‹ Chroniques de FranceChapitre 30 sur 40 · SCENE X · texte numérisé non relu

SCENE X

LE PALAI S-ROYAL.

La Galerie du Conseil.

LE CHANCELIER, DUPLESSIS - GUÉNÉGAUD , LE COMTE DE BRIENNE, LE COMTE D'AVAUX, SERVIEN, LE TELLIER.

Le chancelier Séguier, debout près de la table, feuillette des papiers. Duplessis-Guéncgaud assis apostille quelques Mémoires. Le comte de Brienne et le comte d'Avaux s'entretiennent en se promenant. Servien et Le Tellicr se tiennent à l'écart.

SERVIEN à Le Tellier.

Eh bien ! Monsieur, enfin nous avons du nouveau !

LE TELLIER

Oui, la Seine dégèle, et le temps est au beau.

SERViEN riant.

C'est là ce que chez vous on nomme une nouvelle?

LE TELLIER

Sans doute, comnient donc voulez-vous qu'on l'appelle?

SERVIEN

Mais, monsieur Le Tellier, vous ne savez donc rien?

LE TELLIER

Eh! que savez-vous donc de plus, monsieur Servien?

SERVIEN

De plus? je ne dis pas; mais tout autant peut-être.

Il lui parle bas.

LE CHANCELIER

Monsieur le Cardinal tarde bien à paraître.

DL'PLESSIS-GUÉnÉGAUD,

Chez la Reine sans doute il est en ce moment, Car on y peut passer de son appartement.

LE CHANCELIER

Ah ! Monsieur, quel ministre et quelle tcte immense ! Il a plus de haut, de douceur, de clémence, IMais c'est pour le cénie un second Richelieu.

LE COMTE DE BRiENNE à pari av€c viépris. Flatteur !

LE COMTE d'avaux à Bfienne.

Ce qui pour lui, dit un peu plus que Dieu. LE CHANCELIER à DiipUssis-Guénégaud qui écrit toujours. En ce moment, Monsieur, quel travaJ vous réclame?

duplessis-guÉnegaud.

Ce sont quelques placets que m'a remis ma femme.

servien à Le Tèllier.

Le comte de Brienne est de trop aujourd'hui.

LE TELLIER

Il est vrai qu'on n'a pas un grand besoin de lui, On ne doit point parler d'affaires étrangères.

SERVIEN

Il est, pour cette fois, étranger aux affaires.

Ils rient.

LE TELLIER

Ce Guénégaud encore ! . . .

SERVIEN en riant.

Il a peu de talent ; Mais sa femme ferait un ministre excellent.

LE COMTE DE BRIENNE à d' Avaux , luï montrant Servioi et Le Tellier.

Savez-vous ce qu'entre eux ces deux-là peuvent dire?

Moi, je m'attends à mal lorsque je les vois rire.

d'avaux.

Moi de même ; d'aillem's il n'est point malaisé De voir, pom' quelque coup, que tout est disposé. Le Cardinal leur a tout dit, je le suppose. Je ne sais point tromper, et ce défaut est cause Que de mon entremise il fait bien moins de cas. Mais j'aime à deviner ce qu'il ne me dit pas, Et je vous veux apprendre ici ma conjecture....

Ils vont s'asseoir sous la cheminée-

Les princes entrent : le prince de Condé le premier, le prince de Conti ensuite, puis le duc de Longueville qui marche lentement, comme un homme qui a la goutte.

LE PRINCE DE CONDE ail cliic de LonguevUlc d'un air viéconlcnt.

Pour quel motif, Monsieur, ou par quelle aventure Vous trouvez-vous ici?

LE DUC DE LONGUEVILLE

Le Cardinal m'attend Pour me parler, dit-il, d'un courrier important : Moi, de Chaillot ici j'ai hâté ma venue.

LE PRINCE DE CONDE

C'est fort bien ; mais pourquoi nous est-elle inconnue?

LE DUC DE LONGUEVILLE

Je ne sais ; c'est du moins sans dessein de ma part.

Voilà sur ma parole un singulier hasard. Il s'éloigiie d'un air mécontent.

LE DUC DE LONGUEVILLE ail pHnce de Conti. Votre frère ce soir est d'humeur bien étrange ; De pareilles façons croit-il que je m'arrange?

LE PRINCE DE CONTI

Nous étions entre nous convenus maintes fois De ne jamais ici nous trouver tous les trois ; Avouez qu'il a lieu d'être surpris?...

LE DUC DE LONGUEVILLE

N'importe ; Suis-je fait?.,.

LE PRINCE DE CONTI

N'allez point vous fâcher de la sorte, Car de nous désmiir ce n'est point le moment, Croyez-moi; j'ai dans l'ame un noir pressentiment, S'il vient à s'accomplir, que Dieu nous soit en aide î

LE DUC DE LONGUEVILLE

Votre frayeur me gagne, et malgré moi j'y cède.

Ils s'asseyent sur un lit de repos, et se parlent bas. LE PRINCE DE coNDE se rapprochant.

De quoi donc parlez-vous, avec cet air piteux?

LE DUC DE LONGUEVILLE

Mais l'aspect du palais nous étonne tous deux, Et monsieur de Conti me confiait ses craintes.

Encor! de toutes parts je n'entends que des plaintes, Et je suis las de voir des gens épouvantés.

au prince de Conti.

Allez, vous faites honte au sang dont vous sortez.

LE PRINCE DE CONTI avCC doUCCUT.

Je ne mérite point ce reproche, mon frère.

Si quelque jour le sort vous devenait contraire.

Attachée à vos pas, ma fidèle amitié

Voudrait de tous vos maux supporter la moitié ;

Je le demande au ciel, et vous pouvez m'en croire :

Je ne puis, je le sais, partager votre gloire.

Mais je pourrais du moins partager vos malheurs.

Le prince de Coudé ému se délourue brusquement pour cacher sou émotion, et s'avance vers les ministres qui se rapprochent tous de lui.

LE PRINCE DE CONDÉ

Bonjour, Messieurs. Eh bien! que disons-nous d'ailleurs? Que fait-on de nouveau? Comment vont les finances? Vous voilà bien lottis avec vos Ordonnances ; Rentiers ni Parlemens n'y veulent obéir ; Elles n'auront servi qu'à vous faire haïr. Ah! si l'on m'écoutait, la canaille bourgeoise Impunément au Roi ne pourrait chercher noise; Mais le ministre, et vous, j'en suis sûr, mollirez Devant des manteaux noirs ou des bonnets carrés ! Au reste, que je sois pendu si je m'en mêle.

d'avaux.

Quand le peuple est grevé d'une charge nouvelle, C'est le moins qu'il se plaigne à qui lui prend son bien.

SERVIEN

D'autant plus que ses cris n'empêchent jamais rien.

LE CHANCELIER

Puis, la rigueur produit ces émeutes affi-euses,

Qui sont, nous l'avons vu, toujours fort dangereuses

Aux intérêts publics comme aux particuHers....

LE PRINCE DE coNDE d' uu toH railleur.

Et qui n'épargnent pas même les Chanceliers, Nous le savons. N'importe, à souffrir ce scandale La dignité du trône à mon gré se ravale.

à Brienne qui secoue la tête.

Vous ne m'approuvez point?

BRIENNE

Avant la dignité, Je tiens qu'on doit, INIonsiem', consulter l'équité.

LE PRINCE DE CONDE

Plus qu'un autre, croit-on que j'aime l'injustice?

Sans doute il ne faut point que le peuple pâtisse ;

Je veux bien qu'on lin soit et généreux et doux,

Mais alors seulement qu'il s'en remet à nous.

Nos dons ne lui sont rien dès qu'il nous les impose :

Le pouvoir s'avilit aussitôt qu'il compose,

C'est mon avis à moi. Voyez les députés

Du Parlement, pour peu qu'on les eut écoutés,

Ils s'attaquaient à tout ; sous leurs mains sacrilèges,

La couronne perdait ses plus beaux privilèges,

Et peu reconnaissans des bontés de leurs Rois,

Ils n'allaient à rien moins qu'à s'en faire des droits ;

Tout ce qu'ils prétendaient était absurde en somme,

C'était ceci, cela, que sais-je moi! Qu'un homme,

A moins d'un jugement ne pût être arrêté.

Sans être incontinent remis en liberté ! . . .

Il serait beau, vraiment, qu'un Roi dût rendre compte

De ceux qu'il lui plaît mettre en prison ! Quelle honte !

Sans mon conseil, pourtant, on l'allait consentir.

BRiENNE gravement.

N'ayez jamais. Monsieur, à vous en repentir!

LE PRINCE DE CONDE

Je VOUS reconnais là; grand merci de l'augure ! . . .

Guitaut entre d'un air grave; il est suivi de Comminges et de Croissy. LE PRINCE DE CONDE allant au devant de lui. Mais que nous veut Guitaut, avec cette figure?

GUITAUT à voix basse.

Ce que je veux. Monsieur, vous le saurez trop tôt. . . . Je vous fais prisonnier 1

LE PRINCE DE CONDE

Moi, monsieur de Guitaut! GUITAUT montrant le duc de Longueville et le prince de Conti Ces deux Princes, et vous, de la part de la Reine.

LE PRINCE DE coNDE après uu silencc.

De mon ëtonnement je ne reviens qu'à peiné !

haut à tout le monde.

Entendez-vous, Messieurs, ce qu'on m'apprend ici?

au duc de Longueville .

Nous sommes arrêtés.

au prince de Conti.

Et vous, mon frère, aussi!

LE DUC DE LONGUEVILLE

Ociell...

LE PRINCE DE CONTI

Vous le voyez, Dieu m'exauce, mon frère !.. »

Le prince de Condé lui serre la main sans pai'ler. GuiTAUT au prince de Condé.

Pardonnez-moi, Monsieur, ce fâcheux ministère —

Le Prince lui remet son épée. Comminges et Croissy s'approchent du prince de Conti et du duc de Longueville qui remettent aussi leurs épées.

LE DUC DE LONGUEVILLE duus le plus grand abattement,

A mon âge! ce coup m'accable tout-à-fait!...

LE TELLiER bas à Scrvien.

Tout est dit !

SERVIEN de même.

Tout va bien.

LE CHANCELIER

Je reste siupéfait !

d'avaux à Brienne.

Quand je vous le disais ! . . .

BRIENNE

C'est une chose infâme !

DUPLESSIS-GUÉNÉGAUD à part.

Je vais vite mander la nouvelle à ma femme. LE PRINCE DE coNDE à lui-mêmc .

Ainsi, Monsieur, la Reine et ce vil Cardinal, Ont ourdi de concert ce complot infernal ! LE CHANCELIER ttii Prince.

Guitaut nous fait, Monsieur, quelque plaisanterie !

GuiTAUT d'un ton bourru.

Oui, je suis si plaisant !

LE PRINCE DE CONDE au Chancelier.

Allez donc, je vous prie, Chez la Reine, Monsieur, savoir la vérité ; Pour moi, je ne me crois que trop bien arrêté. Le Chancelier soil.

L'affaire est glorieuse ! et ce qui m'en étonne, C'est que le Cardinal n'y soit point en personne.

à Servien.

Ne pourriez-vous, Monsieur, vous qu'il traite si bien, M'en obtenir par grâce un moment d'entretien?

à part.

Que j'aurais de plaisir à confondre le traître.

SERVIEN

Il saura le désir que vous faites paraître.

bas à Le Te Hier.

Je lui vais annoncer que son ordre est rempli.

Il sort.

LE PRINCE DE coNDE à Brienue.

S'il faut que jusqu'au bout mon sort soit accompli, Vous, Monsieur, qui du moins méritez mon estime, Je vous commets ici mon vœu le plus intime. Et m'attends quelque jour que vous direz au Roi Ce que j'ai fait pour lui, ce que l'on fait pour moi.

BRIENNE

Je ne refuse point cet honorable office.

Mais le peuple avant moi vous rendra ce service ;

Pour effacer vos torts, en eussiez-vous d'ailleurs,

Votre gloire suffit, et surtout vos malheurs.

GuiTAUT tristement.

Vous voyez, Monseigneur, qu'il ne revient personne.... Je dois exécuter les ordres qu'on me donne.

LE DUC DE LOINGUEYILLE hus à Coudé.

Ah ! si par quelqu'issue on pouvait s'évader !

LE PRINCE DE CONDE

Croyez- vous que si mal on nous ait fait garder? Essayons.

Il va vers une porte.

GUITAUT vivement.

Monseigneur, il y va de la vie Si vous sortez !

LE PRINCE DE CONDE ail Duc tranquillement. Eh bien?...

à Guitaut.

Va, je n'ai point l'envie De me faire traquer en gibier de bourreaux. Marchons ! . . .

LE DUC DE LONGUEVILLE à part.

Si vieux ! aller mourir sous les barreaux !. . .

LE PRINCE DE coNTi de même.

Si jeune! dans les fers passer des jours sans nombre !

Pendant ce temps, Guitaut ouvre la porte d'un passage obscur et rempli de soldats armés qui se rangent en haie des deux côtés de l'entrée.

LE PRINCE DE cojNdÉ reculaut d'un pas.

Il me semble, Guitaut, que ce passage sombre Sent les états de Blois ?

GUITAUT avec vivacité.

Un meurtre, Monseigneur?

Non, non, le vieux Guitaut est un homme d'honnein-.

LE PRINCE DE CONDÉ

Ne saurais-tu du moins me dire où tu nous mènes? L'endroit sera-t-il chaud?. . .

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