‹ Chroniques canadiennes; humeurs et capricesChapitre 12 sur 34 · QUATRIEME CAUSERIE · texte numérisé non relu

QUATRIEME CAUSERIE

Puisque voiis avez publié un vendredi ma dernière causerie du lundi, je ne vois pas poiu-quoi vous ne publieriez pas la présente un samedi. Une fois lancé dans une voie pareille, il n'}' a plus aucune raison de s'arrêter, et l'on devient capable de tout, même de faire des causeries du dimanche, comme Eouthier qui ne respecte rien.

A propos du dimanche, laissez-moi vous parler d'un excellent speech d'Henry Ward Beecher, que je viens de lire tout au long dans un journal américain.

Vous savez qu'une des questions sociales des Etats- Unis, en ce moment, est l'accès aux bibliothèques le jour du Seigneur. Cela est plus difficile à obtenir que la réforme du travail et le vote du Sénat poui" la ratification du traité de Washington.

Nos voisins, qui ne perdent j)as une minute la semaine, sont fort aises d'avoir une journée dont ils ne savent que faire. Or, comme l'oisiveté est la mère de tous les vices, c'est précisément le dimanche qu'on voit le plus de j)ocliards titubant dans les rues et de vauriens parcourant par légions les banlieues des villes, en rendant les promenades inaccessibles aux gens tranquilles qui cherchent l'air libre.

C'est ce qu'on appelle en langue ordinaire keeping Sahhath day. Je ne suis pas dans les secrets de la divinité, mais je gagerais fort qu'elle est peu sensible à cet honneur. Cette espèce d'observation du dimanche est le fruit direct du puritanisme, morale pointue qui visse l'humanité dans une boîte à clous pour la rendre irréprochable. Entre nous, vaut mieux avoir quelques défauts, ce qui donne l'occasion de s'en corriger, que des vertus de convention qui vous immobilisent.

" Le puritanisme, dit notre confrère du Messchacébé, est à la vertu ce que la gloriole est à la gloire, c'est-àdire une affectation. Ce faux système ne tient aucun compte de la nature humaine, de ses passions, de ses faiblesses, et pose aux sociétés imparfaites un idéal inaccessible, prétendant les lancer vers un sommet ardu et héroïque."

En effet, il ftiut être un héros très ardu pour ]iasser un dimanche dans les villes de la Nouvelle- Angleterre sans y mourir d'ennui ou de dégoût. Un dimanche dans Boston ou dans Philadelphie équivaut à un apprentissage de croquemort. Les vi'ais puritains ont ce jour-là la rigidité catlavérique, et, s'il y avait quelque vertu pour eux à s'envelopper d'un suaire, je suis certain qu'ils le feraient. A défaut de la chose même, ils

s'en donnent l'apparence, ce qui est le fond de tout jîuritanisme moderne.

Or, Henry Ward Beecher, qui est un grand es^^rit, qui n'est l'esclave d'aucune convention et qui voit le bien partout où il n'y a pas de mal nécessaire, entreprend une croisade contre les froides et tyranniques observances qui mènent droit à la corruption, faute d'une liberté honnête. Il veut que les tramways circulent et que les bibliothèques i)ubliques soient ouvertes le dimanche.aussi bien que les autres jours de la semaine. Comme certains jom-naux fanatiques de Montréal ont déjà entrepris une croisade en sens contraire, il est bon de leur mettre sous le nez ce que dit le grand prédicateur américain.

S'adressant aux riches et aux heureux de ce monde : " Vous avez des demeures magnifiques, leur dit-il, et toutes les sortes de jouissances ; mais en est-il ainsi du pauvre tonnelier, du pauvre forgeron ? En est-il ainsi du pau%a*e ouvrier qui monte quatre étages pour atteindre sa chambre solitaire sous quelque mansarde où il ne trouve aucun confort, rien qui réjouisse la vue, pas même une petite branche avec des fleurs à sa fenêtre ? Il ne faut pas prendre pour mesiu-e votre prospérité. Il est très facile de dire : '' Les tramways ne doivent pas aller et venir le dimanche ; les gens doivent rester où ils sont le dimanche. " Pour moi, je ci*ois tout le contraire, et si vous voulez savoir toute ma pensée, je déclare que les hommes riches ne doivent pas se promener dans les tramwaj's le dimanche, mais que les pau^i-es doivent pouvoir y aller à moitié prix. Il faut rendi-e la locomotion facile pour ceux qui en ont le plus besoin. Ceux qui sont obligés de travailler

toute la semaine ne peuvent pavS aller voir leurs parents et leui-s amis, tandis que vous, riches, vous pouvez aller les voir dans vos carrosses le jour que vous voulez bien ; pour le pauvre, il faut absolument les tramwaj's du dimanche. Eien ne vaut mieux poui* l'homme et n'a d'objet plus moral que de conserver les liaisons de l'amitié. Il y a dans New- York pas moins de dix mille familles qui n'ont pas d'espace pour se remuer dans leurs jîetits logements ; il y a des hommes qui ont à peine respire l'air pur ou vu la lumière du soleil j)endant six jours ; ces hommes sont étiolés, n'ont plus de sang, peuvent à peine se dilater la poitrine, eh bien ! lorsque vient le dimanche et qu'ils disent à leur femme et à leurs enfants : " Si nous allions à Grreenwood entendre chanter les oiseaux, " leur répondrez-vous avec un dédain morose : " Mes amis, il faut garder le

jour du Seigneur ? "

Henry Ward Beecher n'est guère connu que de nom parmi nos compatriotes, et cependant c'est im des grands orateurs du siècle. Son éloquence, puisée dans le cœui- humain, s'inspire de toutes ses tendresses, de tous ses désirs. C'est un moi*aliste qui sait qu'il s'adresse à des hommes, tout en leur montrant les sphères de l'inaltérable piu-eté céleste. Qu'importent pour lui les systèmes et les fictions sociales érigées en préceptes de conduite ! Il veut satisfaire toutes les aspirations légitimes, et pour donner aux hommes la • liberté de faire tout ce qui n'est pas mal en soi, il passe à ti'avers toutes les règles.

On vient de voir un échantillon de son éloquence passionnée, sensible, vi-aiment chrétienne, puisqu'elle s'inspire de l'amour des déshérités de ce monde, veut-

on le voir maintenant dans son humour f qu'on lise le passage suivant du même discours. C'est la peinture du jeune nouveau-venu à New-York poui- y faire de l'argent et qui, le dimanche, passe la journée à se demander ce qu'il va faire :

"Il y a ici des milliers de jeunes gens qui se ti-ouvent comme des étrangers au milieu d'étrangers. Ils travaillent dur tout le jour ; ils couchent au magasin ou se juchent dans les mansardes d'une maison de pension. Quand vient le dimanche, l'un d'eux se lève de son colombier sous le comptoir, ou de son petit lit solitaire, et s'habille pour aller déjeuner. Après le déjeuner, la question est de savoir ce qu'on va faire : " Tom, dit-il à son ami, que te proposes-tu, toi ? — Je ne sais pas, et toi ? — Eh bien ! à peu près la même chose. " Il est alors, disons, neuf heures et demie. Les deux jeunes gens ont dormi, dormi, dormi, et ne poui"raient recommencer. Après avoir bien mangé ils se disent : •' Allons faire un tour dans la rue et voir ce que nous pourrons trouver. "

" Peut-être ont-ils l'intention d'aller à l'église quelque part. Ils errent çà et là, sans préférence poui* aucune église, et entrent dans la première qu'ils trouvent ouverte. Ils comptent les personnes qui s'y trouvent, dix, vingt, trente, cinquante ; ce n'est pas assez. " Allons ailleurs, " se disent-ils. Ils se rendent au .temple le plus rapproché, et, à leur entrée, deux ou trois personnes les regardent drôlement, comme pour leur dire : " Pourquoi, diable, êtes-vous venus ici ? " Personne ne se lève pour les recevoir : aucune complaisance, aucune coui-toisie ne leur est témoignée, car vous savez que ceux qui auraient honte d'être impolis

dans leur propre maisoti, croient juste de traiter les autres, dans la maison du Seigneur, comme des con-. damnés aux galères.

'■' Sans être décontenancés par cette froide réception, nos deux jeunes gens continuent leur chemin et croient pouvoir trouver un siège, mais le Suisse les aiTête : " non, pas ici," et les ramène et les fait asseoir dans un coin, tout à fait à l'arrière. Ils s'assoient, se regardent l'un l'autre un moment, puis se lèvent et tilent. De dimanche en dimanche, ils vont ainsi dans les différentes églises, et c'est un rare bonheur pour eux que d'être reçu.s poliment dans l'une d'elles où ils rencontrent quelqu'un qui s'intéresse à eux, qui leur demande où ils demeurent et échange avec eux des promesses de visite.

" Eh bien ! que retireront ces jeunes gens de leur fréquentation de l'église ? En supposant qu'ils y trouvent une place, quelle est la natiu-e de l'enseignement qu'ils reçoivent ? On leur dit peut-être que le ministère religieux a été transmis de j^asteurs en pasteurs depuis les apôtres, et cela les intéresse énormément ; ils sont enchantés qu'il en soit ainsi ; ils y trouvent autant d'aliment spirituel que s'ils regardaient travailler à un tricot. Eien ne manque dans ces sermons méthodiquement cousus, chaque point esta sa place. Ailleurs, ils entendront dire que nous avons tous péché avec Adam, une doctrine bien consolante !

"S'ils vont dans une autre église,ils entendront parler de Balthazar, ou des visions de Daniel, ou des visions de l'Apocalypse. Combien de fois entendront-ils un prédicateur leur dire de ces choses qui vont droit à leur âme, leur parler de leurs tentations,de leurs besoins ?

Combien de fois trouveront-ils des cœurs qui battent et brûlent de l'esjwit de fraternité ? Combien de fois entreront-ils dans une église où ils auront de quoi nourrir

leur âme désolée ? "

Voilà une peintiu'e faite d'après nature, voilà un tableau de mœui-s, voilà du langage qui parle et qui ne ressemble en rien aux froides et vides déclamations de ces prédicants piu-itains qui se transmettent les mêmes discom-s de génération en génération et les renouvellent périodiquement, si bien qu'on peut dire d'avance que telle année, à telle grande fête, on entendra répéter le sermon fait par le pasteur en telle autre année.

Cependant, les jeunes gens des Etats-Unis sont bien heureux de n'avoir que le dimanche qui les embarrasse ! Que dire de ceux de Québec qui ne savent où promener leui's pas monotones et leur figure ahurie pendant toute une semaine ? Dans Québec il y a mie rue où l'on fait des aôaires ; cette rue a huit arjjents de long et quinze pieds de largeui" ; après une forte pluie, les gens se parlent d'ime rive à l'autre, pai*ce que l'usage des canots portatifs n'est pas encore introduit dans la capitale. Il y a une autre rue où l'on se promène. Cellelà est longue d'un demi mille et n'a ni pavés, ni trottoii'S. Opiniâtrement, inévitablement, les mêmes figures.jias belles du tout, malgré ce qu'on en ait dit, vous passent devant le nez cinq cents fois en deux heures. Les mêmes questions et les mêmes réponses se font tons les jours, et quand on n'a plus de quoi répéter et qu'une auberge se trouve sur le chemin, on entre se monter le cerveau au moyen d'un cock tail. Là se

trouve généralement nn groupe d'abrutis qui ont déjà absorbé trois ou quatre verres et qui sont ravis de pouvoir renouveler la "consomme" avec les nouveaux arrivants. On s'attable et Ton imbibe ; cela enlève vingt minutes au temps. Ceux qui ne sont pas tout à fait blasés retournent dans la rue Saint- Jean voir passer et repasser les mêmes binettes. La seule distraction est de se saluer ; aussi il y a de mes amis qui font du salut une véritable gymnastique. Qu'ils soient heureux et que Dieu les bénisse !

De la conversation, point. Et de quoi causer ? Dans ce milieu oisif, dans ce coin isolé du monde, entouré de montagnes, de quoi parlerait-on et qui peut avoir des idées ? Aussi l'homme d'étude en est-il réduit à vivre de lui-même. C'est monotone.

On a tort de croire que nos forêts se dépeuplent. Québec les remplace ; la plante des arbres est une véritable fureui" dans notre ville cette année. Seulement, ces arbres n'ont pas de feuilles ; j'ai entendu dire que Montréal allait nous expédier une cargaison de nouveaux arbres ; hâtez-vous, si vous voulez qu'ils aient le temps de prendi-e, car l'hiver va bientôt reveiiir ici ; le fait est que nous n'en sommes pas encore sortis, et que le vent de nord-est a remplacé les tempêtes de neige qui n'en pouvaient plus de sept mois d'hiver. Le nord-est, à Québec, est une véritable institution, aussi immuable, aussi indestructible que le mixed bitters. (1)

Il y a ici quantité de vieilles dames et de vieux messieurs qui ont de gros revenus et qui ne savent qu'en

(l) Mélange de différentes boissons.

faire. Ils ne pensent même pas à faire réparer le trottoir devant leurs maisons, encore moins à consacrer leur argent à quelque entreprise ou à quelque amélioration lucrative. Mais ils le prêtent à 6 ou 7 pour cent, et prient le Seigneur de leur accorder longue vie. Les gens les plus occupés de Québec sont les policemeyi, ou, comme ils s'intitulent eux-mêmes, sergents-de-ville ; ils ont toutes les peines du monde à faire enlever les ordures des com*s, et emploient les trois quarts du jouià voir s'il n'y a pas des toits qui menacent de crouler ou des pieiTes qui se détachent des murs. Heureux sommes-noiLS de les avoir !

Si les Canadiens du pays se plaignent encore de la sécheresse, c'est qu'ils sont aussi incorrigibles qu'insatiables. Il a plu dans notre district cinq joui'S par semaine depuis le 1er mai, ce qui n'empêchera pas qu'on entende dire pendant trois mois que le grain n'a pu venir, faute de pluie. Un des traits saillants de notre peuple, c'est de n'être jamais satisfait. Qu'on lui montre des travaux à faire, de l'ouvrage en quantité, des richesses à acquérir, tout cela ne vaut rien si ça se trouve en Canada ; il faut aller le chercher aux Etats-Unis ; à ce point que pour les grandes entrepri ses pul)liques qui seront mises à exécution cette année même, il va falloir aller chez nos voisins, faire ce qu'ils ont fait chez nous depuis si longtemps, chercher des hommes.

L'émigration des Canadiens n'est pas un besoin, c'est une manie ; le fait est que c'est pis. Elle n'a qu'une seule et unique cause, le plaisir de grogner. Yoilà.

CAUSERIES DU MAEDI

(Pour le National)

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