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CHAPITRE CLXVIII

Comment Amé, duc de Savoie, se rendit hermite en un manoir nonuiic Hipaille.

En cet an , Amé , duc de Savoie , qui étoit âgé de cinquante-six ans ou environ, s’en alla rendre ermite en un sien manoir nommé Ripaille, séant à demi-lieue prés de Thonon, oü par coutume , par avant son département , il tenoit son étal. Lequel manoir de Ripaille le dit duc avoit fait édifier grandement , et y avoil une abbaye et prieuré de l’ordre Saint- Maurice , fondée de très long temps par les prédécesseurs d’icelui duc. SI avoil bien dix ans par avant en volonté de là se rendre et devenir ermite par la manière qu’il fil. Et pour y être accompagné avoit demandé à deux nobles hommes de ses plus féables et principaux gouverneurs s’ils lui vouloient tenir compagnie à y être avec lui quand à son plaisir seroil d’y entrer. Lesquels, ayant considération que celle volonté lui pourroit muer, lui accordèrent d’y entrer ; et éloit messire Claude de Sexte , et l’autre un vaillant écuyer nommé Henri de Coulombiéres. Et alors icelui duc , qui déjà avoit fait édifier, comme dit est, sa maison , et encommencer celles de ceux qui vouloient être en sa compagnie , se partit par nuit de son hôtel de Thonon à privée mesgnie, et alla à icelle place de Ripaille, oùil prit habit de ermite selon l’ordre de Saint-Maurice , c’est à savoir grise robe, long manlel et chaperon gris, et courte cornette d’un pied ou environ , et un bonnet vermeil par-dessous son chaperon , et par-dessus la dite robe ceinture

dorée , et par-dessus le manlel une croix d’or assez pareille ainsi que les portent les empereurs d’Allemagne.

Et brefs jours ensuivants, vinrent devers lui les deux nobles hommes dessus dits , lesquels lui remontrèrent aucunement la manière de son parlement, qui n’éloil point bien licite ni convenable , comme il leur sembloit, en lui disant qu’il pourroit être désagréable aux trois étals de son pays, pource que par avant ne les avoil mandés , et eux signifier son intention. Et il leur répondit qu’il n’étoit point loin ni amoindri de son sens ni de sa puissance ; et que bien pourvoiroit à tout , et qu’ils advisassent et regardassent eux-mêmes de lui entretenir ce que promis lui avoient , c’est à savoir de demeurer avecque lui. Lesquels, voyant que bonnement autrement ne se pouvoit faire, en furent contents. Si les fil prestement vêtir de tous pareils habillements que lui ; et après manda les trois étals de son pays avecque son fils, qui éloit comte de Genève , lequel il fil prince de Piémont, et lui bailla, présents les dessus dits, le gouvernement et administration de ses pays, en retenant pleine puissance de lui ôter et de le remettre à son plaisir si mal se gouvernoit ; et son second fils fit comte de Genève. Nonobstant que le dit duc de Savoie eût pris l’habit dessus dit et baillé le gouvernement de ses pays à ses enfants , comme dit est , toutefois ne se passoit rien en ses pays de grosses besognes que ce ne fôt de son su et licence. El quant au gouvernement de sa personne , il retint environ vingt de ses serviteurs pour lui servir ; et les autres qui se mirent prestement avecque lui en firent depuis pareillement , chacun selon son état , et se faisoient , lui et ses gens, servir, au lieu de racines et d’eau de fontaine , du meilleur vin et des meilleures viandes qu’on pouvoit rencontrer.

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