élu, ah ! quel bonheur ! S'il ne

l'est pas, ah ! c'est malheureux et l'on se couche

en répétant qu'il faut un changement de régime.

On s'attendait à une véritable révolution politique dans Qviébec-centre ; on ne savait sur quel candidat

annexionniste arrêter son choix, tant il y en avait !

Tout d'un coup, plus d'annexion, plus de candidats. Que voit-on ? Tout simplement l'honorable Hector qui, pendant une semaine, n'a l'air de rien du tout, ne fait aucun bruit, donne tous ses contrats et décampe sans qu'on le sache à peine, laissant M. Joseph Hamel chargé d'inscrire ses partisans.

Meilleur lieutenant ne pouvait être choisi. M. Joseph Hamel, voilà un homme à réquisitions ! (1) c'est un vrai Prussien. Il se met sur les chemins, celui-là. Ce n'est pas parce qu'il est marchand en gros et l'un des porte-bourses de Québec qu'il dédaigne les moyens de faire élire le candidat de son choix ; c'est au contraire à cause de cela qu'il se donne du mal. Aussi c'est sur lui que pleuvent les quolibets, les invectives, les attaques journalières. Mais quoi ! que fait donc M. Hamel, sinon ce que vous devriez faire vous-mêmes, plaignards libéraux toujours prêts à critiquer et à craindre, jamais à agir. Plût aux cieux que nous eussions dans nos rangs plusieui-s Joseph Hamel ! nous pour-

|l) " Réquisit on " est un mol passé dansla langue politique en Canada. On l'emploie pour sollicitation, demande, quelquefois pour enrôlement dans les rangs d'un parti.

rions au moins disputer les élections, au lieu d'être réduits au rôle d'impuissants dédaignés.

Et savez-vous ce que produit chez des hommes de cœur ce spectacle d'une inertie démoralisante qui laisse tout sacrifier ? le croirez-vous ? Je l'ai entendu dire jilusieurs fois déjà par des gens sérieux, de position très respectable: ''Les insurgés de Paris ont bien raisoh : quand on a affaire à un peuple qu'aucune expérience ne peut éclairer, quand on ne voit en haut que des avachis satisfaits auxquels tout soin public répugne, et en bas qu'une masse ignorante prête à bénir sa misère et ceux qui en sont les auteurs, il n'y a qu'une révolution radicale et les violences d'une minorité exasjîérée qui puissent changer l'état des choses." Aussi je vois ces hommes énergiques, dévoués, qui comptaient sur un mouvement annexioniste, devenir sombres, iiTités, brefs dans leurs paroles et comme travaillés d'ime colère sourde que le dégoût même ne parviendra pas à comprimer longtemps.

Passons à Lévis. Ah ! ici du moins je respire, ici il y a des hommes : il est vrai que ce sont surtout des jeunes, mais il n'y a plus que ceux-là aujourd'hui. Si tous les vieux voulaient céder la place aux jeunes, on referait le parti libéral en un clin-d'œil et l'on retrouverait les bonnes années.

A Lévis, ce n'est pas une lutte d'hommes qui se fait comme dans la plupart des autres comtés, c'est une lutte de principes, c'est l'idée d'annexion- représentée par Fj'échette contre le statu quo vermoulu ; c'est en-

core la guerre au double mandat (1) contre lequel le comté s'atïirme énergiquement. Le j)0ëte, devenu ])olitique, se multiplie sur tous les points. Dimanche dernier, le docteur Blanchet était en train de le démolir en son absence devant quelques centaines d'auditeurs ; on vient jjrévenir Fréchette; de suite il accourt au moment où le docteur, se balançant dans sa téméraire sécurité, expliquait pour la trentième fois sa fameuse conversion du rouge vif au bleu opaque, faite en 1861,

à la suite d'une vision c'est toujours comme cela.

En apercevant son antagoniste, le docteur voulut l'attaquer personnellement: " C'est un homme qui a été chassé de toutes les villes des Etats-Unis, s'écria-t-il, c'est x\n homme qui n'a jamais rien pu faire, c'est un

aventurier, un ci, un là ''

Tous les regards se j^ortent sur Fréchette dont vous connaissez la vigoureuse charpente : '' Mais s'il avait été chassé de toutes les villes, hasarda C[uelqu"un, il ne serait pas sigrasqu"il l'est " Eires et cris de "Fréchette ! Fréchette ! " Le poëte monte sur le perron de l'église et, en moins de dix minutes, soulève les acclamations de tout ce monde qui n'était venu là que pour ajiplaudir son concurrent. Celui-ci ne se i^ossédait plus, lui, l'orateur de husting par excellence, toujours maîti'e de lui-même ; il tremblait de colère et, depuis lors, il a tant tremblé qu"on le reconnaît à peine ; il est devenu pâle, défait, de rubicond, d'épanoui qu'il était jadis. Les femmes ne le reconnaissent plus, elles dont l'enthousiaste faveur lui avait valu presque tous

(1) On appelait alors " Douille mandat " l'investiture dans le même député d'un mandai à la CI ambre fédérale et d'un autre mandat à l'Assemblée provinciale.

ses triomphes. O dieux ! être abandonné des femmes quand la disgrâce commence à poindre à l'horizon des joiu's heui'eux, être abandonné des femmes lorsqu'on leur doit tant, c'est arriver d'un trait au fond de la coupe et avaler la lie pleine de fiel !

J'apprends à l'instant que le Courrier du Canada, journal ultrà-conservateur, est menacé d'êti-e mis à l'index pour avoir adopté le fameux programme ultramontain. Vicissitude des choses humaines ! Voilà le Courrier du Canada qui prend la place du Pays, organe des libéraux.

Allons, il est temps que je vous dise adieu. L'heure de la malle a sonné au cadran des âges, et chaque minute qui s'écoule me rappelle que le Grand-Tronc, (1) n'attend jamais, quoiqu'il fasse toujours attendre.

ELECTION DE L HON. HECTOR L ANGEVIN, COMPAGNON DU BAIN, DANS QUÉBEC-CENTRE.

Vendredi, 9 juin.

Je l'ai vu ; tout est consommé. Quelle misère ! Ils avaient signé, disait-on, plus de quinze cents, poui" porter à la candidature de Québec-centre l'honorable Hector Langevin. Il n'}' avait pas d'opposition, ni songeait-on à en faire ; c'était une élection par acclamation, et le candidat si populaire allait être porté aux hustings sur les mille bras de ses adorateurs, puis ramené en triomphe. Ce matin, je m'éveillai, croyant entendre au loin les voix confuses de la multitude

(I) Principale ligne de chemin de Icr du Canada.

acclamant l'élu ; j'avais comme un transport d'impatience, et, à peine habillé, je me précipitais dans la rue pour respirer l'atmosphère brûlante de la foule. Il était dix heures ; de loin j'aperçus le husting, je courus vivement, croyant entendre déjà le peuple frémissant appeler son idole, j'arrive... désert ! Pas un être vivant auprès de ce husting qui semblait s'être dressé seul au sein de l'oubli ; pas un passant qui s'arrêtât même pour le regarder ; aucun groupe, pas de curieux, et les ouvriers de cette œuvre improvisée l'avaient fuie comme frappés de remords. Alors je montai, lentement cette fois, le cœur saisi, jusqu'à la demeure de l'honorable Hector ; celui-ci avait convié ses amis à venir le chercher pour se rendre à la nomination des candidats. Là, rien non plus, pas un signe de manifestation, pas le plus petit rassemblement, pas une tête aux croisées des maisons. " Est-ce une illusion, me demandai-je, et me serais-je trompé de jour ? " J'arrêtai quelques amis ; ils me dirent que c'était bien aujourd'hui, vendredi, le 9 juin. Ils me regardèrent, étonnés, et continuèi-ent leur route ; moi, je restai sur place, les yeux rivés sur cette maison où devaient s'agiter en ce moment de si grandes espérances. Je restai là près d'une demi-heure, fixé dans cette contemplation indécise qu'on éprouve au sein des solitudes, jDuis je partis comme un boulet pom- le lieu de la nomination, déterminé à ne pas rêver les yeux tout grands ouverts.

Là je trouvai à peu près deux cents individus se regardant les uns les autres, se faisant des questions, se demandant quelle était cette plaisanterie, puis enfin l'officier-rapporteur juché sur le husting comme un merle sur son perchoir. Tout à coup il se fait un petit

bi-tiit, un mouvement insensible d'épaules qui se dé-

l^lacent, je regarde l'honorable Hector venait de

se faufiler, honteux, sui-pris. le long du groupe, afin d'arriver comme inaperçu au husting solitaire. ]MM. Chauveau, Simard, Daniel et quelques dévoués l'accompagnaient en silence. Mais aussitôt, ô peuple ! que tu es grand dans tes réveils ! " Trois hourrahs jîour M. Langevin " s'écrie une tête nue qui se détache sur le flanc du husting, et quarante voix enrouées, avinées, criardes, réjDètent " Trois hourrahs pour M. Langevin. " Ces quarante voix étaient celles de quarante individus engagés, soudoyés à l'avance, aux trois quarts ivres, qui s'étaient emparé des abords du husting et qui vociféraient comme des forcenés au milieu du silence morne de tout le reste des assistants.

Être ministre fédéral, être élu par acclamation, et ne trouver, autour de l'estrade que l'on gravit pour y cueillir le triomphe, qu'un ramassis repoussant de vauriens en goguette qui vous applaudissent, quelle honte ! Et cependant, voilà ce qu'a accepté M. Langevin. Les ouvriers, qui travaillent à la démolition du bureau de poste et à d'autres ouvrages publics, avaient tous reçu congé afin de grossir la foule, et une bande de voyous, pris dans Saint-Roch parmi la plus épaisse crapule, se tenaient en groupe compacte, prêts à toutes les violences, tellement que, ne trouvant pas d'adversaires à combattre, ils se prirent de querelle entre eux et échangèrent des coups de poing pour essayer leur force. C'était hideux et humiliant. Derrière ce groupe de pendards se tenaient cent cinquante à deux cents spectateurs froids, immobiles, confus, muets, surpris de se voir là, attendant.

CHRONIQUES 2t

Enfin, après la lecture de la proclamation et les autres formalités requises, l'honorable Hector leva son chapeau et fit signe qu'il allait parler.

" Cieux, écoutez ma voix ! Terre, prête l'oreille ! " non : '' Electeurs libres et intelligents de la division

centre de la grande ville de Québec " ! Aussitôt

que j'entendis ce début, je partis à la course, j'en avais de reste, j'allai me réfugier sur une galerie voisine pour n'avoir pas à entendre, mais seulement à regarder.

M. Langevin a la voix forte ; on ne le dirait pas à voir sa petite bouche pincée qui a l'air d'envoyer des sifflements plutôt que des sons, mais c'est comme ça. Cette voix de l'honorable compagnon du Bain m'arriva éclatante, perçante, jusqu'à mon refuge. " Je veux représenter la cité de Québec, dit-il d'abord, sans faire aucune distinction de race ou de religion. " Yoilà qui est grand, mais ce n'est pas conforme au programme catholique, la plus grande chose qui ait jamais été imaginée. Il y a des nuances dans le sublime. Après cet exorde qui révélait un puissant orateur populaire, l'honorable Hector a parlé du chemin de fer du Pacifique et a renouvelé la déclaration qu'aucune taxe nouvelle ne serait imposée au pays pour sa construction, parce que le gouvernement l'abandonnait aux compagnies particulières. Ici, les quarante voix crièrent " Hourrah pour M. Langevin ", probablement parce qu'il venait de prendre un verre d'eau.

Puis, développant cette féconde conception du chemin du Pacifique canadien qui coûterait cent cinquante millions, s'il y avait dans le monde assez d'idiots riches poui- l'entreprendre, à côté de la ligne parallèle que les

Américains construisent, rhonorable Hector s'est écrié^ que la Confédération deviendrait le grand entrepôt du commerce de F Asie ; et, emporté j^ar les mouvements de son imagination trop sensible, en face des splendide» horizons qui s'ouvraient devant nous, il s'exclama, en parlant des Chinois et des Ciis de la Colombie Anglaise : " JVos frères du Pacifique " et il étendit les bras comme pour les embrasser. Ce cri de 1 ame arriva jusqu'à mes oreilles plus sonore que tout le reste. En ce moment, un gros muffle, face d'hippopotame repu, empoignant le husting de ses deux bras jîour ne pas tomber, hurla encore une fois : " Hourrah pour 31.. Langevin. "

Ceci fut le signal de nombreux cris : " Pelletier, Pelletier, " et une giêle de coups de poing s'en suivit entre les pochards qui entoiu-aient l'estrade et qui étaient trop ivres pour se reconnaître entre eux. Mais ce fut l'atfaire d'un instant, et l'élu par acclamation l'eprit : '•' Mes frères (il confondait, il avait toujoui'S les Chinois dans la tête), mes frères,à propos de la navigation libre du Saint-Laurent, nous n'accordons presque rien de nouveau aux Américains ; ils ont toujoui's joui de cette navigation librement. excepté entre Coteau du Lac et Montréal, et cest ce petit bout du fleuve seulement que nous leur donnons de plus par le traité de "Washington ; mais ils n'ont pas l'usage de nos canaux, qui restent pour eux dans leur condition antérieure.

" Et à pi'Of)OS des pêcheries, la plus grande question de toutes pour la Confédération Canadienne, notre représentant à Washington, Sir John A. Macdonald, a protesté contre l'abandon qui en était fait aux Etats- IJnis. Mais on lui a répondu ; " Signez toujours Ife

traité, puisqu'il y a une clause qui stijmle qu'il devra ^tre ratifié par le parlement fédéral. "

Yous voyez le truc : comme si l'Angleterre et les Etats-Unis allaient signer un traité pour rire, à la con- ■dition qu'il soit ratifié par le Canada ! ....

Il y a des ficelles politiques qui sont comme les cables du Great Eastern ; si on ne les voit pas, c'est •qu'elles bouchent les yeux.

Son speech en français débité, l'hon. Hector l'a répété en anglais, ce qui ne valait jjas mieux ; puis M. Chauveau a dit quelques paroles bien senties, mais peu appréciées ; M. Simard est venu ensuite et a témoigné de l'honneur qu'il s'était fait à lui-même en <'édant sa place à M. Langevin pour représenter Québeccentre. En ce moment il n'y avait plus personne auprès du husting, et les paroles sentimentales de M. Simard se perdirent dans les démolitions du bureau ■de poste.

A Saint-Roch,il y avait plus de monde, mais pas plus •de têtes. Du reste, ça été charmant, limpide et doux. M. Rhéaume a fait quelques petites farces, on a ri et il a été élu. C'est simple comme bonjour. Et l'on dira maintenant que les gens de Québec ne savent pas faii'e les choses ! Au surplus, M. Rhéaume est un brave homme ; il n'est pas plus ministériel que vous et moi ; il est réduit à la besace, caractère distinctif des gens •de l'opposition, et s'il s'est décidé à voter toujours jjour le gouvernement provincial, c'est que, suivant son expression, il était temps pour lui de se mettre du côté ■où il y a des croquignols. Mais si, dans le prochain ^parlement, l'ojjposition a plus de croquignols que le îninistère, que fera M. Rhéaume ?

Québec, 22 juin.

Je voudrais pouvoir rire à mon gré de la bêtise humaine, mais cela demanderait trop de temps et j'en ai bien peu à vous donner ; du reste, à quoi cela serviraitil de rire aujourd'hui ? Il y a une telle ressemblance entre le rire et les pleui'S qu'on pourrait s'y méprendre, et l'on croirait peut-être que je ris jaune. Et pourtant cela m'amuse bien, je vous le jure, de voir que toutes les choses de ce monde sont si petites, si bornées, et que la bêtise seule n'a pas de limites.

Donc, nous sommes battus, battus sur toute la ligne, à Bagot, à Québec, à Lévis. Evanturel est écrasé, moulu, c'en est iini de lui ; Fréchette est en dessous de trois cents voix ; mais il est tombé héroïquement, sur un lit de mitraille d'où il se relèvera plus teiTible et plus fort dans un an. '•' La cause des vainqueurs plût aux dieux, mais Caton préféra la vaincue." Ainsi de Fréchette ; je ne dis pas qu'il l'ait fait absolument exprès, mais il est aussi solide dans la défaite qu'il était triomphant sur les hustings ; ce qu'il a perdu en votes, il le gagne en force morale.

Le comté de Lévis offre un bizarre spectacle, une anomalie qu'on ne tolérerait pas dans un pays vraiment constitutionnel ; toute la campagne contre la ville. La ville, un groupe compacte de travailleurs, d'employés, de mercenaires de toute espèce qui étouffent la voix des habitants de tout le comté ; cette masse vote comme une masse, pas autre chose, et cela suffit pour exclure le véritable représentant de la grande majorité des électeurs libres. Lévis, la ville, devi-ait avoir un député à elle seule, et le comté un autre ;

comme cela, il n'y aurnit pas de faux représentant.

Les partisans enthousiastes de Fréchette étaient si sûrs du vote écrasant des campagnes qu'ils ne pouvaient croire que celui de la ville fût suffisant à leiu* enlever le succès ; mais il y a eu des déceptions et des trahisons. Laissons tout cela ; c'est l'histoire éternelle, et à quoi bon récriminer ? On se sent pris d'une espèce de dégoût, et l'on se demande ce qu'il y a désormais à faire. Depuis quinze ans, nous n'avons vu que des avortements ; s'il fut une époque où l'on pût concevoir de légitimes espérances, c'était bien celle-ci, et voyez le résultat. Une chose nous console toutefois, c'est que si les libéraux sont battus, ils partagent ce sort avec le j^rogramme catholique qui, lui, est tout simplement enterré. Quelle plaisanterie du destin ! Le programme catholique repoussé, proscrit en même temps que les libéraux qui, toute leur vie, ont combattu le fanatisme, ennemi de la religion ! Je me demande si tout n'est pas une illusion et si les hommes se conduisent réellement d'après des mobiles, et non d'après des souffles qui jîassent et les emportent comme insensibles. Ils marchent, ils agissent, ils espèrent, ils j)réparent, ils combinent ; à quoi bon ? une chiquenaude du lutin moqueur qui j^irouette dans l'invisible renverse tous leurs jDrojets. Y a-t-il encore des causes aux effets ? J'en doute ; ce que je vois, c'est que les causes et les etfets sont entre eux comme les antij)odes, et qu'au lieu de se suivre, ils se choquent.

Aujourd'hui la moitié des bureaux et des magasins de la ville est fermée ; une salve de vingt coups de canon est tirée sur la plateforme, bon nombre de bâtiments sont pavoises, des branches d'érable paraissent

aux fenêtres, devant les maisons ; une grande messe est chantée à la cathédrale ; du reste, aucune manifestation publique, et l'on se demande en l'honneur de qui cet apparat insolite ; c'est le 25e anniversaire du pontificat de Pie IX qu'on célèbre.

A part cet événement, rien n'arrête ni ne distrait la population de notre bonne ville que l'érection du nouveau bureau de poste au milieu de deux ou trois masures restées intactes, dont l'une contient l'atelier de notre confrère V Evénement, qui est là, juché sur un escalier solitaire, presque en ruines, affaissé, poussiéreux, comme un pécheur qui se couvi'e de cendres. Cher Evénement ! il a l'air de demander la permission de vous tomber sur la tête, à la différence de ses confrères qui ne la demandent pas et qui n'en font pas moins. Pas un passant qui ne s'arrête devant le bureau de poste en construction et qui ne regarde comme fasciné chaque nouvelle pierre en granit qui s'ajoute aux fondations. C'est que, c'est un fait inouï que l'érection d'un édifice dans Québec, et les gens qui savent qu'ils en ont pour longtemps après celui-ci, veulent se repaître, savourer sans rien perdre afin de pouvoir raconter cela un joui- à leurs petits neveux étonnés.

Comme je sortais, il y a quelques minutes, pour chercher des nouvelles, je rencontre un homme intelligent. Cela vous étonne ? revenez à vous, ce n'était pas un électeur. Il m'apostrophe : " Vous qui êtes joui-naliste, (je me rengorgeai) poun-iez-vous me dire ce que signifient les élections qui viennent d'avoir lieu, sur quelles bases elles se font, que demande l'opinion publique, enfin quels sont les intérêts ou les principes en jeu ? — Il y a tout [simplement, lui répondis-je, un

malaise phj'siqiie qui ])i'odiiit raffaissement ; chaeuii comprend qu'il faut un ehangement à l'état actuel, mais personne ne discci-ne ni ne veut employer les moyens jjropres à y conduire. Il n'existe j^oint une opinion morale, une conscience publique qui s'éclaire et qni juge ; il y a tout au j^lus du mécontentement, de la dissatisfaction ; pourquoi ? <»n n'en sait rien Je ne vois que deux partis à ])roprement parler ; les satisfaits qui ont des places, et les non-satisfaits qui ont des dettes ou ne peuvent en. fiiire ; mais comme la majorité de ceux-ci votent pour les satisfaits, voj'ez ce que c'est que l'opinion jniblique du Canada. Cette opinion ressemble au candidat qui n'apjyroiwe pas le programme catholique, mais qui ne le déso.pprouve pas non plus. Toujours flottants entre une affirmation et une négation, les candidats n'osent pas se prononcer par crainte des électeurs, et ceux-ci ne se jirononcent pas non plus parcequ'ils ne savent pas ce que les candidats veulent. Ne rien savoir, ne rien vouloir, toujours espérer jusqu'à en désespérer, se plaindre beaucoup en craignant le remède, comme ceux qui souffrent des dents et qui n'ont pas de plus grande horreur que le dentiste, avoir peur d'être dans les ténèbres et s'enfuir à l'aspect de la lumière, voir des maux partout et n'avoir d'autre idée que de s'y endurcir, subir toutes les pressions, se livj'er passivement à tous les charlatanismes, attendre les événements comme s'ils étaient au-dessus ou en dehors de l'action humaine, accepter les faits accomplis sans prévenir ceux qui nous menacent, voilà l'état moral de notre société "

En quittant mon interlocuteur, je continuai à me promener de par la ville : j'arrivai à la porte Saint-Louis

qu'on démolira ou qu'on ne démolira pas, personne ne le sait ; toujours est-il qu'on a percé les remparts tortueux, le dédale de petits bastions à moitié démolis d'eux-mêmes qui se trouvaient au dehors, afin de faire un chemin large et droit. Mais voyez un peu ; à peine a-t-on fini cette œuvre indispensable à la circulation qu'on relève et qu'on appuie de nouveau par des murs les misérables petits mamelons échancrés, en ruine, isolés, qui, auparavant, étaient des remparts continus ; pourquoi cela ? Probablement pour qu'il n'y ait aucun espace vide dans la vieille capitale déjà étoiittée. Québec est une ville où l'on a le respect inné de tout ce qui nuit, comme celui des Egj^itiens pour les crocodiles ; on y a le culte des nuisances. Des rues qui seraient pavées ou seulement praticables y feraient l'effet d'un habit neuf sur le dos d'un jmralytique. Il y a ici beaucoup d'Américains qui sont attirés par l'étrangeté du spectacle d'une capitale en ruines sur le sol encore si jeune de l'Amérique ; ils regardent avec des mines tout ahuries et ont l'air de chercher des souvenirs parmi les décombres, comme les visiteurs de Pom2:»ei.

Une jolie illumination se prépare pour ce soir : les pavillons se tendent d'un côté à l'autre des rues, les fenêtres s'emplissent de lanternes et de bougies, les bustes et les portraits de Pie IX apparaissent aux fi^çades. aux vitraux, sur les petites arches en bois qu'on a construites j)our l'occasion ; en somme cela donne un air de fête de village assez réjouissant. J'ai vu parader aussi l'artillerie volontaire, ce qui m'a déterminé à être en faveur des armées permanentes. Quant à avoir des soldats, vaut mieux les avoir comme

il faut de suite, avec la mine qui leur couvieut et nou pas celle qui les défigure. Du reste cette artillerie volontaire paraît aussi bien qu'il lui est possible, vu qu'elle a de rares occasions de se montrer, et qu'elle lie figure guère que pour faire escorte au lieutenant gouverneur, à l'ouverture et à la clôture du parlement.

Cacouna, 13 Juillet 1871.

Quelle étrange saison ! Ciel brillant, ciel qui invite et qui fait peur à la fois, qui échauffe et glace tour à tour dans la même journée, pur et limpide le matin, chaud à midi, brûlant à cinq heures, froid à huit. Quand vient le soir, le voyageur qui voulait partir le lendemain matin hésite; sa femme a le frisson, ses Jeunes filles s'enveloppent dans leurs mantilles : Ah marna ! how chillij ! et le bon père, qui a les poumons pleins de la poussière des rues, s'imm(jle : l'homme est né pour le sacrifice, la femme pour l'imposer. Les jeunes gens, les élégants, les cocodès et autres, excepté les correspondants de journaux, hommes inaltérables, voyant les jeunes filles rester à la ville, y restent aussi. C'est logique, mais c'est ennuyeux comme tout ce qui est bien raisonné.

Cependant les Anglaises sont braves. (^)uel est ce bruit de voix argentines, ce gazouillement humain qui

brise la cadence monotone des roues des bateaux, c'est la voix des femmes d'Albion qui volent aux eaux par troupes comme les hii'ondelles qui fuient. Quoique les Anglaises du Canada continuent d'appeler l'Angleterre leur home, une patrie que la plupart d'entre elles n'ont jamais ni vue ni connue, elles se font parfaitement à leur patrie réelle et bravent mieux que les vraies Canadiennes l'inconstance de son climat. Que voit-on dans les stations d'eau renommées,fashionables ? Des familles anglaises et rien que des familles anglaises. Ce sont elles qui ont bâti les jolis et riants cottages qui font de Cacouna le Saratoga canadien, et ces cottages se comptent par vingtaines ; ils s'écbelonnentsur le coteau jadis abrupte et inculte qui domine le fleuve, et leurs parterres émaillés, leurs petits jai'dins coupés de rocs et de taillis, les allées étroites, les sentiers épineux en font comme un petit Eden à moitié sauvage où l'on peut rêver, gémir, chanter et grelotter à discrétion.

* Depuis deux jours que je suis ici, je parcom-s d'un bout à l'autre ce village qui n'existait pas il y a vingt ans, et qui aujourd'hui a plus de deux milles de longueui*, avec des maisons élégantes, presque aussi proches les unes des autres que celles de la ville, eh bien ! je n'ai pas encore entendu un mot cle français, si ce n'e.st des habitants qui viennent vendre leurs produits et des cochers qui mènent les visiteurs. Déjà Cjuelques Américains, fuyant le ciel corrosif de Xew-York, sont venus à Cacouna avec leurs femmes pour respirer, disent-ils, et ils respirent tant qu.'ils demandent, avec un grand sérieux, quelle est la distance entre Cacouna et le pôle

nord. Moi qui suis de toutes les conversations, je leur réponds, comme l'aurait fait Mirabeau, qu'il n'y a entre eux que la distance du C'apitole à la roche Tarpéienne, l'espace d'un pas, mais que ce pas est un abîme.

Il n'y a pas encore beaucoup d'études de mœurs à faire ; les voyageurs sont en retard, et le grand hôtel de Cacouna, qui compte 400 chambres, en a à peine une cinquantaine de remplies. Mais en revanche, toutes les maisons ]H'ivées ont reçu leurs familles ; on attend de j(\ur en jour l'essaim nombreux, bruyant, qui vient toujours tôt ou tard s'abattre dans les hôtels, mais cette fois il se fait désirer. Quoi de plus attrayant pourtant que ce grand hôtel de Cacouna ! L'habitant du Saint- Lawrence Hall est un dieu et il n'a pas îe temps d'avoir un désir. Pour égayer les repas et faciliter la digestion troublée par le surcroît d'appétit qu'apporte l'air vif de la campagne, des musiciens loués pour la saison font entejidre les sons de la harpe, du violon et de la flûte,et cela au déjeuner, au lunch, au dîner, au souper. Je suis arrivé ici au son des fanfares, comme un triomphateur ; la valse, la valse joyeuse, toujours amoureuse, éclatait dans les airs ; quelques amis que je ne m'attendais pas à voir me reçurent dans leurs bras ; on ne me donna pas le temps de rien demander, tous mes désirs étant jH-évenus et satisfaits d'avance..

Il était six heures du soir. Je pris un souper homérique, fabuleux, puis je descendis la colline et me promenai sur la rive retentissante, écoutant le sourd battement des flots repoussés par l'abîme, qui ressemble à une canonnade lointaine. Quel grand et superbe fleuve que ce Saint-Laurent avec la bordure des énormes montagnes du nord, escarpées, jaillissantes, sourcilleuses,

àS CHRONIQUES

et luttant entre le ciel et la terre pour conserver leur etfi-ayant équilibi*e ! Moi, j^ensif, surpris par la petitesse de mon être devant la hauteur de ce spectacle, rappelant avec effort les phis profondes images et les plus chers souvenirs de ma vie, je restai confondu du néant de l'ambition humaine et de la folie d'espérer !

Ce fut en ce moment que j'aperçus quelques cabanes d'Indiens, jetées sur le rivage comme des tas de varech. • O Wistitis. Micmacs. Hurons.Abénaquis, Onontagués, que venez-vous faire ici ? — Xous faisons des paniers, des corbeilles, des bracelets, des petites boîtes, des pendants d'oreilles et des jiorte-cigares en osier ou en j)aille, et nous les vendons aux beaux messieurs comme vous,'' me répondit de son wigwam fumeux une horrible créatiire plus laide qu'une grimace de fée, plus crasseuse que la natte grossière qui couvrait le sol de sa cabane. Beau momieur était alléchant, je le pris au sérieux : en un clin-d'œil passa devant moi la vision de mes innonibrables victimes, et je pensai qu'un portecigares de vingt-cinq cents était bien le moindre holocauste que je pusse ofïi'ir à tous ces fantômes.

Le ciel commençait à se couvrii", c'est de rigueur. (.'ette année le ciel se couvre régulièrement tous les soirs, verse des toiTents de pluie et se découvre ensuite tous les matins. C'est le contraire de l'humanité ; aussi je ne m'étonne ])as de ce que les hommes déraisonnent tant.

Je vous ai dit que les Canadiens viennent peu aux stations d'eau fashionaljles. S'ils se rendent moins dans

les lieux où il y a encombrement, ils se répandent davantage dans les différentes campagnes qui bordent le fleuve, où presque tous ils ont des familles amies qui ^es attendent pour passer un mois ou deux. Au lieu de revenir des eaux amaigris, fatigués, ahuris, ils en reviennent avec des forces nouvelles et des couleurs éclatantes sur les joues. Mais pour celui qui cherche le tourbillon, qui veut oublier et se plonger durant quelques jours dans l'ivresse des plaisirs semés sous ses pas, qu'il vienne au Saint-Lawrence Hall, il est certain d'oublier les heures et les quantièmes. Perdre le fil du temjis, c'est un des rares bienfaits que la Providence ménage aux malheureux, mais hélas ! il faut toujours le ressaisir, et les heures de repos comptent alors comme des siècles.

Cacouna, vous le savez, est à deux lieues et du village et du quai de la Rivière-du-Loup, deux lieues d'une route charmante, plus belle et mieux tenue qu'aucune rue de la ville. Son nom est déjà célèbre même aux Etats-Unis ; un Américain, avec qui j'ai fait le trajet, me disait que bon nombre de ses compatriotes songeaient à déserter les oasis brûlantes de Long Branch et les ruineuses somptuosités de Saratoga, pour venir ici se retremper avec beaucoup moins d'argent et beaucoup plus de satisfaction. Il regardait les champs, les clôtures, les maisons, les voitures qui passaient, et ne cessait de m'interroger sur les habitudes, les jjrogrès, les ressources, les différents genres de culture, le degré de prospérité, les tendances des habitants, et, tout en m'interrogeant, il m'instruisait moi-même. Pour les Américains tout est matière à instruction ; ils possèdent une foule de connaissances pratiques sur les

l^a^'s qui avoi.sinent le leur ; ils voyagent moins poulie plaisir que pour connaître et comparer ; à leurs yeux, l^ei-dre du temps n'a pour ainsi dire rien d'humain, et, tout en prenant du repos, ils se meublent la mémoire de tout ce qui peut lui être utile ou avantageux. Yoyez leurs femmes, leiu-s tilles en voyage; toujours un livre à la main ; aussi jamais vous ne les jjrenez au dépourvu sur quelque sujet que ce soit. Quelles charmantes et faciles causeuses, et quelle conversation intéressante que la leur ! A ma table, il y en a deux ou trois qui font à elles seules tous les frais de la causerie, et, moi qui suis un bavard, je désespère de placer un mot.

Ajoutez à cela qu'elles sont presque millionnaires

oh! voilà le danger. Chut! je méj^i'ise le métal

]jarce que je ne le connais pas ! C'est toujours ainsi.

A la table d'à côté,ce sont des Anglaises ; celles- là ne l^arlçnt pas de trop, c'est dérogatoire. Quand on a de la dignité, on n'a pas de langue ; ces Anglaises n'ou\T.'ent les lèvres que pour introduire une bouchée précieusement, comme si elles se faisaient une opération à la gencive ; du reste, irréprochables, droites comme des fioles, avec mille louis de revenus. Il y a peu d'hommes ici, et les dames se montrent rarement ; elles sont comme effrayées de la solitude du grand hôtel ; le jour, tout le monde reste chez soi ; mais le soir, il y a foule sur le trottoir. Ce n'est pas encoi'e le temps du carnaval ; dans quinze jours, le bal incessant commencera et l'hôtel sera comme un vaisseau dans la tempête. Dans quinze jours je serai déjà loin ! J'aurai été au Saguenay. à Kamoura.ska, à la ^lalbaie. que sais-je "? Peut-être même que je ne serai plus, tout cela pour les lecteurs du Pays qui se moqueront de moi si je péris en route.

Pour " l'Opinion Publique "

CaCOUNA, 16 JUILLET, 18*71.

Il pleut et il tonne, il pleuvera et il tonnera demain, il a plu et il a tonné hier, voilà le bilan de la saison. ■C/omnient s'étonner après cela que les gens viennent peu aux eaux cette année ? Ils ont de l'eau tous les jours tant qu'ils en veulent, l'eau du ciel, intarissable, diluvienne, qui A^ous surprend à toute heure et vous accable de ses bienfaits. La terre en est saturée et les bons habitants qui, il y a un mois, imploraient à genoux le dieu des orages, se relèvent épouvantés de la générosité divine. Dans le grand hôtel de Cacouna, deux cents chambres, retenues depuis le 1.3 juillet, sont encore veuves ; le propriétaire, joyeux, plein d'espoir tous les matins, s'assombrit vers le soir comme le ciel ; il attend et ne voit rien venir que son coach vide de sa ■course quotidienne au bateau-à-vapeur et au chemin de fer. Cependant toutes les maisons privées et les jolis cottages de Cacouna sont pleins, pleins de familles qui restent chez elles tout le jour et qui, le soir, s'échappent par torrents sur les trottoirs ; ce sont surtout les femmes : place aux blondes tilles d'Albion. Les jeunes gens, et ils ne sont guère nombreux, sont obligés de marcher dans le chemin poudreux, sans autre distraction que d'ôter leur chapeau à chaque instant et de se rompre l'échiné dans cette gymnastique gracieuse.

C'est la mode de s'ennuyer à Cacouna ; aussi tout le monde y court. Entendons-nous ; tout le monde ici, «e sont les Anglais, peuple né pour la contrainte.

Mettez cent familles canadiennes dans Cacouna. et le village est bouleversé ; parties de plaisir.piques-niques, promenades sur l'eau, bains, bals, ce sera un divertissement, un train-train continuel. Il n'3' aura pas autant de jolies résidences, de cottages bâtis avec luxe, pas autant de parterres bien alignés et pro2)rets, pas autant de bosquets découpés avec art sur le coteau onduleux qui descend au fleuve, pas autant de petits jardins jjerdus dans les taillis muets, ni de maisonnettes de bains s'attristant dans leur abandon, mais vous sentirez une vie bruyante, la mêlée des plaisirs, des amusements sans cesse renouvelés, des hommes et des femmes qui se cherchent au lieu de se fuir dans un repos monotone ; vous entendrez ime tempête de cancans, chose j-edoutable et charmante ; vous verrez les gens debout à huit heures, courant les bois et les champs, des jeunes tilles et des jeunes gens infatigables, toujours prêts à recommencer la vie joyeuse de la veille, des amoiu-ettes, des fleurettes, des ariettes, des riens, des matrones indulgentes, des pères bons comme le pain béni, des réunions intimes de cent personnes, tout le monde se connaissant, jouissant, riant, sautant, embrassant la vie par tous les pores, cette vie de deux mois qui revient tous les ans. Au lieu de cela, vous avez dans Cacouna des gens qui ressemblent à la pluie ; ils ont des visages comme des nuages. Quand ils sourient,c'est signe de mauvais temps, et quand ils marchent, on se sent inquiet et l'on regarde l'horizon. Les Canadiens, eux,savent s'amuser ; hélas ! que sauraient-ils s'ils ignoi-aient cela ? Jouir vite et rapidement des quelques heures que le ciel nous mesure ; aimer et sentir, se l'épandre au dehors, fouetter l'aile souvent lente du

temps, s'oublier soi-même en oubliant de compter les jours, voilà le secret de la vie !

Il est six heures du soir ; je suis enveloppé de nuages qui portent la foudre, et partout autour de moi l'horizon se resserre. Un bruit de pas précipités vient frapj)er mon oreille ; le roulement des voitures gronde sur le gravier, et j'entends im bruit mêlé de voix qui se répandent en bruyants échos dans les longs corridors de l'hôtel. C'est l'arrivée des nouveaux vo^'ageurs ; j'accours les voir ; ils sont quarante à cinquante, presque tous des femmes et des jeunes filles ; c'est monotone et ravissant ; nous ne sommes pas assez du sexe laid pour faire diversion et nous sommes encore de trop pour le plaisir de ces dames. Quoi de plus réservé, de plus retenu, de ])lus exclusif qu'une Anglaise en voyage ? C'est un mur à trij^le enceinte ; on l'aborde en grande cérémonie, après avoir fait mille circonvallations, et si on ne l'aborde pas, tant mieux ! Il fait déjà assez froid sans aller se geler au contact de ces pâles beautés dont les paroles tombent comme des flocons de neige. Ce sont, ce soir surtout, des femmes du Haut- Canada ; demain l'on attend beaucoup d'Américaines du Sud ; oh ! demain, c'est le grand jour. Combien n'ai-je pas compté de lendemains, moi, pau\Te chroniqueur dont le lendemain est toute la fortune ! Mais pour les femmes, demain, c'est jamais. Donc, je n'attends pas les Américaines du Sud, parce qu'elles ont écrit qu'elles allaient venir. Dans deux jours je serai parti, et pourtant j'aurais bien voulu rêver sous

le feu de ces noires prunelles qui promettent tout ce qu'elles ne tiennent pas et vous font désirer d'être heureux sans croire au bonheur-.

Décidément, j'ai besoin d'une douche

Si je descendais le coteau, trois cents pas à faire, au bout desquels la marée haute m'invite en même temps qu'une maison de bain divisée en quinze à vingt compartiments où il n'y a personne ? Bah ! est-ce qu'on vient aux eaux pour se baigner ? Je veux faire comme les autres ; demain matin, à 7 heures, on m'apportera dans ma chambre un bain d'eau salée avec un verre de la même liqueur ; on a tout ce qii'on veut ici, et en cadence encore ! on se baigne au son de la musique, on déjeune, on dîne et l'on soupe au son de la musique.

C'est une maison unique que ce grand hôtel de Cacouna qui contient quati-e cents chambres ; nulle part ailleurs le service n'est aussi complet, aussi intelligent, aussi actif. Construit il y a dix ans, il a été agrandi depuis de deiix ailes immenses où les pas se perdent. Quand je pense qu'il y a vingt ans Cacouna n'était rien ! Quelques rares voyageurs y venaient dans le Rowland Hill, petit vapeur-sabot qui faisait mine de se mouvoir ; plus tard le Saguenay vint y déposer de temj)s à autre des curieux qui cherchaient des plages vierges. Enfin, l'on bâtit le quai de la Eivière-du- Loup, et le Jlagnet inaugura une série de voj'ages réguliers qui sont devenus aujourd'hui quotidiens, sans cependant suiRre encore à la foule énorme qui se donne rendez-vous dans ce resort de la fashion. Vous n'habitez pas ici dans le Canada ; rien ne peut y donner l'idée d'un village de notre paj'S ; toutes les anciennes maisons d'hal»itants ont fait place à des villas qui af-

fectent tous les styles sans en revêtir un seul, mais qui cependant ne manquent pas de pittoresque, villas construites par des étrangers, entourées de jardins, échelonnées à perte de vue sur une ligne capricieusement bi'isée, assises dans cent attitudes diverses sur le coteau qui domine le fleuve et d'où Ton embrasse une vue qui s'étend à plus de vingt lieues dans tous les sens.

Lundi matin, 1*7 juillet.

Il est neuf heures, oui, neuf heures ; j'en ai honte ; aussi, je me pardonne. Je m'éveille au son de Rlgoletto ; la harpe frémit et sanglotte en jouant laDona ê mobile.

" Souvent femme varie, " Bien fol est qui s'y fie. "

Chanson de François 1er, que le père Adam avait fredonnée déjà et que ses fils chanteront encore jusqu'à la fin du monde sans se lasser d'être fols.

Quelle journée radieuse ! quel ciel étincelant ! Les oiseaux gazouillent sous ma fenêtre ; ils sautillent, volètent de branche en branche, portant avec eux leui's amours ; la nature s'épanouit et sourit au soleil satisfait. Fredonne, fredonne le motif de tous les âges, ô harpe divine ! tes accords montent en se gonflant dans le ciel pur, si pur qu'un soupir peut s'y faire entendre ji^que dans les nues. Sur la rive dorée se jouent et flottent de caressants rayons ; des jeunes filles blanches comme le lait, blondes comme les épis, sont étendues sur le sable, un livre à la main, un livre qui ferait croire qu'elles lisent ! Quand vous passez, elles l'ouvrent en abaissant leurs regards ; mais vous n'avez

pas fait deux pas que le livre retombe à leur côté, sans même qu'elles s'en doutent. Regardez bien ; elles lèvent leurs grands yeux sur l'horizon lointain, vague comme leur pensée ; elles cherchent l'image de leur âme sur la surface de l'onde éternellement ondoyante et changeante ; les parfums de la mer dilatent leur poitrine émue ; çà et là des enfants courent en ramassant des coquilles et s'ébaudent dans les flaques d'eau abandonnées par le reflux Plus loin, là-bas, un amoureux de trente ans se promène, une jeune femme au bras, en soupirant la plainte qui recommence toujours et ne cesse qu'avec la vie. Je détourne les yeux avec amertume ; la folie humaine est affligeante parce qu'elle est éternelle ; sans cela ce serait délicieux. Les hommes n'apprendront jamais rien, et l'expérience est un fruit amer qui n'est pas même bon pour les' dyspeptiques.

" Oui, sans doute, tout meurt ; ce monde est un grand rêve, " Et le peu de bonheur qui nous vient en chemin, " Nous n'avons pas plus tôt ce roseau dans la main " Que. le vent nous l'enlève.

" f)ui, les premiers baisers, oui, les premiers serments " Que deux êtres mortels échangèrent sur terre, " Ce fut au pied d"un arbre effeuillé par les vents,

" Sur un roc en poussière.

" Tout mourait autour d'eux, l'oiseau dans le feuillage, '■ La ileur entre leurs mains, l'insecte sous leurs ]iieds, " La source desséchée où vacillait l'image

" De leurs traits oubliés. *

" Et sur tous ces débris joignant leurs mains d'argile, " Etourdis des éclairs d'un instant de plaisir, " Ils croyaient échapper à cet Être immobile " Qui regarde mourir. '"

Alfred de Musset.

Je ne déjeunerai pas ce matin, il fait trop beau ; il me faut une poésie vivante, en chair et en os ou eri marbre ; vous savez que le marbre parle par la bouche des femmes ; donc, je vais faire ime cour effrénée à toutes celles qui ont envie de se moquer de moi. Haltelà ! qui jjasse ? C'est le gros pi'opriétaire de l'hôtel Jean. En voilà de la chair et peu d'os, encore moins de marbre, de la bonne pâte d'habitant ! Ce digne bonhomme est aussi malheureux que replet ; pas une âme encore chez lui, un bon hôtel, ma foi, où l'on paie $1.25 par jour. Pour nourrir son envie, il passe et repasse à toute heure devant le Saint-Lawrence Hall et jette des regards désespérés sur tous les élégants qui, comme moi, promènent leur victorieux dédain du levant au couchant, sans se soucier de ce qu'ils auront à payer pour cela. Il ne peut croire que la Providence ait de pareilles injustices, ni que nous consentions à payer deux fois plus que chez lui pour rester où nous sommes. Oui, $2.50 par jour, voilà ce qu'il nous en coûte pour contempler, trois fois en vingt-quatre heures, au moment solennel et antique des repas, les nymphes de Toronto, de Montréal et de I^ew-York.

Déjà les étrangers de Cacouna commencent à se dégourdir ; sans doute ils étaient paralysés par le froid. On les voit aller aujourd'hui de ci, de là, sur la longue l'oute ; le bruit et le mouvement se répandent et l'on s'apprête aux plaisirs. Hélas ! c'est à la veille de mon déjjart : mais il est d'autres plages où soufflent tout l'été les vents qui balaient les ennuis ; je vais aller vers elles ; il me reste encore à voir la Malbale, Kamouraska, le Saguenay, Eimouski, Tadoussac, assez pour le juif errant, peut-être -pas assez pour l'âme

errante. Mais je me ferai une philosophie intime et j'en doterai a'OS lecteurs, qui n'}' comprendront rien. C'est le meilleur moyen de réussir auprès d'eux.

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