CHAPITRE CLXXXI
Comment le seigneur de Chauny fut envoyé de par le roi en
ambassade devers le duc de Bourgogne , qu’il trouva à
Amiens, et de la réponse qu’il eut du dit duc de Bourgogne.
Après que le duc de Bourgogne eut par très long temps fait toutes ses préparations, sur intention de mener son entreprise à fin , et que tous ses gens d’armes et habillements de guerre furent prêts, se partit au mois d’août, le jour de Saint-Laurent, de la ville d’Arras, et alla à Corbie pour passer outre et tirer vers Paris. Auquel lieu de Corbie, la première nuit qu’il y vint, mourut l’abbé du dit lieu, nommé Raoul de Roye. Pour la mort duquel le dit duc fut très courroucé ; et après qu’il eut là été aucun peu de jours s’en alla à Amiens, où il fut reçu de tous ceux de la ville moult honorablement, tant des gouverneurs d’icelle comme du commun ; et crioit-on Noël ! par tous les carrefours où il passoit. Et se logea en l’hôtel de maître Robert Le Jeune , son conseiller. En laquelle ville devant son département, il ordonna nouveaux officiers , c’est à savoir le seigneur de Humbercourt, bailli, Andrieu Clamel, procureur, et autres, chacun en son degré, les commit selon son bon plaisir.
Auquel lieu d’Amiens lui furent apportées
• Olhon Colonne, qui fut élu le 11 novembre 1417,
lettres de par le roi, signées de sa main, lesquelles lui présenta messire Aubert, seigneur de Chauny et de Varennes , en lui disant : « Très noble prince et redouté seigneur , » comme il appert par ces lettres du roi notre » sire , il m’est enjoint et commandé que je » vous enjoignisse de par lui et commandasse » détroilement en tant que pouvois que vous >. laissiez le voyage qu’avez encommcncé en » congiant votre osl, et que retourniez en votre » pays, et lui récrivez pourquoi vous avez fait » cette assemblée outre son commandement. »
Auquel le dit duc de Bourgogne répondit de sa bouche : » Vous, dit-il, sire de Chauny, si » vous voulez ou si vous ne voulez pas, vous » êtes de notre lignage du côté de Flandre ; » mais néanmoins pour celte légation par » vous faite , en vérité é peu lient que je ne » vous fasse trancher la tête. » El adonc le dit sire de Chauny, moult ébahi pour icelles paroles, se mil à genoux , lui humblement excusant à son pouvoir, disant comment il avoit été contraint de par le roi à obéir, en lui montrant les instructions à lui sur ce baillées de par le roi et son conseil. El avec ce fut grandement excusé des chevaliers étanls autour du dit duc ; pour quoi aucunement s’apaisa, et dit que par lui il ne manderoit pas son intention, mais par un autre il lui récriroit, et que rien il ne feroil pour le mandement et défense du roi , mais à toute sa puissance prestement il iroit devers lui à Paris , et lui répondroit bouche à bouche de tous les articles à lui envoyés. Toutefois le dit duc fil répondre par son conseil à tous les articles de l’instruction à lui baillée de par le roi; et ce bailla par écrit au dit seigneur de Chauny, et avec ce , les noms des traîtres de son conseil et officiers icelui veuillanls détruire; et fit promettre au dit sire de Chauny qu’il les bailleroit en la main du roi et non d’autre. Et après qu’il eut besogné, se départit d’Amiens, et retourna à Paris devers le roi.
S’ensuivent avec les actes l’instruction baillée à messire Aubert de Chauny, seigneur de de Varennes, de par le roi et son conseil, de ce qu’il a à faire devers le duc de Bourgogne.
« Premièrement, il parlera au duc de Bourgogne, en lui disant que le roi et monseigneur le dauphin sont moult ébahis des manières qu’il a tenues et encore tient vers le roi et sa
seigneurie, vu qu’il est son parent tant prochain comme chacun sait , et à lui obligé par tant de manières, comme lui-même a toujours dit et confessé en toutes ses lettres et écrits.
» Item , et dit est, à déclarer ce que lui remontrera confiamment que ses gens et les sujets de ses pays, et autres, qui sont et s’avouent de lui, font guerre ouverte au roi et à ses sujets, en prenant par assaut et par siège les villes, châteaux et forteresses du roi, et font toutes les cruautés et inhumanités par feu, par sang et autrement que faire pourroient les ennemis d’Angleterre , et encore pis.
>> Item, en outre, lui remontrera comment ses gens et officiers prennent serment des habitants ès bonnes villes du roi d’être obéissants au duc de Bourgogne ; et avec ce leur font défense de par lui que dorénavant ils ne paient plus rien au roi de ses aides ou redevances que ils lui ont accoutumé de payer; laquelle chose est moult merveilleuse et contre l’honneur, autorité et seigneurie du roi.
» Item , il lui remontrera en outre comment les choses dessus dites, qui maintenant sont faites par le dit duc de Bourgogne, quant au point de la venue et descendue desAnglois, font croire et imaginer à plusieurs gens qu’elles sont faites au profit et avantage d’iceux Anglois, comme pour ôter la puissance du roi, et non résister aux mauvaises volontés et efforcemenls des dits Anglois, et que le duc de Bourgogne soit leur allié et assermenté.
» hem, et pour ces causes requerra le dit messire Aubert de Chauny, de par le roi , au duc de Bourgogne, qu’il veuille cesser de tels etforcements et choses dessus dites , et spécialement d’assaillir les bonnes villes du roi et do ses sujets et de mettre siège devant, et aussi de prendre serments de lui obéir par les sujets du roi demeurants en ses bonnes villes. El avec ce lui requerra que tous les gens d’armes qu’il a assemblés fasse départir , issir et retourner chacun en son lieu; car, vu les manières qu’il a tenues et lient jusque ci, le roi croit fermement qu’il tient et fait assembler iceux gens d’armes pour donner secours, faveur et aide aux Anglois et pour grever le roi et sa seigneurie.
» Item , et pour induire le duc de Bourgogne à ce, messire Aubert lui remontrera le grand
déshonneur qu’il a fait et le grand’ diffame et reproche qui sera à lui et à sa génération , s’il persévère en tenant les manières qu’il a commencées , en lui priant très humblement et doucement qu’il veuille à ce bien penser et aviser, et qu’il ne fasse telle vilenie à son bon père, qui tant fut vaillant et loyal, et qui en sa mort lui commanda de toujours obéir nn roi et à ses commandements.
1. Item , messire Aubert remontrera semblablement les choses dessus dites à tous les seigneurs, barons, chevaliers , écuyers et autres de la compagnie du duc de Bourgogne auxquels il pourra parler, en eux priant et requérant , de par le roi , que eux et leurs prédécesseurs , qui toujours ont été tant bons et loyaux devers le roi et sa seigneurie, maintenant ne s’en veulent pas défier ni eux déshonorer ni diffamer par mauvais conseil, en faisant aucune chose dont eux ni leurs successeurs puissent être réputés au temps à venir d’avoir été désobéissants au roi et d’avoir donné faveur à ses ennemis.
» Item . et en la fin , en exécutant à la personne du duc de Bourgogne et à tous ceux de sa compagnie ce que le roi a commandé au dit messire Aubert, il fera, le plus doucement et gracieusement qu’il pourra, les commandements et défenses contenues et déclarées en lettres-patentes sur ce baillées de par le roi à messire Aubert, et de ce demandera réponse.
>. Item, et si le duc de Bourgogne, ou autre de sa compagnie, disoit que ceux qui gouvernent devers le roi lui ont fait et font de jour enjour plusieurs grands duretés et choses qu’il ne peut ni doit endurer ni souffrir, encore répondra messire Aubert que si aucuns de ceux qui sont entour le roi ont fait aucune chose au duc de Bourgogne qui lui dût déplaire, si ne seroit-ce pas cause raisonnable ni suffisante pour ainsi détruire le royaume comme il a fait détruire, et encore fait chacun jour, ni que pour ce il eût dû favoriser ni donner conseil, confort ni aide aux Anglois, ennemis du roi, à la charge de son honneur et de sa génération à toujours mais, et qu’il peut bien procéder par autre manière plus honnête.
» Item, dira en outre messire Aubert, quant à ce point, à la requête de bonne mémoire monseigneur de Hainaut, à qui Dieupardoint!
a autrefois voulu et octroyé par le bien de la paix au duc du Bourgogne et à tous autres qui l’ont servi moult en très grosses choses, et qui leur dévoient plaire ; car elles étoient au bien et profit du duc et de tous ceux qui l’ont servi; mais il ne les voulut pas accepter, et n’en fit compte ; dont le roi n’en est pas bien content, et à bon droit. Et néanmoins encore n’a-t-il pas ta main si close qu’il ne soit bien enclin de faire grands courtoisies et grâces au dit duc de Bourgogne et à tous autres qui ont été à son service, si métier est, et ils font vers lui leur devoir comme ils sont tenus.
» Item, à cette fin seront baillées, si métier est, à messire Aubert, les réponses par écrit que le roi à faites autrefois aux complaintes et doléances que faisoit le dit duc de Bourgogne des choses qu’il disoit à lui être faites et perpétrées contre lui en son préjudice, afin de montrer telles réponses aux barons, damoiseaux, chevaliers et autres nobles étants au service et en la compagnie du duc de Bourgogne.
» Donné à Paris le second jour d’août l’an de grâce mil quatre cent et dix-sept.
» Ainsi signé par le roi.
» Ferremont. »
S’ensuit la copie des réponses que fit le dit duc de Bourgogne sur les articles à lui baillés de par le roi, par messire Aubert de Chauny, seigneur de Yarennes :
<1 Premièrement, en ce qu’il touche que le roi est moult ébahi des manières que le dit duc de Bourgogne a tenues et tient encore devers le roi et sa seigneurie, vu qu’il est son parent si prochain, comme chacun sait, et qu’il est obligé à lui par moult de manières, répond le duc de Bourgogne que vrai est qu’il est son parent et à lui obligé devant tous et contre tous; et pour cause de ce, il a tenu les manières de lui aimer et servir, en contendant, au temps passé, que bon régime fût mis en son royaume, tant au regard de sa personne, de la reine et de ses enfants, comme sur la réparation de ses maisons et places, de bonne justice et bonne administration des finances, comme il appert notoirement par les ordonnances royaux. Lesquelles choses à la poursuite du dit duc ont été publiées et jurées en la présence du roi tenant lit de justice; mais les manières de ceux qui sont entour le roi, qui
seront ci-après nommés, furent cause de tout rompre, de gâter et dissiper, non pas tant seulement la substance du roi et de son royaume, mais généralement de tous ses sujets et particuliers étanls au royaume ; et mêmement du duc de Bourgogne et de tous ses bons amis et bienveillants, en les détruisant de corps et de tennements, ainsi comme ils les ont pu prendre et appréhender, et ont procuré, tant en cours spirituelle comme ailleurs, son déshonneur et damnement de sa bonne mémoire et renommée, et de sa postérité et génération ; mais le duc de Bourgogne, au saint concile de Constance, obtint une sentence pour soi, par laquelle il appert clairement du bon droit d’icelui duc et de la mauvaiseté et haine des autres,
» Item, en tant qu’il touche et dit que les gens et sujets des pays de Bourgogne et d’autres qui se avouent au dit duc font guerre ouverte au roi et à ses sujets, et prennent, tant par assaut comme par siège, les villes, châteaux et forteresses du roi, et font toutes les cruautés et inhumanités par feu, par sang et autrement que pourroient faire les ennemis d’Angleterre, et encore pis: répond le duc de Bourgogne que quand il vil que ceux qui sont entour le roi ont toujours persévéré et persévèrent en leurs rigueurs, et qu’ils n’ont voulu entendre à aucun bon régime et bien de paix, et qu’il étoit toujours envahi et agressé, et ses bons amis et de bonne volonté, par voie de feu et de sang, lors le duc de Bourgogne fut contraint de signifier par ses lettres-patentes, en plusieurs particulières villes de ce royaume, les dures rigueurs commises et perpétrées par ceux qui sont entour le roi, et la volonté qu’il avoit, et pareillement les manières qu’il tiendra pour y remédier. Et pour cause de ce, fit-il son mandement de gens d’armes et de traits; et que, grâces à Dieu, il a pour servir le roi, et pour le bien de lui et de son royaume, six mille chevaliers et écuyers, et jusqu’au nombre de trente mille combattants, tous bienveillants du roi et de son royaume, et de ses bons sujets. Lequel duc et les siens en tenant leur chemin, ont trouvé et trouvent en plusieurs notables villes et cités bons bourgeois et autres connoissant la bonne intention et volonté du duc, à tout bien, qui lui ont fait ouverture des bonnes
villes et cités. Et avecque ce les gens du duc ont fait qu’aucunes places qui étoient garnies de pillards, robeurs et autres malfaiteurs, lui ont été rendues, baillées et délivrées, et les ont prises au nom du roi et laissées en la garde des nobles vaillants hommes sujets de monseigneur le roi, qui, pour quelque chose du monde, ne voudroient faire déloyauté devers le roi et le bien de ce royaume ; et ce qui en a été fait a été fait au gré des bonnes villes, des cités et de tout le pays environ.
» Item, et en tant qu’il touche que les gens et ofiiciers du duc de Bourgogne prirent les serments des habitants ès bonnes villes du roi, d’être obéissants à icelui duc, et avecque ce leur font défense de par lui que désormais en avant ils ne paient plus au roi ni autres aides débiles qu’ils lui ont accoutumé de payer: répond le duc de Bourgogne que s’il prend les serments des dits habitants, c’est afin qu’ils soient et persévèrent en bonne loyauté devers le roi et le bien de son royaume, à la confusion et reproche des empêcheurs de paix et délruiseurs du royaume qui sont entour le roi. Et ceux qui se joignent et sont obéissants au duc de Bourgogne, c’est pource qu’ils voient et connoissent qu’il a tant bonne volonté au bien du roi et de son royaume que plus ne pourroit et plus que nuis autres. El n’est pas vrai, sauf la révérence du roi, que la défense soit faite de non payer au roi ses aides et autres dettes ; mais bien pourroit être qu’ils ont fait défense qu’on ne les baille pas aux faux traîtres et empêcheurs de paix, et qu’elles soient conservées et gardées à employer au bien du roi et de son royaume en temps et en lieu, et ilsonl bien fait; car tout l’argent qui chet és mains des dits traîtres, qui monte une très grande somme de deniers, a été toujours mauvaisemenl et déloyaument emblée au roi et départie entre eux à l’avantage des ennemis de France et au très grand et innumérable dommage du roi et de son royaume et de sa chevalerie , comme chacun sait. Toutefois, l’inlcntion du duc de Bourgogne est de procurer, quand il sera devers le roi, que tels aides plus n’aient cours , et que les bons sujets du royaume soient tenus en leurs anciennes libertés et franchises en pourvoyant aux affaires et nécessités du royaume par toutes bonnes voies et manières.
» Item , et en tant que louche les choses cidessus déclarées, qui mainlenanl sont faites par le duc de Bourgogne sur le point do la venue et descendue des Anglois , font accroire à plusieurs gens et imaginer qu’elles sont faites au profit et avantage des Anglois, c’est à savoir pour ôter la puissance du roi et non résister à la mauvaise volonté et etforcemenl des Anglois , et que le duc de Bourgogne soit leur allié etsermenté: répond le duc de Bourgogne que celle imagination ne peut ni doit cheoir en cœur de loyal homme, car autrefois on a vu la descendue des Anglois sans ce qu’on leur fît résistance au contraire, combien que les traîtres, qui pour lors gouvernoient et encore gouvernent, fussent tous sages et advisés de la dite descendue et venue, dont le roi a eu telle perte de terre et chevalerie que chacun sait. Et doiton fermement tenir que si les Anglois eurent lors l’avantage sur le royaume par le faux et mauvais régime des traîtres , ils veulent en ce persévérer, et mêmement, vu que par leurs damnables manières ils ont pris Harfleur, qui est une des plus fortes défenses de Normandie. Et cette chose doivent bien fermement noter et afficher en leurs cœurs les nobles chevaliers et écuyers de la compagnie du duc de Bourgogne, auxquels les destourbeurs de paix veulent imposer telle trahison et déloyauté, comme d’empêcher au résistement de la mauvaise volonté des Anglois ; et, sauf la révérence du roi, tous ceux qui disent le duc de Bourgogne être sermenlé et allié aux Anglois, ils mentent mauvaisement et faussement.
» Item, et en tant que touche la requête que le duc de Bourgogne fasse issir tous ses gens d’armes qu’il a assemblés et fasse retourner en leurs lieux et pays et autres choses: répond le dit duc qu’on voit maintenant clairement la fausse et damnable volonté des traîtres ; car tout le monde perçoit bien qu’ils n’ont nulle puissance de résister aux Anglois, et que maintenant il est temps de faire assemblée de gens d’armes pour le roi et pour son royaume ; mêmement de bons et loyaux chevaliers, comme sont ceux de la compagnie du dit duc de Bourgogne, et non pas d’eux donner congé et envoyer chacun en sa maison. Et est a.pparence claire et évidente qu’ils le fontjen faveur des Anglois, et pour grever le
roi et sa seigneurie. Et encore d’abondant doivent noter les chevaliers et écuyers de la compagnie du dit duc que les traîtres les réputent ennemis du roi et devers lui et son royaume; et pour ce répond le dit duc de Bourgogne, pour soi et pour tous ceux de sa compagnie tout absolument, qu’il n’en fera départir ses gens, mais poursuivra toujours comme par la teneur de ses lettres il a promis.
» Item, et en tant qu’il touche que le dit messire Aubert de Chauny démontrera que le duc de Bourgogne fait déshonneur grand et grand blême et reproche qui sera pour lui et sa génération s’il persévère, en tenant les manières qu’il a commencées , et qu’il ne fasse pas telle vilenie à son bon père, qui tant fut vaillant et loyal , et qui en sa mort expressément lui commanda toujours obéir au roi et à ses commandements: répond le duc de Bourgogne que son père, de bonne mémoire, à qui Dieu pardoint! fut toujours, comme dit est, bon et loyal devers le roi. Et pource qu’il véoit et connoissoit les iniquités des mauvais régner en la cour de France au temps de son trépas, il commanda à son fils loyaument servir au roi et à la couronne de France , sans épargner son corps ni sa chevance t dont le duc de Bourgogne a pris ces bonnes manières tendant à la réparation et à la bonne réformation de ce royaume, et à la conservation d’icelui ; et n’a pas ce fait soudainement, mais toujours par très grand’ et mûre délibération de conseil ; et s’il s’en départoit, il en seroit blâmé et reproché à sa grand’ charge et de ceux qui de lui istront, et pour ce il ne s’en départira.
» Item, et en tant qu’il touche que messire Aubert remontrera pareillement les choses devant dites, et tous les seigneurs barons, chevaliers, écuyers et autres notables gens étant en la compagnie du dit duc de Bourgogne: répond le dit duc que toujours les manières qu’il a tenues et entend à tenir, il a fait et fera au plaisir de Dieu, par le conseil de ses barons, chevaliers et écuyers, et autres gens notables; et pour ce il octroie pleinement que tout leur soit remontré ; car de tant qu on leur parlera plus des dites besognes, de tant plus verrontils et connoîtront les iniquités de ceux qui détournent la paix et la bonne intention du dit duc.
[JVRE PREMIER.
» Item, et en tant qu’il louche que le roi a commandé au dit messire Aubert qu’il fasse au duc de Bourgogne et à tous ceux de sa compagnie, le plus doucement et gracieusement que il pourra, les commandements et défenses contenues, et déclarées ès lettres-patentes sur ce baillées, et chargées, de par le roi, à messire Aubert ; répond le dit duc : ayant en mémoire que pas ne lui faut faire telles défenses, et qu’il sait bien que ces choses ne viennent pas de la certaine volonté du roi, et que le roi l’aime et lui veut du bien, et le désire, et demande souvent de sa venue; mais ces faux traîtres couverlement font ces instructions et défenses; et aussi, vu que les ennemis de ce royaume y sont naguère descendus , il n’est pas maintenant heure d’obéir à telles défenses ; mais ainçois tous les hommes loyaux se doivent employer à la défension de ce royaume. Et supposé que les ennemis jà n’y descendissent, si ne voudroit pas souffrir le duc de Bourgogne que les faux traîtres demeurassent en telle gouverne.
» Item, et en tant qu’il touche que si le duc de Bourgogne et autres de sa compagnie disoient que ceux qui gouvernent le roi leur ont fait et font de jour en jour maints grands duretés et choses qu’il ne pourroienl souffrir, et autres choses, si n’étoit-ce pas chose raisonnable ni suffisante pour ainsi détruire le royaume, ni par quoi le dit duc eût dù favoriser ou donner confort ou aucune aide aux Anglois: répond le dit duc de Bourgogne que ce qui est ci-dessus dit, et moult d’autres choses innumérables qui seroient moult longues à réciter, est tout notoire que les gouverneurs, c’est à savoir messire Henri de Marie, l’évéque de Paris, messire Tanneguy du Chélel, messire Burel de Dammartin , maître Etienne de Mauregard, maître Philippe de Corbie et plusieurs autres ont été principaux promoteurs et conduiseurs des dites iniquités, é la perturbation de paix qui est en ce royaume, et d’autres grands excès et crimes qui ci-après seront déclarés. El pour tant le dit duc de Bourgogne s’est mis en armes, non pas pour détruire le royaume ou pour favoriser les Anglois , mais il est en armes pour enchâsser et débouter les dits gouverneurs de toute leur gouverne , et d’élre entour le roi ; cl ne cessera, tant qu’il
aura la vie au corps, jusqu’à tant qu’il sera parvenu à sa bonne intention; car ils ne sont pas tels hommes qu’ils doivent avoir telle autorité ; ni pas ne leur est dù pour lignage , science, loyauté, expérience ou autre bonté; mais est une grande ordure et dérision que par gens de si petit fait et condition la puissance des Anglois soit déboulée et enchâssée. El à ce doivent bien avoir regard les seigneurs et les nobles de ce royaume et tous autres prud’hommes de souffrir telle bôlerie et or dure, de se laisser ainsi détruire, suppédiler et déshonorer par tels gens, qui rien ne savent et qui rien ne peuvent ni ne valent; car chacun communément voit qu’ils n’ont de puissance, d’autorité et de seigneurie, fors ce qu’ils entreprennent de faire et que ils se donnent de gloire ; cl ils conduisent et ont conduit les choses dessus dites par grands cruautés, tyrannies et humanités; lesquelles ils ont toujours faites et font de jour en jour aux bons, vrais et loyaux sujets du roi, sous ombre de faire et maintenir justice.
» Item, en tant qu’il louche que le roi, à la requête du comte de llainaul, à qui Dieu pardoint! a autrefois octroyé, pour le bien de paix, au duc de Bourgogne et à tous ceux qui l’ont servi, moult de grosses choses, et qui bien lui doivent plaire, mais que le duc ne voulut pas excepter cl n’en fil compte : répond le duc que pour le bien de paix et union de ce royaume, qu’il a toujours désirés et désire de tout son cœur , il se transporta devers monseigneur le dauphin derrain trépassé et monseigneur de Hainaut, auxquels Dieu fasse bonne merci ! et après moult de paroles dites sur le fait de la paix, le duc de Bourgogne leur bailla une cédule contenant la volonté finale {ju’il avoil sur icelle paix, en l’offrant à tous (jui la voudroienl avecque lui , excepté le roi Louis, naguère mort, pour aucuns intérêts qu’il avoit contre lui, dont le dauphin et le comte de Hainaut furent moult bien contents; lesquels , pour la perfection de celte matière de paix, se transportèrent à Compiégne. Et combien qu’en telles choses on doit procéder le plus hâtivement et diligentement qu’on peut, afin de faire cesser tout inconvénient de guerre, néanmoins les traîtres d’entour le roi, qui manient les besognes par allées, venues et
voies frauduleuses, furent par espace de trois mois ou environ sans de ce prendre aucune conclusion. Toutefois, il est bien vrai que finablement le comte de Ilainaut alla à Paris, et moyennant la reine procura devers les traîtres, sur la dite besogne, certain appointement dont assez étoit content ; mais ainçois que l’appointement fût entièrement passé, il s’aperçut secrètement et occullement qu’on devoit prendre lui et la reine et les emprisonner, afin qu’après ils fissent du dauphin leur volonté ; pour quoi le comte de Hainaut prit un hâtif conseil de partir couvertement de Paris , et retourna à Compiègne, auquel lieu, assez tôt après sa venue, le dauphin trépassa par fausse et damnable manière. Laquelle chose le duc de Bourgogne déclara par ses lettres dessus dites. Après le décès duquel, le comte de Hainaut se transporta en son pays de Hainaut, auquel lieu lui fut adressé la réponse de la dite paix, dont il fut très mal content, disant qu’après le décès du dauphin les traîtres ont changé et mué ce qui par avant avoit été octroyé et passé ; et envoya icelle réponse au duc de Bourgogne. Laquelle réponse, vue par le duc Jean, à très grande et mûre délibération de conseil , il trouva qu’elle étoit moult mal gracieuse au regard du bien du roi et de son royaume et du duc de Bourgogne. Et pour ce le duc ne fut pas bien content, et n’en fit compte ; mais fut mu de faire et d’envoyer en plusieurs lieux de ce royaume les dites lettrespatentes, contenant la désolation du royaume et sa bonne volonté et intention. Lesquelles lettres présenta en sa personne au comte de Hainaut, icelui comte étant malade, de laquelle maladie il mourut. Lequel en son bon sens et entendement ouït la lecture des lettres et les reçut agréablement pour faire publier en son pays, et dit que le duc de Bourgogne faisoit bien , car les traîtres d’entour le roi étoient pires que nul ne pourroit dire ni imaginer, en offrant au duc de Bourgogne son service de corps et de gens , si Dieu lui donnoit grâce de relever de sa maladie. Et si son corps, pour l’enfirmeté, demeuroit empêché, il lui offrit ses sujets, amis et bienveillants, et sa finance. Et lors jura un très grand serment que s'il ne se fût l’autre jour hâtivement parti de Paris, que les traîtres avoient conclu de prendre la
reine et lui-même, comme tantôt bien notoirement apparut en tant qu’il touche la reine ; car ils prirent et empoignèrent et emportèrent tous ses biens au déshonneur du roi, d’elle et de toute leur génération. Il est vrai aussi que quand le duc de Bourgogne étoit à Lagny, le duc de Bretagne fut en grand péril à Paris; et convint qu’il s’en partît, pource qu’il procuroit la paix du royaume. En outre, dit le comte de Hainaut, en jurant comme dessus, que certainement il tenoit que si les Anglois étoient à un lez des portes de Paris, et le duc de Bourgogne fût à l’autre lez à une des portes, ils lairroient ainçois entrer les Anglois que le duc de Bourgogne. Et toutes les choses dessus dites dit le comte de Hainaut en la présence de madame de Hainaut, monseigneur de Charolois, monseigneur de Saint-Pol, le trésorier de Hainaut, Jean Bâtard, maître Eustache de Laictre, monseigneur de Champ Divers et plusieurs autres.
» Aussi, il y a bien apparu qu’ils n’ont nulle volonté de bien faire ; car nouvellement ils ont fait ardoir les lettres-patentes du duc de Bourgogne en le palais à Paris , par lesquelles le duc de Bourgogne offroit paix à tous ceux qui avec lui la vouloient avoir, comme ci-dessus est touché , laquelle chose leur fut et est une pauvre vengeance et grand’ foiblesse de cœur d’eux cuider venger d’ardoir un peu de parchemin.
» Item et finablement, afin que chacun sache la volonté et intention du duc de Bourgogne, il fait savoir à tous , et signifie qu’il persévérera en son bon propos, et ne le délaissera jusqu’à ce qu’il aura eu grand conseil avec le roi et lui aura fait démontrer au long les iniquités, tyrannies, cruautés et inhumanités cidessus déclarées , la désolation du royaume et les manières qu’il convient tenir pour la réparation d’icelles, tellement et tant que le roi et tous les bons loyaux prud’ hommes de son royaume en devront être contents. Et combien que le duc de Bourgogne, par ses lettrespatentes, ait offert paix à tous, comme dit est, et que ceux d’entour le roi ne l’aient pas reçu à ce , mais aient persévéré en leur rigueur, néanmoins le duc de Bourgogne veuillant , en cette partie, laisser toute rigueur et vengeance pour le bien du royaume, qui tant a besoin de
paix , de confort et d’aide , il est prêt et appareillé de vouloir paix à tous, selon la teneur de ces lettres. »
Après qu’à tous les articles dessus dits au duc de Bourgogne , de par le roi, par le seigneur de Chauny, comme dit est, icelui duc eut répondu de sa personne et fait répondre par son conseil, selon la teneur de chacun article , comme dessus est écrit, le dit seigneur de Chauny, prenant congé au dit duc de Bourgogne, s’en retourna à Paris devers te roi, portant par écrit les dessus dites réponses.