CHAPITRE XVIII
Comment Femperear descendit à grant puissance , pour Bsûéger la yille de Nusse et combattre le duc de Bourgogne.
En Tan mil quatre cent soixante-quinze, en viron Pasques , Tempereur Frederick, desjà avant en son temps , humble , pacifique et de singulière patience , par rincitation des plus grants de son empire , et pour subvenir à la douloureuse captivité de Nusse, se convertit à la guerre; appela les princes d'Allemaigne en son aide , et fîst comman* dément au duc de Julliers, lors favorable auxBour* guignons, qu'il le vinst servir. Le duc de Julliers comparut devant la majesté impériale, et du service s'excusa, très sagement, soi déclairant parent, voisin , pensionnaire et allié au duc de Bourgoigne, auquel il se rendoit obéissant serviteur, et ne vouloit , ni povoit bonnement, servir à deux seigneurs ; et retourna en sa duché. Néantmoins l'empereur fit l'amas de son armée à Bonne , et cueillit infinie puissance, entre lesquels estoient rarcheves-
que de Trêves , l'archevesque de Mayence, Tévesque de Munster , le duc de Saxe , le duc d*Ostrice , le comte de Quervesteyn , le marquis de Brandebourg, Henri, lantgrave de Hesse, Evrart , comte de Wirtemberghe et de Montbeliart , et plusieurs aultres grands princes, barons, chevaliers^ escuyers et communautés des cités et villes de Germanie; et en très grande magnificence, très honorablement, accompagné vint l'empereur en la cité de Coulongne, où il fut receu à grant joie. Et arriva son ost par eaue et par terre en très grant nombre de navires chargés de gens d'armes et de tous instruments de guerre, et de vivres innumérables, tant pour soutenir l'armée que pour subvenir à Nusse. Après qu'il eut illec séjourné une espace et disposé de ses affaires, il se mist aux champs en notable arroi , sur intention de combattre le duc et de délivrer son peuple de mortelle pestilence ; et tint son premier camp à une bonne lieue près de Coulongne ea tirant vers Nusse, cheminant de nuict selon le Rin; puis s'eilelouit en son fort.
Tant approcha, qu'il se logea à Zone; et lendemain, fit un parc , le plus fort des aultres, à une lieue près du siège. Il avoit en front une grosse montaigne; le fleuve du Rin d'un costé; larges et parfons trenchis de l'aultre, au pendant dé la montaigne jusques au Rin; mesmes en tout le clos, estoient logis somptueux, situés en très belle ordonnance, non pas de terre et d'estrain, mais
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de riches tentes et plaisans pavilloDS^eo telle quantité et de si excellente monstre , que ce sembloit au voir une grosse cité construite de palais ^ de temples et glorieux édifices. Les princes, chacun son degré , avoient leurs demeures de mirable artifice , fortifiées de fossés à l'environ , comme en ville fermée, entre lesquelles celle de Tempe^ reur estoit la nonpareille, et resplendissoit sur les autres par extrême beauté. Joyeuse en fut la vision, précieuse en fut la facture; et n'est œil ne cœur, tant convoiteux d'honneur ne de curiosité, qu'il ne se deust contenter de voir ce haultain triomphe. Le grand nombre des navires doubles et Irebles sur le Rin, ensemble enchaînées, doit ung grant quartier de l'ost, sans plenté d'aultres navires, excluses de l'ordonnance, garnies de tous biens, ausquelles continuellement applou-^ voient les maistres d'hostel des princes, avecques leurs serviteurs, qui en tiroient les vivres dont l'armée esloitsoubstenue; la police, très sagement conduicte et à peu de confusion , selon la grande multitude, car il y avoit gens de diverses nations et régions estranges, habitués à la mode de Turquie , les ungs sortis de dards et les aultres de gros fléaux de fer. Le duc adverti du grand appareil et merveilleux ost que l'empereur avoit assemblé pour le combattre, pensa d'y mettre résistance; et pour ce que plusieurs chevaliers et ses gens séjournèrent à Rempelle , Wackedônne, Venelle et aultres villes voisines , tant pour la rareté de$
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fourrages , que pouraullres nécessités, dont Tarmée estoit mendiante, il fit exprès conimandenient que chacun fust pourveu de ses chevaliers. Et quant il entendit qu'ils tenoient à chaînes d'argent, il envoya par les hostelleries clercs de despense et aultres officiers, atout grant finance, pour les défrayer ; mais ils y trouvèrent plusieurs hostellains du pays , tant rebelles que à peine la povoient ravoir pour bien payer ne pour bel langage.
Quant chacun fut monté au mieux mal qu'il sepeult faire, et que l'empereur s'efforchoit journellement de faire ses approches , le duc visita les quartiers de son siège , et appela les conducteurs et capitaines de cesdits gendarmes; et en doux lengage , humble et amiable , leur dit ainsi :
« Mes très chers frères et amis, qui jusqu'à » ores avez en ma faveur porté avec moi les durs » travaux de la guerre , passé les dangereux des- » troicts sans grippe de fortune, et acquis honneur » perpétuel, je suis vostre chef et prince; je » m'appuie sur la force de vos bras vertueux, » et me confie et asseureen vos nobles et léaulx » courages, Véés ► cy l'empereur et toule sa » puissance qui se présente devant vos yeulx pour » vous assembler en bataille ; c'ejt le plus fort » de nostre queste. Disposez- vous chacun selon son » appartenir; prenez en vous cœurs de lions; » et s'il plaist à Notre-Seigneur, en gardant le ;) droit de l'église, ensemble la querelle de nos-
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» Ire cousin, nous obtiendrons glorieuse fic- » toire. »
Quant les baults barons , chevalereux vassaulx et leurs sujets entendirent la très douce et cordiale persuasion de leur duc et seigneur naturel, pitié les surmonta ; ils se prindrent à larmojer ; et par singulière amour et cordiale affection dont il les avoit embrasés^ ils estoient contens de adventurer leur vie en sa bonne et juste poursuite.
Le duc en riens ne changea, ne oncques ne se desrocha de sou haultain vouloir ,^ et toujours persista ea son magnanime courage. L'approcbeuïeut de rimpérial arroi , ensemble l'estombissemeut et resveil de ses armes, le rejouissoient assez; et ne »'espou vantoit non plusque Faict la dame des nopces, qui oyt le bruit des mènes triers, et sent approcher son espoux le jour de sa feste,
O très puissant duc , vertueux cueur léouique , valeur scipionique, bras herculien, poing' macédonien, corps acéré quasi impossible, à qui rieu ne semble impossible , auras-tu toujours l'espée au poing dextre ? Tu resveilles Europe ; tu pertubes Allemagne et espouvantes les nations rihoteuses; tu as en tes jeunes ans, estant simple comte de Charolois, pénétré France, fiché ton estandard au millieu de son ventre, et obtenu champ de bataille contre le plus grand roi des crestiens. Toi, maintenant, redoublé duc, quel n'aime ne roi ne duc, comment pourraslu évader de cest impétueux déluge ? auras-tu bar-
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dément d'envahir le plus grand du monde , l'héritiér du mondain fabriquant , l'image du céleste gubernateur, le seul impérateur du genre humain , soubs qui ploie et encline toute force terrienne. Toute Germanie, son germe et sa maisnie se présente devant tes yeux; elle appelle en aide le ciel , la terre , le feu et l'eau ; et lui semble bien que tu seras bersail à ses sagettes. Mitigue ton ardent désir , refrène ton hault emprendre ^ déprime ta haulte prétente ; convertis ton glaive en instrument de labeur , ta lance en racine d'olivier, et tourne le timon de la guerre arrière du train de paix. Il est escript : qui se délecte au péril , au péril se périt. Chemine doncques avec ton bienheureux père en l'ombre de concorde^ content de ton propre , sans aspirer aux sommières dignités , et tu seras logé avec lui au glorieux trosne d'honneur. Ton père , que Dieu absolve ! estoit bien aimé pour débonnaireté , et tu es bien servi pour estre redoubté.