‹ Chroniques d'Enguerrand de Monstrelet (volume 3)Chapitre 82 sur 107 · CHAPITRE CCLVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE CCLVI

Comment les deux parties , c'est à savoir le due de Bourgogne et les Dauphinois, s'assemblèrent en bataille le dernier jour d'aont, et ce qu'il en advint.

Or est vérité qu'en ce samedi dernier jour d'août , environ onze heures du matin , les deux batailles dessusdiles, chevauchant l'une contre l'autre moult fièrement , s'arrêtèrent un petit, comme à trois traits d'arc l'un de l'autre ; ett adonc furent faits moult en hâte de chacune partie nouveauxchevaliers. Entre lesquels le fut fait ledit duc, par la main de messire Jean de Luxembourg. Lequel duc , après ce , fit chevaucher Philippe de Saveuse ; et y furent faits de son côté Collart de Commines , Jean d'F.stenhuse , Jean de Roubaix , Andrieu Villain , et Jean Villain , Philebert Andrenet, Daviod de Poix , Guérard d'Athies , le seigneur de Moyencourt , le Maître de Renly, Colinet de Brimeu, Jacques Pot , Louis de Saiat-Sauf-lieu,Gaillem de Halewyn , Derre de Coroy , eft aucuns au-

(i4ai) DE MOKSTRELET, 335

1res ; et de la partie "des Dauphinois le furent faits pareillement Gilles de Gamache , Regnault de Fonlaines, Colinet de Villequier, le marquis de Sère , Jean Rogan , Jean d'Espaigny , Corbeau de Rieu, et Sarrazin de Beauforl. En après, fut envoyé, de la partie du duc de Bourgogne , l'étendard Philippe de Saveuse , avec six vingts combattants , que conduisoient messire JVfauroy de Saint-Légier et le bâtard de Roussy , loin à pleins champs, sur le côté , pour férir lesdits Dauphinois au travers. Et lors les deux parties , qui étoient désirants d'assembler l'un contre l'au Ire, s'approchèrent très fort ; et par especial les Dauphinois , en grand bruit et roideur, se férirent, tantque chevaux les pou voient porter, à plein cours dedans la bataille du ducde Bourgogne, de laquelle ils furent très bien reçus. Et y eut à cette première assemblée grands froissis de lances, et hommes d'armes et chevaux portés par terre moult terriblement d'un côté et d'autre.

Et adonc de toutes parts commencèrent à férir l'un sur l'autre ; et moult crueusement tuer, abbattre et navrer ; mais durant cette première assemblée , départirent de l'ost dudit duc les deux parts de ses gens; et moult en hâte se prirent à fuir vers Abbe ville, où ils ne furent pas reçus; et pourtant, allèrent de là à Péquigny. Si étoit avec eux la bannière du duc , laquelle , pour la grand' hâtiveté , n'avait pas été baillée en autre main que du varlet qui l'avoit accoutumée de porter , lequel, en fuyant avec les autres , la jeta à terre ; mais elle fut relevée

556 CHRONIQUES d'eNGUERRAMD (i4«)

par un gentilhomme nommé Jean de Rosimbos^ et à icelle se rallièrent et rassemblèrent plusieurs nobles hommes des dessusdits , desquels grand* partie, paravant ce jour, étoient renommés d'être vaillants en armes. Toutefois ils laissèrent ledit duc de Bourgogne leur seigneur, et leurs autres gens en ce danger ; pourquoi ils furent depuis grandement diffamés. Mais les aucuns se voulurent excuser pour la dessusdite bannière , disant qu'ils pensoient que avec icelle fût ledit duc.

Et aussi derechef leur fut certifié par le roi d'armes de Flandre, qu'icelui duc étoit mort ou pris , et qu'il le savoit véritablement : pourquoi en poursuivant de mal en pis, furent plus effrayés que devant, et , sans retourner» s'en allèrent, comme dit est , passer l'eau de Somme à Péquigny , et de là en leurs propres lieux. Et entre temps , une partie des Dauphinois , qui les virent partir de l'ost du duc de Bourgogne, commencèrent à courre après ; c'est à savoir Jean Raullet , et Pierron de Luppel , atout environ six vingts combattants , et en prirent et tuèrent aucuns. Et entendoient à avoir gagné la journée, et que tout fut déconfît , mais leur pensée ne fut pas véritable; car ledit duc, et environ cinq cents combattants, qui étoient demeurés avec lui des plus nobles et experts en armes, se combattirent moult àprement et vaillamment contre lesdits Dauphinois; et tant firent , qu'en conclusion ils obtinrent la victoire, et demeurèrent maîtres en la place. Et comme il

(»4*i) DE MONSTftBLET. 337

fut relaté de toutes les deux parties , ledit duc , de sa personne , se gouverna moult prudentement , et fut en grand péril d'avoir occupation , par ce qu'il assembla (attaqua) des premiers ; et fut enferré de deux lances , de première venue , dont lui perça sa selle de guerre tout outre l'arçon de devant ; et lui échoppa de côté son harnois; et avec ce, fut pris à bras d'un puissant homme d'armes, qui le cuida (ruer) jus; mais il éloitmontésur un bon cheval coursier , qui à force le passa outre. Si soutint, et aussi donna plusieurs coups à ses ennemis , et prit de sa main deux hommes d'armes ; et chassa lesdits Dauphinois très longuement vers la rivière. Et au plus près de lui étoient le seigneur de Longue val, Guy d'Erly,et autres en petit nombre, qui bien l'accompagnèrent. Si fut grand espace que sesgensnesavoient où ilétoit. Et après, Jean Raullet et Pierron de Luppel, retournant de la chasse dessusdite, vinrent au lieu ou s'étoil faite la bataille , et entendoient à trouver leurs compagnons victorieux; mais quand ils aperçurent le contraire ils se mirent à fuir , et avec eux le seigneur deMouy , vers Saint-Valéry ; et les autres prirent le chemin vers Araines. Et adonc le duc de Bourgogne, qui éloit retourné sur Je champ, fît rassembler ses gens , et lever aucuns de son côté , qui là avoient été mis à mort, par espécial Je seigneur de la Viefville.

Et jà-soit-ce que les nobles et grands seigneurs qui étoient demeurés avec ledit duc , se portassent

Chuokiques de Mohstiif.let. -- T. IV» 22

338 CHRONIQUES D*E N GU K R R A. W O (i4»i)

celui jour très vaillamment, entre les autres faut parler de Jean Villain , qui ce jour avoit été fait chevalier, lequel étoit du pays de Flandre, bien noble homme, de haute stature et très puissant de corps , monté sur un bon cheval , tenant une Forte hache à deux mains , atout laquelle à assembler se bouta en la plus grand* presse de ses adversaires , et avoit abandonné sa bride ; si leur départoit de si grands coups, que ceux qui en étoient atteints étoient portés jus sans recouvrer. Et en cet état le rencontra Pothon de Sainte-Treille. Lequel, commedepuis il relata, voyant ces merveilles que f ai soit le dessusdit , se tira arrière le plutôt qu'il put, pour doute de sa hache dessusdite. En outre , après que ledit duc eut , comme dit est, fait rassembler et ramasser ses gens, et que premier les morts furent dévêtus, s'en retourna a Abbeville, là où il fut joyeusement reçu atout grand* partie des Dauphinois, quiavoient été pris à cette besogne; c'est à savoir le seigneur de Gonflans , Louis d'Offemont, messire Charles de Gamache, et son frère Louis, messire Louis de Thiembronne, Pothon de Sainte Treille, le marquis de Sère, et son frère Philippe de Saint-Sauf-lieu, messire Rigaut de Fontaines , Sauvage de la Rivière , Jean de Proisy , gouverneur de Guise, messire Raoul de Gaucourt , messire Jean de Rogon , Bernard de Saint- Martin , Jean de Joigny , le seigneur de Montmor , Jean de Gerselles , le Bourg de la Hire , Yvon do Puys, Jean de Sourmain, Hervé Dourdas, et aucuns

(»4*i) DE MONSTRKLET. 33o

antres, jusques au nombre de cent à six vingt. Et si furent morts sur la place, tant d'une partie comme d'autre, de quatre à cinq cents ou eu viron , dont on estimoit avoir de la partiede Bourgogne tant seulement devingtà trente hommes; desquels furent principaux le dessusdit seigneur de Viefville, et Jean , seigneur de Mailly. Et de la partie du dauphin furent morts de gens de nom : messire Pierre d'Argensy , baron d'Ivry ; messire Charles de Saint- Sauf-lieu, Galhaut d'Arsy; Thibaut de Geriecourt, messire Corbeau de Rieux, messire Sarrazin de Beaufort, Robinet de Versailles, Guillaume du Pont, le bâtard de Mo y, et plusieurs autres gentilshommes jusques au nombre dessusdit. Et pareillement furent emmenés prisonniers des gens dudit duc , messire Collard de Commines , messire Guillem de Hallewy , le seigneur de Saillj en Harenaise, Lamon de Launay , et aucuns autres. A laquelle besogne messire Jean de Luxembourg, par trop âpremen t assembler , fu t pris prisonnierd'un homme d'armes qui se nommoit le Moure , et emmené grand espace. Mais depuis , par aucuns des gens du duc de Bourgogne, et aussi des siens , fut rescous. Néanmoins il fut navré moult vaillamment sur le visage de travers le nez. Et en cas pareil fut pris prisonnier et navré le seigneur de Hurmbercourt, et depuis rèscous, comme ledit de Luxembourg.

En après, le dessudit duc de Bourgogne venu a Abbeville , comme dit est , alla à l'église Notre* Dame faire son oraison , et regracier son créateur

3^0 CHRONIQUES d' ENGU E R R A N D (i4»i)

de sa bonne fortune ; et de là s'en alla loger à l'hôtel de la Couronne ; et ses gens se logèrent par la ville , où ils purent le mieux ; desquels les plusieurs avoient été navrés à ladite journée. Et adonc sut ledit duc comment la plus grand' partie de son ost l'a voit laissé, et s'en étoient fuis à Péquigny; dont il fut très grandement émerveillé, et d'eux très mal content, non pas sans cause; et tant que depuis ce jour ne voulut recevoir en son hôtel aucuns de ses serviteurs qui avoient été des fuyants dessusdits , mais les congia tous. Toutefois peu y en eut de gens de nom de son hôtel qui le laissassent. Et après qu'il eut séjourné dedans ladite ville d'Àbbeville par trois jours , pour rafraîchir et aiser ses gens , et qu'il eut eu délibération avec son conseil de non rassiéger la ville de Saint-Riquier,tant pour l'occupation de ses gens, qui étoient navrés , comme pour autres causes , se partit d'ice*le ville; et par devant Saint-Riquier s'en alla loger à Auxy atout son ost; et portoit-on avec lui messire Jean de Luxembourg en une litière pour la douleur de sa blessure. Et lendemain, partant de ladite ville d'Àuxy, s'en alla à Hesdin , auquel lieu il séjourna par aucuns jours, et ordonna à mettre garnison en plusieurs lieux contre les Dauphinois de ladite ville de Saint Riquier ; et si donna congé à la plus grand' parlie de ses gens d'armes; et avec ce, fit tant , qu'il eut tous les capitaines dauphinois, qui avoient été pris par ses gens , moyennant qu'il les contenta de leurs finances , et les envoya pri-

(i4*0 DE MONSTftELET. 34 1

sonniers en son châtel de Lille , où ils furent certaine espace de temps; Si fut de ce jour en avant la besogne dessusdite nommée la rencontre de Mons en Vimeu ; et ne fut déclarée à être bataille pource que les parties rencontrèrent, comme vous avez ouï, l'une l'autre aventureusement; et n'y a voit comme nulles bannières déployées.

Et au regard des principaux qui se départirent de cette journée pour aller à Àbbeville, en fut le seigneur de Cohen , qui étoit capitaine du dit lieu d'Àbbevillé ; et n'étoit pas encore bien guéri de la blessure qu'il avoit eue en icelle ville, dont dessus est faite mention. Pourquoi bonnement ne se pouvoit armer de la tête , et lui avoit été conseillé par ses gens au partir d'Àbbevillé, qu'il se déper^ tât d'y aller pour la chose dessusdite ; si fut aucunement excusé à l'occasion d'icelle blessure. Avec lequel s'en allèrent de gens de nom le dessusdit Jean de Rosimbos (avec) atout, là bannière du duc , comme dit est dessus.

3^3 CHRONIQUES u'eNOUBRRAND (i<»0

Page 1