JUIN
— Le chevalier de Breteuil s'est battu dans la rue de Richelieu contre le chevalier de Gravelle, ofEcier aux Gardes, qui a tué Breteuil d'un coup dans la gorge qui a passé jusqu'au cœur. Ils avaient eu, il y a trois ou quatre mois, un démêlé. Breteuil, mauvais plaisant, lui avait dit que s'il allait chez lui, il casserait ses glaces comme celle d'un agioteur, et poussa très loin cette plaisanterie. Gravelle alla chez Breteuil le lendemain pour lui demander satisfaction ; il ne lui en voulut pas faire ni se battre. Sur quoi Gravelle lui donna quelques coups de canne dans son lit, dont Gravelle se vanta à qui voulut l'entendre. Depuis ce temps, le chevalier de Breteuil n'était souflfert de personne; il avait été obligé de se défaire de sa compagnie aux Gardes; sa famille lui avait fait taire ses vœux dans l'ordre de Malte, et enfin, plus par désespoir que par courage, il s'est battu, a attaqué Gravelle, qui passait dans un fiacre, qui est descendu de sang-firoid, et qui, d'un coup d'épée, a envoyé Breteuil au pays d'où personne ne revient. Avant de mourir, il était plus d'à demi- mort; il ne savait ce qu'il faisait, et est mort déshonoré à la grande honte des Breteuil. La maison qu'il occupait s'est trouvée vide. Le curé de Saint-Sauveur l'a enterré, à la prière de l'abbé de Breteuil, son frère, maître de la chapelle du Roi, qui ne devrait pas occuper une place que l'on a vue remplir par un archevêque de Reims, duc
et pair de France, et par un cardinal de Polignac. Le Parlement veut informer comme de duel, et les Breteuil ne seraient pas fâchés d'avoir un duelliste dans leur famille.
— Le Régent a congédié Madame de Parabère, et lui a conté tout doucement le mot de Mahomet II, qui dit à sa maîtresse : « Voilà une belle tête, je la ferai couper quand je voudrai. » Ce trait historique ne plut point à la dame, qui est partie pour Beauran, et qui, de là, doit aller dans une terre plus éloignée. On parle beaucoup de Madame d'Aveme, femme d'un officier aux Gardes, qui est très belle et que le Régent voudrait avoir. Les articles sont proposés, mais non encore acceptés. Cent mille écus pour elle, une compagnie pour son mari. Tout cela ne la gagne point, et elle s'en va à Aveme pour l'été. A ce qu'elle dit, c'est un rocher; mais La Fontaine dit :
Rocher fût-il, rochers aussi se prennent.
Ainsi le Régent demeure veuf de maîtresse. On dit qu'il a découvert que Madame de Parabère entretenait toujours correspondance avec le chevalier de Berînghem, par le moyen de M. de Breteuil, intendant de Limoges, qui lui envoyait les lettres du ch evalier dans ses paquets. On trouve ces Breteuil partout; mais ils ne se mêlent pas de bonnes affaires. Le Régent poursuit sa proie, et l'aura. Il a été chez Ariague, son trésorier , où il a trouvé Madame d' Aveme et son mari et d'autres dames qui étaient prêtes à souper. Il leur a fait compliment, a dit qu'il voulait rester avec eux, et faire apporter son souper, ce qu'il a fait, et on s'y est fort réjoui.
Et Bâcchus et Cérès de qui la compagnie Met Vénus en train bien souvent, Furent de la cérémonie.
Le lendemain lo, la corbeille a été envoyée, comme pour une noce. Il y avait des pierreries et de l'argent, et cela a achevé la capitulation. On appliqué à cette aventure Thémistiche de Virgile :
Facilis descensus Averni,
Et le rameau d'or que la sibylle montra à Énée, sans lequel on n'y pouvait entrer :
Hœ tihi puhhra suum ferri Prôserpina munus
Institua., . ....
Carpe manu namque ipse 'Oolens facilis que sequetur.
Le soir, les deux amants se sont trouvés à la Roquette, dans la maison de Dunoyer, qui était autrefois dans les vivres, et on y a passé une partie de la nuit, et, le lendemain, le Régent dit à ses amis : « Je suis arrivé. » La dame s'appelle de Brégy, en son nom, est fille de condition, jeune, belle et bien faite. Son mari s'appelle Ferrand d'Averne, et est lieutenant aux Gardes. Il a l'incommodité de tomber du haut mal; cocu de plus, non pas d'aujourd'hui, car la dame était maîtresse du marquis d'Alincourt, qui est au désespoir de cette quitterie, et qu'on a entendu dire aux Tuileries, au comte de Brégy, son frère : «Lac... m'avait promis de n'en jamais rien faire^ et qu'elle aimerait mieux coucher avec un Savoyard qu'avec luiy » en parlant du Régent. Le maréchal de Villeroy en a fait ses compliments au prince, et a dit que cela allait renvoyer le marquis d'Alincourt (son petit-fils) à sa femme Mademoiselle de Boufflers, qu'il a épousée depuis peu, et raccommoder un ménage en en brouillant un autre. Voilà comme la Cour se joue de la débauche. Le mari est très content et a eu aussi sa corbeille. La famille de la dame est très fâchée,
îjS LA RÉGENCE
mais c'est une affaire faite. Il faut en revenir à ce que disait le duc de la Feuillade : « // n'y a si bonne famille où il n'y ait des p... et des pendus. »
— Le 14 juin, le Régent est allé àSaint-Qoud Taprès-dînée avec sa nouvelle maîtresse. Elle a paru publiquement dans les jardins avec lui, dans une chaise découverte, et la dame s'est bientôt défaite de toute honte. Madame, qui est à Saint-Cloud, n'a pas ignoré cette promenade, quoiqu'on Tait évitée. Les princes ne peuvent pas avoir de plaisirs secrets, et c'est un des malheurs de leur condition. On a dit que, de même que le Parlement n'a pas voulu rentrer dans Paris qu'après que Law en serait dehors, ainsi madame d'Aveme n'a voulu se livrer qu'après que madame de Parabère serait chassée. Ainsi elle a le triomphe entier.
— Le mardi 16 juin, à l'Opéra, elle a paru dans la loge du Régent, très parée, à la face de tout Paris ; elle avait pour compagnie madame Dodun, qui est très jolie, femme d'un des principaux officiers du Régent, et qui sera sa complaisante. Elle a aussi des amants, et cela fera la partie carrée.