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CHAPITRE XX

Commenl le duc de Cedforl poursuivil les Fr,nni.-ois, cl comment i! les coinbatlil devant Yerneuil.

Or, est vérité, comme je vous ai jà dit, que le duc de Bedfort , avec ses barons et chevaliers et gens d’armes , étoit , comme dit est, devant Ivry ; et là lui furent apportées les nouvelles véritables que ses ennemis se rctrayoienl vers Yerneuil au Perche. Et adonc, pource que le jour de la reddition d’Ivry étoit venu, fit sommer ceux de dedans qu’ils acquittassent leur promesse. Lesquels, non ayant espérance de secours, firent obéissance au dit de Bedfort , et lui délivrèrent la dite forteresse, on prenant de lui sauf-conduit pour eux en aller avecque tous leurs biens , sans emmener nuis des prisonniers qu’ils avoient. El lors commit le dit duc capitaine de la dite ville un chevalier de Galles, renommé en armes , accompagné de plusieurs soudoyers. Et après les dessus dites choses accomplies, le propre jour de l’Assomption, se partit le dit duc de Bedfort, atout sa puissance, de devant Ivry; et se mil à chemin pour poursuivre ses ennemis; et alla loger on une grosse ville en tirant vers le Perche, nommée Dainville on Yaisseux ; cl le lendemain très matin se délogea en belle et très grand’ ordonnance, et chevaucha jusque

CHRONIQUES D’ENGUERRAND DE MONSJ'RELET. [1424]

assez près de Verneuil ; auquel lieu et à l’en- \iron éloient logés les François, ses ennemis. Lesquels, sachant sa venue, se préparèrent bien diligemment et mirent leurs gens en bataille pour assembler à l’encontre d’icelui duc, et firent seulement une grosse bataille sans faire avant-garde. Et avecque ce ordonnèrent les Lombards et aucuns autres à demeurer à cheval sous la conduite du Borgne Camean, du Houssin, dePolhon et de La Hire, pour rompre et envahir leurs ennemis par derrière ou au travers. Et en ce faisant, la grosse bataille des François dessus dite éloit à pied. Pareillement le dessus dit duc de Bedfort, avecque les siens, descendit à pied et fil mettre ses gens en bataille en un osl tant seulement, sans aussi faire avant-garde ni laisser homme à cheval; et.furent mis les archers au front devant, ayant chacun un pieuchon devant eux aiguisé et fiché en terre. Et éloient les plus grands fols des dits archers des deux bouts de la bataille par manière d’ailes ; et derrière les hommes d’armes éloient tous les pages, les chevaux et les méchants gens non puissants de combattre.

Lesquels chevaux furent par les dits archers liés tous ensemble par les hastereaux et par les queues en plusieurs lieux les uns aux autres , afin que leurs ennemis de pied et de cheval ne les pussent surprendre. Et pour les dits chevaux et bagages garder, furent commis de par le duc de Bedfort deux mille archers, afin que la dite bataille ne pût par derrière être envahie. Et adonc, de chacune partie furent faits chevaliers nouveaux en très grand nombre, et après lesquels et toutes les ordonnances dessus dites faites en icelui jeudi sixième jour d’août , environ trois heures après none , s’assemblèrent ces puissantes batailles l’une contre l’autre. Et à l’approcher, élevèrent les Anglois tous ensemble un grand cri , comme ils ont accoutumé de faire ; duquel s’émerveillèrent moult les François. Laquelle bataille ainsi assemblée dura environ trois parts d’une heure moult terrible, cruelle et sanglante; et n’est point mémoire qu’oneques fût vu deux parties à si grand’ puissance par si grand espace sans voir lequel auroit victoire. En ce faisant, les François qui avoient été ordonnés à cheval pour férir sur les Anglois par derrière vinrent jusqu’aux chevavfx liés ensemble dont dessus

est faite mention , lesquels ils ne purent trespercer ni passer outre, pour la résistance que y mirent les deux mille archers dessus dits. Pour tant iceux François à cheval, atout aucunes bagues et chevaux qu’ils emmenèrent, se mirent à fuir, et laissèrent tous les autres gens combattant de pied en ce danger.

Et adonc ces deux mille archers anglois, eux voyant décombrés de leurs ennemis, se trouvèrent frais et nouveaux avecque leurs gens au front devant en la bataille, et en élevant derechef un grand cri. El lors, assez bref ensuivant, se commencèrent les François à déconforter, et les Anglois en grand’ hardiesse se boulèrent en eux ; si les séparèrent et ouvrirent leur bataille en plusieurs lieux. Et tant continuèrent les dits Anglois qu’en ce faisant ils obtinrent la victoire et gagnèrent la bataille, non pas sans grand’ peine et effusion de sang de chacune partie ; car, comme il fut su par rois d’armes, hérauts, poursuivants et autres gens dignes de foi, desFrançois dessus dits y eut de morts sur la place de quatre à cinq mille combattants, desquels y eut grand’ partie d’Ecossois, et environ deux cents prisonniers. De la partie des , Anglois furent morts en^ron seize cents, tant de la nation d’Angleterre comme de Normandie, desquels furent les principaux deux capitaines, l’un nommé Dodelay et l’autre Charle- ^ ton. Et de la partie des François y furent morts des gens de nom ceux qui s’ensuivent, c’est à ! savoir : Jean , comte d’Aumale , le fils au comte de Harcourt, le comte de Tonnerre , le comte de Ventadour , le comte de Douglas et messire Jacques son fils, le comte de Bousquen, qui alors étoit connétable du roi Charles , le comte de Moiry , le seigneur de Grasville ancien , le seigneur de Montenay, messire AnloineBeusaultetHuguesdcBeusault, son frère; le seigneur de Belloy et son frère , le seigneur de Mauny, le seigneur deCombrest, le seigneur de Fontenay , le seigneur de Bruneil , le seigneur de Tumblet et le seigneur de Poisy ; en la Dauphiné , le seigneur de Mathe , le seigneur de Rambelle ; en Languedoc, messire Gaultier de Lindesay, messire Gilles de Gamache, Godefroy de Malétroit , James Douglas , messire Charles de Boin, messire Jean de Bretasse, messire Gilles Martel, le fils de Harpedane, messire Brunet d'Auvergne, messire

Raoul de La Treille , Guy de Fourchonivère , inessirePocharl de Vienne, messire Jean de Mural , le seigneur de Vertois , messire Charles de Gérammes, Dragon de La Salle, le seigneur de Rainbouillel, le bâtard de Langlan, le vicomte de Narbonne, lequel, après ce qu’il fut trouvé mort en la bataille , fut écartelé , et son corps pendu au gibet , poiirce qu’il avoil été consentant de la mort du duc de Bourgogne défunt ; le seigneur de Guitry, messire François de Gangeaux, sire Robert de Laire, messire Louis deTeyr, le seigneur de Foregny, Morant de La Molhe , messire Charles d’Anebal et Robinet son frère, Pierre de Courcelles, sire Aimery de Grésille, Andrieu de Clermont, sire Tristan Coignon, Colinel de Vicomte, Guillaume Remon, messire Louis de Champagne, Peron de Lippe, sire Louis de Braquemont, le seigneur deThionville, le seigneurde Rochebaron, messire Philippe de La Tour et messire Anselin de La Tour. Et y furent pris prisonniers le duc d’Alençon, le bâtard d’Alençon , le seigneur de la Fayette, le sire de Honnit, messire Pierre Hérisson , messire Louis de Waucourt , Roger Broussel, Huchet de Saint-Mare et Yvon du Pays. Ceux furent les principaux, mais moult en y eut d’autres que je ne puis pas tous nommer.

Après que le dit duc de Bedfort eut obtenu la victoire de la bataille de Y'erneuil , comme dessus est dit, si rassembla ses princes autour; et en grande humilité remercia son créateur, ses mains jointes et les yeux levés vers les cieux, de la bonne aventure qu’il lui avoit envoyée. Après furent dénués et dévêtus grande partie des morts, et fut pris ce qu’il y avoit de bon. Le dit duc de Bedfort se logea celte nuit autour de Verneuil, et fil très bien guetter son ost, pour que ses ennemis ne fussent aucunement assemblés; et le lendemain , ceux qui s’étoienl retraits dedans la ville et châtel, c’est à savoir les dits François, furent sommés de par le dit duc qu’ils rendissent la ville et forteresse. Lesquels, atteints de peur, sachant la grand’ mortalité cl déconfiture de leurs princes, firent traité, et rendirent la dite ville et forteresse en la main du dit duc, par condition qu’ils s’en iroient saufs leurs corps et leurs biens ; si y éloil le seigneur de Rambures. Et après que le dit duc eut regarni la dite

ville et châtel de Verneuil de ses gens, il retourna atout son ost en Normandie.

Item, le propre jour de la bataille dessus dite, se départirent de la compagnie du dit duc de Bedfort certain nombre de chevaliers et écuyers de Normandie , et des marches conquises à l’environ, qui autrefois lui avoient fait serment de loyauté , et se rendirent fugitifs. Pour laquelle offense les aucuns furent depuis grandement punis par le dit duc, tant par punilion corporelle comme de leurs terres et autres biens, qui furent pris et confisqués et mis en la main du roi Henri : si y fut entre eux le seigneur de Choisy et messire Charles de Longueval. En ce temps fut pris le seigneur de IMaucourt, qui éloit complice du seigneur de Longueval et des autres dessus déclarés , par maîlre Robert Le Jeune, bailli d’Amiens ; et fut par le conseil du roi Henri décapité en la dite ville d’Amiens, et son corps mis au gibet, ses biens et hériiages confisqués au roi. Et pareillement autrefois fut pris Pierre de Recomp, qui étoit des complices, par un nommé Raoul de Gaucourl, lequel l’envoya à messire Jean de Luxembourg, et le dit de Luxembourg l’envoya à Paris , où il fut écarlelé comme traîire, et scs membres furent pendus en plusieurs lieux.

Item, bref ensuivant furent portées les nouvelles d’icelle douloureuse journée devers le roi Charles, lequel, pour la destruction de ses princes et de sa chevalerie, eut au cœur très grand’ tristesse, et telle que plus n’en pouvoit. Et fut par long temps en très grand ennui , voyant que de toutes parts ses besognes lui venoient au contraire.

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