CHAPITRE CCyi
Comment la duchesse de Bourgogne vint à l^on devers le roi pour faire aucunes requêtes; et autres matières.
Au mois dessus dit, la duchesse de Rourgogne , femme au duc Philippe et fille au roi de Portugal , alla devers le roi Charles en la cité de Laon, très honorablement accompagnée de chevaliers et écuyers, comme de gens de conseil, et aussi de dames et de damoiselles. Et, pource qu’elle n’étoit point bien haitée, se faisoit porter sur une litière. Si vint au devant d’elle, bien une lieue , le connétable , qui avoit épousé la sœur du dit duc de Bourgogne, comme dit est ailleurs, lequel connétable la mena et conduisit jusqu’en la dite ville, et aussi devers le roi, qui la reçut assez courtoisement; et aussi fit son fils le dauphin, et autres plusieurs nobles et grands seigneurs. Après laquelle réception, elle se retrahit en l’abbaye de Saint-Martin , où elle fut logée ; et depuis fut par plusieurs fois devers le roi, pour lui faire aucunes requêtes dont elle étoit chargée
de par le dit duc de Bourgogne, son seigneui et mari , tant sur la paix générale d’entre lei ' royaumes de France et d’Angleterre coinnu pour le fait du duc d’Orléans; et avec ce. pour la forteresse de Montagu, appartenant au seigneur de Commercy, que tenoit encore Villemet de Hainaut et autres des gens de feu messire Jean de Luxembourg; et se vantoient ceux qui la tenoient de la non rendre à ceux qui déjà les avoient requis de par le roi , sans le congé et licence du duc de Bourgogne. Pour lequel refus y étoient allés grand’ compagnie des gens du roi, sur inten- ' tion d’y mettre le siège. Si fut aucunement attargé de lui mettre, sur espérance qu’on trou- ' veroit aucun bon traité devant te parlement î d’icelle duchesse, laquelle fit en outre plusieurs requêtes au roi ; mais peu lui furent accordées ; néanmoins elle fit ses pâques au dit lieu de Laon , et y tint très noble et bel état. Si fut assez visitée des grands seigneurs et plusieurs autres notables gens de l’hôtel d’icetui roi.
Et pareillement alla devers le roi à Laon Jeanne de Béthune, corn tesse de Ligny et vicomtesse de Meaux. Lequel roi fut content de sa venue, et la reçut très agréablement et joyeusement, et releva icelle comtesse du roi toutes les seigneuries qu’elle tenoit de lui. Et, avecque ce, fit certain traité avec ses commis, pour et en tant que toucher lui put, des biens meubles que son dit feu mari lui avoit laissés, lesquels on disoit être confisqués, pource qu’il étoit allé de vie à trépas étant adversaire du roi; et en pa'ya certaine somme d’argent. Et par ainsi , au regard de ce, demeura paisible et en obtint lettres royaux. Et icelle, séjournant alors en la dite ville de Lyon , fut instamment requise de prendre à mari le comte d’Eu ; mais elle s’en excusa aucunement.
Et brefs jours après ensuivant , quand elle eut fait et accompli ce qu’elle put, elle s’en retourna au château de Beau-Revoir et de là à Cambrai. Durant lequel temps venoient de jour en jour plusieurs gens devers le roi pour lui faire hommages et le servir; lesquels il retenoit, et leur promettoit à eux faire du bien largement ; car il avoit volonté de faire, l’été ensuivant, une très grosse armée à l’encontre des Angtois, ses anciens adversaires.
En cet an , fut accusé devers le duc d’Or-
léans un sien écuyer de l’écuyerie, nommé Dunot, de l’avoir voulu empoisonner, à la requête et instance, comme on disoil, d’aucuns grands seigneurs de l’hôtel du roi de France: si fut pour cette cause très durement gêné , questionné ef examiné, et après noyé par nuit en l’eau de Loire ; mais du surplus fut peu de nouvelles que la besogne vînt à clarté contre ceux qui étoient suspeclionnês'.
Durant aussi le temps dessus dit, si s’avancèrent environ huit vingts saquements de l’hôtel du roi Charles, et allèrent au pays de Hainaut, en une ville nommée Haussy, en laquelle avoit bel châtel; et se logèrent là , et s’y tinrent deux ou trois jours. Si composèrent plusieurs villes et villages , tant de Hainaut comme de Cambrèsis, à grand’ finance. Durant lequel temps, messire Jean de Croy, bailli de Hainaut , assembla aucune puissance de gens d’armes au Quesnoy-le-Comte, et s’en vint pour les détrousser; mais une partie se retrahirent au dit chàtel, lesquels furent tantôt assaillis. Auquel assaut fut mort un moult notable gentilhomme assez ancien , nommé Lordenois d’Osterne. Et depuis fut fait traité du dit bailli avec iceux , par tel si qu’ils se départiroient en délaissant ce qu’ils avoient pris ; et avec ce lui donnèrent une somme d’argent, afin qu’il ires laissât partir. Et en y avoit eu plusieurs morts et détroussés , qui avoient été trouvés en la dite ville de Haussy. Si se partirent tous ensemble pour eux tirer vers la ville de Laon ; mais ils furent rencontrés des gens du comte de Saint-Pol, vers le pont au Nouvion , et du tout détroussés , et la plus grand’ partie y demeurèrent morts en la place.