CHAPITRE LVII
Coinmi'nl une piicclle, nommée Jeanne, vint devers le roi Charles, à Cliinnn, où il se tenoU; el comment le dit roi Charles la retint aveeque lui.
En l'an dessus dit, vint devers le roi Charles de Franco, à Chinon, où il se tenoit, une pucelle, jeune tille âgée de vingt ans ou environ.
(ÎOO CHRONIQUES DRNCliERRAND DE MONSTRELET. [1429]
noininéi* Jeanne, laquelle étoi! vCliie et habillée en guise d'homme ; el éloit née des parties entre Bourgogneel Lorraine, d’une ville nommée Droimy, assez près de Yaucoulour i; laquelle pucelle Jeanne lut grande espace de temps chambrière en une hôtellerie, et étoit hardie de chevaucher chevaux et les mener boire, et aussi de faire appertiseset autres habiletés que jeunes filles n’ont point accoutumé de faire. Et fut mise à voie et envoyée devers le roi par un chevalier nommé messire Piobertde Baudricourt, capitaine, de par le roi, de Vaucoulour , lequel lui bailla chevaux et quatre ou six compagnons. Si se disoit être pucelle inspirée de la grâce divine, et qu’elle étoit envoyée devers icelui roi pour le remettre en la possession de son royaume , dont il étoit enchâssé et débouté à tort, et si étoit en assez pauvre état. Si fut environ deux mois en l’hôtel du roi dessus dit, lequel par plusieurs fois elle admonestoitpar ses paroles qu’il lui baillât gens et aide, et elle rebouteroit ses ennemis , et exhausseroit sa seigneurie.
Durant lequel temps, le roi et son conseil ne ajoutoient point grande foi à elle ni à chose qu’elle sût dire, et la tenoit-on comme une folle dévoyée de sa santé; car à si grands princes et autres nobles hommes telles ou pareilles paroles sont moult doutables et périlleuses à croire, tant pour l’ire de Notre-Seigneur principalement comme pour le blasphème qu’on pourroit avoir des parlers du inonde. Néanmoins, après qu’elle eut été en l’état que dit est un espace, elle fut aidée et lui furent baillés gens et habillements de guerre ; et éleva un étendard où elle fit peindre la représentation de notre créateur. Si étoient toutes ses paroles du nom de Dieu. Pour quoi grand’ partie de ceux qui la véoient et oyoient parler avoient grand’ crédence et variation qu’elle fût inspirée de Dieu, comme elle se disoit être. Et fut par plusieurs fois examinée de notables clercs et autres sages hommes de grand’ autorité, afin de savoir plus à plein son intention; mais toujours elle se tenoit en sou propos, disant que si le roi la vouloit croire, elle le remettroit en sa seigneurie. Et depuis ce temps, fit aucunes besognes dont
> Jeanne naquit à Greux, village de Donremy.
elle acquit grand’ renommée, desquelles sera ci-après déclaré. Et lors qu’elle vint devers le roi, y étoit le duc d’Alençon, le maréchal du roi et autres plusieurs capitaines, car le roi avoit tenu grand conseil pour le fait du siège d’Orléans, et de là alla à Poitiers, et icelle pucelle avecque lui.
Et bref ensuivant, fut ordonné que le dit maréchal mèneroit vivres et autres besognes nécessaires au dit lieu d’Orléans, à puissance. Si voulut .Teanne la pucelle aller avec, et fit requête qu’on lui baillât harnois, pour soi armer et habiller, lequel lui fut baillé. Et tôt après, leva son étendard et alla à Blois, où l’assemblée se faisoit, et de là à Orléans avec les autres. Si étoit toujours armée de plein harnois, et en ce même voyage se mirent plusieurs gens de guerre sous elle. Et quand elle fut venue en icelle cité d’Orléans, on lui fit très grand’ chère, et furent moult de gens réjouis de sa venue, si comme vous orrez plus à plein bien brièvement.