‹ Chroniques de Jean MolinetChapitre 132 sur 165 · CBROHIQI'ES · texte numérisé non relu

CBROHIQI'ES

grande haboodance. CeuxdeCoulongDe, grands de corps et de courage , voyans leurs adversaires fourrer et fouller leurs mansions prochaines , comme ceux qui rien ne les amjroient, conceurent grand orgeuil en leur ventre , dont ils furent fort enflés ; car par félonie quilesaguisa, vuidèrent de leur cité avecques grand nombre de rustres, environ de six à sept mille, en belle ordonnance^ cuidans rescourre leur proye, et charger sur lesdits fourageurs. Là se trouvèrent barbe à barbe les uns contre les aultres. Messire Olivier de la Marche, tout embrasé de proesse chevaleureuse , voyant object victorieux irradier devant sa face , vouloit assaillir les saillans et rembarer les accourans; mais Jacques Galliot lui brisa le hault vouloir de son emprinse , disant que mieux valoit garder les fourrageurs parle commandement du duc, que les mettre en un hazard de bataille. En ce propos se fermèrent ensemble ; et en la plus notable conduicte de jamais ^ par grant sens et advis se retrahirent honorablement.

Toutefois Coloniens et rustres les poursuivirent par telle ardeur, qu'ils tindrent prisonniers Campanel et Rondelet, nepveux dudit Galliot, lesr quels il eust rescous s'il eust voulu ; mais lui, tout expérimenté de la guerre, vray imitateur de vraye discipline de chevalerie^ choisit de deux maux le moindre. Si conclud qu'il valoit mieux deux hommes prins, que quatre mille en grand péril. Le duc avoit souffert jusques à cesle heure fourager la

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dnchié de Mons , delà le Rin, appartenant an duc de JuUiers; et toutesfois ceulx de ses metes avoient largesse de tous biens, et ne lui en présentoient ne par amour ni autrement. Plusieurs compagnons de l'ost, oppressés par indigence, voyans leurs voisins si plentureusement garnis , estoient comme Tantalus qui périssoit de faim auprès delapomine pendant devant sa bouche, sans y povoir donner attaincte ; si en firent remonstrance au duc de Bourgogne , lequel par quelqu'un leur manda, que s'ils ne lui livroient vivres et fourraige, par amour et à prix raisonnable, il trou veroit fachon d'en avoir par force et sans coustance ; et que jusques à ores les avoit espargnés, espérant trouver en eulx prestance amyable, et attendoit que d'eux-mesmes lui eussent offert libérallement ce qu'il requéroit par commandement. Ceux pressés d'une si forte main comme celle du duc le plus grand de la terre, doubtant cheoi^ en son indignation , obtempérèrent à son commandement, mais s'excusèrent sur les pillars qui les traicloient durement. Le duc leur promit d'y remédier par justice, du tout à leur appaisement. Et lors fit une chose louable et de mémoire perpétuelle; car après que le lieu du marché fust ordonné sur la rivière du Rin tenant la dicque , le plus convenable que faire se povoit, à l'aise des marchants, il fist eslever une haulte croix au milieu de la place, à laquelle pendoient un gantelet et une espée toute nue, pour signifier, que se nul du monde se présumoit de

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dire quelque injure ou villeuie auxdits paysans marchands, il forfaisoit le poing; et s'il estoit si mal advisé que de ouvrer à main mise , il se forfaisoit la vie. Adoncques arrivèrent traversans Rin, bateaux chargés de toute manière de vivres et de fourage à grand plenté ; et furent les vendeurs paisiblement traictiés des acheteurs, qui raffrenèrent leurs rapacités par le miroir juridique qui s'apparoit devant leurs yeulx. De quoi l'armée, pour une espace, fut assez consolée , mais lesdits vivres et fourasres montèrent en chierté. Nothus deschargea ses vents pluvieux; Boreas mit en bruyct ses ventileux souspirs, et la froidure yvernale multiplia ses forces tellement, que les chevaux des povres soldats périssoient par morfondure, et les coursiers des h^ulx barons séjournoient es bonnes villes voisines, à grant coust et despens,

Verslachapelle saint Ladre, sur la grosse rivière du Rin^ estoit une très belle et grosse forest, toute de allemarche , qui venoit bien à poinct à faire logis , boluwers et bastillons , avec ce que Ton povoit ravir es villes champestres, bourgades et hameaux ; car toutes manaderies , arbres , hayes et buissons prochains estoient despouillés et mis au net, réservez les jardinages d'une abbaye de dames fondée de la glorieuse vierge. Petits compaignons , travaillés de longues veilles , mal stipendiés , assaillis delà bise, despourveus d'habits, de vivres et d'argent, alloient et venoient cinq ou six fois le jour à ladite forest à tous habandonnée, et se char-

geoient de Fascheaux de bois, lesquels ils vendoient les uns aux aultres pour subvenir à leurs nécessités, et avoir honneste entretenement. Ainsi ceste belle et riche forest, de long-temps entretenue et précieusement gardée , fut en briefs jours, par Ibrtune de guerre , totalement gastée.

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