CONSTITUTION PHYSIQUE DU TERRITOIUE
Athée. — Phylladc.
La Boissière. — Phyllade^ schiste ardoisier et quartz grenu.
Boucharap. — Phyllade, phyllade siliciftre, quartz grenu, ardoises à trilobites.
Cherancé. — Phyllade, phyllade quartzifèrc, quartz grenu.
Denazé. —, Phyllade, grès et sable.
Livré. — Phyllade, pointe de diorite (1), grés, sable, argile plastique.
Saint-Martin-du-Limet. — Phyllade, traces de charbon de terre (2).
Mée. — Phyllade, grès et sable.
Niafle. — Phyllade, grauwacke schisteuse (3).
Pommerieux. — Phyllade, grès et sable.
Saint-Quentin. — Phyllade, schist3 quartzifere, quartz grenu.
Saint-Saturnin. — Grès, schiste tégulaire.
La Selle-Craonnaise. — Phyllade, quartz grenu.
Autrefois notre pays était couvert de châtaigneraies et d'étangs; avec une population peu nombreuse et souvent en guerre c'était, au moyen âge, le meilleur moyen de retirer quelques revenus des terres. Du temps de César Cassini (1774), déjà n'existaient plus les étangs de la Touche-à- TAbbesse, de Saint-Hubert, ou du Bourg-Neuf, de Bouilli, de la Tour- Blanche, de la Lande, de Boutigny, de Saint-Clément, etc.
Mais sur la carte de ce géographe se voient encore celui de Poilletréi», desséché en 1820, celui de Monconseil, détruit en 1830, ceux de Souvigné, d'Aulnay, de Mée, de la Buzelinière, de Bouchamp, de Quedevielle, de la Rivière, tous détruits avant 1830, et celui de la Raincerie, transformé vers 1859 en prairies parfaitement irriguées.
Il n'existe plus aujourd'hui que les petits étangs des Hunaudières, de Lansaudière, de Saint-Amadour, de Treize-Vouges, de la Raincerie, d'Athée, de Denazé et de la Boissière, en tout 16 hectares.
La longueur totale des cours d'eau qui arrosent le canton est de 115,000 mètres environ.
La chaux, si nécessaire à nos terres argileuses, ne se trouve qu'à Saint-
geâlre. ce qui les rend moins bons pour le mortier ; on y Irouvc» mais très -rarement, de très-peliles dents de squale et quelques coquilles.
(1) Roche irùs-dure, sonorc,d*uno composilion tr6s-complexe ; à Mayenne, on appelle ses blocs bizeuls.
(3) A la Ghcnaie-Laliier on a été obligé d^abandonner un puits parce que la présence du charbon de terre rendait son eau inscrvable.
(3) L grauwacke est un grès formé de petits grains de schiste siliceux et do schiste argileux.
HISTOIRE DE L'aGIU CULTURE.
Berthcvin, près Laval, à 28 kilomètres de nous, à Grez, 3â kilomètres, ou enfin à Vern, 34 kilomètres.
Les parties les plus méridionales du canton se servent aussi de faluns, ou dépôts marins antédiluviens, que Ton va chercher à FAngevinière, à 16 kilomètres sur la route de Pouancé, commune de Ghazé. Ges faluns, pétris en petits blocs et cuits au four, donnent un très-bon amendement (1).
I-ia rareté des pierres dures rend Tcntrelien de nos chemins très-coûteux. Ce n'est guère que dans les coteaux de Bouchamp, de Saint-Martin, de Cherancé et de la Motte-Guillaume, que Ton trouve quelques dépôts de grès quartzeux.
A la vue de ces terres si bien cultivées aujourd'hui, de ces récoltes si variées, si abondantes, de ces bestiaux de toutes sortes améliorés et florissants, on a peine à croire que jadis notre canton était signalé comme Tun des plus pauvres de la province. On peut à ce sujet voir les plaintes de révêque Ulger au xii" siècle, les rapports de Miromenil au xvii*, Tordonnance de Louis XIV sur notre hôpital général, nos famines du xvni*' siècle, et enfin la valeur des bestiaux sous Tempirê. Nous croyons donc aussi curieux qu'utile de comparer notre agriculture d'autrefois à celle d'aujourd'hui ; peut-être de cette comparaison naîtra quelque surprise de n'avoir pas assez apprécié, jusqu'ici, notre bien-être actuel, et les efforts de ceux qui ont contribué h ce résultat.
Ce n'est que par les Romains que nous savons quelque chose de l'agriculture gauloise, et encore depuis 'a conquête, de sorte qu'il est difficile de distinguer ce qui appartient en propre aux vaincus ou aux vainqueurs.
Le premier soin du Gaulois ou du Germain qui voulait défricher un terrain, était de faire une enceinte de fossés couronnée de haies vives. Nous voyons là l'origine des closeries ou de ces dépendances qui, jusqu'aux
(I) C'est M. Millet de la Tarlaudière qui, en 1826, enseigna à faire usage de ces calcaires marneux appartenant au calcaire tertiaire marin.
8 ' HISTOIRE DE l\\GIUCULTURE.
derniers temps, entouraient nos manoirs féodaux, et d'où ceux-ci prirent souvent le nom de haies ou de cours [curtis) ; de là les haies des Bonshommes, de Cossé, de Laubrières, etc., et les cours de tous nos bourgs : les cours de Livré, de Méral, de Chazé, etc. Cette terre, qu'il ne faut pas confondre avec les fiefs établis beaucoup plus lard, était le patrimoine de Taîné des enfants mâles. Elle s'appelait chez les Francs terre salique (de Sala^ maison), et donna son nom à la loi salique. (Montesq., liv. XVIII, chap. xxii.)
Dans ces enceintes gardées par de gros chiens, le Gaulois construisait une cabane rondo avec des pieux entrelacés de branches flexibles et hourdés d'argile grasse ; nos paysans font encore de ces clôtures qu'ils appellent trolles. Le toit, formé de perches réunies au sommet de la cabane et descendant, en rayonnant, sur tout le circuit, était habilement couvert de chaume ou d'herbes sèches. La porte, ayant pour jambages d'épaisses solives de chêne, était fermée par une claie, et servait en
même temps de passage à la lumière et à la fumée. Le dedans de la cabane était souvent peint de raies perpendiculaires, rouges ou de couleurs diverses. Des têtes d'animaux sauvages, trophées de leurs chasses, étaient clouées au-dessus de la porte.
Autour de ces habitations qui ne ressemblaient pas mal à de grosses ruches, ils enfermaient des vaches et quelques bœufs; pendant la belle saison, ils les envoyaient au pâturage dans les forêts (1), et pendant l'hiver, ils les nourrissaient d'un p.eu de foin, de feuilles d'arbres conservées, et de navets. Ces bœu^fs étaient fort recherchés des Romains pour leur forceetleur adresse au travail.
Ils tiraient de leurs vaches du lait, du beurre et du fromage. Ils avaient aussi des brebis, des chèvres, et surtout des porcs nourris du gland de leurs vastes forêts; l'oie, le canard et la poule aidaient aussi à leur nourriture.
Survenait-il une guerre : femmes, enfants et bestiaux étaient entraînés et cachés au fond des forêts ou dans des cavernes impénétrables, telles que les Caves-à-Margot, près Sauges. Encore du temps de Henri II d'Angleterre, lorsque ce roi porta secours à Conan IV, duc de Bretagne, contre les insurgés de ce pays, les paysans cachèrent leurs bestiaux et
(1) De là nous sont venus, en directe ligne, les anciens droits de parcours, de dépaissnnce, de f^landéc ou de panage existants encore en quelques forôls. Du reste, le domaine commun s'élcndail alors, et longtemps après, aux landos et aux marais. Un dit de 1609 défend encore de réunir ii des domaines parlicu liens ces sorleide terrains, aOn de les laisser pour l'usage des riverains, {lieuse.)
ce qu'ils avaient de plus précieux dans les souterrains de la forêt de Fougères, dits les celliere de Landan. [Ann. de rAvranck., par Tabbé des Roches.)
On comprend que Tagricullure était peu connue de ces peuplades toujours en guerre, par nécessité d'abord, comme on le voit chez tous les peuples barbares, puis par habitude et par caractère. D'ailleurs, la population était fort au large : de vastes forêts remplies de gibier, de nombreux étangs très-poissonneux fournissaient aisément à ces hommes robustes et adroits leur nourriture ordinaire. Il y joignaient cependant quelques petites récoltes de millet, d'orge, d'avoine, de seigle et même de froment, dont ils connaissaient deux variétés. Cette céréale, dont on ignore l'origine et qu'on ne rencontre nulle part à l'état spontané (1), leur avait été donnée par les Phocéens, 600 ans avant Jésus-Christ. Avant cette époque, ils ne vivaient que de châtaignes, de faînes, de glands doux, et des produits de la chasse ou de la pèche. Quant au seigle, ils l'avaient probablement apporte des rives du Pont-Euxin, car il était inconnu des Romains, et ceux-ci leur donnèrent, en retour, la vigne qu'ils répandirent partout, jusqu'en Normandie ; du moins l'empereur Probus passe pour en avoir étendu la culture dans ces pays ; car au Midi, l'usage du vin était connu de toute antiquité. Athénée (liv. XIII) nous apprend que 600 ans avant Jésus-Christ le Phocéen Ennenus, d'autres le nomment Euxène, étant venu fonder Marseille, sur le territoire des Segobriges,épousaPassa,fille de Nennus, prince de ce pays,et que la princesse offrit, selon l'usage, h son futur époux une coupe de vin et d'eau.
Cicéron (OraL pro Fonteio^ 8) parle aussi du grand commerce de vins qui se faisait dans la Gaule narbonnaise (2). Ainsi ce ne peut être que vers le centre et le nord des Gaules que Probus a pu étendre la culture de la vigne. Un Brennus passe même pour en avoir apporté du plant en Italie, 390 ans avant Jésus-Christ.
(1) Ce fait est assez remarquable. Ne pourrait-on pas en ioféror qu*au commencemenl des choses le blé, qui devait se reproduire naturellement ou à Télat sauvage, conime les autres plantes, n'a pu perdre cette racullè que par une révolulion citmatèriquc, ou plutôt en vertu de la loi du travail imposée à rbomme après sa chute? Dans cette hypothèse, le blé serait la confirmation vivante de ces paroles de la Genèse: in sudore vultûs tui vesceris pane.
(2} Ce qui est curieux, c'est que le principal crime reprochée Fontei us dans cette affaire était d'avoir imaginé un impôt sur rentrée et la circulation des vins de Toulouse et de Narbonne (à peu près 2 fr. par 100 litres), car, disail-on. un lel impôt aurait produit de^ sommes énormes et aurait fait ii TÉtat beaucoup d'ennemis. Ce que c'est que de ne pas venir h son heure; au xix« siècle Fonteiuseût élé un grand ministre !
<0 HISTOIRE DE L'aGRICULTURE.
Les Gaulois cultivaient encore le lin, le chanvre, le sezame.
Toutes les Gaules fabriquaient avec le lin, les toiles à voiles, leurs savons, leurs braies ou pantalons, et les vêtements de leurs femmes.
Avec la filasse ou" avec des plumes ils se faisaient des matelas et des couettes que les Romains adoptèrent à la place de leurs simples paillasses.
Leur lin donnait 30 pour 0/0 de filasse peignée, le nôtre en donne 34 à 38 ; celui de Flandre, 55.
Au contact des Romains, Tagriculturc gauloise dut se perfectionner; elle apprit à nourrir les animaux plus abondamment, au moyen des feuilles de peuplier, de figuier, de laurier, de Tormeau, etc., et au moyen, surtout, de différents mélanges de fourrages verts [farrago), tels que vesces, orge, etc., mélanges si recommandés et si employés de nos jours.
Les Gaulois fermaient leurs prairies en février; mais quand elles étaient devenues trop maigres, ils ne connaissaient d'autres moyens de les amender que d\v mettre le feu ou de les labourer. Après la conquête, les Romains leur apprirent i\ en détruire la mousse au moyen des cendres (Colum., lib. II); ils leur montrèrent la taille des arbres, les greffes en fente, en couronne, en écusson et par perforation. Ils leur donnèrent la véritable cerise acidulé, apportée de Ccrasonte par Lucullus. Quant à la cerise-guigne, elle exista de tout temps dans leurs forets. Columello vante encore les grosses pêches des Gaulois, leurs osiers rouges et effilés, et nous voyons que le fils de Cicéron semait avec soin les pépins des meilleurs fruits. (Letlr. de Cic)
Outre les fumiers ordinaires, ils employaient les matières fécales de rhomme, la colombine, les cendres, les marcs d'huile, les plantes marines, la chaux et la marne.
Us connaissaient un peu le système d'alternance des récoltes (Plin., lib. XVIII-XXIII), et savaient dessécher leurs terres au moyen de fossés remplis de pierres ou de fagotages. Leurs bœufs, presque toujours dansles forêts et quasi-sauvages, demandaient, pour être mis au joug, les plus grandes précautions. Ils les attelaient par les épaules et non par les cornes; aussi étaient-ils souvent écorchés et ne pouvaient-ils faire un sillon de plus de 40 mètres d'une seule haleine (Colum., lib. XIII). Il leur fallait quatre jours pour labourer un hectare et huit pour le sarcler. A la moisson, ils ne coupaient guère que les épis qu'ils battaient en plein air, sur une aire circulaire, avec des traîneaux ferrés ou garnis de roulettes, ou bien encore avec des fléaux ou seulement avec les pieds des chevaux. Le nettoyage des grains se faisait en les jetant eu l'air, contre le vent, comme on le pratiquait
HISTOIRE DE l' AGRICULTURE. 11
ici il y a soixante ans, et comme on le pratique encore en plusieurs pays ou bien avec le van dédié à Bacchus.
On sait que les anciens ont commencé par manger le froment simplement torréfié et pilé dans un mortier de bois. Plus tard on le broya entre des pierres, puis, vers Tan 869 de Rome, entre des meules mues 5 force de bras, pour en faire de la bouillie, ce qui fit appeler les Romains pultophages, tandis que nos Gaulois créaient la bienfaisante soupe ou le potage, qui a fini par faire, en Europe, le plat préliminaire et fondamental de tout bon repas.
Les Romains connaissaient aussi bien que nos marchands le moyen de donner du poids à la farine de froment en y mêlant celle de fèves. (Pline, liv: XVIII-XXX.)
Le froment gaulois pesait 1/10* de moins que celui d'Afrique ; et pourtant, selon Pline, le boisseau de froment gaulois pesait 20 livres romaines (in modium vicenas libras). En évaluant le modim à 7 litres, et la livre romaine à 0 k. 302 grammes au plus bas (elle devait être de 326 grammes), ou trouve que le froment gaulois devait peser 86 k. 283 grammes Thectolitre, tandis que le nôtre ne pèse guère (jue 75 k. ; mais on sait que ce poids varie selon certains pays et certaines années. Cependant il est constant que le blé d'Afrique ou d'Egypte pèse encore davantage, aujourd'hui, que le nôtre; ce qui tient, sans doute, ii une plus grande proportion de gluten. Il en est de môme de ceux que l'on récolte de temps immémorial le long de la mer d'Azof et de la mer Putride, terrains d'alluvion remplis de détritus d'animaux et de végétaux.
L'usage des fours, venu d'Orient, ne fut connu en Europe que cent ans avant Jésus-Christ.
Palladius dit que ce n'est qu'à la fin du iv* siècle que l'on commença à se servir des moulins à eau. ils étaient cependant connus dès le temps d'Auguste, ce qui n'empêcha pas les moulins à bras d'être employés jusqu'au xv*" siècle au moins.
Les moulins à vent, observés en Orient par les croisés, furent introduits en France, probablement en Rretagne, vers 1040. La charte de fondation de l'abbaye Blanche, près Mortain, en 1108, en fait mention. 'Abbé des Roches.)
La boisson des Gaulois, même après avoir connu le vin, était la cer-
voise [cerv\sia)y fabriquée par leurs femmes au moyen de blé fermenté
avec du houblon et du genièvre. Celte bière leur donnait le levain pour
le pain.
Leurs fruits cl feurs légumes étaient ceux (juc pouvait leur fournir
naturellement la lorre. Ils mangeaient sans doute leurs légumes comme les Romains plus avancés cependant en civilisation. Or, Galon T Ancien (200 ans avant Jésus-Christ) nous dit : Quand vous voudrez bien boire et bien manger, avalez auparavant des choux confits au vinaigre, et après le repas, mangez-en encore quatre ou cinq feuilles ; vous serez comme si vous n'aviez ni bu, ni mangé, et vous pouvez de nouveau boire à votre aise (1). Voilà d'où en était alors la cuisine et la morale romaines ! Après cela, il faut dire que leurs choux, par bonheur, n'avaient pas le développement des nôtres ; car Pline dit que la molène (verbascum) a les feuilles plus grandes que celles du chou. Or, dans une de nos feuilles de choux de Poitou, on taillerait aujourd'hui quatre ou cinq feuilles de la plus belle molène.
Môme au i" siècle de notre ère, les Romains se nourrissaient des pointes ou sommités de citrouille, d'aunée, de mauve, de lupin, de ronce, d'ortie, d'orobanche, de petit houx, de vigne vierge, de couleuvrée [bryonne] confites dans le vinaigre, avec de la saumure et assaisonnées de rue, de cataire et d'assa fetida ! Sans doute nos ancêtres gaulois mangeaient les mêmes herbes, car nous verrons bientôt une maison rustique du xvi* siècle, recommander encore ces horribles mets. Aussi les agronomes latins trouvaient aux jardins cet énorme avantage, que leurs produits n'exigeaient pas de feu et présentaient, préparés au vinaigre, un mets toujours prêt !
Quand on pense que quinze cents ans avant Jésus-Christ, Job (ch. xxx) nous montre les hommes qui l'insultaient, logés dans des cavernes au bord des torrents, comme les Troglodytes des bords de nos rivières gauloises et vivant d'herbes sauvages, d'écorces et de racines de genévrier; — que deux cents ans après, Moïse défendait encore aux Israélites de manger cru l'agneau pascal ; — que mille ans encore après, les Romains en étaient h la cuisine de Caton, et qu'enfin, au xv« ou xvi" siècle de notre ère, nos aïeux n'étaient guère plus avancés, on reste effayé du temps quelles plus petits progrès mettent à s'accomplir, lorsqu'ils ne sont pas aidés du concours de certaines circonstances.
Disons encore que les meilleurs vins des Romains étaient mêlés de résine, de craie et d'eau de mer (2), et leur pain de brique pilée et do craie.
(1) De re rusticà.
(â) 11 se pourrait que la craie fût nécessaire pour corriger racidilé de certains vins d'Ilalie. Quant à Peau de mer, il paraît qu'employée à raison dc25 grammes par litre, elle donne réellement de la qualité au vin. (Année scientifique, 1870.)
HISTOIRE UE L'ACniCULTlRE. 13
Les c/iet^atu: gaulois étaient grands, peu élégants, plus forts que gracieux et à Tair sauvage. On les guidait au moyen d'une longe de cuir passée autour du cou; car, avant les Romains, les Gaulois ne connaissaient ni la selle, ni la bride, ni les étriers ; ils n'avaient, pour exciter leurs montures, que le fouet de cuir à gros nœuds, encore en usage en Russie sous le nom de knout, et ce n'est pas leur seul point de ressemblance. Aussi ne pouvons-nous mieux faire, pour nous représenter nos aïeux, que d'étudier, dans leur état actuel, les peuples du nord de l'Asie et de l'Europe, de même origine que nous, mais restés stationnaires dans leur barbarie : là on n^trouve les mômes idées superstitieuses que chez nos paysans ; là on voit encore la plupart des usages gaulois : par exemple, les cuirs préparés avec l'huile du bouleau, dits cuirs de Russie, -le tatouage, la teinture des étoffes avec la graine de vaciet, l'habitude de fumer, — non pas le tabac, qui n'a été importé en Europe que dans le XVI' siècle, — mais une espèce de souchet (cyperus) auquel les Gaulois attribuaient unegrande vertu pour guérir les maux de rate (Pline, lib. XXI). Les Gaulois avaient reconnu, comme nous, combien les qualités des pères influent sur leur race. Les chevaux, vainqueurs aux courses des chars, étaient soigneusement conservés pour la reproduction.
Vâneleuv était d'un grand secours pour le transport des marchandises.
On croyait que les mâles étaient plus féconds quand on les faisait travailler, et l'expérience a confirmé ce fait. Si l'on rapproche cette observation du peu de fécondité des animaux spécialement destinés à la boucherie et de la dégénérescence observée, môme chez l'espèce humaine, dans les famiHes dispensées du travail depuis plusieurs générations, on restera convaincu, comme la sagesse divine l'a proclamé au commencement du monde, que le travail est une nécemtépour tous les êtres.
Leurs moutons devaient être en fort mauvais état, si l'on en juge par leur méthode d'arracher la laine, car cette opération est d'autant plus facile que l'animal est plus maigre (1). Ce barbare usage, en beaucoup de pays, s'est conservé jusqu'au xvn" siècle et, ce qu'on aura peine à croire, dans un de nos Etats les plus civilisés, en Angleterre, comme le prouve l'acte du Parlement de 1634, intitulé : Acte contre la coutume (Tattcler les bœufs par la queue et d^arracher la laine aux moutons (Ag. prat.y 3 mars 18S5]« Reconnaissons que, de nos jours» au moins, on sait parfaitement tondre sans écorcher.
(1) Cependant Columelie dit que les moutons gaulois étaient fort estimés, plutôt sans doute 'a cause de la finisse de leur goût (tels que les petits moutons des prés salés) jquc pour leur graisse.
14 HISTOIRE DE L'aGRICULTURE.
Quand les Gaulois eurent appris à mieux nourrir les animaux, ils donnèrent à leurs bœufs, quand ils ne pouvaient les envoyer dans les forêts, environ 6 kil. de foin, avec de la paille de froment, de millet ou d'orge, ou bien une ration de 3 livres et demie de gesse, ou le double de glands, ou encore du marc de raisin. Mais en mars et avril, au temps des labours, la ration était de 8 kil. de foin ; d'avril à juillet on les nourrissait de fourrages verts; après juillet, de feuilles d'ormeau, de frêne, etc., et, à leur défaut, de feuilles de chêne, jusqu'à novembre.
Le sel, mêlé aux fourrages, était fortement recommandé pour entretenir les bestiaux eu bonne santé ; et quand la paille manquait, ils arrosaient de saumure leur chaume et en nourrissaient leur bétail.
Ils estimaient dans le taureau un ventre serré, le chignon assez gros pour former, avec la poitrine, la partie la plus volumineuse du corps ; dans le bcmf une forme carrée, les membres grands, les cornes longues et noirâtres, le front large et crépu, les yeux et le menton noirs, le chignon long et charnu, le fanon descendant aux genoux, les épaules vastes, ventre de vache pleine, dos un peu affaissé, poil épais, roux ou brun et court, et avec cela cependant reins et poitrine larges, côtes relevées, dos droit, fesses rondes, jambes courtes et épaisses, peau moelleuse.
Il est remarquable que les différents traits de cette configuration indiquant à la fois des qualités opposées, les premiers l'aptitude au travail, les seconds à l'engraissement, aient été recherchés par nos cultivateurs jusqu'à l'apparition des races anglaises perfectionnées (1).
Pour les verrais y ils demandaient un corps ample, plutôt carré ou rond que long, un ventre descendu, de larges fesses et les jambes courtes. Ils demandaient les mêmes qualités à la truie, avec plus de longueur. Aussi les auteurs parlent-ils de porcs tellement gras qu'ils ne pouvaient plus se lever, que les souris se logeaient dans leur graisse et y faisaient leurs petits i Nous pouvons conclure de ces différents types que les Romains, et leurs imitateurs les Gaulois, devaient manger de la viande de bœuf maigre et substantielle et du lard très-gras. Aussi Yarron dit que les jambons et les saucisses des Gaules étaient fort recherchés à Rome et que quelques habitants possédaient deux à trois mille pièces de lard.
Les Romains étaient plus riches que nous en variétés de volatiles comestibles. La dépense de leurs basses-cours était effrayante : nous
(1) Les Gaulois devaient aussi se nourrir de raurochs {Bos urus), qui s'apprivoise ais(^m<?Dt et qui a été assez commun dans leurs forôts jusqu^au \i* siècle, comme le constate Thistoire de Bourgogne. D. Piolin parle aussi du buffle {Dos bubalui) comme existant dans notre pays au xi« siècle. Cependant cet animal vit difficilement sous notre climat; peut-être la légende Ta-t-elle confondu avec Taurochs.
HISTOIRE DE l' AGRICULTURE. 18
ne parlerons ni des oies, ni des canards, chapons, pintades et pigeons qu^ils avaient comme nous ; mais ils nourrissaient encore par milliers, et avec des raffinements incroyables, des grives, des paons, des tourterelles, des merles et jusqu'à des sarcelles, des boscides, des phalërides, des becfigues et des ortolans. Ils cassaient les pattes aux pigeonneaux dans leurs nids, afin qu'y restant longtemps, ils devinssent plus gras.
Ils tenaient dans Tobscurité des loirs (espèce de rat), les engraissaient avec des châtaignes et des glands. — Ils enfermaient d'énormes escargots d'Afrique dans des pots et les nourrissaient de farine pétrie avec du vin cuit, et au moyen de jets d'eau retombant en fine rosée, entretenaient autour d'eux la fraîcheur nécessaire.
Ils n'est pas jusqu'aux gros vers du chêne (cosstis) qu'ils ne soumissent à l'engraissement (1).
Ils ne se contentaient pas, comme nous, de la carpe, du brochet et autres poissons de leurs étangs; dans tout pays conquis, les fleuves et les mers devaient, comme le reste, envoyer à Rome leur tribut. Alors il fallut creuser, au milieu des terres, des lacs profonds alimentés par l'eau de la mer; on les peupla de poissons nouveaux. La sole, le turbot, los aurates et les fameuses anguilles murènes, y furent nourris à grands frais, et les gastronomes du temps, pour améliorer encore ces poissons, imaginèrent de les nourrir de chair humaine, de la chair de leurs esclaves! La civilisation païenne était donc parvenue à faire faire un pas à celle des anthropophages qui, eux, mangent tout simplement leurs semblables.
. Du reste, ils possédaient en agronomie des recettes admirables, dont l'efficacité s'est malheureusement perdue. Ainsi voulait-on se procurer des porreaux énormes? il suffisait de faire pénétrer dans chaque bulbe une graine de rave. Un nuage terrible, chargé de grêle ou d'électricité, venait-il menacer les récoltes ? on lui présentait un miroir, et aussitôt le nuage, honteux de se voir si laid, allait crever de dépit sur la colline voisine! Avec de telles recettes données sérieusement par Caton, Palladius, Pline, etc., je pense qu'il est superflu d'en citer un plus grand nombre. Cependant, chose singulière, on a voulu, de nos jours, pour la destruction des chenilles, exhumer la recette de Columelle, lib. X :
(i) M. Cuérin Meneville croit que ces cossus étaient des larves du hanneton (mans, turcs), fort estimés des'Chinois. Mais Pline (lib. XVII, cap. xxxvn) dit positivement : « Arbores vermieulantar magis, minusve, orones tamea fere* Jamquidem et in hoc « iuxuria esse cœpit, prœgrandesque roboiiim delicaiiore sunt in cibo : cossos vocant a atque ctiam farina saginaii, ht quoque altiles fiunt, »
•|() HISTOIRE DE l/AGRlCrï.TUUE:
Dardaniae vcniant artes, nudalasque plantas Fœmina, quae jnstis tum dcmum operata juvcntae, Lcgibus obsccno manat pudibunda cruore ; Sed rcsoluta sinus, rcsolula mœsta Gapillo Ter circum areolas cl sepem ducilur horli... (i) !
Mais ce que nous avons très-religieusement conservé des anciens, c'est un respect à toute épreuve pour la lune. Cicéron croyait qu'il fallait couper les bois en décours parce qu'alors ils n'ont pas de sève. [De dmn., liv. LXIV.) Que de gens encore aujourd'hui ne feraient pas un semis ni surtout une salaison en décours!
Les irrigations étaient pratiquées avec soin pendant l'été, défendues en hiver et modérées en automne, suivant la nature du sol. (Pline, XVII.) Ils reliraient l'eau quand l'herbe nîonlail en lige et recommandaient de faucher avant la maturité des graines. Les Gaulois se servaient de grandes faux maniées à deux mains. Les Romains en avaient de courtes maniées d'une seule main» aussi ces derniers ne coupaient que vingt-quatre ares par jour.
La charrue romaine était l'araire à versoir simple ou double. Les Gaulois du temps môme de Pline y ajoutèrent un avant-train à roues ; le soc de ces charrues était tantôt une simple pointe de fer, tanlôl large et tranchant. Les Gaulois inventèrent aussi les cribles en crin^ les tonneaux formés de douelles et les herses à dents.
Ils connaissaient la houe à deux doigts pour défoncement, les bicornes pour biner ou sarcler et les râteaux en bois el en fer.
Leurs premiers pressoirs étaient serrés avec des cordes QuJques années avant l'ère chrétienne, on imagina d'appliquer la vis sur l'extrémité d'un fût dont Tautre bout était solidement fixé. Dès le i"' siècle on en faisait qui tenaient peu de place et dont la vis était au milieu. (Pline, XVIII.)
Us employaient pour l'arrosage les pompes et les norias h bascule, vulgairement appelées pies-hergnes.
Mais ce qui est assez singulier, c'est que les Gaulois avaient imaginé une machine à couper le blé ; il est vrai que ce n'était qu'une espèce de grand peigne porté sur des roues et poussé en avant par des bœufs. Les épis coupés par les dents du peigne tombaient dans une caisse qui leur faisait suite.
(I) Pline, rinfatî(^ablc collcciionncurdes receltes les plus absurdes, ne manque pas de donner celle-là et môme y ajoute un nouvel ingrédient : « Reteciis super clunes vesiibus. » Oh ! alors, non-seulement les chenilles tombent foudroyâmes, mais encore les hannetons et tous les insectes nuisibles. (Lib. XXVIII, 23.)
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ASTOFt, LENOX *->jO TIUDKN KOONDA-nOWB
HISTOIRE DE L AGRICCI.TIIRE.
En résumé, si les Gaulois prirent quelque chose de Tagriculture des Romains, ils leur prirent aussi leur dédain pour celte bonne nourrice du genre humain; comme eux, ils en étaient venus à regarder toute occupation manuelle comme dégradante pour un homme libre. Depuis longtemps les vainqueurs du monde avaient remis à leurs esclaves le soin de leurs cultures : le titre de rural n'était pas plus en honneur à Rome que de nos jours h Paris. Aussi les auteurs du temps se plaignaient-ils avec amertume que la fertilité de Tltalie allait en décroissant depuis que ses terres n'étaient plus confiées aux mains triomphantes de leurs généraux (t).
Cependant, quelques années avant noire ère, il se fit dans les idées un mouvement de retour vers l'agriculture : Tiron plaisantait le fils de Cicéron de vouloir quitter les élégantes manières de la ville pour prendre les allures d'un cultivateur romain de la vieille roche. D'autres propriétaires, vingt fois millionnaires, voulurent, comme quelques-uns de notre temps, faire de l'agriculture pour la gloire et se ruinèrent complètement : ce qui fait dire à Pline, lib. XVIII, ch. vu, comme déjà l'avaient proclamé les anciens, que : s'il est nécessaire de bien cultiver ^rien n'est plus ruineux que de très-bien cultiver (2).
Aussi ces désastreuses tentatives n'eurent aucun succès et Tagriculture entre les mains des esclaves tomba de plus en plus en décadence. Ces malheureux étaient traités comme des botes de rente : le mattre avait sur eux droit de vie et de mort ; chaussés de gros sabots, ils n'avaient pour vêtement qu'une tunique de peau ou de laine, avec un capuchon pour la pluie ou le soleil (3) ; la plupart de ces vêtements provenaient de vieilles casaques achetées chez les revendeurs. On prenait quelque soin des esclaves bien dressés et soumis à leur condition, mais ceux dont on se méfiait ne travaillaient, ne dormaient qu'avec des fers; et tandis que dès le temps de Moïse, la femme israélite esclave était respectée et devenait libre auboutde six ans(Ej:ad.,xxi,l),lafemmeesclave, chez tous les peuples païens, était réputée indigne du mariage et ne devenait libre à Rome qu'en donnant le jour à trois nouveaux esclaves.
(1) Pline, lib. XVIII, 3. Columellc, au i«r siècle de notre ère, s'écrie : « Loin d'attribuer nos maux à Tatmosphère, n'accusons que notre insouciance ; nous abandonnons nos terres au dernier de nos esclaves qui les traite en véritable bourreau... Nos ciiés ont été longtemps heureuses sans spectacles, sans avocats, et les cités à venir n'en seraient pas plus malheureuses pour ne jamais les xonnaltre ; mais sans agriculture, comment vivront les hommes ? etc., etc. » (Lib. L)
(2) Bene colore necessarium, optime damnosum.
(3) Voyez le vêtement des religieux de Robert d'Arbrisscl.
18 HISTOIRE DE i/aGRICULTCRE.
Les Romains avaient encore une autre classe de cultivateurs ou colons, appelés Partuarii, Politores (colons partiaires), auxquelles propriétaires abandonnaient, dans les bonnes terres, le neuvième du blé ; dans les terrains ordinaires, le septième, et le sixième dans les médiocres : on joignait à cela le huitième de Forge et des fèves de marais (Varron). Il est vrai que le maître fournissait tout, instruments, bestiaux, semences, etô.
Les Francs, encore moins cultivateurs que les Romains et les Gaulois, et trop fiers pour s'asservir à un travail quelconque, laissèrent aux vaincus le soin de cultiver la terre. Pour eux, la chasse, les-combats et souvent, il faut Tavouer, la vie de rapine furent leur occupation favorite et la seule digne d'eux, suivant les grossières idées du temps. Aussi, quand ils n'eurent plus de guerre à faire aux Romains ou à leurs voisins, ils se la firent entre eux.
Les Francs n'eurent donc rien ou presque rien à changer à ce qui existait. Ils avaient trouvé des esclaves, ils en firent des serfs. Ceux-ci furent pourtant un peu moins misérables. Les Germains traitaient leure colons avec beaucoup plus d'humanité; d'ailleurs le christianisme commençait k rendre à l'homme une partie de sa dignité. En 478, saint Per- -petuus, évêque de Tours, donna la liberté à ses esclaves à condition qu'ils serviraient librement l'Église pendant leur vie, mais sans transmettre à leurs enfants aucune trace de servitude. Le maître n'eut plus sur le serf le droit de vie et de mort ; le serf tenait au sol, on le vendait avec la terre, mais au moins on ne pouvait vendre l'homme sans la terre, ce qui n'empêchait pas que dans ces ventes une famille pouvait être partagée entre plusieurs propriétaires ; "enfin le serf pouvait actionner son maître pour crime commis sur sa personne, ou pour augmentation arbitraire dans les redevances.
Mais quelle agriculture aurait pu fleurir au milieu du flux et reflux continiiels des peuples barbares? A peine de loin en loin aperçoit-on quelques lueurs de repos et de bien-être.
Nous voyons au vi" siècle que d'immenses terrains incultes existaient non loin des centres de population; c'est là qu'une grande quantité de pieux cénobites se retirèrent pour prier Dieu et pour défricher un coin de terre. Ils s'établissaient là souvent sans paraître avoir besoin d'y être autorisés, et comme premiers occupants. Au temps de la barbarie la plus profonde, saint Domnole, évêque du Mans, en 872, défrichait des biens qu'il laissait ensuite à son église. En 618, un de ses successeurs, saint Bertrand, améliorait comme lui, et autant qu'il était possible dans ce tempslà, la position de ses serfs [mancipii) et en affranchissait un grand nombre.
Alors chaque espèce de bétail était confinée sur une ferme particulière. Ainsi dans Tune on élevait des porcs, dans une autre des bêtes à cornes, dans une autre encore des chevaux. [Nov, GalL Christ. y t. XV. Instrumenta.)
Mais c'est à Charlemagne (768-814) que l'agriculture presque oubliée dut une espèce de résurrection. Son génie vaste et profond, qui embrassait tout, ne pouvait oublier la véritable source de la prospérité des États. Aussi, dans son capitulaire de VilliSy après avoir recommandé la douceur et la protection pour les cultivateurs, le voit-on descendre à tous les détails : il prescrit de ne pas fouler la vendange avec les pieds, de mettre promptement le vin dans des tonneaux cerclés de fer et non dans des outres ; de multiplier, non-seulement les chevaux, les bêtes à cornes et les brebis, mais encore les oies, les poules, les abeilles, le poisson. Il ordonne que dans ses fermes on lui rende compte de tous les produits : laines, lin, chanvre, fruits, poisson, cire, miel, bois, vin, moutures des moulins, huile, beurre, fromages, vinaigre, légumes et jusqu'aux cornes des boucs.
Les jardins n'avaient plus de fruits, les barbares avaient tout détruit, à peine avait-on conservé dans certains monastères quelques arbres et l'art de greffer. Charlemagne indique les espèces et variétés de poirier, pommier, prunier qu'il faut propager; il cite: le châtaignier, le cormier, le noyer, le pêcher, le cognassier, le noisetier, le néflier, Tamandier, le mûrier, le figuier, le cerisier, le pin à pignon, le laurier, et n'oublie pas même les plantes aromatiques.
En même temps ce grand prince fondait dans son palais une école dans laquelle il réunissait des enfants pauvres avec ceux des grands seigneurs. Il allait quelquefois s'assurer de leurs progrès, et quand il voyait ces derniers paresseux au travail il leur disait : De par Dieu vous comptez sur votre naissance pour obtenir mes bienfaits ; non, les services de vos pères ont eu leur récompense, tenez pour certain que si vous restez ignorants vous n'obtiendrez rien de moi. (Ozanam, Emile Chasles.)
Le clergé seconda de tout son pouvoir l'impulsion donnée par Charlemagne; aussi, en 832-857, saint Aldric déclara dans son testament qu'il laissait sept fois plus de bestiaux sur les terres défrichées par lui, qu'il n'en avait trouvé sur toutes les métairies de l'évêché à sa prise de possession (832-857).
Après les longues et cruelles guerres des Normands, nos champs, que la charrue ne sillonnait plus depuis longtemps, étaient presque partout couverts de bois et de broussailles. Toutefois notre pays eut au x" siècle un moment de repos. Un comte d'Anjou, à qui la postérité a décerné le
20 iiisTuiUK UE l'aguicultuhe.
plus beau des litres, celui de Bon, Foulques, s'occupa pendant 20 ans (938-9o8) de faire refleurir Tagriculture, et de multiplier le bétail. (Voir les Chroniques.)
Précisément à la même époque, Howel Doa, prince breton, ordonna que nul ne serait cultivateur s'il ne savait construire sa charrue et la réparer. Il prescrivit d'atteler les bœufs sans les blesser, de les exciter de la voix et non de les accabler de coups. Il permit d'ensemencer deux ans de suite le bois nouvellement défriche, et quatre ans celui qu'on couvrirait de charretées de fumier.
Les prairies durent être fermées du 16 mars au 16 novembre et les forêts interdites aux porcs du 29 septembre (la Saint-Michel) à la Toussaint, usage qui a été modifié. Mais ce qui est triste à dire, il défendit d'ensemencer des fourrages pour ne pas aller contre le droit commun de parcours. (Ag. defOuest^iS^S.)
Ces instants de paix furent malheureusement trop courts. Le défaut de vigueur dans le pouvoir suprême engendra la féodalité, les abus, les guerres de château à château, et l'agriculture retomba dans sa première misère.
Vainement le pape Urbain II fit déclarer que la charrue aurait désormais droit d'asile, comme le parvis du sanctuaire ; que la trêve de Dieu, — établie depuis l'anlOW, — qui interdisait aux seigneurs de guerroyer entre eux depuis le mercredi soir jusqu'au lundi matin de chaque semaine, s'étendrait à toujours non-seulement aux laboureurs, mais à leurs serviteurs et à leurs animaux. Il fallut que la première croisade prêchée par le même pape au concile de Clermont (1095) précipitât nobles et vilains vers la Terre sainte et attaquât par sa base l'institution des fiefs en permettant leur aliénation. Le cartulaire de la Roë cite une douzaine de Craonnais qui vendirent leurs biens ou les mirent en gage pour faire le voyage de Palestine (128M55* chart.).
Alors on ne voyait guère de terres bien cultivées que celles des abbayes, et pourtant leur caractère sacré ne les défendait pas toujours. A la fin du V* siècle, plusieurs propriétaires, faute de colons, donnèrent leurs terres à moitié' fruits aux abbayes, et s'engagèrent h leur abandonner au bout d'un certain temps la moitié du fonds. D'autres, afin de se mettre à l'abri des pillages, se donnaient corps et biens à une abbaye avec leurs femmes, leurs enfants et leur postérité. Enfin, il y en avait qui se vendaient pour 60 sols, prix d'un bon cheval, ou même qui se donnaient pour rien, à la seule condition d'être nourris; encore les moines, dans les années de disette, étaient forcés de les refuser, ou ne les prenaient que par charité. (Cart. de la Roë, notices n" 77, 79, 109 et 110. Cart. d'Anjou, 161.)
histoire: de l'agriculture. 21
Au X* siècle, les personnes attachées à la culture des terres étaient divisées en quatre classes. La première, encore nombreuse, était composée d'esclaves (servt)y provenant des prisonniers de guerre et de ceux dont on avait acquis la possession personnelle, soit par argent, soit par condamnation ; ceux-là pouvaient être condamnés à mort sans Tautorité du juge.
2^ Les serfs {mancipii) attachés à la glèbe, vendus avec la terre qu'ils cultivaient, étaient partagés comme des bestiaux. Ils n'avaient droit qu'à la nourriture et au vêtement, et n'avaient ni profits, ni propriété (1).
3* Les vilains [villani^ de villa, métairie) étaient aussi vendus avec la ferme, mais ils payaient une renie fixe, moyennant laquelle tous les fruitg leur appartenaient.
4^ Enfin la classe des hommes libres, encore astreinte cependant à plusieurs services, ou corvées : m prato^ in messe, inaraturâ^ in vineây etc.
Du reste on s'occupait si peu alors de Tétat civil des hommes que nul registre ne constatait leur naissance ou leur décès. Aussi ces classifications subissaient-elles de nombreuses modifications suivant les lieux. Ce n'est guère que depuis 1590 que nos paroisses ont tenu registre des naissances, mariages et décès. Dans les campagnes, le château pouvait tout vivifier ou tout écraser; mais dans les villes, les études universitaires, les confréries, les corporations des arts et métiers, nommées en certains lieux : hanses, ghildes, enfin le besoin de la défense commune, créèrent une classe indépendante et jalouse de ses libertés. Au xiii* siècle, la judicalure développa encore ce nouvel élément; ainsi une petite ville comme Craon dut à son enceinte fortifiée, et peut-être à quelque commerce, d'avoir de bonne heure des corps de métiers, des bourgeois ; du moins il y en avait en 1326, à Sablé, ville beaucoup moins importante que Craon, et depuis le commencement du XIII® siècle obéissant au même seigneur. Nous verrons aussi qu'en 1391 Isabelle de Craon, obligée de réparer ses fortifications, voulut
(I) Formule d^aTTranchissement Taite par Eginhard vers 810 : «Ego... hune famulutn ccclesiae nostrae Domtue Mcginfredum, ad sacrum ordincin eleclum, ad altaris cornu, iu prdesenlia sacerdolum et nobilium virorum, per ccclcsiastici atque imperialis dccrcti anctorilatem, civetn romanum staluo cl pcr hujus pagina;, quae ob conflrmandam ejus ingcnuilatein a me couscrîpta est Iradilionem, a vinculo servilutis absolve, ita ut ab hodieraa die benc ingenuus atqucab omni scrvilulis viiiculo securus permaneal, tanquam si ab ingenuis fuisset parentibus procreatus, ita ut dcinccps neque nobis ncq je successoribus nosiris uUum dcbeal noxiae vel serviiis condilionis servitium nequc aliquod liberlinatis obscquium, sed sicut alii cives Romani per liunc manumissionis atquc ingcnuilatis tilutum semper bcne ingenuus et securus existât et de pocuUare quod habcl aut quod abhinc a^seiui poterit facial secundum canonum autoritalcm libère quod volueril. » il faut noter qu*à Home raffranchi (liberlus, manumissus) n'était pas homme libre (in;;enuu$}, mais sculcmt'nt ses enfants.
22 HISTOIRE DE l'aGRIGULTURE.
en charger les habitants, mais que ceux-ci s'y opposèrent et gagnèrent leur procès en parlement; ce qui prouve que nos intérêts communaux étaient dès lors représentés et soutenus. Il est probable que nos premiers bourgeois furent des fermiers d'abbayes ou de seigneuries dont les propriétaires étaient éloignés. La tannerie, puis le commerce des fils et des toiles en enrichit aussi quelques-uns. Ils achetèrent à titre de censive (c'est-àdire à charge de payer au seigneur un cens et les droits de lods et ventes) de petites propriétés (closeries) qui sont le cachet des anciennes fortunes. Dans cette classe, les seigneurs prirent leurs notaires (tabellioncs) et leurs baillis ou sénéchaux. Plusieurs sénéchaux de Craon avaient même le titre de chevaliers en 1312 et d'écuyersen 1544. Enfin, sous Louis XI, des familles municipales acquirent la noblesse en vertu de privilèges royaux. La charte municipale donnée par ce prince à la ville d'Angers est de 1464. C'est de là que date la plus grande partie de la noblesse angevine actuelle.
Tout attirait alors les populations vers les abbayes : outre la sûreté personnelle et le bénéfice des prières, elles trouvaient encore dans ces asiles des frères travaillant comme eux et animés de l'esprit de charité, tandis que nos barons du moyen âge, après la guerre, n'aimaient que la chasse. Aussi défendaient-ils les défrichements et môme cherchaient-ils à étendre les bois autour d'eux: Adam filius Tetbaudi habueraljuxtaBrœllum (Breil, forêt). Quamdam terram quœ Raleium dicitur... sed quia contigua erat forestœy Widonis de Valle et Andreœ Vitreano (Guy de Laval et André de y\ivk)^Ferœsallùs ad eam egrediebantur; Wido et Andréas abstulerunt eam supra dicto viro (adamo) ejectisque habitaiovibus^ in sallum et forestam mutaverunt, (Ch. de Saint-Serge, 309.)
D'après cela, comment s'étonner si les mauvaises terres des abbayes étaient améliorées et florissantes, tandis que celles des seigneurs laïques ne présentaient que l'image de la misère?
Les petits gentilshommes quine pouvaient se donner des forêts tâchaient de s'en consoler et de se faire illusion, en s'entourant de vastes châtaigneraies (auxquelles, soit dit en passant, le Craonnais doit la réputation de ses excellents marrons) et de longues et hautes garennes que les vassaux, déjà vexés parle ravage des lapins, étaient encore tenus de venir plesser (réparer) touslesans.
Pour comble de misère, les seigneurs avaient droit d'avoir des fuies, ou bien d'énormes colombiers à pied dont la possession exclusive, d'abord établie à titre profitable, comme presque tous les anciens droits féodaux, finit par devenir un privilège et un droit honorifique assez pesant pour l'agriculture.
HISTOIRE DE L'aGRICULTURE. 23
Alors encore on croyait faire une notable amélioration en faisant des étangs de tous les bas-fonds : la Coutume d'Anjou, article 39 et 261, permettait à tout seigneur de faire un étang, quand il pouvait en nouer la chaussée sur son domaine, quitte à dédommager ceux dont les terres pou* valent se trouver submergées. Ainsi disparurent les meilleures prairies.
Une Maison rustique^ par Liébault, docteur en médecine, imprimée en 1574 et par conséquent antérieure de vingt-cinq ans au Théâtre £ agriculture^ d'Olivier de Serres, n'estime pas à moins de cent douzaines les connins que peut vendre le père de famille chaque année, sans compter ceux réservés pour sa table et pour présents à ses amis. Aussi veut-elle qu'on consacre à la garenne cinq ou six arpents et qu'on la place entre les bois et les terres à grains !
Quant aux pigeonniers ou colombiers, le même ouvrage estime qu'à chaque volée (et elles ont lieu tous les mois, d'avril à novembre] la fermière peut vendre deux ou trois cents paires de pigeonneaux : « Vray est, dit-il pourtant, qu'ils sont degrand dégât pour les terres. »
Liébault ne savait que copier les auteurs latins. Comme eux il ignorait l'art de fumer les prés : quand ils ne produisent plus, il conseille de les écobuer (1). Il ne veut pas qu'on mette le feu aux chaumes tous les ans afin de ne pas perdre la couverture des maisons. Il bat au fléau et nettoie le grain au van. Pourtant il conseille le changement de semences, les dragées (farrago) comme les anciens ; aux arbres dont il conseiljie la culture dans le midi, il ajoute l'agnus castus, cultivé, dit-il, dans tous les cloîtres, et le pistachier rustique dont les feuilles, Técorce et le bois ont vertu d'as^ treindre. Cest pourquoi on en fait... des cure -dents.
Gardons-nous cependant de nous moquer de la manière dont nos aïeux tiraient parti du sol. Remarquons que dans ces temps de guerres continuelles, dos châtaigneraies, des étangs, des garennes, des colombiers enfcnnés dans l'enceinte des châteaux donnaient infiniment moins de prise aux déprédateurs. C'était d'ailleurs une exploitation qui ne demandait presque aucune main-d'œuvre; caries bras alors étaient si rares que la Coutume de Poitou ordonnait à tous les gens de métier, maçons, charpentiers, etc., de ne travailler de leur métier qu'après la rentrée des récoltes, depuis le 15 juin jusqu'à la fin d'août, et cette obligation ne fut abolie qu'en 1558.
La preuve que l'agriculture française n'avait presque rien gagné depuis les Gallo-Romains, c'est que la Maison rustique déjà citée, de 1574, répète mol pour mot toutes les recettes et les absurdil*'^s des anciens, non- Ci; Nous avoos vu, page iO, que les Romains y mettaient le feu.
24 HISTOIRE DE LAGniCULTURE.
seulement sur Tinfluence de la lune, mais encore sur la médecine humaine et vétérinaire, sur les greffes les plus hétérogènes et surd'incroyables moyens de détruire les animaux nuisibles, etc. Comme les Romains, elle donne pour alimentaires les plantes déjà citées et conseille encore de mettre dans les potages, la buglose, la bourrache, la tanaisie, la marjolaine, la sauge, etc.
Dans les salades, on associait le laitron à la laitue.
Aux véritables fleurs telles que : œillet, violette, pensée, œillet d'Inde, giroflée (tourne-tête), soucis, iris, muguet, ancolies, jacinthe (vaciet), narcisse, passe-velours (ou celosies), lis, coquelourde, etc., les plus élégants parterres joignaient Tarmoise, le thym, la mélisse et la marjolaine.
Comme parfum, on y joignait encore la tanaisie, Taurone (santoline), Tabsinthe, le romarin; Tespargoule (malricaire), le baume (pyrelhrum tanacetum ou menthecoq], la menthe, Thysope, la lavande, le basilic, la sauge, la sarriette, Torvale (sclarea), Tanet, la camomille, l'herbe au chat (nepeta calaria, qu'il ne faut pas confondre avec le chenopodium vulvarià, aussi fort aimé des chats) et jusqu'au marrube et à la rue infecte. Pour se donner des primeurs, ils n'employaient que des abris en fagotages ou en planches, soutenus par des piquets et recouverts de paille.
Nous avons vu ce que pouvait être la cuisine de Caton et de nos ancêtres gaulois.. Celle de nos aïeux du xvi" siècle n'était guère meilleure, malgré le haut prix et la recherche des mets; car alors, comme aujourd'hui, on estimait plutôt les choses en raison de la difficulté de les obtenir que d'après leur mérite réel. Ainsi, à un festin donné, en 1849, à Catherine de Médicis, les convives s'imaginèrent sans doute se régaler beaucoup en mangeant du cerf, des cygnes, des grues, des trubles à large bec, des bigoreaux, des hérons, elc, encore^ dit un auteur du temps, que ce dernier oiseau soit viande royale ; il a la chair ezcrémenteuse, difficile à digérer, et plus dure qu'une autre i
De môme, la science médicale, privée du flambeau de l'anatomie et de l'analyse chimique, attribuait de grandes vertus à des substances qui n'avaient d'autre mérite que leur rareté: telles que les pierres trouvées dans l'aire d'un aigle, les concrétions rencontrées dans le cœur, le foie, les poumons, etc., la graisse d'un pendu. D'autres fois leur vertu était attribuée à une prétendue ressemblance avec les parties malades. Ainsi les graines si dures du gréinil étaient regardées comme lithotritiques, les bulbes des 3rchis comme aphrodisiaques, les racines de la mandragore, qui ressemblent à des jambes, comme propres à guérir les affections de ces membres, etc. Nous ne parlons pas d'autres remèdes dégoûtants qui n'ont
HISTOIRE DE L'aGRICULTURE. 28
pu être imaginés que dans Tcspoir d'effrayer la maladie autanl que le malade. Et ces médicaments sont encore fort en honneur au XIX* siècle!
Nous avons dit un mot de Tarboriculture des Gallo-Romains. Leurs successeurs ne furent pas beaucoup plus riches en fruits.
Au XII* siècle, le jardin du Louvre était célèbre par ses treilles, ses berceaux, ses tonnelles, ses préaux, ses sièges et ses pavillons de verdure, encore Tornement de nos jardins au xix' siècle.
Le jardin de Charles V (1380-1422) n'était qu'un verger de 8 arpents, qui ressemblait beaucoup à nos guinguettes des faubourgs de Paris. Ce monarque y planta 100 poiriers, 118 pommiers, 180 pininiers, 1,228 cerisiers.
Le bon roi René (1408-1480) introduisit en Anjou les raisins chasselas et muscats, les poires de pépin, de jargonellc et de bezid'heri» les roses musquées et de Provins, les œillets de Provence. Il cultivait, à Epluchard (maintenant le Pin, à M. Le Roy), les anémones, le souci double, les crocus, les narcisses, les hépathiques, les jonquilles, les jacinthes, les glaïeuls, les renoncules, les ornithogales, les tulipes, les lis, les asphodèles, les roses-pommes de Gueldre, de Batavi, de mi-partie (panachées), les passe-roses, le nasturtium indicum, les jacées blanches et pourpres, les iris, les hémérocalles, les martagons, les pavots, les lysimaques, les œillets d'Inde, les campanules, les giroflées, les cicados, ou plutôt les stœchados (lavandula stœchas), l'anis, l'armoise, l'acanthe, l'amarante, l'angélique, l'année, l'helxinc ou cissampelos (volubilis), les bétoniques ( saxifrages ?Dalechamps, t. I•^ 174), les aubépines à fleur double, les melilots, le basilic, l'hypericum, le spic ou lavande, les colchiques, la coriandre, l'ellébore noir, le petit leucoiron de Théophraste (jonquille ou autre plante bulbeuse dont la synonymie n'est pas bien établie). (V. Dalechamps, t. II, p. 400.)
Au xvi* siècle, du temps du cardinal du Bellay, évêque du Mans, on ne connaissait en arbres fruitiers que les aveliniers, sorbiers, cognassiers, néfliers, amandiers, figuiers, noyers, châtaigniers, pêchers et mûriers, et un fort petit nombre de poiriers. Ce prélat fit venir une grande quantité de variétés de ces derniers arbres, entre autres le saint-lezin et la roussette d'Anjou.
En arbres d'agrément il nous procura le faux ébénier, le pistachier, etc. Il introduisit aussi la nicotiane qui nous narcotise si bien aujourd'hui et transforme en fumée puante tant de beaux millions.
Au xvii* siècle, la famille de la Tréraoille faisait venir à Thouars de aiagnifiques tulipes de Hollande.
26 lUSTOIRE DE l'agriculture.
L'hortensia et la rose Bengale datent du commencement de ce siècle, et le magnolia de 1792. (Bull. hist. et mon. de rAnjou.)
La chasse seule digne de la noblesse était celle à cor et à cris; celle faite au moyen de filets n'était réputée convenable que pour les couards et les fêtards. [Maison rustique de 1574.)
La pêche, même aux engins, était abandonnée aux valets de ferme pour les divertir les jours de fête. [Ibid,) (1). Aussi le poisson était-il commun et le gibier si nombreux, qu'on ne songeait nullement à défendre la chasse en temps de neige.
Cependant les croisades avaient un peu amélioré la position des cultivateurs. La confraternité d'armes qui, bon gré mal gré, s'établit sous la tente, le besoin d'argent qui fit accorder par les seigneurs un grand nombre d'affranchissements, et enfin l'esprit de l'Évangile, mieux compris, détruisirent peu à peu le servage auquel succéda le vasselage.
En H67, Alexandre III déclara au concile de Latran que les chrétiens devaient tous être affranchis de servitude.
Louis X, dit le Hutin (i 31 6-1 322) , défendit, par un édit, de s'emparer, sous quelque prétexte que ce fût, des biens des cultivateurs, de leurs personnes, de leurs bœufs, de leurs instruments et de tout ce qui sert à l'agriculture.
Pourtant il y avait encore des serfs au xiv* siècle, car Charles VI (1380- 1422) défendit de les tailler ou imposer plus d'une fois l'an, et. dans la proportion seulement du cinquième de leurs meubles, et les seigneurs n'en héritèrent plus qu'à défaut d'héritiers directs.
Il n'est donc pas étonnant^que jusqu'au xvii» siècle, notre agriculture soit restée à peu près au môme point où l'avaient laissée les Gallo- Romains, et même qu'elle ait perdu d'ûge en âge le peu de bonnes méthodes, et les bonnes espèces de céréales, de fruits ou de légumes que l'expérience leur avait fait connaître.
C'est peut-être dans l'art de faire le vin que l'agriculture du moyen âge fit le plus de progrès en abandonnant ces horribles mélanges romains de poix, d'eau salée, de cendres, etc. Mais le peuple abusa tellement de cette boisson, qu'en 1536 un édit de François I** condamna tout homme trouvé ivre, à la prison, au pain et à l'eau, pour la première fois ; à la deuxième, m^me punition avec coups de verge ; à la troisième, encore
(1) Bodin l'Ancien, noire compalriote angevin (1530-1596), dans sa réponse h Malea- Iroit, demandait que Yusage du poisson fût remis en crédit par rexempledes grands qui est toujours suivi. 11 tance les médecins de son temps, qui prétendaient cette viande malsaine, ce qui explique le mépris où était tombée la pèche au temps où paraissait la Maison rustique d'où ces détails sont tirés.
HISTOIilE DE l'agriculture. 37
même correction, mais en public ; à la quatrième — ou voit que le roi-chevalier savait combien celte passion est tenace — à la quatrième, disonsnous, rivrogne était essorillc. Hélas! si ce code existait encore, que nous verrions de têtes sans oreilles ! Il est vrai que ceux qui ne pouvaient boire de vin n'avaient pour se dédommager que le cidre, la bière, Thydromel et rhippocras. C'est encore la boisson des Russes.
Nos bons aïeux, émerveillés et Ton peut même dire sans figure, enivrés de la conquête* de la vigne, en plantèrent partout et jusqu'en Normandie. Pas une de nos métairies qui, ayant un petit enclos un peu exposé au midi, n'en fît une vigne. On prétend qu'alors notre climat était plus chaud; nous pensons, nous, que les gosiers d'alors étaient moins délicats, et la preuve que les vins d'alors étaient détestables, c'est qu'un édit de 1587 défendit, en Bretagne, la plantation de la vigne, et fut maintenu malgré les réclamations des Etats.
On comprend cette persistance à vouloir faire du vin tel quel, quand on songe à la difficulté des transports, aux péages continuels qu'il fallait subir à la porte de chaque châtellenie, et enfin à l'amour-propre de chaque propriétaire, heureux de boire, sans débourser, le vin de son crû, et de pouvoir l'offrir à ses amis. Cependant les gens aisés y ajoutaient les vins de Saint-Denis, de Fromehtières, de Houssay, et se régalaient avec ceux d'Anjou, de Rablay, et même avec ceux de Guyenne venant par eau jusqu'à Château-Gontier.
Mais peu à peu nos fruits, consommés jusqu'alors tels que les donnait la nature, s'adoucirent par la greffe, dont on avait perdu l'usage. En 1560, un célèbre naturaliste manceau, Belon, médecin et agriculteur, protégé par le cardinal du Bellay, aida ce prélat à former h sa campagne de Touvoie des pépinières des meilleurs arbres à fruits qu'il put se procurer. Pour cela, il mit à contribution l'Italie, la Syrie et TEgypte ; c'est à ces deux hommes que le Maine et l'Anjou doivent leurs premiers bons fruits.
Nos pommiers commencèrent donc à s'améliorer : on en tira une boisson plus agréable que celle donnée par des raisins qui ne mûrissaient pas une fois en dix ans. On se mit à arracher les vignes. Les froids très-vifs de 1544 et plus que tout cela, les guerres de la Ligue, notamment celle de 1593, achevèrent de les détruire; de telle sorte que, de toutes les vignes du pays, il ne reste plus aujourd'hui à l'extrémité méridionale du canton que quelques ares, dans la commune de la Boissière, restés là comme les témoins et la preuve de cette ancienne culture (i).
^1) Les derniers contrats où il soit question de vignes encore subsistantes sont, croyons-nous, de la Boissière et de 1660.
28 HISTOIRE DE l'aGRICL'LTURE.
Oit sait que la ligne d'arrôl de la vigne passe par Guérande, Châteaubriant, et entre Craon et Laval ; aussi dans le Craonnais le raisin ne mûrit bien qu'en recevant la chaleur réfléchie par un mur.
C'est de la Bretagne, qui aujourd'hui nous semble si arriérée, que partirent cependant les premières tentatives d'amélioration.
Ainsi dès 1212, Olivier de Rohan ayant été à la croisade, le soudan d'Egypte lui fit présent de 9 étalons arabes qui, placés avec des juments libres dans la forôt de Kenekan, multiplièrent si bien, que* 13 ans plus tard on donnait pour l'un des revenus de l'abbaye de Bon-Repos la moitié des chevaux sauvages. (Actes de Bretagne, t. I.) De là, sans doute, provenait notre ancienne espèce chevaline, si énergique, aux membres si sains, aux yeux si bons, qualités que nous cherchons vainement aujourd'hui dans nos croisements anglais.
Le sarrasin fut cultivé dans le Bas-Maine vers 1220. Peut-être avait-il été apporté par nos croisés angevins ou par les compagnons de Juhel III, de Mayenne, croisé en 1211. Le nom de cette céréale indique son origine. La Bretagne, aujourd'hui en possession presque exclusive de sa culture, ne le reçut, dit-on, qu'en 1500, d'un droguiste de Lyon, qui l'adressa à un nommé Champenois, docte apothicaire de Rennes. Une livre de blé noir valait alors 3 livres (1).
Franchement les Bretons doivent de la reconnaissance à ce Champenois. Toutefois, il est difficile de croire que le sarrasin, connu en 1220 dans le Bas-Maine, soit resté inconnu pendant 300 ans en Bretagne et surtout qu'il y valût encore un écu la livre, avec les fréquentes relations établies entre les deux pays.
Le sel, si employé autrefois en agriculture, fut frappé d'un impôt général, en 1316, par Philippe le Long. Mais si cet impôt fut pour l'Etat un revenu nouveau, la charge n'était pas nouvelle pour les contribuables: dès la fin du xr siècle, le cartulaire de la Roë fait mention d'une contestation élevée au sujet de ce droit entre l'abbaye et le seigneur de Feschal.
Avant l'acquisition du sarrasin, le pays ne cultivait guère que du seigle et de l'orge ; aussi presque toutes les anciennes redevances étaient stipulées en seigle. Le froment était un produit exceptionnel confié aux terres d'élite et réservé à la table des riches.
Miromenil, ancien intendant de la généralité de Tours, constate que
(1) Leclcrc du Fl(^chcray, écrivant ver» i6H0, dit : Depuis cent ans les terres qui sont entre la Mayenne et In Bretagne ont été accoulunnées au carabin ou blé sarrasin. l'Nole sur le Doyen, p. 351.)
HISTOIRE i)Ë i/ac.ru:ulti'RE. S9
noire éleclion de CJiâteau-Gonlier ne produisait, en 1780, que du seigle et du sarrasin, et les choses restèrent à peu près en cet état jusqu'au commencement du xix* siècle. Il ne pouvait guère en être autrement, tant que nos terres ne reçurent pas Télëment calcaire dont elles étaient complètement privées.
Un livre de 1731 donne les détails suivants sur Tagriculture de cette époque :
« Les terres doivent reposer trois ans. Pour obtenir de bonnes récoltes, il faut labourer dans le décours de la lune, et ne jamais ensemencer que quinze jours avant ou quinze jours après la Sainte-Luce (13 décembre). » U eût fallu indiquer le pays pour lequel on écrivait. Aujourd'hui, dans le Graonnais, nous semons quinze jours avant ou quinze jours après la Toussaint.
Selon le môme auteur, il fallait passer sa semence dans un crible fait de peau de loup^ ne jamais tailler la vigne en nouvelle lune, mais dans le premier quartier.
Les poires et les pommes se conservaient en les enduisant de terre glaise. On activait la végétation (il aurait dû dire la fructification] en découvrant les racines de l'arbre, en les fendant et en mettant des pierres dans les fentes, etc. (Bull, hUt. et monument, de FAnjou^ 1863], ce qui est plus rationnel.
Vers 1600, Tari du distillateur vint apporter de nouvelles jouissances aux buveurs, et de nouvelles causes de destruction à l'espèce humaine.
La pomme de terre, introduite en Bretagne vers 1759, et dans le Craonnais en 1782, ne fut véritablement une richesse que du jour où Louis XVI, à la prière de Parmentier, s'en fit le protecteur, et orna de ses fleurs la boutonnière de son habit. Depuis qu'elle s'est épanouie sur le cœur de ce bon prince, elle n'a cessé, comme l'a si bien dit un de nos illustres compatriotes, M. le comte de Falloux, de fructifier pour le bonheur du peuple jusqu'à ces dernières années fécondes en calamités de tout genre.
C'est encore dans le même temps (1790) que, grâce aux encouragements donnés par les Etats de Bretagne, le trèfle rouge de Hollande, la luzerne et les navets pénétrèrent jusque dans notre Craonnais, mais sans s'y étendre beaucoup.
Peu après, en 1786, M. de la Jacopière joignait à ces nouvelles et importantes acquisitions, le mûrier, le topinambour et le colza. Ces essais ne purent se soutenir : notre climat convient peu au ver h soie ; le colza se soutint jusqu'en 1803, mais sa culture restant confinée chez un seul propriétaire, dut cesser, parce que les oiseaux dévoraient toute la ré-
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coite : nous la retrouverons plus lard. Toutefois je trèfle, les navets se maintinrent, mais dans de petits closeaux et par de très-petites parties, comme nous allons le voir. La luzerne resta comme produit de luxe chez quelques propriétaires. Quant au topinambour, la pomme de terre l'avait fait délaisser, mais la maladie dont a été attaquée la précieuse solanée Ta remis en faveur et déjà il rend de très-grands services.
Nous l'avons dit, le principal revenu était fondé sur le seigle, Tavoine d'hiver, le sarrasin et un peu d'orge ; dans les sols médiocres, on faisait des mélanges de seigle et d'avoine-; dans les mauvais, un mélange d'orge et de sarrasin, barbare nourriture décorée d'un nom plus barbare encore, le Carcasson !
Voici l'extrait du bail à moitié fruits donné par le chapitre de Saint- Nicolas au colon de la Petite-Gaudinière, en 1780 ; il donnera une idée de la culture de Tépoque, culture qui a été celle du Craonnais jusqu'à l'institution des comices :
« Le colon s'oblige à faire ou réparer chaque année 60 toises de haies ; à curer, la première année, le canardier de la prairie ; à planter 8 arbres fruitiers ; à faire une pépinière de 500 pommiers, poiriers ou châtaigniers; à n'enlever ni paille, ni chaume, ni genêts; à laisser la dernière année sur pied les chaumes et les genêts ; à labourer et graisser une année la moitié de certaines terres à grains^ et la seconde année Vautre moitié. Ainsi, alternativement pendant le bail ; le produit en grain sera partagé par moitié; quant aux effouils, lins, chanvres et grains récoltés sur les autres terres, ils resteront au preneur qui, pour ces objets, payera aux chanoines 200 livres, avec une airée de paille, et à chaque chanoine deux chapons et un agneau. Moyennant le payement des 200 livres ci-dessus, les colons ne seront pas tenus de faire des réparations aux maisons. Ils feront chaque année deux charrois, et la dernière année ils sèmeront en trèfle les cloteaux à Vemfeurs (ou lanfeuil, c'est-à-dire à lin). Ils restent chargés, pour les semences et bestiaux, d'une somme dont on ne donne pas le chiffre. » [Arch.dép, Saint-Nicolas, liv. I.)
On voit, par ce bail, que nos ancêtres ne reconnaissaient la faculté de produire le seigle ou le froment rouge qu'à certaines terres ; et ce sont ces terres qui, selon nous, étaient jadis appelées ouches, euches^ et en latin oscas : ce sont ces terres qui portaient tous les deux ans du blé ; si, par exception, on ouvrait une autre terre, le fait était remarqué et la terre ainsi ouverte ou rotissée^ prenait et gardait le nom de rôti. Les champs qui ont gardé le nom de tournée sont ceux provenant d'un échange,
HISTOIRE DE l/ AGRICULTURE. 31
OU qui étaient mis alternativement en culture. Lesnoès (1) sont ceux traversés par un filet d'eau, etc.
En vain, pour rendre leurs terres moins humides, nos cultivateurs multipliaient les fossés et les closeaiix. Le remède ne faisait qu'augmenter le mal en diminuant incessamment le domaine cultivable déjà fort réduit par les étangs, les châtaigneraies nombreuses, les larges haies couvertes de chônes séculaires, et d'un double ou triple rang de têtards. Ces causes rendaient, dit-on, notre climat plus excessif, c'est-à-dire plus froid en hiver et plus chaud en été. Ce qui est certain, c'est qu'avec toutes ces causes d'improduction, les récoltes étaient faibles et mauvaises.
Du reste, nulle provende pour les bestiaux^ par conséquent point de fumiers et point de fumure sur les prés. La pAture dans les larges ceintures (chintres) de champs étroits et ombragés, — la pâture dans les genêts, — la pâture dans les étangs, — la pâture partout, — et Dieu sait quelle pâture, — était la seule ressource de quelques chétifs bestiaux. Aussi à la fin de l'hiver les animaux ne tenaient plus, à la lettre, sur leurs jambes. On croirait difficilement, si des témoins oculaires ne l'affirmaient encore aujourd'hui (1858), que très-souvent, le soir, les fermiers s'appelaient mutuellement, d'une métairie à l'autre, pour s'entr'aider à relever ces pauvres bêtes, les dresser sur leurs jambes, et les mener boire. Il y avait même une certaine méthode à suivre, pour bien faire cette manœuvre, et c'était toujours le gars le plus vigoureux qui prenait le manche — c'est-à-dire la queue !
Si avec de pareils moyens l'amélioration du bétail n'était pas possible, elle l'était encore moins avec les idées de nos agriculteurs sur ce qui constitue la véritable beauté d'un animal de boucherie : ainsi, pour eux, il fallait avant tout de hautes jambes, de longues cornes, une ossature puissante, le fanon tombant jusqu'à terre, la naissance de la queue (vulgairement couart) relevée. 11 est vrai qu'ils estimaient aussi des côtes bien rondes ; — mais pour obtenir ces différents résultats, ils employaient de singuliers moyens : — ainsi le veau était à peine né qu'ils lui détiraient et allongeaient à force de bras la peau du fanon.
Plus tard, pour relever le couart^ ils plaçaient par-dessous et y fixaient solidement un bouchon de paille. Ces deux points importants obtenus, il ne s'agissait plus que de rendre l'animal rond comme un tonneau ; pour cela, rien de plus simple : ils le couchaient sur un lit de paille et là le pétrissaient, le roulaient; et s'il n'en crevait pas, du moins nos cultivateurs
(1) Ce mot, dViginc celtique, signifie marais, terre humide. La nouelte est le diminutif de noê.
3S IIISTOIRK DE i/aGRICULTURE.
étaient bien persuadés de Tavoir mis rond comme un rouleau de pâte. Aussi le mot était resté, et dans leur langage, pour exprimer un veau parfaitement conformé, ils ne trouvaient rien de mieux que de dire : il est roulil.
Aujourd'hui il n'est resté de leurs erreurs d'appréciation que l'amour des longues cornes. Ils sont encouragés et maintenus dans cette idée par les Poitevins qui viennent acheter nos bœufs pour l'engrais. Pour eux un bel ornage, c'est-à-dire une belle paire de cornes, vaut une centaine de francs par paire de bœufs. C'est ce qu'ils appellent une belle rencontre^ une tête amoureuse !
On a prétendu que la production de la viande était autrefois supérieure l\ celle d'aujourd'hui.
Ce que nous venons de rapporter doit convaincre que cette assertion est dénuée de fondement. Remarquons, en outre, qu'alors les élables à deux rangs de botes n'avaient pas plus de S mètres 30 à 6 mètres de large, tandis que maintenant, pour passer aisément entre les deux rangs, il faut au moins 7 mètres. Au xvi* siècle, la Maison rustique, déjà citée, demandait pour un rang de bœufs 9 pieds de large, aujourd'hui il en faudrait au moins 12. Quant à la hauteur d'étage on ne demandait que celle nécessaire à l'animal pour se tenir debout; c'était rationnel, à défaut de nourriture on donnait de la chaleur. De plus, que l'on consulte les anciennes prisées, on verra quelle énorme différence existe dans les estimations. Ainsi nous possédons une prisée faite sur la terre des Alleux, près Cossé, vers 1600 ; on y voit :
les 6 bœufs du Pont-Randoux, évalués 42 écus ou. . . 126 livres.
les 4 bœufs de la Crespière, 30 écus ou 90
les 3 bœufs de la Touche, 23 écus ou * 69
les 6 bœufs de la Haylonnière, 48 écus et 40 sols ou . . 146
en tout 19 bœufs pour 431 livres,
soit 22 à 23 livres pièce. Les vaches étaient estimées, en moyenne, 19 livres et les jeunes porcs de 7 à 8 mois de 33 sols à un écu.
Vers 1750, nous trouvons une autre prisée faite à la Parnière, commune même de Craon. Les bœufs n'y sont encore estimés, en moyenne, que 40 livres, une vache 25, un mouton 30 sols.
Eh bien, sur toutes ces métairies un bœuf, en 1850, valait 300 francs, une vache 160, et un mouton 16; et, en 1866, ces dernières évaluations doivent être augmentées d'un quart au moins.
On dira sans doute qu'en 1600 et 1760 l'argent avait une valeur représentative beaucoup plus grande, ce qui est vrai. Mais admettons qu'en 1600 il valût cinq fois et en n50 deux fois plus qu'en 1850, ce qui semblerait
HISTOIRE DE i/agrici'lti're. 33
assez exact (1), il s'ensuivrait que le bœuf de 1600 vaudrait aujourd'hui 110 francs, et celui de 1750, 80 francs ; — de ces chiffres h 300 et à 400 francs il y a loin. — Il nous paraît donc évident, quelle que soit la valeur qu'on veuille donner h l'argent aux deux époques, qu'il faut chercher ailleurs la cause de l'énorme plus-value de notre bétail, et que cette plus-value ne peut être attribuée qu'à l'accroissement de taille et de pesanteur de nos animaux. D'après les chiffres ci-dessus, cet accroissement pourrait être évalué au triple, et cette évaluation ne semblera pas exagérée, si pour nous représenter les bestiaux d'alors, nous nous rappelons ce qu'étaient, il y a peu de temps, ceux de nos voisins bretons, et ce qu'ils sont encore aujourd'hui en certains cantons de leur pays, où l'on peut avoir un mouton pour 30 sols, une vache pour 30 francs, etc.
On demandera peut-être comment avec de si pauvres moyens et avec des idées aussi arriérées, nos cultivateurs pouvaient vivre dans une certaine aisance, et supporter la charge des impôts, comme l'atteste Miromenil. C'est qu'alors ils avaient pour ressource une culture industrielle précieuse, celle du lin ; pour elle étaient réservés les engrais et les meilleures terres.
Dès qu'un enfant pouvait filer, fille ou garçon, on lui mettait en main une quenouille ; avec un rouet, une fille gagnait sa dot ou se mettait à fabri de la misère. On filait en gardant les moutons. A la maison, dès que les soins du ménage le permettaient, on se remettait au rouet. Faisaitil beau, les commères se rassemblaient à leurs portes : le rouet, le caquet tout allait à la fois. Dans les longues soirées d'hiver, à la lueur rougeâtre et douteuse d'une bougie de résine, les enfants s'endormaient au bruit monotone du rouet, mêlé aux refrains traînants des complaintes, ou des noêls sans fin de nos fileuses. Bref, la filature était la richesse de nos populations et une ressource qui, jusqu'ici, n'a pu être remplacée pour les femmes, les enfants et les infirmes. Beaucoup de fermiers payaient leurs fermes avec le fil de leurs femmes et de leurs enfants.
Cette industrie, importée dans le Maine à la fin du xnr siècle par Béatrix de Gavre, femme de Guy IX, comte de Laval, a fait la fortune de cette ville (2), et ensuite celle d'un grand nombre de propriétaires actuels
(1) A un dîner donné par la ville de Paris à Marie de Médicis, en 1580, une poule était eslimée 2 sols 1/2 ; un chapon 5 sols; un levrault 20 sols. — En 1600, la livre de lard valait 5 sols.
(2) Vers 1536, à rentrée solennelle de Guy XVII, à Laval, les habitants crurent pour faire honneur îi leur nouveau seigneur, devoir étaler tout leur luxe. Ce fui à qui se mon trerail en habits les plus somptueux : « Le velours, les bagues et les joyaux, dit Bourjoly a éclataient singulièrement; les manteaux de quelques-uns étaient couverts de ducail
34 HISTOIRE DK l/AGRlCn.TlJRE.
du Craonuais ; tel d'entre eux avait jusqu'à 40 et 80 fileuses a son compte. D'abord Laval venait acheter ses fils à Craon ; mais bientôt nos filateurs virent qu'ils pouvaient k leurs bénéfices ajouter ceux du transport. Alors il n'y avait pas de chemins carrossables, mais d'affreux sentiers, quelquefois enfoncés d'un à deux mètres au-dessous des terres et où deux charrettes ne pouvaient passer de front. C'est là que brillait l'énergie de nos anciens petits chevaux. Quelque temps qu'il fît, l'hiver, à travers glaces et fondrières, chargés de leurs cavaliers et de 30 à 40 kilog. de fil, ils partaient la nuit, se trouvaient le samedi matin de bonne heure au marché de Laval, et ramenaient le même jour leur cavalier, quelquefois un peu aviné et branlant, mais toujours le gousset bien garni.
Au point de vue cultural, la production du lin est sans doute peu regrettable, mais comme industrie privée, comme ressource contre la mendicité, rien ne la remplacera; alors une mère, une femme, des enfants étaient des •ressources pour le simple ouvrier. Aujourd'hui, ils ne sont pour lui que des charges écrasantes.
Si la reconnaissance du pays a rais Béatrix au rang de ses principaux bienfiiiteurs, elle doit aussi un souvenir au président Le Bailleul, marquis de Ch«1teau-Gontier. Il donna une nouvelle impulsion à l'industrie linière, on donnant à Château-Gontier et à Craon, vers 1632, les marchés de fil du jeudi et du lundi qui ont jeté tant d'argent dans le pays. A chaque* marché de Craon il se vendait pour 3 ou 4,000 francs de fil. Les marchés de Château-Gontier, avant 165^, se tenaient le samedi. [Arch. de Thévalles.)
A la filature se joignait, dans les villes et les bourgs, l'industrie du tissage. Ces diverses sources de travail et d'aisance ont été taries par les filatures et les lissages à la mécanique.
Depuis lors ces deux industries sont loin de procurer à ceux qui les exercent encore à la main, des moyens suffisants d'existence. Une bonne fileuse ne peut gagner aujourd'hui plus de 30 centimes par jour, et le tisserand plus de 1 à 2 francs. Ces occupations ne sauraient donc plus être prises que par des gens ayant un autre état qui leur laisse des moments perdus; elles ne sont soutenues que par quelques propriétaires qui préfèrent, avec raison, la solidité de ces toiles à celles fabriquées à la mécanique.
M il deux lôlcs et d'autres d*écus au soleil (pièces d'or de iâ à S3 francs). Cette dépense, (( qu'on ne croit pas pouvoir ôlre égalée à Tavcnir, donna de radmiration,etc. » (Liv. 111, eh. xxvi.) — La chose, en effet, causa le plus grand plaisirau bon seigneur. — L'année suivante, il augmenta les impôts*
HISTOIRE DE i/aGRICILTURE. 38
Si, au temps dont nous parlons, nos bestiaux étaient chétifs, la production des céréales, par une conséquence nécessaire, était misérable : telle métairie qui, en 1750. ensemençait 3 hectares de seigle, en ensemence aujourd'hui 8 à 9 en froment.
Pourtant, vers 1760, notre agriculture sembla se réveiller un peu au bruit des encouragements donnés par les États de Bretagne. C'est alors, comme nous l'avons dit, que furent essayés les navets, le trèfle rouge et les pommes de terre. Mais ces tentatives isolées étaient de beaucoup trop en avant du siècle et dos habitudes générales. La pomme de terre ellemême ne fut trouvée bonne que pour les porcs.
En effet, il faut avouer que peu d'hommes pouvaient alors s'occuper d'agriculture. La noblesse, qui formait la majeure partie ôcS propriétaires, ne s'occupait guère que de se mettre bien en cour et de s'avancer dans l'armée ou dans la magistrature. D'ailleurs la crainte de déroger et d'être soumis îi la taille de propriété, l'éloignait de l'agriculture. Les autres propriétaires poursuivaient des places de finance, ou s'ils s'occupaient de leurs terres, bientôt rebutés par des difficultés de tout genre, cédant à l'esprit des temps, ils s'occupaient beaucoup plus de leurs plaisirs que d'améliorations presque impossibles, et se contentaient de jouir paisiblement des minces revenus qu'il plaisait à Dieu et à leurs colons de leur envover.
C'est dans cet état de choses que l'effroyable cataclysme de 1793 vint fondre sur la propriété territoriale, la bouleversa, la brisa en parcelles innombrables, et'du môme coup créa des millions de propriétaires.
Ces nouveaux possesseurs du sol, par toute espèce de motifs, se hâtèrent d'en tirer un meilleur parti.
Bientôt la cognée frappa aux pieds de tous ces beaux chênes, honneur des anciennes propriétés. Leur vente, presque partout, sufflt pour payer l'acquisition du fonds et causa une première amélioration du sol, suivie d'une autre encore plus importante, le dessèchement de nos nombreux étangs et leur transformation en excellentes prairies.
Cependant l'assolement n'avait pas changé : dans chaque métairie un petit nombre de champs, et les meilleurs, étaient continuellement et alternativement en seigle de deux ans l'un. Les autres champs, abandonnés à eux-mêmes, se couvraient bientôt de genêts ; à trois ans on y faisait de distance en distance de larges percées, ce qui en facilitait le pâturage, tout en donnant aux troupeaux de l'ombre en été et un abri en hiver. Quelquefois ces genêts s'élevaient à deux ou trois mètres. Au bout de huit ou dix ans, on les abattait, et la terre enrichie par les détritus de cette végétation et par l'épais gazon poussé à son ombrage donnait, même avec
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les minces fumiers dont on disposait alors, une excellente récolte de sarrasin suivie de trois céréales en six ans. Au bout de cette période on abandonnait encore le champ aux genêts et à la pâture.
A défaut d'autre produit ces genêts, toujours poussant spontanément, avaient l'avantage de fumer un peu la terre, de procurer un chauffage évalué à environ cent francs par hectare au bout de six ans, et surtout de donner un abri tulélaire à nos lapins et à nos lièvres.
Quelles belles remises pour le gibier î Quels regrets pour les vieux chasseurs! Ils n'y pensent encore que les larmes aux yeux! Aussi, vers 1813, un propriétaire fit-il une certaine sensation en imaginant de planter et de peupler de genêts des champs qui n'en produisaient pas spontanément.
C'est pvesque sans le vouloir que les nouveaux propriétaires avaient produit la première amélioration nécessaire à nos terres, aussi obéissaientils toujours aux anciens préjugés. Les bonnes méthodes, la culture des plantes fourragères surtout, étaient peu répandues. D'ailleurs les exigences de l'état continuel de guerre subi" par la France depuis la Révolution jusqu'à 1814, rendaient les bras rares et laissaient aux propriétaires, écrasés d'impôts et préoccupés de si graves intérêts, peu de facilité pour se livrer à des améliorations.
Alors pourtant se produisit dans notre canton une de ces révolutions agricoles qui font époque. La chaux, connue comme amendement par les Gaulois et les Romains (1), avait été préconisée en Bretagne et employée parM. de Corée, en 1684, à raison de quatre hectolitres par arpent ; mais malgré les quinze cents francs dont le gratifièrent Jes États de Bretagne, l'usage de la chaux ne s'étendit pas jusqu'à nous. C'est M. Letort- Beauchêne, ancien maire de Craon, qui importa dans le canton la précieuse méthode des composts de chaux et de terreaux qu'il avait apprise et pratiquée dans la Sarthe. C'est lui qui, vers 1813, commença à faire venir de Grez la chaux en grande quantité. Nos terres, complètement dépourvues de ce principe nécessaire, se métamorphosèrent à vue d'oeil. Le seigle fit place au froment ; les trèfles, la pomme de terre sortirent de rétroite enceinte des closeaux, s'étendirent en vastes champs, et la nourriture du bétail fut triplée.
Enfin une paix longue et heureuse vint avec la deuxième Restauration reposer la France épuisée. Une administration paternelle et réparatrice
(1; Edui (habitants d'Aulun) et Pictones (Guyenne et GascogDe) calce ubcrrimos feccre agros. — Les Gaulois, les Bretons insulaires connaissaient aussi Tusage de la marne, et Pline (lib. XVII, cap. vu et vni), qui en distingue sept ou huit variétés, dit que son efTel se faisait senlir pendant cinquante ans.
HISTOIRE UE l'AGRICILTLRE. 37
permit d'améliorer les chemins tombés partout dans un étal affreux, La chaux arriva plus facilement, plus abondante. Presque en môme temps parut Dombasle ; on se rappelle la sensation produite par son Calendrier du bon cultivateur. Tout le monde, en le lisant, se crut cultivateur et aspira à revenir dans ses domaines pour en tirer les profils annoncés avec tant d'autorité. Sans doute il y eut beaucoup de déceptions, mais au total il se produisit un immense mouvement dans les idées vers les amélioralions agricoles. Ce mouvement a continué et ce sera la gloire éternelle de Dombasle.
La découverte du noir animal, en 1822, créa une nouvelle source de fertilité.
Vers 1828, les choux de Poitou, aux larges feuilles, commencèrent à être cultivés en grand. Jusque-là on ne cultivait guère que le chou cavalier et dans les jardins seulement.
Il n'est pas jusqu'aux bouleversements de 1830 qui contribuèrent aux progrès, en ramenant sur leurs propriétés négligées un bon nombre d'hommes dégoûtés des affaires publiques.
Enfin les routes stratégiques de 1832 accrurent encore la facilité des transports d'engrais. C'est ainsi que peu à peu notre agriculture a profilé des mesures pour lesquelles elle n'avait guère été consultée. N'est-ce pas ainsi qu'il en a toujours été en France?
Mais les châtaigneraies et les genêts tenaient toujours bon et ne cédaient la place aux trèfles qu'avec la plus grande répugnance. Avec quoi chaufferons-nous le four? disaient nos métayers effrayés. En effet, en 1839, il n'y avait pas de bonne métairie qui ne possédât, avec une grande châtaigneraie, 4 ou 5 hectares de genôts.
Les bons ouvrages, les journaux agricoles commençaient à se répandre ; mais pour faire pénétrer les nouveaux principes au fond de nos campagnes, il fallait des moyens plus actifs, plus localisés. L'institution des Comices fut la mesure la plus utile qu'on pût prendre à cet effet. Déjà, en 1816, le Comice fondé par M. de Lorgeril, au Plesder (Ille-et-Yilaine), avait montré ce qu'on pouvait attendre de cette institution. Mais continuellement tiraillée par d'implacables adversaires, la Restauration ne put étendre convenablement les bienfaits de celle institution à laquelle il est juste de dire que M. de la Chauvignière, rédacteur du Cullivateur de 1836à 18o2, ne cessa de prêter l'appui de son zèle et de ses talents.
Le gouvernement de Juillet sentit le parti qu'il pourrait tirer des associations, pour l'avancement de l'agriculture et aussi pour donner une occupation, une diversion utile aux esprits actifs de chaque localité. La loi de 1839 autorisa l'organisation d'un Comice dans chaque canton.
Celui de Craon fut installé le 15 décembre de la même année. Composé presque entièrement de propriétaires et de fermiers du canton, zélés et instruits, leurs efforts s'inspirèrent des efforts de leurs collègues ; une noble émulation s'empara des esprits ; leur réunion devint un foyer où chacun put s'éclairer par les améliorations déjà exécutées ou s'instruire par celles dont l'exécution avait présenté à la discussion un avantage assuré. C'est ainsi que les genêts, bien convaincus de ne donner qu'un revenu annuel de 20 francs au plus à l'hectare, cédèrent si bien la place aux trèfles et à la jachère cultivée, que bientôt rien ne sembla plus ridicule qu'un champ de genêts.
Mais comment faire adopter tant d'autres cultures nouvelles en présence des usages ruraux anciens auxquels s'en réfère souvent le Code civil ? (Voyez les art. 1754, 4774, 1777, etc.)
En 1842, sur l'invitation du Sous-Préfet, les présidents de comices, les juges de paix, des experts et des propriétaires réunis à Château-Gontier, résolurent de coordonner les vieux usages avec ceux que les nouvelles cultures tendaient déjà à introduire. Malheureusement tous les cantons ne purent s'entendre. Les trois cantons d'outre-Mayenne formulèrent un recueil, et les trois cantons de Craon, Cossé et Saint-Aignan, un autre. La variété de jurisprudence qui en résultait, embarrassait souVent les juges ; enfin, en 1851, les six cantons parvinrent à adopter un môme recueil qui fut imprimé en 1852. Dans ce nouveau travîiil, l'ancien recueil rédigé par nos trois cantons a eu l'honneur d'être reproduit presque en entier, comme il l'avait déjà été par celui de Laval ; c'est le meilleur éloge qu'on en puisse faire.
Ces nouveaux usages déracinèrent peu à peu une foule de vieux abus ruineux qui faisaient de l'année d'entrée et de l'année de sortie des fermiers, deux années à peu près improductives.
En même temps, ils jetèrent les fondements d'un assolement dans lequel la pomme de terre, les choux de Poitou, la betterave et autres racines doublèrent d'étendue, où les trèfles et les fourrages de toute nature occupèrent la moitié du sol cultivable; où la fumure des prés, presque inconnue jusqu'alors, devint obligatoire. Paj* là furent doublés le nombre de nos bestiaux et la masse de nos engrais.
En 1842, le colza fut introduit dans le Craonnais et encouragé par le Comice. L'année d'après il en était vendu pour 7,000 francs à Craon, et six ans après le canton en produisait 3.000 hectolitres. C'étaient 45 à 50,000 francs ajoutés aux revenus du canton.
Au moyen des subventions du gouvernement et des cotisations de chaque membre du Comice, des concours annuels d'animaux furent insti-
histoire: de l'agricilture. 39
tués ; el, par cette désignation des meilleurs reproducteui's à Tattention des cultivateurs, Tamélioration du bétail marcha rapidement.
Emerveillé de la magnifique conformation des bêtes Durham, le Comice s'empressa, en 1842, de se procurer un taureau de cette race, et depuis lors, s'imposa de lourds sacrifices pour en doter constamment le pays. Depuis 1885, plusieurs propriétaires possèdent des vaches et des taureaux de celte belle espèce, ce qui fait espérer que dans peu d'années le pays pourra se suffire à lui-même. Mais aujourd'hui on se figure difficilement toutes les répugnances et la mauvaise volonté qu'il a fallu surmonter pour substituer aux idées singulières de beauté que se faisaient nos cultivateurs, comme nous l'avons vu, un type vraiment rationnel, c'est-à-dire fondé sur l'utilité et sur les véritables indices des qualités d'un animal de boucherie. En 1844, le Comice faisait construire une charrue à versoir en fonte et prouva publiquement par des expériences dynamométriques, que l'effort de 249 kilog. exigé par l'ancienne épaule de bois était réduit h 171 par le nouveau versoir.
L'augmentation de travail exigé par une culture intensive demandait, dans nos chevaux, une plus grande force musculaire. Nous la demandâmes d'abord aux juments bretonnes, à la croupe large mais avalée, aux membres robustes mais lymphatiques et sujets aux vésigons, aux crevasses, etc., race patiente, dure au travail, excellente de trait, mais sujelte h la fluxion périodique. Aussi depuis une quinzaine d'années avons-nous recours à la race percheronne, croisée de sang anglais ; aujourd'hui nos poulains sont très-recherchés.
Tout le monde connaît la réputation méritée de nos porcs craonuais ; nulle rucc ne fournit un lard aussi ferme, aussi appétissant ; aussi ne Tavons-nous croisée que très-peu avec le new-leycester, assez seulement pour lui donner encore plus d'ampleur et la mettre plus près de terre. Malheureusement la maladie des pommes de terre est venue, en 1845, menacer cette branche de revenu. Le sarrasin de Tartarie, introduit en 1847, les pois gris, cultivés plus en grand, ainsi que l'orge, le trèfle et les racines, nous ont aidés à combler le déficit causé par la maladie du précieux tubercule.
Cependant une grande amélioration était réclamée par nos terres humides et froides par conséquent. Le drainage est venu à notre secours. Dès 1851, plusieurs membres du Comice l'avaient mis en pratique et prouvaient qu'on pouvait l'exécuter au moyen de rigoles d'un mètre de profondeur remplies soit de fagotages, soit de pierres ou de tuyaux, à raison de 14 à 16 centimes le mètre courant, y compris les matériaux. Aujourd'hui le canton compte plusieurs centaines d'hectares parfaitement dcssé-
40 HISTUinE DE L* AGRICULTURE.
chés et donnant d'aussi belles récoltes que les terres d'une classe supérieure.
En 1867, le Comice propageait Télagage au coaltar, selon la méthode de MM. deCourval et Des Cars, démontrait ses bons effets et les pertes causées par Tancien élagage, toujours suivi de pourriture.
Enfin, comme corollaire des nombreuses améliorations produites et singulièrement favorisées par le métayage, le Comice prouvait que ce système de culture, trop peu apprécié en France, tendait à maintenir entre les différentes classes de la société Tunion la plus heureuse, augmentait le revenu des terres de 30 p. 0/0 et diminuait le nombre des prolétaires dans la môme proportion, tout en donnante TEtat une population aisée, honorable et plus nombreuse du double que celle des pays de fermage à prix d'argent (1).
C'est par l'institution des Courses que le Comice de Craon a couronné son œuvre. Instituées par lui en 1848, elles n'ont fait que se développer depuis, et grâce à notre bel hippodrome, au zèle de nos commissaires, et aux encouragements de l'Élat, les courses de Craon sont aujourd'hui des plus suivies et distribuent annuellement pour 46,000 francs au moins de primes.
Que nous reste-t-il donc k faire désormais? Ce serait, par d'heureux croisements et par une intelligente sélection dans nos produits, par l'assainissement complet du sol, et par l'accroissement incessant de sa fertilité, d'arriver à créer dans chacune de nos espèces de bestiaux une sous-race bien fixée et bien naturalisée^ c'est-à-di re en rapport exact avec le milieu dans lequel nous la faisons vivre, tout en conservant ses qualités propres, soit pour le travail, soit pour nous donner une viande saine, substantielle ; car on aura beau reconstruire sans cesse par le croisement la charpente de nos animaux, nos efforts seront toujours combattus, ruinés par les influences de ce milieu dans lequel ils puisent leur existence, jusqu'à ce que soit réalisé l'équilibre nécessaire entre les facultés absor-
(1) Dans le centre de la France, une ferme de 130 hectares est affermée en moyenne- 50 fr. l'hectare el esl exploitée par une famille d'agriculteurs de 3 personnes, par id prolétaires, dont 7 domestiques des deux sexes et 3 manœuvres mariés avec chacun 2 enfants; total ai personnes^ ce qui donne â0«83 pour iOO agriculteurs et 79,16 pour 100 prolétaires.
Dans le Craonnaisl30 hectares, divisés en 4 métairies à colonie pariiairc, rapportent 70 fr. rhcctare et sont exploités par 4 familles d'agriculteurs (soii 2i personnes) el par 22 prolétaires, dont 6 domestiques et 4 manœuvres mariés avec chacun 3 enfants ; total 46 per sonnes, downtmi 52,17 pour 100 agriculteurs et 47,82 pour 100 prolétaires. Ces chiffres valent mieux que tous les raisonnements.
STATISTJQUE AGRICOLE. 41
bantes de ranimai et les matériaux fournis par notre, sol et pur notre atmosphère.
En attendant que les générations futures atteignent Theureux résultat que nous avons poursuivi, voici d'où en est aujourd'hui l'agriculture du Craonnais. Presque partout a été adopté un assolement où le trèfle, les grains de printemps, la jachère, avec ou sans racines, entrent chacun pour un cinquième, soit trois cinquièmes, et le froment à peu près pour le reste. Dès lors les 16,000 hectares labourables qui, en 1750, produisaient à peine 40,000 hectolitres de seigle, produisent dctuellement 90 à 100,000 hectolitres de froment, 20 à 83,000 d'orge, 6 à 7,000 d'avoine, 6,000 de sarrasin ordinaire ou de Tartarie, 80,000 de pommes de terre ou leur équivalent en betteraves,choux de Poitou, pois, etc., et enfin 6,000hectolitres de colza,otr.
Le tableau suivant complétera les renseignements que nous avons pu recueillir sur les produits agricoles du canton en 1860.
Productions végétales.
/ Froment 90 . 000 hect. à 15 '» 1 . 350,000 ,
\Orge 23.000 7 50 172.500/
Céréales. < Avoine 6.000 6 87 41. 220 M. 608. 720
/ Sarrasin ordin'*. 3 . 000 7 50 * 22 . 500 ]
— de Tartarie. 3.000 7 50 22.500
/Cidre 20.000 5 » 100.000\
l Pommes de terre 8.500 4 » 34. 000 j
Articles ; Colza 6 . 000 20 » 120 000 ' ^07 t^oo
divers. )Lin et chanvre.. 36.000 kil, » 90 32.400i -^' -^'
f Châtaignes 800 hect. 10 » 8.000]
v Légumes secs . . 1 40 20 » 2 . 800 ^
Paoni'iTs VÉGÉTAUX. 1 . 905 . 920
Productions animales.
rhnv^nv I Chevaux et jum. 83 tôles 300 » *'24.900i ^. .^^
^^'''^"^•j Poucet poulie. 272 150 « 4O.8O0I ^""'^^^
Bœufs. 680 300 » 204.000 ^
l Vaches 1.740 150 » 261. 000 j
Bêtes ;Bouvarts 580 150 » 102. OOC'^ iss 800
bovines. iGénisses 960 80 » 76 8001 '"'*'•''""
r Veaux 6.000 50 » 300.000]
'.Beurre 150.080 kil. 1 60 2W.000
A reporter, ^ .. 1.249.500
Report.., 1.249.500
(Porcs d'un an.. 1.800 têtes 70 >>' 126.000) Porcs. h>orcsde8mois. 2.800 40 »' 112.000S 260.926
(PorcsdeGsem. 4.586 5 o 22.9251
.. . .^„ . J Moutons ^ 1 .360 lôtes. 20 » 27 200 1 «7 ion
Moutons. J Laine 5.115 kil. 2 » 10.23of ^7.430
(Oies de 3 kilog. 10.400 têtes. 1 75 18.200)
v,jo:iw ) Volailles 52.000 » 70 36.40uf ...^ ^^n
volâmes. (^yj.g 162.000douz. » 45 72.900( ^^^-^^^
(Plumes 4.000 kil. 2 50 10.000 î
Total de la production animale 1 .685.355
Report des produits végétaux... 1.905.920
Total brul de la production agricole du canton sans les bois. 3.591 .275
Les 388 hectares de bois et les 16 en étangs évalués à (1). 15,300
Total du revenu brut 3.606.575
En admettant, comme ci-dessus, que les produits culturaux fr.
du canton s'élèvent à un revenu brut de 3.591 .275
Si Ton veut connaître le revenu net il faut déduire :
1" Les pertes sur les bestiaux, par maladie ou par accident • 20.300
2'' L'intérêt à 5 pour 0/0 des cheptels, se montant environ à 3.623.000 (2) 181.150
3° Les produits de la ferme absorbés par les animaux ou les dépenses faites dans Tintérêt commun du propriétaire et du colon, savoir :
A. Bestiaux ou vaches achetés 200.000 \
B. 8,200 hectolitres d'orge h 7,oO.. 61 .500 i