CHAPITRE CCLIV
Comment le duc Philippe de Bourgogne alla devant le pont SainU
Remy , et le conquit.
Il est vérité cjue le duc de Bourgogne , partant de la ville d'Auxi , atout son exercite, alla loger en un gros village nommé Vivreux , à une lieue de Saint-Riquier. Et le lendemain , passant icelui duc devant icelle ville de Saint-Riquier, s'en alla loger au Pont-de-Remy, où cloient les Dauphinois ; et fut la nuit de la fête de Marie-Madeleine. Si se logèrent aucuns de ses gens devant le pont, dedans grandes maisons qui là étoient situées.; mais bref après les Dauphinois qui étoient dedans l'île et châtel du Pont-de-Remy , trahirent le feu par fusées dedans lesdites maisons , lesquelles tantôt de Tune à l'autre furent toutes embrasées , pourquoi il fallut que les gens dudit duc se retrahissent et logeassent plus en arrière. Et le second jour ensuis
326 CHROMQUBS d'eNGUERRAND (»4«)
vant, les arbalétriers d'Amiens, et autres gens d'armes qui les conduisoient dedans environ douze bateaux, a val 1ère nt par la rivière de Somme , prêts pour combattre ladite ville et châtel; mais les dessusdits Dauphinois , sachant la venue desdits bateaux , tout épouvantés, avalèrent et troussèrent leurs bagues, et s'en fuirent incontinent au château d'Arraines, délaissant ledit Pont-de-Remy sans garde. El aucuns hommes et femmes , assez bref après qu'ils éloient en l'île , avalèrent le pont au côté où étoit logé ledit duc de Bourgogne. Et adoncy entrèrent gens sans nombre de sa partie, lesquels ravirent et prirent tout ce que les Dauphinois avoient laissé.
E)t ce même jour , par le commandement dudit duc de Bourgogne, furent ars et embrasés ladite île et châtel, où il y avoit moult belles habitations. Et pareillement furent ars et désolés ce jour et lendemain , les châteaux de Mareuil et d'Au court, desquels s'étoient départis les Dauphinois pour la doute et peiir d'icelui duc. Et entretemps qu'icelui duc de Bourgogne dessus nommé étoit logé audit lieu du Pont-de-Remy , alla messire Jean de Luxembourg devant la ville de Saint-Riquier, atout cent hommes d'armes d'élite , sous la sûreté du seigneur d'Offemont, et mena avec lui six hommes d'armes, montés et habillés , pour faire armes et rompre lances contre six Dauphinois des gens dudit d'Offemont. Lesquelles par avant avoient été entreprises des deux parties par leurs certains messa-
(i4ai) DE MONSTRELET. 327
ges ; desquels de la partie de Bourgogne, étoient un nommé Henri l'Allemand , le bâtard de Roubaix , Lyonnet de Bournon ville, et trois autres ; et de la partie du seigneur d'Offemont y étoient le seigneur de Verduisant, Guillaume d'Aubigny, et quatre autres dont je ne sais les noms. Lesquelles deux parties venues l'une contre l'autre sous bonne sûreté, comme dit est, commencèrent à jouter et courre l'un contre l'autre; mais, de première venue, les deux Dauphinois, premiers joutant , tuèrent les deux chevaux de leur partie adverse ; et après , les autres ensuivant, tant d'un côté comme d'autre > rompirent aucunes lances très gentillement , et en la fin, par trop courte heure , en y eut deux de chacune partie qui ne coururent pas l'un sur l'autre.
Et finablement, sans ce qu'il y eût oncques homme blessé de nulles desdiles parties, prirent congé amiablement l'un à l'autre, et sedépartirent ; et retourna ledit de Luxembourg atout ses gens au Pont-de-Remy , et le seigneur d'Offemont atout les siens dedans Saint-Riquier. Toutefois ledit messire Jean de Luxembourg avoil mené avecque lui, pour la sûreté de sa personne, cent hommes d'armes des plus experts et mieux habillés de la compagnie du duc de Bourgogne ; et avecque ce , avoit laissé en embûche , dedans un bois , environ trois, cents combattants , pour avoir aide si besoin étoit ; et à son parlement, quand il eut tiré les cent hommes d'armes dessusdits dehors , et assis ladite embûche, et qu'il fut mis à chemin, regarda aucunement
328 CHRONIQUES d' E NG U E K P. AN D (i4»i)
derrière lui , et vit que ceux qu'il a voit laissés au bois dessusdit se commençoient déjà à défrayer, et mener leurs chevaux paître aux bleds à pleins champs ; et lors , de ce tout troublé , prit une lance et courut vigoureusement à eux pour les faire remettre au lieu où il les avoit laissés. Et adoucies dessusdits, sans attendre l'un Tau tre,se retrahirentà pointe d'éperon s, tant comme chevaux les pouvoient porter ; néanmoins il raconsuivit ( ratteignit ) un homme d'armes nommé Aloyer , auquel il perça la cuisse, et le porta jus de son cheval , et à plusieurs autres donna de durs coups* El après qu'il les eut remis en ordonnance, et dit plusieurs injures à ceux qui les dévoient conduire, s'en alla pariburnir son entreprise, comme vous avez ouï ci-devant.