‹ Chroniques canadiennes; humeurs et capricesChapitre 10 sur 34 · DEUXIÈME CAUSERIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME CAUSERIE

Etes-vous Carliste, mon cher directeur, ou Amédéiste, ou progressiste, ou frontiériste ? Je présume que vous n'êtes pas encore tout à fait fixé sur tous ces points et que même vous y mettez quelque indifférence. Cependant il y a des gens qui viennent au monde avec une opinion toute faite. Ainsi il paraît qu'on naît Carliste dans laî^avarre et dans la Biscaye, absolument comme en Auvergne on naît porteur d'eau, blagueur dans la Grascogne, et conservateur dans les concessions du Canada, ce qui est une autre manière d'être blagueur.

Quant à Don Carlos, lui, il est carliste incontestablement. Seulement, il l'est moins que beaucoup de ses partisans, absolument comme il y a des catholiques beaucoup i^lus catholiques que le Pa^je. Pendant qu'on s'administre quelques petites tripotées dans les montagnes de la Navarre, Don Carlos est devenu depuis quelque temps déjà invisible, introuvable. Pour passer et repasser la frontière d'Espagne il a pris cinq jours ; son père, lui, avait trouvé le moyen de soutenir la guerre civile en Espagne 2)endant cinq années, à partir de 18.34, dans ces mêmes montagnes de la Navarre et de la Catalogne, contre les Christ inos, ou partisans de la reine Christine. En Espagne, on fait des noms, comme on veut ; c'est ainsi que l'appellation de frontiériste a été donnée aux prétendants ou autres qui traversent la frontière pour faire du tapage. Il y a une opinion politique qui consiste à passer la frontière d'Espagne, de même qu'il y en a une pour enjamber la frontière du Canada et la rej^asser l'instant d'après,

avec cette différence que, chez nous, les frontiéristes s'appellent des Fenians.

Dans l'intervalle des cinq jours que Don Carlos a passés sur la terre de ses aïeux, un écrivain du Figaro a eu un accès d'enthousiasme légitimiste comme il est rare d'en avoir de nos jours :

"Vous, prétendant, dit-il, vous mourrez en roi, ce qui est une manière de l'être ! Votre mort, glorieuse pom* vous, servira à la cause de ces monarchies qu'on

croit perdues et qui peut-être le sont Elles ont

assez péché pour cela ! Votre mort frappera sur les cœurs qui les aiment et qui voudi-aient les relever. Dans la tombe vous emporterez tout entier le drapeau sous lequel peuple et rois ont combattu et fait la gloire

de leui" pays Malheureusement, l'horizon est si

noir et le temps si plein de désespérance, que le mieux pour vous et pour le monde qui vous regarde et qui a désappris d'admirer, est peut-être de mourir dans cette lutte suprême que vous- n'avez pas redoutée.

" Les races qui finissent ont des devoirs envers la gloire ^des aïeux. Eace de héros, il faut mourir en héros. Vous l'avez compris, Sire."

Don Carlos n'a pas compris tout à fait ; il y a tant de choses qu'on ne voit pas clairement lorsqu'il s'agit de mourir ! Et, du reste, la persj)ective d'être le dernier roi absolu de l'Espagne ne touche pas tous les cœurs de héros, quelque droit qu'ils puissent avoir.

Le droit Bionarchique abstrait, purement idéal, tel que le définissait Bossuet, n'existe évidemment plus. Dans notre malheureux siècle tout se raisonne, et si l'hérédité subsiste encore dans bon nombre de pays, c'est par le consentement tacite des gouvernés et sous certaines conditions, accompagnées de beaucoup de restrictions. Hérédité ne veut pas dire légitimité. C'est simplement une forme et non pas un droit.

Depuis un siècle, à partir de Charles-Edouard, le dernier des Stuarts, qui voulut revendiquer le trône d'Angleterre et qui périt glorieusement à Culloden, tous les prétendants ont échoué. Ce n'est pas, certes, qu'il en manque ; mais ils ne passent pas tous la frontière, et quelques-uns même ont la sagesse de ne pas être des héros.

La dernière invention moderne, c'est l'introduction du canon dans tous les genres d'actions humaines- C'est aux Etats-Unis, pays pacifique par excellence, que nous devons ce progrès. Pour préluder au grand jubilé de Boston qui va avoir lieu prochainement, les Américains font des conventions politiques, et, à la fin de chaque tii-ade d'un orateur plus ou moins allumé, un coup de canon donne le signal des applaudissements. C'est une manière d'utiliser les vieilles pièces ; mais il paraît que ces coups de canon répétés ont produit une intense chaleur dans la salle de la convention de Philadelphie qui vient de se réunir. L'un des péi'oreurs, à moitié abasourdi, suant à grosses gouttes, a été obligé

d'ôter son paletot et de passer à la grande réjîublique sa chemise — " ce qui faisait un charmant contraste, dit un des reporters, avec les tentures foncées et les draperies de toutes couleui's qui paraient l'estrade. "

Pour moi, je ne suis pas jmysagiste et je n'ai pas d'opinion à exprimer là-dessus.

Mais au sujet du canon, les Américains nous donnent un noble exemple. Comme ils n'ont pas d'ennemis autour d'eux, ils s'en servent pour leurs amis. Bientôt on verra le canon portatif que chacun aura dans sa poche aux assemblées populaires et qu'il fera partir au hasard des on enthousiasme. Qui sait ? le canon remplacera peut-être un jour la parole, et ce sera là un progrès \'Taiment humanitaire : il n'y aura plus moyen de déguiser sa pensée.

Québec a des canons, des mortiers et des obus qui se montrent à tout bout de champ. Partout où il y a quelque vieille ruine, quelque amas de pierres effondrées, quelque rempart antique qui s'affaisse, on voit se dresser ces foudres de guerre qui joueraient aujom-d'hui à peu près le rôle de flèches d'Iroquois. Je ne sais pas même si l'on p.ourrait les faire partir pour applaudir un orateur ministériel. Quant à les charger, c'est peut-être encore possible, mais poui- les décharger, jamais ! à moins qu'on veuille faire sauter la ville avec tous ses habitants, ce qui les remuerait peut-être un peu. En attendant, ils sont comme leui-s canons^ dont ils partagent l'immobilité séculaire,

Le ciel est chargé de vapeurs, de pluie et de vent de nord-est depuis la fin d'avril, en tout six semaines ;

ce qui faitqiie les navires venus d'Europe ne peuvent 2)lu8 rejjartir. Les Québecquois, gonflés d'orgueil, disent qu'ils n'ont jamais vu autant de vaisseaux dans leur port ; mais aussi, dès que le vent du sud-ouest prendra, ce qui n'est pas probable cette année, il n'en restera plus un seul. Qxiand on songe que nous voilà arrivés au milieu de juin et que nous n'avons pas encore eu une bonne journée de chaleur, et qu'il n'a pas fait beau temps vingt heures de suite, c'est à demander l'annexion à tout jmx ! Avec l'annexion, du moins, on est certain qu'il n'y aurait plus d'hiver en Canada et qu'il n'y pleuverait point à tout propos et sans propos. Mais, tels que nous sommes, avec nos seules ressources coloniales, nous ne pouvons pas lutter contre l'atmosphère. L'indépendance (1) changerait peut-être un peu le cours du vent, mais ça ne durerait pas et tout serait à recommencer.

Avez-vous jamais promené votre regard d'aigle sur les grands événements qui agitent notre globe ? Pour moi, il me semble qu'il n'y a rien de plus petit ni de 13lus comique que ce qu'on appelle les grandes choses ; j'aime mieux m'arrêter aux côtés mesquins de l'histoire.

Ce qui frappe le plus mon attention en ce moment, c'est la loi passée en France contre l'ivrognerie. Cette loi ressemble beaucoup, pour les pénalités édictées, à celle que vous avez à Montréal et qui oblige de fermer

(I) Il a toujours existé en Canada un parti politique visant plus ou moins ouvertement à l'indépendance des colonies angloaméricaines.

les hôtels à onze heures du soir. Elle a eu ])Our effet immédiat de tripler le nombre des pochards, en même tempsj^que de réjîandre la pernicieuse habitude de mé- ]n'iser les lois.

Il paraît que l'ivrognerie fait des ravages notables dans les équipages de la flotte française. Une circulaire du ministre de la marine engage les commissions des ])orts à étudier les moyens propres à l'aiTêter • Que n'adopte-on dans ce cas le système anglais qui divise les marins en trois catégories ? L'une va en permission tous les quatre jours, l'autre tous les quinze jours, et la troisième tous les deux mois. Pour jouir des avantages de la jn-emière catégorie, on comprend que les matelots aient tout intérêt à ne jamais entrer en état d'i^Tesse.

On pourrait ainsi, dans Montréal, donner des permis de boire après onze heui*es, et cela en divisant les pochards par catégories. Ceux qui, à deux hem'es du matin, ne rouleraient jDas encore sous la table, auraient droit à un ci'édit illimité chez les aubergistes.

De cette façon, on serait certain qu'avant un mois tous les hôtels seraient fermés pour de bon, dès dix heures du soir.

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