CHAPITRE eeXIV
Comment la reine de France, dame Catherine, sa fille, et le duc de Bourgogne convinrent avec le roi d’Angleterre; et de la paix d'entre le dauphin et le duc de Bourgogne.
Environ la mi-avril, les ambassadeurs du roi d’Angleterre, qui naguère avoient été à Provins, retournèrent devers le roi de France et le duc de Bourgogne , en la ville de Troyes en Champagne. Auquel lieu fut tant traité entre les deux parties qu’une trêve fut faite entre les deux rois certaine espace de temps , sur l’espérance de plus avant besogner ensemble ; et fut assigné jour pour convenir les uns avec les autres, assez près de Meulan. Et après cette conclusion, les dits ambassadeurs s’en retournèrent à Rouen devers leur roi. Et bref ensuivant, le dessus dit roi de France, la reine et leur fille dame Catherine, et aussi le duc de Bourgogne , atout grand’ puissance de gens d’armes, allèrent à Pontoise. Et eux là venus, comme il avoitété ordonné par avant avec les dessus dits ambassadeurs, firent préparer un grand parc où se devoit tenir la conventiotn ; |
lequel parc fut très bien clos de bonnes bailles,' portant de bons ais hauts, appuyés de solives en aucuns côtés; et si étoit environné de bons fossés, et enjoignoit d’un côté assez près de la rivière de Seine ; et y avoit plusieurs entrées fermées à trois barrières. Et dedans furent tendus plusieurs tentes et pavillons pour reposer les seigneurs. Et après firent ordonner aucuns villages où se dévoient loger les gens et chevaux des dessus dits par ordonnance.
Et lors étoit venu le roi d’Angleterre de Rouen à Mantes ; et quand la journée fut venue qu’icelles parties dévoient assembler en conseil, pour tant que le roi de France étoit mal disposé de santé, se partirent de Pontoise la reine de France, dame Catherine, sa fille, le duc de Bourgogne et le comte de Saint-Pol , avec eux tout leur conseil et bien mille combattants ; et allèrent au dit lieu ordonné d’emprès IMeulan ; et descendirent en leurs tentes au-dessous du parc. Et tôt après arriva le roi d’Angleterre, accompagné des ducs de Clarence et de Glocestre, ses frères, et son conseil, et bien mille combattants; et descendit en sa tente comme avoient fait les autres.
Et après que par leurs messages eurent pris conclusion d’entrer en conseil , la dite reine, adexlrée du duc de Bourgogne, de dame Catherine, du comte de Saint-Pol , atout leur conseil et aucunes dames et damoiselles, entrèrent dedans le dit parc.
Et pareillement le roi d’Angleterre, accompagné de ses deux frères et de son conseil, par une autre entrée vint dedans le parc ; auquel lieu, en lui inclinant révéremment , salua Ja reine et puis la baisa, et ainsi fit à dame Catherine.
Et après, le duc de Bourgogne salua le dit roi en fléchissant un petit le genou , et en inclinant son chef, lequel roi le prit par la main et le baisa en lui faisant grand honneur.
Et adonc, d’un consentement, entrèrent dedans la tente du conseil ; et menoit le dit roi la reine de France, étant au-dessus de lui. Dedans laquelle tente se tinrent très longuement; et étoient leurs gens d’armes, chacun par ordonnance', selon les lices ; et avec ce y avoit certaine garde dedans le dit parc, afin que nul n’y entrât s’il n’étoit à ce commis. Et après qu’ils eurent été au conseil grand es-
pace, prenants consé l’un à l’autre moult honorablement et humblement, s’en retournèrent les uns à Pontoise et les autres à Mantes. Et le lendemain et bien trois semaines ensuivant retournèrent et convinrent par plusieurs journées, en pareil état qu’ils avoient été la première fois , sauf que la dessus dite Catherine de France, qui y avoit été menée afin que le dit roi d’Angleterre la vît, lequel étoit moult désirant de l’avoir en mariage, et y avoit bien cause, car elle étoit moult belle dame de haut lieu et de gracieuse manière, n’y retourna pas depuis la première fois.
Et là, eux assemblés sur espérance de faire aucun bon traité, furent plusieurs matières ouvertes; et souvent venoit l’une des parties plus puissamment accompagnée que l’autre; et une autre fois celui qui étoit venu à plus grand’ puissance venoit à moindre ] et jà soit ce que les François et Anglois là étant fussent toujours, comme dit est, durant ce, logés l’un au plus près de l’autre , oneques n’y eut rumeur ni débat entre les dites parties, et vendoient l’un à l’autre plusieurs denrées. Toutefois ne purent les dites parties en la fin rien concorder ni pacifier, pour tant que le dit roi d’Angleterre faisoit demandes extraordinaires, avec la fille du roi, comme autrefois avoit fait.
Et aussi, durant le dit parlement et pour icelui corrompre , le dauphin et son conseil envoya devers le duc de Bourgogne Tanneguy du Châtel, pour lui signifier qu’il étoit prêt de traiter avec lui, combien que par avant le dit duc de Bourgogne l’eût par plusieurs fois de ce fait requerre. Finablement, comme dit est , après que le dit parlement fut départi et du tout mis à néant durant les trêves, les tentes furent ôtées et le parc défait, de l’accord des parties ; et se retrahirent les uns à Pontoise et les autres à Mantes.
Pour lequel parlement ainsi départi le roi d’Angleterre fut très courroucé et déplaisant, pource qu’il ne pouvoit venir à son intention; et prit pour celte cause le duc de Bourgogne en grand’ indignation. Car il savoit bien que pour le' présent étoit le principal par qui les besognes du roi éloient conduites. Et à la derraine journée qu’ils furent ensemble, voyant que pas ne lui seroient accordées ses demandes ayecque la fille du roi de France, dit au duc
de Bourgogne ; « Beau cousin, nous voulons » que vous sachiez que nous aurons la fille de » votre roi et tout ce qu’avons demandé avec » elle, ou nous le débouterons, et vous aussi, » hors de son royaume. » Auxquelles paroles le dit duc répondit : « Sire, vous dites votre » plaisir; mais devant qu’ayez déboulé mon- » seigneur et nous hors de son ro; aume, vous » serez bien lassé ; et de ce ne faisons nulle » doute. »
Entre lesquelles paroles et plusieurs autres, lesquelles seroient trop longues à écrire, se départirent, prenant congé l’un à l’autre, et retournèrent, comme dit est, ès lieux dont ils étoient partis.
Et brefs jours ensuivant, vint au dit lieu de Pontoise messire Jean de Luxembourg, atout grand’ compagnie de gens d’armes, qu’il avoit assemblés ès pays de Picardie par l’ordonnance du duc de Bourgogne, pour le accompagner à aller devers Melun à l’encontre du duc de Touraine, dauphin ; car déjà les ambassadeurs des deux parties, c’est à savoir du dauphin et du duc de Bourgogne, avoient tant traité ensemble que pour les faire convenir à certain jour en personne l’un avec l’autre; et mêmement avoient élu lieu et place où ils se dévoient assembler. Et pour icelle besogne accomplir, vint le dit dauphin de Tours par Montargis à Melun, atout grand’ puissance de gens d’armes. Et pareillement le duc de Bourgogne, accompagné du jeune comte de Saint- Pol, son neveu, messire Jean de Luxembourg, et de moult d’autres seigneurs, avecque grand nombre de gens d’armes, se partit de Pontoise, et alla à Corbeil, la dame de Giac en sa compagnie, qui, en partie, avoitéfé traileresse d’icelle assemblée. Et le lendemain, qui fut le onzième jour de juillet, se mirent les dessus dits princes sur les champs, chacun atout sa puissance ; et enconlrèrent l’un l’autre environ à une lieu près de Melun, emprès Poully-le-Fort ; auquel lieu ils vinrent à deux traits d’arc ou environ, et firent arrêter leurs batailles, et partiront hors d’icelles chacun atout dix hommes de leur partie tels qu’il les voudroient prendre; et allèrent au milieu des dites batailles l’un contre l’autre. Si descendirent à pied. Et lors le duc de Bourgogne, approchant le dauphin, s’inclina moult humblement par plu-
sieurs fois. El le dit dauphin, en ce faisant, prit le dit duc par la main, oiui éloit à genoux, et le baisa; et puis il le voulut faire relever, mais il ne le voulut, et lui dit : » Monseigneur,
» je sais bien comment je dois parler à vous. » Toutefois, en faisant les choses dessus dites, le dit dauphin leva icelui duc, et lui pardonna toutes ses offenses, si aucunes en avoil faites contre lui ; et avecque ce lui dit : « Beau cou- » sin, si au traité fait entre vous et nous a » aucune chose qui ne soit à votre plaisir,
» nous voulons que le corrigiez, et désormais » en avant voulons et voudrons ce que voulez » et voudrez : de ce ne soyez en doute. » Finablement, après plusieurs paroles, les deux princes dessus dits et aucuns de leurs gens là étant jurèrent la paix à entretenir pcrdurablement l’un avecque l’autre ; pour quoi s’assemblèrent leurs gens tous ensemble , criant Noël ! les aucuns montrant grands signes d’ètre joyeux et maudissant tous ceux qui jamais porteroient armes pour si damnable querelle. Et après qu’ils eurent été une espace en cet état, montrants grands signes de liesse et d’amour l’un à l’autre, le dauphin monta à cheval, et le duc lui tint l’étrier, nonobstant que moult de fois lui priât que de ce il se déportât. En outre, le duc de Bourgogne monta à cheval, et tous les autres, chevauchant un petit ensemble, et puis prenant congé révéremment l’un à l’autre, se départirent; et s’en alla le duc de Touraine à Melun, et le duc de Bourgogne à Corbeil.