CHAPITRE CLXXXI
Coinmciil messire Jean de Mer, chevalier d’Espagne, et le seigneur de Charny firent armes l’un contre l’autre.
Le lundi , onzième jour d’août de cet an , furent faites armes en icelle ville d’Arras en la présence du duc de Bourgogne, juge en celte partie, avecque lequel étoient dedans son échafaud, sur le grand marché, les ducs de Bourbon et de Gueldres, le comte de Richement, connétable ; le comte de Vendôme, d’Éiampes, et plusieurs autres grands seigneurs. Si furent les dites armes entreprises de messire Jean de Merle, chevalier banneret très renommé, natif du royaume d’Espagne, appelant sans querelle diffamatoire, pour acquérir honneur, contre Pierre de Beauffremont, chevalier, seigneur de Charny, aussi banneret, et natif de Bourgogne, portant l’ordre du dit duc ; et étoit tant seulement pour rompre trois lances l’un sur l’autre. Et après la dite requête accordée, le dit seigneur de Charny requit au dit chevalier d’Espagne à combattre à pied de haches , d’épées et de dagues, si longuement que l’un des deux perdît ses bâtons ou mît mains aux genoux ou à terre, sauf en toute la volonté du juge ; lesquelles requêtes des deux chevaliers dessus dits long temps par avant étoient accordées l’un à l’autre , comme dit est. Et pour tant, à ce même jeudi, entre neuf ou dix heures du matin , vint le dit chevalier espagnol au champ , accompagné de quatre chevaliers que le duc de Bourgogne lui avoit baillés pour lui honorer, c’est à savoir le seigneur de Lor, gouverneur de Rélheiois, le seigneur de Ligny, le seigneur de Saveuse et le seigneur de Sainzelles avec quatre ou cinq de ses gens , desquels l’un portoit au bout d’une lance une petite bannière armoyée de ses armes , et les chevaliers dessus dits portoient ses lances; et ainsi, sans faire grands bombans, alla faire la révérence au dit duc de
Bourgogne, et puis se retrahit de ces lices, par où il étoit entré, au sénestre côté du dit duc de Bourgogne , et assez longue espace de temps attendit son adversaire, lequel vint grandement accompagné des comtes d’Etampes, de Saint- Pol et de Ligny, avec eux le comte de Sufîort , anglois, qui portoient des lances; et derrière lui étoient quatre coursiers moult richement couverts de scs devises , et les pages chargés d’orfèvrerie, et avec eux étoient grand’ partie chevaliers et écuyers de l’hôtel du duc de Bourgogne. Et ainsi comme avoit fait le dit chevalier espagnol, alla faire la révérence au dessus dit duc de Bourgogne, et puis il se retrahit à son côté, au droit lez. Finablement, après ce qu’ils furent tous deux prêts , coururent plusieurs coups de fer de lance l’un contre l’autre sans eux atteindre ; et adonc le dit Espagnol monta sur un coursier que lui prêta le duc de Bourbon , pource que le sien fujoit la lance, et assez bref après, rompirent leurs lances l’un sur l’autre très puissamment, et depuis continuèrent tant que les trois coups de lances qu’ils avoient entrepris à faire furent férus sans que nuis des deux fussent blessés. Toutefois l’armet du dit Espagnol fut un petit cassé. Si se partirent par la licence du dit duc de Bourgogne, et s’en retournèrent en leurs hôtels, chacun par où il étoit entré, accompagné comme dit est. Et avoit icelui chevalier espagnol, sur son harnois, une huque de drap vermeil, laquelle avoit une croix blanche telle ou pareille que portoient les François. De laquelle aucuns seigneurs de la partie de Bourgogne n’étoient point bien contents, pource qu’il leur sembloit qu’il se montroit partial d’icelle partie des François; mais depuis, quand il en fut averti, s’en excusa, disant que pour la confédération qu’avoient de long temps l’un avec l’autre les royaumes de France et d’Espagne, il ne pouvoit porter en icelui autre enseigne que celle du roi de France.
Le lendemain ensuivant, qui fut le vendredi, entre huit et neuf heures du malin, vint le duc de Bourgogne en son échafaud , grandement accompagné de sa chevalerie. Avec lequel duc entrèrent dedans les princes qui le jour de devant y avoient été, et bref ensuivant vint le seigneur de Charny, appelant, accompagné des seigneurs qui le jour de devant
l’avoient servi, lesquels portoient les bâtons de quoi il devoit combattre et jouter, et séoit sur un cheval blanc couvert de ses armes , et derrière lui étoient les quatre pages dessus dits, sur quatre coursiers houssés de sa devise, avec la plus grand’ partie des chevaliers et écuyers de l’hôtel du dit duc de Bourgogne, et aucuns autres nobles hommes , atout lesquels il entra dedans les lices ; si s’en alla descendre droit à son pavillon, et tantôt s’en alla tout à pied faire la révérence au dessus dit duc de Bourgogne , et puis se rclrahit en sa chaire , où il fut bien l’espace d’une heure avant que son adversaire et ennemi vînt. Lequel vint accompagné comme il avoit été le jour de devant, tout depuis son hôtel jusqu’à l’entrée des lices ; et portoient les chevaliers et écuyers que le dit duc lui avoit baillés ses bâtons de quoi il devoit batailler et combattre ; et derrière lui étoient ses gens, dont l’un d’iceux porloit la petite bannière au bout d’une lance ferrée. Et quand il fut venu aux lices, il alla faire la révérence au duc de Bourgogne dessus dit, et de là se retrahit en son pavillon. Et jà soit ce que par les dessus dits chevaliers et écuyers qui l’accompagnoicnt fût par plusieurs fois admonesté en lui donnant conseil à leur pouvoir, toutefois oneques ne leur voulut découvrir son secret ni user de leur conseil , ains leur disoit qu’ils ne fussent point en soin de lui, et qu’au plaisir de Dieu il feroil son devoir. Et après, le roi d’armes, nommé Toisond’Or, cria en trois lieux sur les lices que tout homme qui n’étoit commis à la garde d’icelles vuidâtsans délai, et que nul ne baillât empêchements aux champions, sur la harl , de par le duc de Bourgogne. Si étoient dedans huit gentilshommes armés, pour prendre et lever les deux champions dessus dits, quand ils en auroient le commandement. Après lequel cri issit hors de pavillon le dit seigneur de Charny atout ses quatre bâtons, et lenoit la hache par le milieu, de la dexlre main , le fer vers son adversaire , et ainsi marcha un petit avant. Et adonc issit l’Espagnol , embâtonné comme dit est, et avoit sur son bassinet jeté un couvre-chef qui couvroil sa visière , laquelle étoit comme demi-levée, et quand il fut issu et sailli hors de son pavillon, un de ses gens ôla le dit couvre-chef.