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CHAPITRE CCXLYI

Commenl le duc de Bretagne fut pris pi isonnier par le comte

de Pentliiévro, et detenu grand espace de temps; cl la

guerre qui s’émut à cette cause.

Or convient parler d’une grande et merveilleuse aventure qui advint en cet an en Bretagne. Il est assez su et déclaré en aucunes histoires, et par spécial en celle de maître Jean Froissart, comment les devanciers de Jean Montfort, à présent duc de Bretagne, et ceux d’Olivier de Bretagne, comte de Penlhièvre, si eurent au temps passé de grands guerres et dissensions l’un contre l’autre, pour avoir la duché et seigneurie d’icelui pays ; à laquelle un chacun d’eux se disoit avoir le plus grand droit. Pour lesquels traiter et apaiser furent faits plusieurs traités entre les dites parties. En la fin desquels demeura icelle duché franchement à ceux de Montfort, moyennant que la partie de Penthièvre eût aucunes récompensations. Desquelles réciter à présent je me passe, pour tant que ce n’a pas été du temps de mon livre. Et en possédèrent paisiblement les dessus dits par long temps , néanmoins, jà soit ce que le dit comte de Penlhièvre montrât au dit duc chacun jour semblant de grand amour à la vue du monde, si n’éloit pas l’ancienne guerre, dont dessus est faite mention, bien apaisée, quant à lui, comme vous orrez ci-après.

Vrai est que sur l’espérance en partie de retourner à la seigneurie de Bretagne, par l’exhortation de la dame de Clisson, sa mère, fille du feu messire Olivier, jadis connétable de France, le dessus dit comte de Penthièvre, par certains moyens, Iraita tant devers le duc de Touraine, dauphin, qu’il obtint de lui mandement scellé de son scel pour prendre et emprisonner le dit duc de Bretagne. Car non-

obslant qu’icelui duc eût épousé la sœur du dauphin, si n’étoit-il pas content do lui, parce qu’il ne vouloit, lui ni ses pays, du tout pleinement être de sa partie, ni lui aider â faire sa guerre contre les Anglois et les Bourguignons.

Après lequel mandement obtenu, comme dit est, le dit comte pensa et imagina comment ni par quelle manière il pourroit mener son entreprise à chef. Et enfin ne sut trouver meilleur moyen pour parfournir son fait que de prier le duc de venir prendre son dîner à Chantonceaux ; et comme il pensa ainsi le fit; c’est à savoir alla un certain jour devers lui en la ville de Nantes. Et après qu’ils eurent fait plusieurs devises l’un avec l’autre, le comte requitbien instamment au duc qu’il lui plût venir au dit lieu de Chantonceaux ébattre et prendre son dîner, disant outre quemadame sa mère, laquelle y étoit, en scroil moult joyeuse, elle recevroit à son pouvoir très honorablement. Laquelle requête par le dit duc lui fut accordée, car en rien ne se doutoit qu’on lui voulsît faire ni traiter autre chose que bien. Et fut le jour accepté le quatrième jour de février; lequel venu, se partit le dessus dit duc du châtel où il avoit geu, nommé le Lorain-Bolereau, et prit son chemin à aller à icelle ville de Chanlonceaux. Si allèrent ses maîtres d’hôtels et fourriers devant, pour appointer les besognes comme il est de coutume; et quand ils furent là venus, le comte monta à cheval, et alla atout les gens de son hôtel au-devant du duc, jusqu’auprès d’un pont nommé le pont à la Tibère, qui sied sur une petite rivière. Par lequel pont passa le dit duc, en sa compagnie Richard son frère; et aucuns autres chevaliers et écuyers de son hôtel, et les autres gens les suivaient de loin, et n’éfoienl en doute de nul mal engin. Et quand il fut passé le pont, il y eut un des gens du dit comte qui conlrefaisoit le fol lequel descendit à pied et boula les planches en l’eau d’icelui pont, en faisant semblant de lui jouer et faire sa folie ; pour quoi les gens du duc, qui suivoient derrière, comme dit est, ne purent passer. Et encore ne se douloit le dit duc de nul mal, et rioit de la folie dessus dite ; mais entre-temps, Charles, seigneur d’Avaugourt, frère du comte, qui étoit en embûche atout quarante homme» d’armes

ou environ avec lui, vint accourant devers le duc, lequel, les voyant venir, demanda au dit comte de Penthièvre : « Beau cousin, quels » gens sont ceci? » Et il répondit : « Monsei- » gneur, ce sont mes gens ; je vous fais pri- » sonnier de monseigneur le dauphin. » Et mit la main à lui. Auxquelles paroles le duc répondit tout émerveillé : «Ah! beau cousin, » vous faites mai ; je suis venu sur votre parole » et votre requête, et ne me défiais en rien de » de vous ni des vôtres. » Toutefois y eut aucuns de ses gens qui tirèrent leurs épées pour le cuider défendre; mais ils virent assez tôt qu’ils étoient trop foibles au regard de leur adverse partie.

Et entre-temps vinrent sur eux ceux de la dessus dite embûche les épées traites; et y eut deux gentilshommes du duc dont l’un, est à savoir Jean de Beaumanoir , eut le poing coupé, et l’autre fut navré en la main, qui se nommait Thibaut Buisson. Et après, un gentilhomme de l’hôtel du comte, nommé Henri l’Allemand, voulut frapper le duc de son épée, mais le comte le défendit contre lui, et commanda à ses gens qu’ils cessassent, disant qu’il mèneroit le duc devers le dauphin dessus dit. Et lors les gens du duc, qui étoient outre le pont, voyant leur seigneur en tel danger, étoient en grand’ détresse de ce qu’ils ne le pouvoient secourir, et ne savoient quel conseil prendre. Et tôt après, le dessus dit comte de Penthièvre , son frère et ses gens emmenèrent le dit duc et Richard son frère hâtivement vers Poitou, à Bressuire, et de là fut mené par plusieurs fois à d’autres lieux, comme à Lizenan, à Bourg-Nouveau, â Châteaumur et ailleurs. Et fut prisonnier environ de six à sept mois sans être mis en prison fermée, ni qu’aucune violence lui fût faite à sa personne; mais bien s’en tsnoit-on sûr. Et avoit pour le servir tant seulement un de ses varlets de chambre ; et fut son frère Richard, par dessus nommé, toujours prisonnier comme lui.

En outre, quand il fut venu à la connoissance de la duchesse de Bretagne et des seigneurs du pays comment le duc avoit été pris, ne faut point demander s’ils furent fort troublés, et par spécial la dite duchesse en fit si grand deuil qu’à grand’ peine la pouvoit-on

rapaiser. Toutefois, incontinent et bref ensuivant, s’assemblèrent les barons et grands seigneurs du pays avec la dite duchesse en la ville de Nantes ; et là tous ensemble conclurent et jurèrent solennellement de poursuivir la délivrance du dit duc et faire guerre au dit comte de Penthièvre et à tous ses alliés et bienveillants ; et d’un commun accord élurent pour conduire l’armée d’icelle poursuite le seigneur de Châteaubriant > et le seigneur de Rieux, qui de fait, atout grosse puissance de gens d’armes, allèrent mettre le siège devant Lamballes, appartenant au dit comte, qui se tint environ quinze jours. Et après se rendirent ceux de dedans; et furent la ville et châtel, qui étoient moult forts, abattus et dé-olés; et de là allèrent au châtel Andren, lequel fut abattu; et pareillement firent la Mote-d’Ebron.

En après, allèrent assiéger Chantonceaux, où étoit la vieille comtesse de Penthièvre, et en étoit capitaine le seigneur de Biersières, qui moult bien le défendit. Si y fut le siège bien trois mois, mais peu y firent, car elle étoit moult bien garnie de vivres et habillements de guerre, et aussi de bonnes gens d’armes. Et entre-temps traité se fit entre le duc et le comte; et promit icelui duc de le restituer de tous scs dommages, tant de ses forteresses abattues comme d’autres ; et que jamais, pour celte besogne, ne lui seroit fait par lui ni par les siens aucune chose qui lui portât préjudice. Après leauel traité, et les sûretés prises, le comte dessus dit renvoya le duc par le seigneur de l’Aigle, son frère; lequel duc, de prime face, fit lever le siège de Chantonceaux ; mais enfin, quand les barons et seigneurs de son. pays avec les prélats eurent devers eux le dit duc, ils ne voulurent pas entretenir les dessus dits traités. Et convint que la dessus dite comtesse et ses gens se partissent de là, et que la ville de Chantonceaux fût mise en la main du duc. Si fut pris jour de parlement derechef entre ces parties, pour voir et aviser s’ils pourroient être d’accord. Auquel jour promit le dit comte d’y comparoir en personne ; et pour la sûreté de ce, bailla son frère Guillaume en ôtagc;

* Geoffroy de Châteaubriant, seigneur de Lyon, d’Angers, et marié à Louise de Montgaugier, dont il eut Jean, seigneur de Chalain, cl Guy de Châteaubriant.

CHRO.MQÜES D’ENGUERRÂND DE MONSTRELET. [1420]

mais il n’y comparut point, pour tant qu’il fut certainement averti que s’il y alloit, jamais n’en retourneroit. Et pour vrai, s’il y fût allé, il eût été exécuté par justice ; et avoit été ainsi conclu par les trois étals de la duché. Et qui plus est, dirent au duc que s’il vouloit entretenir le traité qu’il avoit fait avec le comte de Penthièvre, ils le débouteroient de sa seigneurie et n’obéiroient plus à lui, mais feroient de son fils aîné leur seigneur et maître; et par ainsi convint qu’il s’accordât à leur volonté. Lesquelles besognes venues à la connoissance du comte, fut en très grand souci, non pas sans cause ; car il savoit toutes les seigneuries de Bretagne être arrêtées et mises en la main du duc, comme confisquées et perdues, et son frère dessus dit demeurer en ôtage, qu’il ne pouvoit ravoir. Et d’autre part, étoit mal du dauphin, pource qu’il ne lui avoit voulu bailler ni livrer le dit duc ; et avec tout ce, ne savoit bonnement où être assuré de sa personne, car peu trouvoit qui le vouloient soutenir.

Pour lesquels inconvénients éloigner, se retrahit en la vicomté de Limoges; et après aucunes conclusions prises avec ses frères, il se partit de là, et par le pays d’Auvergne s’en alla à Lyon sur le Rhône, et puis à Genève et à Bâle, pour venir à sa terre d’Avesnes, au pays de Hainaut. Mais, ainsi qu’il faisoit son chemin sur la rivière du Rhin, il fut pris du marquis de Bade, pour Arque, pour tant qu’icelui marquis avoit autrefois eu de ses gens détroussés au dit pays de Hainaut. Si fut grand espace prisonnier, et enfin lui coûta bien trente mille écus d’or, et après s’en retourna en sa dite terre d’Avesnes. Et depuis qu’il y fut, le duc de Bretagne mit gens sus pour le cuider faire prendre, et lui mettre un carcan au col. Et pour ce faire, furent envoyés aucuns gentilshommes du dit pays de Bretagne, c’est à savoir messire Roland de Saint-Pol, messire Jean de Louvion, Jacquet de Faulermine et aucuns autres, qui se conduisirent si mal secrètement que leur entreprise fut accusée; et en y eut les aucuns détenus prisonniers, et les autres se sauvèrent. Mais il fallut que le dit comte les rendît à la justice de IMons, et n’en y eut nuis exécutés. Lequel comte ne retourna oneques puis en Bretagne, mais demeura, sa vie durant, au dit pays de Hainaut, et prit à mariage

la fille et héritière du seigneur de Quienrain, de laquelle il laissa, à son trépas, aucuns enfants , qui point ne vécurent jusqu’en âge compétent; pourquoi ses terres et seigneuries retournèrent à son frère le seigneur de l’Aigle.

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