‹ Chroniques de l'oeil de boeuf aux temps de Louis XIVChapitre 45 sur 69 · LE CONFESSEUR DU ROI · texte numérisé non relu

LE CONFESSEUR DU ROI

terrible. Le visage de ce jésuite me semble être la digne enseigne de son âme : un teint bilieux, des yeux qui, à travers d'épais sourcils gris étincellent d'un regtard faux et méchant, un nez démesurément long et une bouche pincée, voilà ce qui constitue cette physionomie, où le sourire ne peut assurément trouver place qu'à titre d'ironie. Avec un tel confesseur, le plus acharné, le plus impitoyable persécuteur des protestants et de Port-Royal, le roi ne peut qu'être porté à des actes tyranniques, que personne autour de lui n'osera désormais arrêter. Consulté déjà par ce prince sur les scrupules qu'il éprouvait en se voyant forcé de surcharger la France d'impôts, le Tellier a répondu : « Sire, les biens de vos sujets sont à vous en propre; et quand Votre Majesté les prend, elle ne fait que prendre ce qui lui appartient. » Louis XIV lui-même rapporta le lendemain cette réponse de son confesseur aux courtisans qui assistaient à son lever, ajoutant « qu'elle lui avait causé une grande joie et qu'il « se trouvait bien soulagé ». On peut juger d'après cela ce que nous devons attendre désormais du caractère de Sa Majesté.

M. de Reims, quoique brouillé avec les jésuites, ne manqua pas de faire visite au père le Tellier,

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dès qu'il eut remplacé le père de la Chaise, ce prélat, ayant pour principe qu'on ne doit jamais manquer d'égards envers l'homme, quel qu'il soit, qui tient la feuille des bénéfices.

« Mon père, dit l'archevêque au jésuite le Tellier, il me semble que nous sommes cousins.

— Cousins, je ne crois pas ! répondit le confesseur avec sa brusquerie ordinaire.

— J'avais cependant cru apercevoir dans ma généalogie...

— Oh ! vous ne trouverez rien là qui me concerne, mon père était un paysan de la Normandie.

— Il est vrai que je suis originaire de la Champagne.

— Sans doute, poursuivit malignement le jésuite, qui savait que le grand-père de l'archevêque avait été marchand de vin, vous êtes d'un pays où l'on exploite la vigne ; moi, je suis d'une contrée à laquelle Dieu ne donna que du cidre : il n'est pas probable qu'une partie de votre antique famille ait quitté la Champagne pour la Normandie (2) ; donc nous ne pouvons pas être parents. »

Personne ne commande le respect à le Tellier, pas même les saints : un jour de la semaine dernière, un ecclésiastique, ami des maximes évangiles, opposait à la doctrine fougueuse du père

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les écrits de saint Paul et de saint Thomas ; il répondit a^'^ec une sorte de colère : « Saint Paul ! « s'il vivait, je le ferais mettre à la Bastille. « Quant à saint Thomas, vous pouvez penser « quel cas je fais d'un jacobin quand je m'embar- « rasse peu d'un apôtre. »

^OTES

(1) C'est dans Saint-Simon que VOEU de bœuj a puisé les traits les plus caractéristiques de ce portrait : au physique et au moral. Il n'y aura, d'ailleurs, — comme si souvent — qu'à comparer.

« Le Père Tellier était entièrement inconnu du roi; il n'en avait su le nom que parce qu'il se trouva sur une liste de cinq ou six jésuites que le Père de La Chaise avait faite de sujets propres à lui succéder. Il avait passé par tous les degrés de la Compagnie : professeur, théologien, recteur provençal, écrivain. Il avait été chargé de la défense du culte de Confucius et des cérémonies chinoises; il avait épousé la querelle; il en avait fait un livre qui pensa attirer d'étranges affaires à lui et aux siens et qui, à force d'intrigues et de crédit à Rome, ne fut mis qu'à l'index... Sa vie était dure par goût et par habitude; il ne connaissait qu'un travail assidu, sans interruption; il l'exigeait pareil des autres, sans aucun égard, et ne comprenait pas qu'on en pût avoir. Sa tête et sa santé étaient de fer, sa conduite en était aussi

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