Chroniques et nouvelles
Le mélodrame nous a moniré si souvent les brigands italiens du seizième siècle, et tant de gens en ont parlé sans les connaître, que nous en avons maintenant les idées les plus fausses. On peut dire en général que ces brigands furent l'opposition contre les gouvernements atroces qui, en Italie, succédèrent aux républiques du moyen âge. Le nouveau tyran fut d'ordinaire le citoyen le plus riche de la défunte république, et, pour séduire le bas peuple, il ornait la ville d'églises magnifiques et de beaux tableaux. Tels furent les Polentini de Ravenne, Manfredi de Faenza, les Riario d'imola, les Cane de Vérone, les Bentivoglio de Bologne, les Visconti de Milan, et enfin, les moins belliqueux et les plus hypocrites de tous, les Médicis de Florence. Parmi les historiens de ces petits États, aucun n'a osé raconter les empoisonnements et assassinats sans nombre ordonnés par la peur qui tourmentait ces petits tyrans; ces graves historiens étaient à leur solde. Considérez que chacun de ces tyrans connaissait personnellement chacun des lépublicains dont il savait être exécré (le grand-duc de Toscane, Côme, par
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exemple, connaissait Strozzi), que plusieurs de ces tyrans périrent par l'assassinat, et vous comprendrez les haines profondes, les méfiances éternelles qui donnèrent tant d'esprit et de courage aux Italiens du seizième siècle, et tant de génie à leurs artistes. Vous verrez ces passions profondes empêcher la naissance de ce préjugé assez ridicule qu'on appelait V honneur, du temps de madame de Sévigné, et qui consiste surtout à sacrifier sa vie pour servir le maître dont on est né le sujet et pour plaire aux dames. Au seizième siècle, l'activité d'un homme et son mérite réel ne pouvaient se montrer en France et conquérir l'admiration que par la bravoure sur le champ de bataille ou dans les duels ; et, comnie les femmes aiment la bravoure et surtout l'audace, elles devinrent les juges suprêmes du mérite d'un homme. Alors naquit l'esprit de galanlerie, qui prépara l'anéantissement successif de toutes les passions et même de l'amour, au profit de ce tyran cruel auquel nous obéissons tous : la vanité. Les rois protégèrent la vanité, et avec grande raison : de là l'empire des rubans.
En Italie, un homme se distinguait par tous les (jcnres de mérite, par les grands coups d'épée comme par les découvertes dans les anciens manuscrits : voyez Pétrarque, l'idole de son temps; et une femme du seizième siècle aimait un homme savant en grec autant et plus qu'elle n'eût aimé un homme célèbre par la bravoure militaire. Alors on vit des passions, et non pas l'habitude de la galanterie. Voilà la grande différence entre l'Italie et la France, voilà pourquoi l'Italie a vu naître les Raphaël, les Giorgion, les Titien, les Corrége, tandis que la France produisait tous ces braves capitaines du seizième
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siècle, si inconnus aujourd'hui, et dont chacun avait tué un sigi'and nombre d'ennemis.
Je demande pardon pom- ces rudes vérités. Quoi qu'il en soit, les vengeances atroces et nécessaires des petits tyrans italiens du moyen âge concilièrent aux brigands le cœur des peuples. On haïssait les brigands quand ils volaient des chevaux, du blé, de l'argent, en un mot, tout ce qui leur était nécessaire pour vivre ; mais au fond le cœur des peuples était pour eux ; et les filles du village préféraient à tous les autres le jeune garçon qui, une fois dans la vie, avait été forcé d'andar alla macchia, c'est-à-dire de fuir dans les bois et de prendre refuge auprès des brigands à la suite de quelque action trop imprudente.
De nos jours encore tout le monde assurément redoute la rencontje des brigands; mais subissent-ils des châtiments, chacun les plaint. C'est que ce peuple si fin, si moqueur, qui rit de tous les écrits publiés sous la censure de ses maîtres, fait sa lecture habituelle de petits poèmes qui racontent avec chaleur la vie des brigands les plus renommés. Ce qu'il trouve d'héroïque dans ces histoires ravit la fibre artiste qui vit toujours dans les basses classes, et d'ailleurs, il est tellement las des louanges oTficielies données à certaines gens, que tout ce qui n'est pas officiel en ce genre va droit à son cœur. 11 faut savoir que le bas peuple, en Italie, soutTre de certaines choses que le voyageur n'apercevrait jamais, vécût-il dix ans dans le pays. Par exemple, il y a quinze ans, avant que la sagesse des gouvernements eût supprimé les brigands, il n'était pas rare de voir certains de leurs exploits punir les iniquités des youverncurs de petites
villes. Ces gouverneurs^ magistrats absolus dont la paye ne s'élève pas à plus de vingt e'cus par mois, sont naturellement aux oidres de la famille la plus considérable du pays, qui, par ce moyen bien simple, opprime ses ennemis. Si les brigands ne réussissaient pas toujours à punir CCS petits gouverneurs despotes, du moins ils se moquaient d'eux et les bravaient, ce qui n'est pas peu de chose aux yeux de ce peuple spirituel. Un sonnet satirique le console de tous ses maux, et jamais il n'oublia une offense. Voilà une autre des diflérences capitales entre l'Italien et le Français.
Au seizième siècle, le gouverneur d'un bourg avail-il condamné à mort un pauvre habitant en butte à la haine de la famille prépondérante, souvent on voyait les brigands attaquer la prison et essayer de délivrer l'opprimé. De son côté, la famille puissante, ne se fiant pas trop aux huit ou dix soldats du gouvernement chargés de garder la prison, levait à ses frais une troupe de soldats temporaires. Ceux-ci, qu'on appelait des bravi, bivaquaient dans les alentours de la prison, et se chargeaient d'escorter jusqu'au lieu du supplice le pauvre diable dont la mort avait été achetée. Si cette famille puissante comptait un jeune homme dans son sein, il se mettait à la tête de ces soldats improvisés. »
Cet état de la civilisation fait gémir la morale, j'en conviens; de nos jours, on a le duel, l'ennui, et les juges ne se vendent pas; mais ces usages du seizième siècle étaient merveilleusement propres à créer des hommes dignes de ce nom.
Beaucoup d'historiens, loués encore aujourd'hui par la littérature routinière des académies, ont cherché à
dissimuler cet état de choses, qui, vers looO, forma de si grands caractères. De leur temps, leurs prudents mensonges furent récompensés par tous les honneurs dont pouvaient disposer les Médicis de Florence, les d'Est de Ferrai-e, les vice-rois de Naples, etc. Un pauvre historien, nommé Gianone, a voulu soulever un coin du voile; mais comme il n'a osé dire qu'une très-petite partie de la vérité, et encore en employant des formes dubitatives et obscures, il est resté fort ennuyeux, ce qui ne l'a pas empêché de mourir en prison à quatre-vingt-deux ans, le 7 mars 1758.
La première chose à faire, lorsque l'on veut connaître l'histoire d'Italie, c'est donc de ne point lire les auteurs •généralement approuvés; nulle part on n'a mieux connu le prix du mensonge, nulle part il ne fut mieux payé ^
Les premières histoires qu'on ait écrites en Italie, après la grande barbarie du neuvième siècle, font déjà mention des brigands, et en parlent comme s'ils eussent existé de temps immémorial. (Voyez le recueil de Muratori.) Lorsque, par malheur pour la félicité publique, pour la justice, pour le bon gouvernement, mais par bonheur pour les arts, les républiques du moyen âge furent opprimées, les républicains les plus énergiques, ceux qui aimaient la liberté plus que la majorité de leurs concitoyens, se
'Paul Jove, évêquc de Cùnie, VAiétin et cent raitrcs moins aiiiusttuls, et que l'enuui {|u'ils dislribuent a sauvés de l'infamie, Roberison, Roscoe, sont remplis de mensonges. Giiichardin se vendit à Côme i'^'', qui se moqua de lui. De nos jours, Coletta et Piguolti ont dit la vérité, ce dernier avec la peur constante d'être destitué, quoique no voulant être im|)rimé qu'après sa mort.
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réfugièrent dans les bois. Naturellement; le peuple vexé par les Baglioni, par les Malatesti, par les Bentivoglio, par les Médicis^ etc^ aimait et respectait leurs ennemis. Les cruautés des petits tyrans qui succédèrent aux premiers usurpateurs, par exemple, les cruautés de Côme, premier grand-duc de Florence, qui faisait assassiner les républicains réfugiés jusque dans Venise, jusque dans Paris, envoyèrent des recrues à ces brigands. Pour ne parler que des temps voisins de ceux où vécut notie héroïne, vers l'an 1550, Alphonse Piccolomini, duc de Monte Mariano, et Marco Sciarra dirigèrent avec succès des bandes armées qui, dans les environs d'Albano, bravaient les soldats du pape, alors fort braves. La ligne d'opération de ces fameux chefs, que le peuple admire encore, s'étendait depuis le Pô et les marais de Ravenn'e jusqu'aux bois qui alors couvraient le Vésuve. La forêt de la Faggiola, si célèbre par leurs exploits, située à cinq lieues de Rome, sur la route de Naples, était le quartier général de Sciarra, qui, sous le pontificat de Grégoire XUI, réunit quelquefois plusieurs milliers de soldats. L'histoire détaillée de cet illustre brigand serait incroyable aux yeux de la génération présente, en ce sens que jamais on ne voudrait comprendre les motifs de ses actes. 11 ne fut vaincu qu'en 159*2. Lorsqu'il vit ses affaires dans un état désespéré, il traita avec la république de Venise et passa à son service avec ses soldats les plus dévoués ou les plus coupables, comme on voudra. Sur les réclamations du gouvernement romain, Venise, qui avait signé un ti'aité avec Sciarra, le fit assassiner, et envoya ses braves soldats défendre l'ile de Candie contre les Turcs. Mais la sagesse vénitienne savait bien
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qu'une pesto meurtrière régnait à Candie, et en (|uelques jours les cinq cents soldats que Sciarra avait amenés au service de la république furent réduits à soixante-sept.
Cette forêt de la Faggiola, dont les arbres gigantesques couvrent un ancien volcan, fut le dernier théâtre des exploits de Marco Sciarra. Tous les voyageurs vous diront que c'est le site le plus magnifique de cette admirable campagne de Rome, dont l'aspect sombre semble fait pour la tragédie. Elle couronne de sa noire verdure leg sommets du mont Albano.
C'est à une certaine éruption volcanique antéj-ieure de bien des siècles à la fondation de Rome que nous devons cette magniûque montagne. A une époque qui a précédé toutes les histoires, elle surgit au milieu de la vaste plaine qui s'étendait jadis entre les Apennins et la mer. Le Monte Cavi, qui s'élève entouré par les sombres ombrages de la Faggiola, en est le point culminant; on l'aperçoit de partout, de Terracine et d'Ostie comme de Rome et de Tivoli, et c'est la montagne d' Albano, maintenant couverte de palais, qui, vers le midi, termine cet horizon de Rome si célèbre parmi les voyageurs. Un couvent de moines noirs a remplacé, au sommet du Monte Cavi, le temple de Jupiter Férétrien, où les peuples latins venaient sacrifier en commun et resserrer les liens d'une sorte de fédération religieuse. Protégé par l'ombrage de châtaigniers magnifiques, le voyageur parvient, en quelques heures, aux blocs énormes que présentent les ruines du temple de Jupiter; mais sous ces ombrages sombres, si délicieux dans ce climat, même aujourd'hui, le voyageur regarde avec inquiétude au fond de la forêt; il a peur des brigands. Arrivé au sommet du Monte Cavi, on
allume du feu dans les ruines du temple pour préparer les aliments. De ce point, qui domine toute la campagne de Rome, on aperçoit, au couchant, la mer, qui semble à deux pas, quoique à trois ou quatre lieues : on distingue les moindres bateaux; avec la plus faible lunette, on compte les hommes qui passent à Naples sur le bateau à vapeur. De tous les autres côtés, la vue s'étend sur une plaine magnifique qui se termine, au levant, par l'Apennin, au-dessus de Palestrinc, et, au nord, par Saint-Pierre et les autres grands édifices de Rome. Le Monte Cavi n'étant pas trop élevé, l'œil distingue les moindres détails de ce pays sublime qui pourrait se passer d'illustration historique, et cependant chaque bouquet de bois, chaque pan de mur en ruine, aperçu dans la plaine ou sur les pentes de la montagne, rappelle une de ces batailles si admirables par le patriotisme et la bravoure que raconte Tite-Live.
Encore de nos jours Ton peut suivre, pour arriver aux blocs énormes, restes du temple de Jupiter Férétrien, et qui servent de mur au jardin des moines noirs, la roule Iriomphah' parcourue jadis par les premiers rois de Rome. Elle est pavée de pierres taillées fort régulièrement; et, au milieu de la forêt de la Faggiola, on en trouve de longs fragments.
Au bord du cratère éteint qui, rempli maintenant d'une eau limpide, est devenu le joli lac d'Albano de cinq à six milles de tour, si profondément encaissé dans le rocher de lave, était située Àlbe, la mère de Rome, et que la politique romaine détruisit dès le temps des premiers rois. Toutefois, ses ruines existent encore. Quelques siècles plus tard, à un quart de lieue d'Albe, sur le versant de
la montagne qui regarde la raer, s'est élevée Albano, la ville moderne ; mais elle est séparée du lac par un rideau de rochers qui cachent le lac à la ville et la ville au lac. Lorsqu'on l'aperçoit de la plaine^ ses édifices blancs se détachent sur la verdure noire et profonde de la forêt si chère aux brigands et si souvent renommée, qui couronne de toutes parts la montagne volcanique.
Albano, qui compte aujourd'hui cinq ou six mille habitants, n'en avait pas trois mille en 1540, loi*sque florissait, dans les premiers rangs de la noblesse, la puissante famille CampireaU, dont nous allons raconter les malheurs.
Je traduis cette histoire de deux manuscrits volumineux, l'un romain, et l'autre de Florence. A mon grand péril, j'ai osé reproduire leur style, qui est presque celui de nos vieilles légendes. Le style si fin et si mesuré de l'époque actuelle eût été, ce me semble, trop peu d'accord avec les actions racontées et surtout avec les réflexions des auteurs. Us écrivaient vers Tan 1398. Je sollicite l'indulgence du lecteur et pom- eux et pour moi.
a Après avoir écrit tant d'histoires tragiques^ dit l'auteur du manuscrit florentin, je finirai par celle de toutes qui me fait le plus de peine à raconter. Je vais parler de celte fameuse abbesse du couvent de la Visitation à Castro, Hélène de CampireaU, dont le procès et la mort donnèrent tant à parler ii la haute société de Rome et de l'Italie. Déjà, vers i'.ioo, les brigands régnaient dans les environs de Rome, les magistrats étaient vendus aux fa-
milles puissantes. En l'année 1^72, qui fut celle du procès, Grégoire Xlll, Buoncompagni, monta sur le trône de saint Pierre. Ce saint pontife réunissait toutes les vertus apostoliques; mais on a pu reprocher quelque faiblesse à son gouvernement civil : il ne sut ni choisir des juges honnêtes, ni réprimer les brigands; il s'affligeait des crimes et ne savait pas les punir. 11 lui semblait qu'en infligeant la peine de mort il prenait sur lui une responsabilité terrible. Le résultat de cette manière de voir fut de peupler d'un nombre presque infini de brigands les routes qui conduisent à la ville éternelle. Pour voyager avec quelque sûreté, il fallait être ami des brigands. La forêt de la Faggiola, à cheval sur la route de Naples par Albano, était depuis longtemps le quartier général d'un gouvernement ennemi de celui de Sa Sainteté, et plusieurs fois Rome fut obligée de traiter, comme de puissance à puissance, avec Marco Sciarra, l'un des rois de la forêt. Ce qui faisait la force de ces brigands, c'est qu'ils étaient aimés des paysans leurs voisins.
» Cette jolie ville d' Albano, si voisine du quartier général des brigands, vit naître, en 15 i2, Hélène de Campireali. Son père passait pour le patricien le plus riche du pays, et, en cette qualité, il avait épousé Victoire Carafa, qui possédait de grandes terres dans le royaume de Naples. Je pourrais citer quelques vieillards qui vivent encore, et ont fort bien connu Victoire Carafa et sa fdle. Victoire fut un modèle de prudence et d'esprit; mais, malgré tout son génie, elle ne put prévenir la ruine de sa famille. Chose singulière ! les malheurs affreux qui vont former le triste sujet de mon récit ne peuvent, ce me semble , être attribués , en particulier, à aucun des
acteurs que je vais présenter au lecteur : je vois des malheureux, mais, en vérité , je ne puis trouver des coupables. L'extrême beauté et Tàme si tendre de la jeune Hélène étaient deux grands périls pour elle, et font l'excuse de Jules Branciforte, son amant, tout comme le manque absolu d'esprit de monsignor Citladini, évèque de Castro, peut aussi l'excuser jusqu'à un certain point. Il avait dû son avancement rapide dans la carrière des honneurs ecclésiastiques à l'honnêteté de sa conduite, et surtout à la mine la plus noble et à la figure la plus régulièrement belle que l'on pût rencontrer. Je trouve écrit de lui qu'on ne pouvait le voir sans l'aimer.
» Comme je ne veux flatter personne, je ne dissimulerai point qu'un saint moine du couvent de Monte Cavi, qui souvent avait été surpris, dans sa cellule, élevé à plusieurs pieds au-dessus du sol, comme saint Paul, sans que rien autre que la grâce divine pût le soutenir dans cette position extraordinaire', avait prédit au seigneur de Campireali que sa famille s'éteindrait avec lui, et qu'il n'aurait que deux enfants , qui tous deux périraient de mort violente. Ce fut à cause de cette prédiction qu'il ne put trouver à se marier dans le pays, et qu'il alla chercher fortune à Naples, où il eut le bonheur de trouver de grands biens et une femme capable , par son génie , de
' Encore aujourdlmi , cette position singulière est regardée, par le peuple de la campagne de Rome, comme un signe certain (le sainteté. Vers l'an 1826, un moine d'Albano fut aperçu plusieurs fois soulevé de terre par la grâce divine. On lui attribua de nombreux miracles; on accourait de vingt lieues à la ronde pour recevoir sa bénédiction; des femmes, appartenant aux premières classes de la société, l'avaient vu se tenant, dans sa cellule, à trois pieds de terre. Tout à coup il disparut.
changer sa mauvaise destinée, si toutefois une telle chose eût été possible. Ce seigneur de Campireali passait pour fort honnête homme et faisait de grandes charités; mais il n'avait nul esprit, ce qui fit que peu à peu il se relira du séjour de Rome, et finit par passer presque toute l'année dans son palais d'Albano. Il s'adonnait à la culture de ses terres, situées dans cette plaine si riche qui s'étend entre la ville et la mer. Par les conseils de sa femme, il fit donner l'éducation la plus magnifique à son fils Fabio, jeune homme très-fier de sa naissance, et à sa fille Hélène, qui fut un miracle de beauté, ainsi qu'on peut le voir encore par son portrait , qui existe dans la collection de Farnèse. Depuis que j'ai commencé à écrire son histoire , je suis allé au palais Farnèse pour considérer l'enveloppe mortelle que le ciel avait donnée à cette femme, dont la fatale destinée fit tant de bruit de son temps, et occupe même encore la mémoire des hommes. La forme de la tête est un ovale allongé , le front est très-grand, les cheveux sont d'un blond foncé. L'air de pa physionomie est plutôt gai; elle avait de grands yeux d'une expression profonde, et des sourcils châtains formant un arc parfaitement dessiné. Les lèvres sont fort minces, et l'on dirait que les contours de la bouche ont été dessinés par le fameux peintre Corrége. Considérée au milieu des portraits qui l'entourent à la galerie Farnèse, elle a l'air d'une reine. 11 est bien rare que l'air gai soit joint à la majesté.
» Après avoir passé huit années entières comme pensionnaire au couvent de la Visitation de la ville de Castro, maintenant détruite, où l'on envoyait, dans ce temps-là, les filles de la plupart des princes romains^ Hélène revint
dans sa patrie,, mais ne quitta point le couvent sans faire offrande d'un calice magnifique au grand autel de Téglise. A peine de retour dans Albano, son père fit venir de Rome , moyennant une pension considérable, le célèbre poëte Ccchino, alors fort âgé; il orna la mémoire d'Hélène des plus beaux, vers du divin Virgile, de Pétrarque, de l'Arioste et du Dante, ses fameux élèves. »
Ici le traducteur est obligé de passer une longue dissertation sur les diverses parts de gloire que le seizième siècle faisait à ces grands poètes. 11 paraîtrait qu'Hélène savait le latin. Les vers qu'on lui faisait apprendre parlaient d'amour, et d'un amour qui nous semblerait bien ridicule, si nous le rencontrions en 1839; je veux dire l'amour passionné qui se nourrit de grands sacrifices, ne peut subsister qu'environné de mystère, et se trouve toujours voisin des plus affreux malheurs.
Tel était l'amour que sut inspirer à Hélène, à peine âgée de dix-sept ans, Jules Branciforte. C'était un de ses voisins, fort pauvre; il habitait une chétive maison bâtie dans la montagne, à un quart de lieue de la ville, au milieu des ixiines d'Albe et sur les bords du précipice de cent cinquante pieds, tapissé de verdure, qui entoure le lac. Cette maison, qui touchait aux sombres et magnifiques ombrages de la forêt de la Faggiola, a depuis été démolie, lorqu'on a bâti le couvent de Palazzuola. Ce pauvre jeune homme n'avait pour lui que son air vif et leste, et l'insouciance non jouée avec laquelle il supportait sa mauvaise fortune. Tout ce que l'on pouvait dire de mieux en sa faveur, c'est que sa figure était expressive sans être belle. Mais il passait pour avoir bravement combattu sous les ordres du prince Colonne et pai'mi ses
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bravij dans deux ou trois entreprises fort dangereuses. Malgré sa pauvreté, malgré l'absence de beauté^ il n'en possédait pas moins, aux yeux de toutes les jeunes filles d'Albano, le cœur qu'il eût été le plus flatteur de conquérir. Bien accueilfi partout, Jules Branciforte n'avait eu que des amours faciles, jusqu'au moment où Hélène revint ducouvent de Castro. «Lorsque, peu après, le grand poète Cechino se transporta de Rome au palais Campireali, pour enseigner les belles-lettres à cette jeune fille, Jules, qui le connaissait, lui adressa une pièce de vers latins sur le bonheur qu'avait sa vieillesse de voir de si beaux yeux s'attacher sur les siens, et une âme si pure être parfaitement heureuse quand il daignait approuver ses pensées. La jalousie et le dépit des jeunes filles auxquelles Jules faisait attention avant le retour d'Hélène rendirent bientôt inutiles toutes les précautions qu'il employait pour cacher une passion naissante, et j'avouerai que cet amour entre im jeune homme de vingt-deux ans et une fille de dix-sept fut conduit d'une façon que la prudence ne saurait approuver. Trois mois ne s'étaient pas écoulés lorsque le seigneur de Campireali s'aperçut que Jules Branciforte passait trop souvent sous les fenêtres de son palais (que Ton voit encore vers le milieu de la grande rue qui monte vers le lac). »
La franchise et la rudesse, suites naturelles de la liberté que souffrent les républiques, et l'habitude des passions franches non encore réprimées par les mœurs de la monarchie, se montrent à découvert dans la première démarche du seigneur de Campireali. I-e jour même où il fut choqué des fréquentes apparitions du jeune Branciforte, il l'apostropha en ces tei'mes :
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u Coiuiueiit oses-tu bien passer ainsi sans cesse devant ma maison, et lancer des regards impertinents sm- les fenêtres de ma fille, toi qui n'as pas même d'habits pour te couvrir ? Si je ne craignais que ma de'marche fût mal interprétée des voisins^ je te donnerais trois sequins d'or, et tu irais à Rome acheter une tunique plus convenable. Au moins ma vue et celle de ma fille ne seraient plus si souvent offensées par l'aspect de tes haillons. »
Le père d'Hélène exagérait sans doute : les habits du jeune Branciforte n'étaient point des haillons, ils étaient laits avec des matériaux fort simples; mais, quoique fort propres et souvent brossés, il faut avouer que leur aspect annonçait un long usage. Jules eut l'âme si profondément navrée par les reproches du seigneur de Campireali, qu'il ne parut plus de jour devant sa maison.
Comme nous l'avons dit, les deux arcades, débris d'un aqueduc antique, qui servaient de murs principaux à la maison bâtie par le père de Branciforte, et par lui laissée à son flls, n'étaient qu'à cinq ou six cents pas d'Albano. Pour descendre de ce lieu élevé à la ville moderne, Jules était obligé de passer devant le palais Campireali; Hélène remarqua bientôt l'absence de ce jeune homme singulier, qui, au dire de ses amies, avait abandonné toute autre l'elation pour se consacrer en entier au bonheur qu'il semblait trouver à la regarder.
Un soir d'été, vers minuit, la fenêtre d'Hélène était ouverte, la jeune fille respirait la brise de mer qui se fait fort bien sentir sur la colline d'Albano, quoique cette ville soit séparée de la mer par une plaine de trois heues. La nuit était sombre, le silence profond; on eût entendu tomber une feuille. Hélène, appuyée sur sa fenêtre, pen-
sait peut-être à Jules, lorsqu'elle enlreA'it quelque chose comme Taile silencieuse d'un oiseau de nuit qui passait doucement tout contre sa fenêtre. EUe se retira effraye'e. L'idée ne lui vint pas que cet objet pût être présenté par quelque passant : le second étage du palais où se trouvait sa fenêtre était à plus de cinquante pieds de terre. Tout à coup elle crut reconnaîti'e un bouquet dans cette chose singulière, qui, au milieu d'un profond silence, passait et repassait devant la fenêtre sur laquelle elle était appuyée; son cœur battit avec violence. Ce bouquet lui sembla fixé à l'extrémité de deux ou trois de ces cannes, espèce de grands joncs, assez semblables au bambou, qui croissent dans la campagne de Rome, et donnent des tiges de vingt à trente pieds. La faiblesse des cannes et la brise assez forte faisaient que Jules avait quelque difiiculté à maintenir son bouquet exactement vis-à-vis la fenêtre où il supposait qu'Hélène pouvait se trouver, et d'ailleurs, la nuit était tellement sombre, que de la rue l'on ne pouvait rien apercevoir à une telle hauteur. Immobile devant sa fenêtre, Hélène était profondément agitée. Prendre ce bouquet, n'était-ce pas un aveu? Elle n'éprouvait d'ailleurs aucun des sentiments qu'une aventure de ce genre ferait naître, de nos jours, chez une jeune fille de la haute société, préparée à la vie par une belle éducation. Comme son père et son frère Fabio étaient dans la maison, sa première pensée fut que le moindre bruit serait suivi d'un coup d'arquebuse dirigé sur Jules : elle eut pitié du danger que courait ce pauvre jeune homme. Sa seconde pensée fut que, quoiqu'elle le connût encore bien peu, il était pourtant l'être au monde qu'eUe aimait le mieux après sa famille. Enfin, apiès
quelques minutes criiésitation, elle prit le bouquet, et, en touchant les fleurs dans l'obscurité profonde, elle sentit qu'un billet était attaché à la tige d'une fleur; elle courut sur le grand escalier pour lire ce billet à la lueur de la lampe qui veillait devant l'image de la Madone. « Imprudente ! se dit-elle lorsque les premières lignes l'eurent fait rougir de bonheur, si l'on me voit, je suis perdue, et ma famille persécutera à jamais ce pauvre jeune homme. » Elle revint dans sa chambre et alluma la lampe. Ce moment fut délicieux pour Jules, qui, houleux de sa démarche et comme pour se cacher même dans sa profonde nuit, s'était collé au tronc énorme d'un de ces chênes verts aux formes bizarres qui existent encore aujourd'hui vis-à-vis le palais Campireali.
Dans sa lettre, Jules racontait avec la plus parfaite simplicité la réprimande humiliante qui lui avait été adressée par le père d'Hélène. « Je suis pauvre, il est vrai, continuait-il, et vous vous figureriez difficilement tout l'excès de ma pauvreté. Je n'ai que ma maison que vous avez peut-être remarquée sous les ruines de l'aqueduc d'Albe ; autour de la maison se trouve un jardin que je cultive moi-même, et dont les herbes me nourrissent. Je possède encore une vigne qui est affermée trente écus par an. Je ne sais, en vérité, pourquoi je vous aime; certainement je ne puis pas vous proposer de venir partaj:jer ma misère. Et cependant, si vous ne m'aimez point, la vie n'a plus aucun prix pour moi; il est inutile de vous dire que je la donnerais mille fois pour vous. Et cependant, avant votre retour du couvent, cette vie n'était point infortunée : au contraire, elle était remplie des rêveries les plus brillantes. Ainsi, je puis dire que la vue du bon-
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heur m'a rendu malheureux. Certes, alors personne au monde n'eût osé m'adiesser les propos dont votre père m'a flétri ; mon poignard m'eût fait prompte justice. Alors, avec mon courage et mes armes, je m'estimais l'égal de tout le monde; rien ne me manquait. Maintenant tout est bien changé : je connais la crainte. C'est trop écrire ; peut-être me méprisez-vous. Si, au contraire, vous avez quelque pitié de moi, malgré les pauvres habits qui me couvrent, vous remarquerez que tous les soirs, lorsque minuit sonne au couvent des Capucins, au sommet de la colline, je suis caché sous le grand chêne, visà-vis la fenêtre que je regarde sans cesse, parce que je suppose qu'elle est celle de votre chambre. Si vous ne me méprisez pas comme le fait votre père, jetez-moi une des fleurs du bouquet, mais prenez garde qu'elle ne soit entraînée sur une des corniches ou sur un des balcons de votre palais. »
Cette lettre fut lue plusieurs fois; peu à peu les yeux d'Hélène se remplirent de larmes : elle considérait avec attendrissement ce magnifique bouquet dont les fleurs étaient liées avec un fil de soie très-fort. Elle essaya d'arracher une fleur, mais ne put en venir à bout; puis elle fut saisie d'un remords. Parmi les jeunes filles de Rome, arracher une fleur, mutiler d'une façon quelconque un bouquet donné par l'amour, c'est s'exposer à faire mourir cet amour. Elle craignait que Jules ne s'impatientât, elle courut à sa fenêtre ; mais, en y arrivant, elle songea tout à coup qu'elle était trop bien vue, la lampe remplissant la chambre de lumière. Hélène ne savait plus quel signe elle pouvait se permettre; il lui semblait qu'il n'en était aucun qui ne dit beaucoup trop.
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HûiiteusOj elle rentra dans sa chambre en courant. Mais le temps se passait; tout à coup il lui vint une idée qui la jeta dans un trouble inexprimal)le : Jules allait croire que^ comme son père, elle méprisait sa pauvreté ! Elle vit un petit échantillon de marbre précieux déposé sur sa table, elle le noua dans son mouchoir et jeta ce mouchoir au pied du chêne vis-à-vis sa fenêtre. Ensuite, elle fit signe qu'on s'éloignât; elle entendit Jules lui obéir; car, en s'en allant, il ne cherchait plus à dérober le bruit de ses pas. Quand il eut atteint le sommet de la ceinture de rochers qui sépare le lac des dernières maisons d'Albano, elle lentendit chanter des paroles d'amour; elle lui fit des signes d'adieu, celte fois moins timides, puis se mit à relire sa lettre.
Le lendem.ain et les jours suivants, il y eut des lettres et des entrevues semhlables ; mais comme tout se remarque dans un village italien, et qu'Hélène était de bien loin le paiti le plus riche du pays, le seigneur de Campireali fut averti que tous les soirs, après minuit, on apercevait de la lumière dans la chambre de sa fdle: et, chose bien autrement extraordinaire, la fenêtre était ouverte, et même Hélène s'y tenait comme si elle n'eût éprouvé aucune crainte des zin^ares [sorte de cousins extrêmement incommodes et qui gâtent fort les belles soirées delà campagne de Rome. Ici je dois de nouveau solliciter l'indulgence du lecleur. Lorsque l'on est tenté de connaître les usages des pays étrangers, iFfaut s'attendre à des idées bien saugrenues, bien différentes des nôtres). Le seigneur de Campireali prépara son arquebuse et celle de son fils. Le soir, comme onze heures trois quarts sonnaient, il avertit Fabio, et tous les deux se
glissèrent, en faisant le moins de bruit possible, sur un grand balcon de pieiTe qui se trouvait au premier étage du palais, précisément sous la fenêtre d'Hélène. Les piliers massifs de la balustrade en pierre les mettaient à couvert jusqu'à la ceinture des coups d'arquebuse qu'on pourrait leur tirer du dehors. Minuit sonna; le père et le fils entendirent bien quelque petit bruit sous les arbres qui bordaient la rue vis-à-vis leur palais; mais, ce qui les remplit d'étonnement, il ne parut pas de lumière à la fenêtre d'Hélène. Cette fille, .si simple jusqu'ici et qui semblait un enfant à la vivacité de ses mouvements, avait changé de caractère depuis qu'elle aimait. Elle savait que la moindre imprudence compromettait la vie de son amant; si un seigneur de l'importance de son père tuait un pauvre homme tel que Jules Branciforte, il en serait quitte pour disparaître pendant trois mois, qu'il irait passera Naples; pendant ce temps, ses amis de Rome arrangeraient l'affaire, et tout se terminerait par l'offrande d'une lampe d'argent de quelques centaines d'écus à l'autel de la Madone, alors à la mode. Le matin, au déjeuner, Hélène avait vu à la physionomie de son père qu'il avait un grand sujet de colère; et, à l'air dont il la regardait quand il croyait n'être pas remarqué, elle pensa qu'elle entrait pour beaucoup dans cette colère. Aussitôt elle alla jeter un peu de poussière sur les bois des cinq arquebuses magnifiques que son père tenait suspendues auprès de son lit. Elle couvrit également d'une légère couche de poussière ses poignards et ses épées. Toute la journée elle fut d'une gaieté folle, elle parcourait sans cesse la maison du haut en bas; à chaque instant elle s'approchait des
fenêtres, bien résolue de faire à Jules un signe négatif, si elle avait le bonheur de l'apercevoir. Mais elle n'avait garde : le pauvre garçon avait été si profondément humilié par l'apostrophe du riche seigneur de Campireali, que de jour il ne paraissait jamais dans Albano ; le devoir seul l'y amenait le dimanche pour la messe de la paroisse. La mère d'Hélène, qui l'adorait et ne savait lui rien refuser, sortit trois fois avec elle ce jour-là, mais ce fut en vain ; Hélène n'g.peiçut point Jules. Elle était au désespou". Que devint-elle lorsque, allant visiter sur le soir les armes de son père, elle vit que deux arquebuses avaient été chargées, et presque tous les poignards et épées avaient été maniés! Elle ne fut distraite do sa mortelle inquiétude que par l'extrême attention qu'elle donnait au soin de parai ti*e ne se douter de rien. En se retirant à dix heures du soir, elle ferma à clef la porte de sa chambre, qui donnait dans l'antichambre de sa mère, puis elle se tint collée à sa fenêtre et couchée sur le sol, de façon à ne pouvoir pas être aperçue du dehors. Qu'on juge de l'anxiété avec laquelle elle entendit sonner les heures; il n'était plus question des reproches (qu'elle se faisait souvent sur la rapidité avec laquelle elle s'était attachée à Jules, ce qui pouvait la rendre moins digne d'amom- à ses yeux. Cette journée-là avança plus les affaires du jeune homme que six mois de constance et de protestations. « A quoi bon mentir ? se disait Hélène. Estce que je ne l'aime pas de toute mon âme? »
A onze heures et demie, elle vit fort bien son père et son frère se placer en embuscade sur le grand balcon de pierre au-dessous de sa fenêtre. Deux minutes après que minuit eut sonné au couvent des Capucins, elle entendit
fort bien aussi les pas de son amant, qui s'arrêta sous le grand chêne; elle remarqua avec joie (jue son père et son frère semblaient n'avoir rien entendu : il fallait l'anxiété de l'amour pour distinguer un bruit aussi léger.
« Maintenant, se dit-elle, ils vont me tuer, mais il faut à tout prix qu'ils ne surprennent pas la lettre de ce soir; ils persécuteraient à jamais ce pauvre Jules. » Elle fit un signe de croix, et, se retenant d'une main au balcon de fer de sa fenêtre, elle se pencha au dehors, s'avançant autant que possible dans la me. Un quart de minute ne s'était pas écoulé lorsque le bouquet, attaché comme de coutume à la longue canne, vint frapper sur son bras. Elle saisit le bouquet; mais, en l'aiTachant vivement à la canne sur l'extrémité de laquelle il était fixé, elle fit frapper cette canne conti'e le balcon en pierre. A l'instant partirent deux coups darquebuse suivis d'un silence parfait. Son frère Fabio ne sachant pas trop, dans l'obscurité , si ce qui frappait violemment le balcon n'était pas une corde à l'aide de laquelle Jules descendait de chez sa sœur, avait fait feu sur son balcon; le lendemain, elle trouva la. marque de la balle , qui s'était aplatie sur le fer. Le seigneur de Campireali avait tiré dans la rue, au bas du balcon de pierre, car Jules avait fait quelque bruit en retenant la canne prête à tomber. Jules, de son côté, entendant du bruit au-dessus de sa tête, avait deviné ce qui allait suivre et s'était mis à l'abri sous la saillie du balcon .
Fabio rechargea rapidement son arquebuse, et, quoi que son père pût lui dire, courut au jardin de la maison, ouvrit sans bruit une petite porte qui donnait sur une i^ue voisine , et ensuite s'en vint, à pas de loup, examinei- un
LABBESSE DE CASTRO 23
peu les gens qui se promenaient sous le balcon du palais. A ce moment, Jules, qui ce soir -là était bien accompagné, se trouvait à vingt pas de lui, collé contre un arbre. Hélène, penchée sur son balcon et tremblante pour son amant, entama aussitôt une conversation à très-haute voix avec son frère, qu'elle entendait dans la rue; elle lui demanda s'il avait tué les voleurs.
— Ne croyez pas que je sois dupe de votre ruse scélérate ! lui cria celui-ci de la rue, qu'il arpentait en tous sens, mais préparez vos larmes, je vais tuer l'insolent qui ose s'attaquer à votre fenêtre.
Ces paroles étaient à peine prononcées, qu'Hélène enlendit sa mère frapper à la porte de sa chambre.
Hélène se hâta d'ouvrir, en disant qu'elle ne conce- \ait pas comment cette porte se trouvait fermée.
— Pas de comédie avec moi, mon cher ange, lui dit sa mère, ton père est furieux et te tuera peut-être : viens te placer avec moi dans mon lit; et si tu as une lettre, donne-la-moi, je la cacherai.
Hélène lui dit :
— Voilà le bouquet, la lettre est cachée entre les fleurs. A peine la mère et la fille étaient-elles au lit, que le
seigneur Campireali entra dans la chambre de sa femme ; il i-evenait de son oratoire, qu'il était allé visiter, et où il aA ait tout renversé. Ce qui frappa Hélène, c'est que son père, pâle comme un spectre, agissait avec lenteur et comme un homme qui a parfaitement pris son parti. « Je suis morte! » se dit Hélène.
— Nous nous réjouissons d'avoir des enfants, dit son père en passant près du lit de sa femme pour aller à la chambre de sa fille, tremblant do furcui-, mais affectant
un sang-froid parfait; nous nous réjouissons d'avoir des enfants, tious déviions répandre des larmes de sang plutôt quand ces enfants sont des filles. Grand Dieu! est-il bien possible! leur légèreté peut enlever l'honneur à tel homme qui, depuis soixante ans, n'a pas donné la moindre prise sur lui.
En disant ces mots, il passa dans la chambre de sa lîlle.
— Je suis perdue, dit Hélène à sa mère, les lettres sont sous le piédestal du crucifix, à côté de la fenêtre.
Aussitôt la mère sauta hors du lit, et courut après son mari ; elle se mit à lui crier les plus mauvaises raisons possibles, afin de faire éclater sa colère ; elle y réussit complètement. Le vieillard devint fiu-ieux, il brisait tout dans la chambre de sa fille; mais la mère put enlever les lettres sans être aperçue. Une heure après, quand le seigneur de Campireali fut rentré dans sa chambre à côté de celle de sa femme, et tout étant tranquille dans la maison, la mère dit à sa fille :
— Voilà tes lettres, je ne veux pas les lire, tu vois ce qu'elles ont failli nous coûter! A ta place, je les brûlerais. Adieu, embrasse-moi.
Hélène rentra dans sa chambre, fondant en larmes; il lui semblait que, depuis ces paroles de sa mère, elle n'aimait plus Jules. Puis elle se prépara à brûler ses lettres; mais, avant de les anéantir, elle ne put s'empêcher de les relire. Elle les relut tant et si bien, que le soleil était déjà haut dans le ciel quand enfin elle se détermina à suivre un conseil salutaire.
Le lendemain, qui était un dimanche, Hélène s^'acheniina vers la paroisse avec sa mère; par bonheur, son
père ne les suivit pas. La premièie personne qu'elle aperçut dans l'église, ce fut Jules Branciforte. D'iui regard elle s'assuia qu'il n'était point blessé. Son bonheur flat au comble; les événements de la nuit étaient à mille lieues de sa mémoire. Elle avait préparé cinq ou six petits billets tracés sur des chiffons de vieux papier souillés avec de la terre détrempée d'eau, et tels qu'on peut en trouver sur les dalles d'une église; ces billets contenaient tous le même avertissement :
Ils avaient (oui découvert, excepte son nom. Qu'il ne reparaisse plus dans la rue: on viendra ici souvent.
Hélène laissa tomber un de ces lambeaux de papier ; un regard avertit Jules, qui ramassa et disparut. En rentrant chez elle, une heure après, elle trouva sur le grand escalier du palais un fragment de papier qui attira ses regards par sa ressemblance exacte avec ceux dont elle s'était servie le matin. Elle s'en empara, sans que sa mère elle-même s'aperçût de rien; elle y lut :
Dans trois jours il reviendra de Rome, où il est forcé d'aller. On chantera en plein jour, les jours de marché, au milieu du lapatje des paysans, vers dix heures.
Ce départ pour Rome parut singulier à Hélène. « Est-ce qu'il craint les coups d'arquebuse de mon frère? » se disait-elle tristement. L'amour pardonne tout, excepté l'absence volontaire; c'est qu'elle est le pire des supphces. Au lieu de se passer dans une douce rêverie et d'être tout occupée à peser les raisons qu'on a d'aimer son amant, la vie est agitée par des doutes cruels. « Mais, après tout, puis-je croire qu'il ne m'aime plus? » se disait Hélène pendant les trois longues journées que dura l'absence de Branciforte. Tout à coup ses chagrins furent remplacés
par une joie folle : le troisième jour, elle le rit paraître en plein midi, se promenant dans la rue devant le palais de son père. Il avait des habillements neufs et presque magnifiques. Jamais la noblesse de sa démarche et la naïveté gaie et courageuse de sa physionomie n'avaient éclaté avec plus d'avantage; jamais aussi, avant ce jourlà, on n'avait parlé si souvent dans Albano de la pauvreté de Jules, C'étaient les hommes, et surtout les jeunes gens, qui répétaient ce mot cruel; les femmes, et surtout les jeunes filles, ne tarissaient pas en éloges de sa bonne mine.
Jules passa toute la journée à se promener parla ville; il semblait se dédommager des mois de réclusion auxquels sa pauvreté l'avait condamné. Comme il convient à un homme amoureux, Jules était bien armé sous sa tunique neuve. Outre sa dague et son poignard, il avait mis son giaccn (sorte de gilet long en mailles de fil de fer, fort incommode à porter, mais qui guérissait ces cœurs italiens d'une triste m.aladie, dont en ce siècle-là on éprouvait sans cesse les atteintes poignantes, je veux parler de la crainte d'être tué au détour de la rue par un des ennemis qu'on se connaissait). Ce juur-là, Jules espérait entrevoir Hélène, et d'ailleurs il avait quelque répugnance à se trouver seul avec lui-même dans sa maison solitaire; voici pourquoi : Ranuce, un ancien soldat de son père, après avoir fait dix campagnes avec lui dans les troupes de divers condoUieri, et, en dernier lieu, dans celles de Marco Sciarra, avait suivi son capitaine, lorsque ses blessures forcèrent celui-ci à se retirer. Le capitaine Branciforte avait des raisons pour ne pas vivre à Rome : il était exposé à y rencontrer les fils d'hommes qu'il avait
tués ; même dans Albano, il ne se souciait pas de se met- Ire tout à fait à la merci de l'autorité régulière. Au lieu d'acheter ou de louer une maison dans la ville^ il aima mieux en bâtir une située de façon à voir venir de loin les visiteurs. 11 trouva dans les ruines d'Albe une position admirable : on pouvait, sans être aperçu par les visiteui's indiscrets, se réfugier dans la forêt où régnait son ancien ami et patron, le prince Fabrice Colonne. Le capitaine Branciforte se moquait fort de l'avenir de son lils. Lorsqu'il se retira du service, âgé de cinquante ans seulement, mais criblé de blessures, il calcula qu'il pouvait vivre encore quelque dix ans, et, sa maison bâtie, dépensa chaque année le dixième de ce qu'il avait amassé ilans les pillages des villes et villages auxquels il avait >u l'honneur d'assister.
Il acheta la vigne qui rendait trente écus de rente à >on ûls, pour répondre à la mauvaise plaisanterie d'mi wuigeois d'Albano, qui lui avait dit, un jour qu'il discutait avec emportement sur les intérêts et l'honneur de a ville, qu'il appartenait, en effet, à im aussi riche pro- >riétaire fpie lui de donner des conseils aux anciens i'Albano. Le capitaine acheta la vigne, et annonça qu'il n achèterait bien d'autres; puis, rencontrant le maudis plaisant dans un lieu solitaire, il le tua d'un coup c pistolet.
Après huit années de ce genre de vie, le capitaine lourut; son aide de camp Ranuce adorait Jules; toute- )is, fatigué de l'oisiveté, il reprit du service dans la •oupe du prince Coloimc. Souvent il venait voir son fils ules, c'était le nom qu'il lui donnait, et, à la veille d'un ?saut péril'cux que le prince devait soutenir dans sa
forteresse de la Petrella, il avait emmené Jules combattre avec lui. Le voyant fort brave :
— 11 faut que tu sois fou, lui dit-il, et de plus bien dupe, pour vivre auprès d'Albano comme le dernier et le plus pauvre de ses habitants, tandis qu'avec ce que je te vois faire et le nom de ton père tu pourrais être parmi nous un brillant soldai d'aventure, et de plus faire ta fortune.
Jules fut tourmenté par ces paroles; il savait le latin montré par un prêtre; mais son père s'étant toujours moqué de tout ce que disait le prêtre, au delà du latin, il n'avait absolument aucune instruction. En levanche, méprisé pour sa pauvreté, isolé dans sa maison solitaire, il s'était fait un certain bon sens qui, par sa hardiesse, aurait étonné les savants. Par exemple, avant d'aimer Hélène, et sans savoir pourquoi, il adorait la guerre, mais il avait de la répugnance pour le pillage, qui, aux yeux de son père le capitaine et de Ranuce, était comme la petite pièce destinée à faire rire, qui suit la noble tragédie. Depuis qu'il aimait Hélène, ce bon sens acquis par ses réflexions solitaires faisait le supplice de Jules. Cette âme, si insouciante jadis, n'osait consulter personne sur ses doutes, elle était remplie de passion et de misère. Que ne dirait pas le seigneur de Campireali s'il le savait soldat d'avcnlurc? Ce seiait pour le coup qu'il lui adresserait des reproches fondés ! Jules avait toujours comjité sur le mélier de soldat, comme sur une ressource assurée pour le temps où il aurait dépensé le prix des chaînes d'or et autres bijoux qu'il avait trouvés dans la caisse de fer de son père. Si Jules n'avait aucun scrupule à enlever, lui si pauvre, la fille du riche SL'igucur de Canipi
reali, c'est qu'en ce temps-là les pères disposaient de leurs biens après eux comme bon leur semblait, et le seigneur de Campireali pouvait fort bien laisser mille écus à sa fille pour toute fortune. Un autre problème tenait l'imagination de Jules profondément occupée : t ° dans quelle ville établirait-il la jeune Hélène après l'avoir épousée et enlevée à son père? 2° avec quel argent la ferait-il vivre?
Lorsque le seigneur de Campireali lui adressa le reproche sanglant auquel il avait été tellement sensible, Jules fut pendant deux jours en proie à la rage et à la douleur la plus vive : il ne pouvait se résoudre ni à tuer le vieillard insolent ni à le laisser vivre. 11 passait les nuits entières à pleurer; enfin il résolut de consulter Ranuce, le seul ami qu'il eût au monde; mais cet ami le comprendrait-il? Ce fut en vain qu'il chercha Ranuce dans toute la forêt de la Faggiola, il fut obligé d'aller sui" la route de Naples, au delà de Velletri, où Ranuce commandait une embuscade : il y attendait, en nombreuse compagnie, Ruiz d'Avalos, général espagnol, qui se rendait à Rome par terre, sans se rappeler que naguère, en nombreuse compagnie, il avait parlé avec mépris des soldats d'aventure de la compagnie Colonne. Son aumônier lui rappela fort à propos cette petite circonstance, et Ruiz d'Avalos prit le parti de faire armer une barque et de venir à Rome par mer.
Dès que le capitaine Ranuce eut entendu le récit de Jules :
— Décris-moi exactement, lui dit-il, la personne de ce seigneur de Campireali, afin que son imprudence ne coûte pas la vie à quelque bon habitant d'Albano. Dès
que Taflaire qui uous retient ici sera terminée par oui
ou par non, tu te rendras à Rome , où tu auras soin de
te montrer dans les hôtelleries et autres lieux publie?, à
toutes les heures de la journée ; il ne faut pas que l'on
puisse te soupçonner à cause de ton amour pour la
fille.
Jules eut beaucoup de peine à calmer la colère de l'ancien compagnon de son père. 11 fut obligé de se fâcher.
— Crois-tu que je demande ton épée? lui dit-il enfin. Apparemment que, moi aussi, j'ai xme épée! Je te demande un conseil sage.
Ranuce finissait tous ses discours par ces paroles :
— Tu es jeune, tu n'as pas de blessures; l'insulte a été publique : or un homme déshonoré est méprisé même des femmes.
Jules lui dit qu'il désirait réfléchir encore sur ce que voulait son cœur, et malgré les instances de Ranuce, qui prétendait absolument qu'il prît part à l'attaque de l'escorte du général espagnol, où, disait-il, il y aurait de l'honneur à acquérir, sans compter les doublons , Jules revint seul à sa petite maison. C'est là que, la veille du jour où le seigneur de CampireaU lui tira un coup d'arquebuse, il avait reçu Ranuce et son caporal, de retour des environs de Vellétri. Ranuce employa la force pour voir la petite caisse de fer où son patron, le capitaine Branciforte, enfermait jadis les chaînes d'or et autres bijoux dont il ne jugeait pas à propos de dépenser la valeur aussitôt après une expédition. Ranuce y trouva deux écus.
— Je te conseille de te faire moine, dit- il à Jules, tu en as toutes le? vertus : l'amour de la pauvreté, en voici
L'AP.BESSE DE CASTllO 31
la preuve; l'humilité, tu le laisses vilipender en pleine rue par un richard d'Albano ; il ne te manque plus que l'hypocrisie et la gourmandise.
Ranuce mit de force cinquante doublons dans la cassette de fer.
— Je te donne ma parole, dit-il à Jules, que si d'ici à un mois le seigneur Campireali n'est pas enterré avec tous les honneurs dus à sa noblesse et à son opulence, mon caporal ici présent viendra avec ti-ente hommes démolir ta petite maison et brûler tes pauvres meubles. 11 ne faut pas que le fils du capitaine Branciforte fasse une mauvaise figui'e en ce monde, sous prétexte d'amour.
Lorsque le seigneur de Campireali et son fils tirèrent les deux coups d'arquebuse, Ranuce et le caporal avaient pris position sous le balcon de pierre, et Jules eut toutes les peines du monde à les empêcher de tuer Fabio, ou du moins de l'enlever, lorsque celui-ci fit une sortie imprudente en passant par le jardin, comme nous l'avons raconté en son lieu. La raison qui calma Ranuce fut celle-ci : il ne faut pas tuer un jeune homme qui peut devenir quelque chose et se rendre utile, tandis qu'il y a un vieux pécheur plus coupable que lui, et qui n'est plus bon qu'à enterrer.
Le lendemain de cette aventure, Ranuce s'enfonça dans la forêt, et Jules partit pour Rome. La joie qu'il eut d'acheter de beaux habits avec les doublons que Ranuce lui avait donnés était cruellement altérée par cette idée bien extraordinaire pour son siècle, et qui annonçait les hautes destinées auxquelles il parvint dans la suite: il se di sait : Il [nul qn'IliUne connaisse qui je suis. Tout autre honime do son âge cl de son temps n'eût songé qu'à jouii-
de son amour et à enlever Hélène, sans penser en aucune façon à ce qu'elle deviendrait six mois après, pas plus qu'à l'opinion qu'elle pourrait garder de lui.
De retour dans Albano, et l'après-midi même du jour oii Jules étalait à tous les yeux les beaux habits qu'il avait rapportés de Rome, il sut par le vieux Scotti, son ami, que Fabio était sorti de la ville à cheval, pour aller à trois lieues de Là à une terre que son père possédait dans la plaine, sur le bord de la mer. Plus tard, il vit le seigneur Campireali prendre, en compagnie de deux prêtres, le chemin de la magnifique allée de chênes verts qui couronne le bord du cratère au fond duquel s'étend le lac d'Albano. Dix • minutes après, une vieille femme s'introduisait hardiment dans le palais de Campireali, sous prétexte de vendre de beaux fruits ; la première personne qu'elle rencontra fut îa petite camériste Marietta, confidente intime de sa maîtresse Hélène, laquelle rougit jusqu'au blanc des yeux en recevant un beau bouquet. La lettre que cachait le bouquet était d'une longueur démesurée : Jules lacontait tout ce qu'il avait éprouvé depuis la nuit des coups d'arquebuse; mais, par une pudeui' bien singulière, il n'osait pas avouer ce dont tout autre jeune homme de son temps eût été si fier, savoir : qu'il était fils d'un capitaine célèbre par ses aventures, et que lui-même avait déjà maïqué par sa bravoure dans plus d'un combat. 11 croyait toujours entendre les réflexions que ces faits inspireraient au vieux Campireali. 11 faut savoir qu'au quinzième siècle les jeunes filles, plus voisines du bon sens républicain, estimaient beaucoup plus un homme pour ce qu'il avait fait lui-même que pour les richesses amassées par ses pères
OU poui" les actions célèbres de ceux-ci. Mais c'étaient sui-tout les jeunes filles du peuple qui avaient ces pensées. Celles qui appartenaient à la classe riche ou noble avaient peur des brigands, et, comme il est naturel, tenaient en grande estime la noblesse et l'opulence. Jules finissait sa lettre par ces mois : «Je ne sais si les habits convenables que j'ai rapportés de Rome vous auront fait oublier la cruelle injure qu'une personne que vous respectez m'adressa naguère, à l'occasion de ma chétive apparence; j'ai pu me venger, je l'aurais dû, mon honneur le commandait; je ne l'ai point fait en considération des larmes que ma vengeance aurait coûté à des ^eux que j'adore. Ceci peut vous prouver, si, pour mon malheur, vous en doutiez encore, qu'on peut être très-pauvre et avoir des sentiments nobles. Au reste, j'ai à vous révéler un secret terrible; je n'aurais assurément aucune peine à le dire à toute autre femme; mais je ne sais pourquoi je frémis en pensant à vous l'appi endre. 11 peut détruire, en un instant, l'amour que vous avez pour moi; aucune pi'otestation ne me satisteiait de votre part. Je veux lire dans vos yeux l'effet que produira cet aveu. Un de ces jours, à la tombée de la nuit, je vous veirai dans le jardin situé deri'ière le palais. Ce jour-là, Fabio et votre père seront absents : lorsque j'aurai acquis la certitude que, malgré leur mépris pour un pauvre jeune honujie mal vêtu, ils ne pourront nous enlever trois quarts d'heure ou une heure d'entietien, un homme paraîtra sous les fenêtres de votre palais, qui fera voir aux enfants du pays un renard apprivoisé. Plus tard, lorsque ÏÀve Maria sonnera, vous entendi'ez tirer un coup d'arquebuse dans le lointain; à ce moment, approchez-vous du mur de
votre jardin, et si vous n'êtes pas seule, chantez. S'il y a du silence, votre esclave paraîtra tout tremblant à vos pieds, et vous racontera des choses qui peut-être vous feront horreur. En attendant ce jour décisif et terrible pour moi, je ne me hasarderai plus à vous pre'senter de bouquet à minuit; mais A'ers les deux heures de nuit je passerai en chantant, et peut-être, placée au grand balcon de pierre, vous laisserez tomber une fleur cueillie par vous dans votre jardin. Ce sont peut-être les dernières marques d'afl'ectiun que vous donnerez au malheureux Jules. »
Trois jours après, le père et le frère d'Hélène étaient allés à cheval à la terre qu'ils possédaient sur le bord de la mer; ils devaient en partir un peu avant le coucher du soleil, de façon à être de retour chez eux vers les deux heures de nuit. Mais, au moment de se mettre en route, non-seulement leurs deux chevaux, mais tous ceux qui étaient dans la fei'rne, avaient disparu. Fort étonnés de ce vol audacieux, ils cherchèrent leurs chevaux, qu'on ne retrouva que le lendemain dans la forêt de haute futaie qui boide la mer. Les deux Campireali, père et fds, furent obligés de regagner Àlbano dans une voilure champêtre tirée par des bœufs.
Ce soir-là, lorsque Jules fut aux genoux d'Hélène, il était presque tout à fait nuit, et la pauvre fille fut bien heureuse de cette obscurité : elle paraissait pour la première fois devant cet homme qu'elle aimait tendrement, qui le savait fort bien, mais enfin auquel elle n'avait jamais parlé.
Une remarque qu'elle fit lui rendit un peu de courage : Jules était plus pâle et plus tremblant qu'elle. Elle le
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voyait à ses genoux : « En vérité, je suis hors d'état de parler, » lui dit-il. Il y eut quelques instants apparemment fort heureux ; ils se regardaient, mais sans pouvoir articuler un mot, immobiles comme un groupe de marbre assez expressif. Jules était à genoux, tenant une main d'Hélène; celle-ci, la tête penchée, le considérait avec attention.
Jules savait bien que, suivant les conseils de ses amis, les jeunes débauchés de Rome, il aurait dû tenter quelque chose; mais il eut horreur de cette idée. 11 fut réveillé de cet état d'extase et peut-être du plus vif bonheur que puisse donner l'amour, par cette idée : le temps s'envole rapidement; les Campireali s'approchent de leur palais. 11 comprit qu'avec une âme scrupuleuse comme la sienne il ne pouvait trouver de bonheur durable tant qu'il n'aurait pas fait à sa maîtresse cet aveu terrible qui eût semblé une si lourde sottise à ses amis de Rome.
— Je vous ai parlé d'un aveu que peut-être je ne devrais pas vous faire, dit-il enfin à Hélène.
Jules devint fort pcàle ; il ajouta avec peine et comme si la respiration lui manquait :
— Peut-être je vais voir disparaître ces sentiments dont l'espérance fait ma vie. Vous me croyez pauvre; ce n'est pas tout : je suis brigand cl fils de brigand.
A ces mots, Hélène, fille d'un homme riche et qui avait toutes les peurs de sa caste, sentit qu'elle allait se trouver mal ; elle craignit de tomber. « Quel chagrin ne seia-ce pas pom" ce pauvre Jules! pensait-elle; il se croira méprisé. » 11 était à ses genoux. Pour ne pas tomber, elle s'appuya sur lui, et, peu après, tomba dans ses bras comme sans connaissance, (^ommc on voit, au sei-
zième siècle, on aimait l'exactitude dans les histoires d'amour. C'est que l'esprit ne jugeait pas ces histoires-là, l'imagination les sentait, et la passion du lecteur s'identifiait avec celle des héros. Les deux manuscrits que nous suivons, et surtout celui qui présente quelques tournures de phrases particulières au dialecte florentin, donnent dans le plus grand détail l'histoire de tous les rendezvous qui suivirent celui-ci. Le péril ôtait les remords à la jeune fille. Souvent les périls furent extrêmes; mais ils ne firent qu'enflammer ces deux cœurs pour qui toutes les sensations provenant de leur amour étaient du bonheur. Plusieurs fois Fabio et son père furent sur le point de les surprendre. Us étaient furieux, se croyant bravés : le bruit public leur apprenait que Jules était l'amant d'Hélène, et cependant ils ne pouvaient rien voir. Fabio, jeune homme impétueux et fier de sa naissance, proposait à son pèrede faire tuer Jules.
— Tant qu'il sera dans ce monde, lui disait-il, les jours de ma sœur courent les plus grands dangers. Qui nous dit qu'au premier moment notre honneur ne nous obligera pas à tremper les mains dans le sang de cette obstinée? Elle est arrivée à ce point d'audace, qu'elle ne nie plus son amour; vous l'avez vue ne répondre à vos reproches que par un silence morne; eh bien, ce silence est l'arrêt de mort de Jules Branciforte.
— Songez quel a été son père, répondait le seigneur de Campireali. Assurément il ne nous est pas difficile d'aller passer six mois à Rome, et, pendant ce temps, ce Branciforte disparaîtra. Mais qui nous dit que son père, qui, au milieu de tous ses crimes, fut brave et généreux, généreux au point d'enrichir plusieurs de ses soldais et de
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rester pauvre lui-même, qui nous dit que son père n'a pas encore des amis, soit dans la compagnie du duc de Monte Mariano, soit dans la compagnie Colonna, qui occupe souvent les bois de la Faggiola, à une demi-lieue de chez nous? En ce cas, nous sommes tous massacrés sans rémission, vous, moi, et peut-être aussi votre malheureuse mère.
Ces entretiens du père et du tîls, souvent renouvelés, n'étaient cachés qu'en partie à Victoire Carafa, mère d'Hélène, et la mettaient au désespoir. Le résultat des discussions entre Fabio et son père fut qu'il était inconvenant pour leur honneur de souffrir paisiblement la con-tinuation des bruits qui régnaient dans Albano. Puisqu'il n'était pas prudent de faire disparaître ce jeune Branciforte qui, tous les jours, j>araissait plus insolent, et, de plus, maintenant revêtu d'habits magnifiques, poussait la suffisance jusqu'à adresser la parole dans les lieux publics, soit à Fabio soit au seigneur de Campireali luimême, il y avait lieu de prendre l'un des deux partis suivants, ou peut-être même tous les deux : il fallait que la famille entière revint habiter Rome, il fallait ramener Hélène au couvent de la Visitation de Castro, où elle resterait jusqu'à ce qu'on lui eût trouvé un parti convenable.
Jamais Hélène n'avait avoué son amour à sa mère : la fille et la mère s'aimaient tendrement, elles passaient leur vie ensemble, et pourtant jamais un seul mot sur ce sujet, c{ui les intéressait presque également toutes les deux, n'avait été prononcé. Pour la première fois le sujet presque unique de leurs pensées se trahit par des paroles, lorsque la mère fit entendre à sa fille qu'il était question
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de transporter à Rome l'établissement de la famille, et peut-être même de la renvoyer passer quelques années au couvent de Castro.
Cette conversation était imprudente de la part de Victoire Carafa, et ne peut être excusée que par la tendresse folle qu'elle avait pour sa fille. Hélène^ éperdue d'amour, voulut prouver à son amant qu'elle n'avait pas honte de sa pauvreté et que sa confiance en son honneur était sans bornes. « Qui le croirait ? s'écrie l'auteur florentin , après tant de rendez-vous hardis et voisins d'une mort horrible, donnés dans le jardin et même une fois ou deux dans sa propre chambre , Hélène était pure ! Forte de sa vertu, elle proposa à son amant de sortir du palais, vers minuit, par le jardin, et d'aller passer le reste de la nuit dans sa petite maison construite sur les ruines d'Albe, à plus d'un quart de lieue de là. Us se déguisèrent en moines de saint François. Hélène était d'une taille élancée, et, ainsi vêtue, semblait un jeune frère novice de dix-huit ou vingt ans. Ce qui est incroyable, et marque bien le doigt de Dieu, c'est que , dans l'étroit chemin taillé dans le roc, et qui passe encoi e contre le mur du couvent des Capucins, Jules et sa maîtresse, déguisés en moines, rencontrèrent le seigneur de Campireali et son fils Fabio, qui, suivis de quatre domestiques bien armés, et précédés d'un page portant une torche allumée, revenaient de Castel Gandolfo, bourg situé sur les bords du lac assez près de là. Pour laisser passer les deux amants, les Campireali et leurs domestiques se placèrent à droite et à gauche de ce chemin taillé dans le roc et qui peut avoir huit pieds de large. Combien n'eût-il pas été plus heureux pour Hélène d'être reconnue en ce moment!
Elle eût été tuée cFup coup de pistolet par son père ou son i'rère, et son supplice n'eut duré qu'un instant : mais le ciel en avait ordonné autrement [superis alilervisum).
» On ajoute encore une circonstance sur cette singulière rencontre, et que la signora de Campireali, parvenue à une extrême vieillesse et presque centenaire, racontait encore quelquefois à Rome devant des personnages graves qui , bien vieux eux-mêmes , me l'ont redite lorsque mon insatiable curiosité les interrogeait sur ce sujet-là et sur bien d'autres.
» Fabio de Campireali, qui était un jeune homme fier de son courage et plein de hauteur , remarquant que le moine le plus âgé ne saluait ni son père, ni lui, en passant si près d'eux, s'écria ;
» — Voilà un fripon de moine bien fier ! Dieu sait ce qu'il va faire hors du couvent, lui et son compagnon, à cette heure indue ! Je ne sais ce qui me tient de lever leurs capuchons; nous verrions leurs mines.
» A ces mots, Jules saisit, sa dague sous sa robe de moine, et se plaça entre Fabio et Hélène. En ce moment il n'était pas à plus d'un pied de distance de Fabio; mais le ciel en ordonna autrement , et calma par un miracle la fureur de ces deux jeunes gens , qui bientôt devaient se voir de si près. »
Dans le procès que par la suite on intenta à Hélène de Campireali, on voulut présenter cette promenade nocturne comme une preuve de corruption. C'était le délire d'un jeune cœur enflammé d'un fol amour, mais ce cœur était pur.
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Il faut savoir que les Orsini, éternels rivaux des Colonna, et tout-puissants alors dans les villages les plus voisins de Rome, avaient fait condamner à mort, depuis peu, par les tribunaux du gouvernement, un riche cultivateur nommé Balthazar Bandini, né à la Petrella. Il serait trop long de rapporter ici les diverses actions que l'on reprochait à Bandini : la plupart seraient des crimes aujourd'hui, mais ne pouvaient pas être considérées d'une façon aussi sévère en 1539. Bandini était en prison dans un château appartenant aux Orsini, et situé dans la montagne du côté de Valmontone, à six lieues d'Albano. Le barigel de Rome, suivi de cent cinquante de ses sbires, passa une nuit sur la grande route ; il venait chercher Bandini pour le conduire à Rome dans les prisons de Tordinona; Bandini avait appelé à Rome de la sentence qui le condamnait à mort. Mais, comme nous l'avons dit, il était natif de la Petrella, forteresse appartenant aux Colonna; la femme de Bandini vint dire publiquement à Fabrice Colonna, qui se trouvait à la Petrella :
— Laisserez-vous moui'ir un de vos fidèles serviteurs? Colonna répondit :
— A Dieu ne plaise que je m'écarte jamais du respect que je dois aux décisions des tribunaux du pape mon seigneur !
Aussitôt ses soldats reçurent des ordres, et il fit donner avis de se tenir prêts à tous ses partisans. Le rendezvous était indiqué dans les environs de Valmontone, petite ville bâtie au sommet d'un rocher peu élevé, mais
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<jui a pour rempart un précipice couUnu et piesquc vertical de soixante à quatre-vingts pieds de haut. C'est dans cette ville appartenant au pape que les partisans des Orsini et les sbires du gouvernement avaient réussi à transporter Bandini. Parmi les partisans les plus zélés du pouvoir, on comptait le seigneur de Campireali et Fabio, son fils, d'ailleurs un peu parents des Orsini. De tout temps, au contraire, Jules Branciforte et son père avaient été attachés aux Colonna.
Dans les circonstances où il ne convenait pas aux Colonna d'agir ouvertement, ils avaient recours à une précaution fort simple ; la plupart des riches paysans romains, alors comme aujourd'hui, faisaient partie de quelque compagnie de pénitents. Les pénitents ne paraissent jamais en public que la tête couverte d'un morceau de toile qui cache leur figuie et se trouve percé de deux trous vis-à-vis les yeux. Quand les Colonna ne voulaient pas avouer une entreprise, ils invitaient leurs paitisans à prendre leur habit de pénitent pour venir les joindre.
Après de longs préparatifs, la tianslation de Bandini;, qui depuis quinze jours faisait la nouvelle du pays, fut indiquée pour un dimanche. Ce jour-là, à deux heures du matin, le gouverneur de Valmonton.e fit sonner le tocsin dans tous les villages de la forêt de la Faggiola. On vit des paysans sortir en assez grand nombre de chaque village. (Les mœurs des républiques du moyen âge, du temps desquelles on se battait pour obtenir une certaine chose que l'on désirait, avaient conservé beaucoup de bravoure dans le cœur des paysans; de nos jours, personne ne bougerait.)
Ce jour-là on put leniarquer une chose assez singu-
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lière : à mesure que la petite troupe de paysans armés sortie de cliaque village s'enfonçait dans la forêt^ elle diminuait de moitié; les partisans des Colonna se dirigaient vers le lieu du rendez-vous désigné par Fabrice. Leurs chefs paraissaient persuadés qu'on ne se battrait pas ce jour-là : ils avaient eu ordre le matin de répandre ce bruit. Fabrice parcourait la forêt avec l'élite de ses partisans, qu'il avait montés sur les jeunes chevaux à demi sauvages de son haras. 11 passait une sorte de revue des divers détachements de paysans; mais il ne leur parlait point, toute parole pouvant compromettre. Fabrice était un grand homme maigre, d'une agilité et d'une force incroyables : quoique à peine âgé de quarante-cinq ans^ ses cheveux et sa moustache étaient d'une blancheur éclatante, ce qui le contrariait fort : à ce signe on pouvait le reconnaître en des lieux où il eût mieux aimé passer incognito. A mesure que les paysans le voyaient, ils criaient : Vive Colonna ! et mettaient leurs capuchons de toile. Le prince lui même avait son capuchon sur la poitrine, de façon à pouvoir le passer dès qu'on apercevi'ait l'ennemi.
Cehii-ci ne se fit point attendre : le soleil se levait k peine lorsqu'un millier d'hommes à peu près, appartenant au parti des Orsini et venant du côté de Valmoutone, pénétrèrent dans la forêt et vinrent passer à trois cents pas environ des partisans de Fabrice Colonna, que celui-ci avait fait mettre ventre à terre. Quelques minutes après que les derniers des Orsini, formant celte avantgarde curent défilé, le prince mit ses hommes en mouvement : il avait résolu d'attaquer l'escorte de Bandiiii un quart d'heure après qu'elle serait entrée daus le bois.
En cet endroit, la forêt est semée de petites roches liautes de quinze ou vingt pieds; ce sont des coulées de lave plus ou moins antiques, sur lesquelles les châtaigniers viennent admirablement, et interceptent presque entièrement le jour. Comme ces coulées, plus ou moins attaquées par le temps , rendent le sol fort inégal , pour épargner à la grande route une foule de petites montées et descentes inutiles, on a creusé dans la lave, et fort souvent la route est à trois ou quatre pieds en contre-bas de la forêt.
Vers le lieu de l'attaque projetée par Fabrice, se trouvait une clairière couverte d'herbes et traversée à l'une de ses extrémités par la grande route. Ensuite la route rentrait dans la forêt, qui, en cet endroit, remplie de ronces et d'arbustes entre les troncs des arbres, était tout il fait impénétrable. C'est à cent pas dans la forêt, et sur les deux bords de la route, que Fabrice plaçait ses fantassins. A un signe du prince, chaque paysan arrangea son capuchon, et prit poste avec son arquebuse derrière un châtaignier ; les soldats du prince se placèrent derrière les arbres les plus voisins de la route. Les paysans avaient l'ordre précis de ne tirer qu'après les soldats, et ceux-ci ne devaient faire feu que lorsque l'ennemi serait à vingt pas, Fabrice fit couper à la hâte une vingtaine d'arbres, qui, précipités avec leurs branches sur la route, assez étroite en ce lieu-là et en contre-bas de trois pieds, l'interceptaient entièrement. Le capitaine Ranuce, avec cinq cents hommes, suivit l'avant-garde ; il avait l'ordre de ne l'attaquer que lorsqu'il entendrait les premiers coups d'arquebuse qui seraient tirés de l'abatis qui interceptait la route. Lorsciue Fabrice Colonna vit ses soldats et ses
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partisans bien placés chacun derrière son arbre, et pleins de résolution, il partit au galop avec tous ceux des siens qui étaient montés, et parmi lesquels on remarquait Jules Branciforte. Le prince prit un sentier à droite de la grande route, et qui conduisait à l'extrémité de la clairière la plus éloignée de la route.
Le prince s'était à peine éloigné depuis quelques minutes, lorsqu'on vit venir de loin, par la route de Valmontone, une troupe nombreuse d'hommes à cheval; c'étaient les sbires et le barigel, escortant Bandini, et tous les cavaliers des Orsini. Au milieu d'eux se trouvait - Balthazar Bandini, entouré de quatre bourreaux vêtus de rouge; ils avaient l'oi'dre d'exécuter la sentence des premiers juges et de mettre Bandhii à mort, s'ils voyaient les partisans des Colonna sur le point de le délivrer,
La cavalerie de Colonna arrivait à peine à l'extrémité de la clairière ou prairie la plus éloignée de la route, lorsqu'il entendit les premiers coups d'arquebuse de l'embuscade par lui placée sur la grande route en avant de l'abatis. Aussitôt il mit sa cavalerie au galop, et dirigea sa charge sur les quatre bourreaux vêtus de rouge qui entouraient Bandini.
Nous ne suivrons point le récit de cette petite affaire, qui ne dura pas trois quarts d'heure; les partisans des Orsini, surpris, s'enfuirent dans tous les sens; mais, à l'avant-garde, le brave capitaine Ranuce fut tué, événement qui eut une influence funeste sur la destinée de Branciforte. A peine celui-ci avait donné quelques coups de sabre, toujours en se rapprochant des hommes vêtus. de rouge, qu'il se trouva vis-à-vis de Fabio Campireali:
Monté sur un cheval bouillant d'ardeur, et revêtu
d'un giucco doré (coite de mailles), Fabio s'écriait:
— Quels sont ces misérables masqués? Coupons leur masque d'un coup de sabre; voyez la façon dont je m y prends ! ,
Presque au même instant, Jules Branciforte reçut do lui un coup de sabre horizontal sur le front. Ce coup avait été lancé avec tant d'adresse, que la toile qui lui couvrait le visage tomba en même temps qu'il se sentit les yeux aveuglés par le sang qui coulait de cette blessure, d'ailleurs fort peu grave. Jules éloigna son cheval pour avoir le temps de respirer et de s'essuyer le visage. Il voulait, à tout prix, ne point se battre avec le frère d'Hélène; et son cheval était déjà à quatre pas de Fabio, lorsqu'il reçut sur la poitrine un furieux coup de sabre qui ne pénétra point, grâce à son giacco, mais lui ôta la respiration pour un moment. Presque au même instant, il s'entendit crier aux oreilles :
— 17 conosro, porco! Canaille, je te connais! C'est comme cela que tu gagnes de l'argent pour remplacer tes haillons!
Jules, vivement piqué ^ oublia sa première résolution et revint sur Fabio :
— Ed in mal punlo lu ventsli^! s'écria-t-il.
A la suite de quelques coups de sabre précipités, le vêtement qui couvrait leur cotte de mailles tondrait de foules parts. La cotte de mailles de Fabio était dorée et magnifique, celle de Jules des plus communes.
— Dans quel éguut as-tu ramassé ton yiucco ? lui cria Fabio.
' lu arrives clans un nKiinent (alal !
Au même moment, Jules trouva roccasion qu'il cherchait depuis une demi-minute : la superbe cotte de mailles de Fabio ne serrait pas assez le cou, et Jules lui porta au cou, un peu de'couvert, un coup de pointe qui réussit. L'épée de Jules entra d'un demi -pied dans la gorge de Fabio et en fit jaillir un énorme jet de sang.
— Insolent ! s'écria Jules.
Et il galopa vei's les hommes habillés de rouge, dont deux étaient encore à cheval à cent pas de lui. Comme il approchait d'eux, le troisième tomba; mais, au moment où Jules arrivait tout près du quatrième bourreau, celui-ci, se voyant environné de plus de dix cavaliers, déchargea un pistolet à bout portant sur le malheureux Balthazar Bandini, qui tomba.
— Mes chers seigneuis, nous n'avons plus que faire ici ! s'écria Branciforte, sabrons ces coquins de sbires qui s'enfuient de toutes parts.
Tout le monde le suivit.
Lorsque, une demi-heure après, Jules revint auprès de Fabrice Colonna, ce seigneur lui adressa la parole pour la première fois de sa vie. Jules le trouva ivre de colère ; il croyait le voir transporté de joie, à cause de la victoire, qui était complète et due tout entière à ses bonnes dispositions; car les Orsini avaient pi-ès de irois mille hommes, et Fabrice, à cette affaire, n'en avait pas réuni plus de quinze cents.
— Nous avons perdu notre brave ami Ranuce, s'écria le prince en parlant à Jules, je viens moi-même de toucher son corps; il est déjà froid. Le pauvre Balthazar Bandini est mortellement blessé. Ainsi, au fond, nous n'avons pas réussi. Mais l'ombre du brave capitaine Ra-
nuce paraîtra bien accompagnée devant Pluton. J'ai donné Tordre que l'on pende aux branches des arbres tous ces coquins de prisonniers. N'y manquez pas, messieurs! s'écria-t-il en haussant la voix.
Et il repartit au galop pour l'endroit où avait eu lieu le combat d'avant-garde. Jules commandait à peu près en second la compagnie de Ranuce ; il suivit le prince, qui, arrivé près du cadavre de ce bi-ave soldat, qui gisaii entouré de plus de cinquante cadavres ennemis, descendit une seconde lois de cheval pour prendre la main de Ranuce. Jules l'imita, il pleurait.
— Tu es bien jeune, dit le prince à Jules, mais je te vois couvert de sang , et ton père fut un brave homme, qui avait reçu plus de vingt blessures au service des Colonna. Prends le commandement de ce qui reste de la compagnie de Ranuce , et conduis son cadavre à notre église de la Petrella; songe que tu seras peut-être attaqué sur la route.
Jules ne fut point attaqué, mais il tua d'un coup d'épée un de ses soldats, qui lui disait qu'il était trop jeune pour commander. Cette imprudence réussit, pai'ce que Jules était encore couvert du sang de Fabio. Tout le long de la route, il trouvait les arbres chargés d'hommes que l'on pendait. Ce spectacle hideux, joint à la mort de Ranuce et surtout à celle de Fabio, le rendait presque fou. Son seul espoir était qu'on ne saurait pas le nom du vainqueur de Fabio.
Nous sautons les détails militaires. Trois jours après celui du combat, il put revenir passer quelques heures à Albano; il racontait à ses connaissances qu'une fièvre
violente l'avait retenu dans Rome, où il avait été obligé de garder le lit toute la semaine.
Mais on le traitait partout avec un respect marqué ; les gens les plus considéi-ables de la ville le saluaient les premiers; quelques imprudents allèrent même jusqu'à l'appeler seigneur capitaine. 11 avait passé plusieurs fois devant le palais Campireali, qu'il trouva entièrement fermé, et comme le nouveau capitaine était fort timide lorsqu'il s'agissait de faire certaines questions, ce ne fut qu'au milieu de la journée qu'il put prendre sur lui dédire à Scotti, vieillard qui l'avait toujours traité avec bonté :
— Mais où sont donc les Campireali? je vois leur palais fermé.
— Mon ami, répondit Scotti avec une tristesse subite, c'est là un nom que vous ne devez jamais prononcer. Vos amis sont bien convaincus que c'est lui qui vous a cherché, et ils le diront partout ; mais enfin il était le principal obstacle à votre mariage ; mais enfin sa mort laisse une sœur immensément riche, et qui vous aime. On peut même ajouter, et l'indiscrétion devient vertu en ce moment, on peut même ajouter qu'elle vous aime au point d'aller vous rendre visite la nuit dans votre petite maison d'Albe. Ainsi Ton peut dire, dans votre intérêt, que vous étiez mari et femme avant le fatal combat des Ciampi (c'est le nom qu'on donnait dans le pays au combat que nous avons décrit).
Le vieillard s'interrompit, parce qu'il s'aperçut que Jules fondait en larmes.
— Montons à l'auberge, dit Jules.
Scotti le suivit; on leur donna une chambre où ils s'enfermèrent à clef, etJules deman da au vieillard la
permibsiondc lui raconter tout ce qui s'était passé depuis huit jours. Ce long récit terminé :
— Je vois bien à vos larmes, dit le vieillard, que rien n'a été prémédité dans votre conduite ; mais la mort de Fabio n'en est pas moins un événement bien cruel pour vous, 11 faut absolument qu'Hélène déclare à sa mère que vous êtes son époux depuis longtemps.
Jules ne répondit pas, ce que le vieillard attribua à une louable discrétion. Absorbé dans une profonde rêverie, Jules se demandait si Hélène, irritée par la mort d'un frère, rendrait justice à sa délicatesse ; il se repentit de ce qui s'était passé autrefois. Ensuite, à sa demande, le vieillard lui parla franchement de tout ce qui avait eu lieu dans Albano le jour du combat. Fabio ayant été tué sur les six heures et demie du matin, à plus de six lieues d'Albano, chose incroyable! dès neuf heui'es on avait commencé à parler de cette mort. Vers midi on avait vu le vieux Campireali, fondant en larmes et soutenu par ses domestiques, se rendre au couvent des Capucins. Peu après, trois de ces bons pères, montés sur les meilleurs chevaux de Campireali, et suivis de beaucoup de domestiques, avaient pris la route du village des Ciampi, près duquel le combat avait eu lieu. Le vieux Campireali voulait absolument les suivre; mais on l'en avait dissuadé, par la raison que Fabrice Colonna était furieux (on ne savait trop pourquoi) et pourrait bien lui faire un mauvais parti s'il était fait prisonnier.
Le soir, vers minuit, la forêt de la Faggiola avait semblé en feu : c'étaient tous les moines et tous les pauvres d'Albano qui, portant chacun un gros cierge allumé, allaient à la rencontre du corps du jeune Fabio.
— Je lie vous cacherai point, conlinua le vieillard en baissant la voix comme s'il eût craint d'être entendu, que Id roule qui conduit à Valmonlone et aux Ciampi...
— Eli bien? dit Jules.
— Eh bien, cette route passe devant votre maison, et rou dit que lorsque le cadavre de Tabio est arrivé à ce point, le sang a jailli d'une plaie horrible qu'il avait au cou.
— Quelle horreur I s'écria Jules en se levant.
— Calmez-vous, mon ami, dit le vieillard, vous voyez bien qu'il faut que vous sachiez tout. Et maintenant je puis vous dire que votre présence ici, aujourd'hui, a semblé un peu prématurée. Si vous me faisiez l'honneur de me consulter, j'ajouterais, capitaine, qu'il n'est pas convenable que d'ici à un mois vous paraissiez dans Albano. Je n'ai pas besoin de vous avertir qu'il ne serajt pas prudent de vous montrer à Rome. On ne sait point encore quel parti le saint-père \a prendre envers les Colonna ; on pense qu'il ajoutera foi à la déclaration de Fabrice, qui prétend n'avoir appris le combat des Ciampi que par la voix publique ; mais le gouverneur de Rome, qui est tout Orsini, enrage et serait enchanté de faire pendre quelqu'un des i)raves soldats de Fabrice, ce dont celui-ci ne pourrait se plaindre raisonnablement, puisqu'il jure n'avoir point assisté au combat. J'irai plus loin, et, quoique vous ne me le demandiez pas, je prendrai la hberté de vous donner un avis militaire : vous êtes aimé dans Albano, autrement vous n'y seriez pas en sûreté. Songez que vous vous promenez par la ville depuis plusieurs heures, que l'un des partisans des Orsini peut se croire bravé, ou tout au moins songer à la facilité de
gagner une belle récorapense. Le vieux Campireali a répété mille fois tju'il donnera sa plus belle terre à qui vous aura tué. Vous auriez dû faire descendre dans Albano quelques-uns des soldats que vous avez dans votre maison.
— Je n'ai point de soldats dans ma maison.
— En ce cas, vous êtes l'on, capitaine. Cette auberge a un jardin, nous allons sortir par le jardin, et nous échapper à travers les vignes. Je vous accompagnerai; je suis vieux et sans armes; mais si nous rencontrons des malintentionnés, je leur parlerai, et je pom-rai du moins vous faire gagner du temps.
Jules eut 1 ame navrée. Oserons-nous dire quelle était sa folie? Dès qu'il avait appris que le palais Campireali était fermé et tous ses habitants partis pour Rome, il avait formé le projet d'aller revoir ce jardiu où si souvent il avait eu des entrevues avec Hélène. Il espérait même revoir s i chambre, où il avait été reçu quand sa mère était absente. 11 avait besoin de se rassurer contre sa colère, par la vue des lieux où il lavait vue si tendre pour lui.
Branciforte et le généreux vieillard ne firent aucune mauvaise lencontie en suivant les petits sentiers qui traversent les vignes et montent vers le lac.
Jules se fit raconter de nouveau les détaUs des obsèques du jeune Fabio. Le corps de ce brave jeune homme, escorté par beaucoup de prêtres, avait été conduit à Rome, et enseveli dans la chapelle de sa famille, au couvent de Saint-Onuphre, au sommet du Janicule. On avait remarqué, comme mie circonstance fort singulière, que, la veille de la cérémonie, Hélène avait été reconduite par
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son père au couvent de la "Visitation, à Castro; ce qui avait confirmé le bruit public qui voulait qu'elle fût mariée secrètement avec le soldat d'aventure qui avait eu Te malheur de tuer son frère.
Quand il fut près de sa maison, Jules trouva le caporal de sa compagnie et quatre de ses soldats ; ils lui dirent que jamais leur ancien capitaine ne sortait de la forêt sans avoir auprès de lui quelques-uns de ses hommes. Le prince avait dit plusieurs fois que, lorsqu'on voulait se faire tuer par imprudence, il fallait auparavant donner sa démission, afin de ne pas lui jeter sur les bras une mort à venger.
Jules Branciforte comprit la justesse de ces idées, auxquelles jusqu'ici il avait été parfaitement étranger. Il avait cru, ainsi que les peuples enfants, que la guerre ne consiste qu'à se battre avec courage. 11 obéit sur-lechamp aux intentions du prince ; il ne se donna que le temps d'embrasser le sage vieillard qui avait eu la générosité de l'accompagner jusqu'à sa maison.
Mais peu de jours après, Jules, à demi fou de mélancolie, revint voir le palais Campireali. A la nuit tombante, lui et trois de ses soldats, déguisés en marchands napolitains, pénétrèrent dans Albano. Il se présenta seul dans la maison de Scotti; il apprit qu'Hélène était toujours reléguée au couvent de Castro. Son père, qui la croyait mariée à celui qu'il appelait l'assassin de son fils, avait juré de ne jamais la revoir. Il ne l'avait pas vue même en la ramenant au couvent. La tendresse de sa mère semblait, au contraire, redoubler, et souvent elle quittait Rome pour aller passer un jour ou deux avec sa fiUe.
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« Si je ne me justifie pas auprès d'Hélène, se dit Jules en regagnant, pendant la nuit, le quartier que sa compagnie occupait dans la forêt, elle finira par me croire un assassin. Dieu sait les histoires qu'on lui aura faites sur ce fatal combat ! »
11 alla prendre les ordres du prince dans son château fort de la Pelrella, et lui demanda la permission d'aller à Castro. Fabrice Colonna fronça le sourcil :
— L'aflaire du petit combat n'est point encore arrangée avec Sa Sainteté. Vous devez savoir que j'ai déclaré la vérité, c'est-à-dire que j'étais resté parfaitement étranger à cette rencontre, dont je n'avais même su la nouvelle que le lendemain, ici, dans mon château de la Petrella. J'ai tout lieu de croire que Sa Sainteté finira par ajouter foi à ce récit sincère. Mais les Orsini sont puissants, mais tout le monde dit que vous vous êtes distingué dans cette échauffourée. Les Orsini vont jusqu'à prétendre que plusieurs prisonniers ont été pendus aux branches des arbres. Vous savez combien ce récit est faux; mais on peut prévoir des représailles. •
Le profond étonnement qui éclatait dans les regards naïfs du jeune capitaine amusait le prince; toutefois il jugea, à la vue de tant d'innocence, qu'il était utile de parler plus clairement.
— Je vois en vous, continuà-t-il, cette bravoure complète qui a fait connaître dans toute l'Italie le nom de Branciforte. J'espère que vous aurez pour ma maison cette fidélité qui me rendait votre père si cher, et que
j'ai voulu récompenser en vous. Voici le mot d'ordre de ma compagnie : Ne dire jamais la vérité sur rien de ce qui a rapport à moi ou à mes soldats. Si, dans le moment 011 vous êtes obligé de parler, vous ne voyez l'utilité d'aucun mensonge, dites faux à tout hasard, et gardezvous comme de péché mortel de dire la moindre vérité. Vous comprenez que, réunie à d'autres renseignements^ elle peut mettre sur la voie de mes projets. Je sais, du reste , que vous avez une amourette dans le couvent de la Visitation, à Castro; vous pouvez aller perdre quinze jours dans cette petite ville, où les Orsini ne manquent pas d'avoir des amis et même des agents. Passez chez mon majordome, qui vous remettra deux cents sequins. L'amitié que j'avais pour votre père, ajouta le prince en riant, me donne l'envie de vous donner quelques directions sur la façon de mener à bien cette entreprise amoureuse et militaire. Vous et trois de vos soldats serez déguisés en marchands; vous ne manquerez pas de vous fâcher contre un de vos compagnons, qui fera profession d'être toujours ivre, el qui se fera beaucoup d'amis en payant du vin à tous les désœuvrés de Castro... Du reste, ajouta le prince en changeant de ton, si vous êtes pris par les Orsini et mis à mort, n'avouez jamais votre nom véritable, et encore moins que vous m'appartenez. Je n'ai pas besoin de vous recommander de faire le tour de toutes les petites villes, et d'y entrer toujours par la porte opposée au côté d'où vous venez.
Jules fut attendri par ces conseils paternels, venant d'un homme ordinairement si grave. D'abord le prince sourit des larmes qu'il voyait rouler dans les yeux du jeune homme; puis sa voix à lui-même s'altéra. Il tira
une des nombreuses bagues qu'il portait aux doigts; en la recevant, Jules baisa cette main célèbre par tant de hauts faits.
— Jamais mon père ne m'en eût tant dit! s'écria le jeune homme enthousiasmé.
Le surlendemain, un peu avant le point du jour, il entrait dans les murs de la petite \[\\c de Castro; cinq soldats le suivaient, déguisés ainsi que lui : deux firent bande à part, et semblaient ne connaître ni lui ni les trois autres. Avant même d'entrer dans la ville, Jules aperçut le couvent de la Visitation, vaste bâtiment entouré de noires murailles, et assez semblable à une forteresse. 11 courut à l'égUse; elle était splendide. Les religieuses, toutes nobles et la plupart appartenant à des familles riches, luttaient d'amour-propre, entre elles, à qui enrichirait cette église, seule partie du couvent qui fût exposée aux regards du public. 11 était passé en usage que celle de ces dames que le pape nommait abbesse, sur une liste de trois noms présentée par le cardinal protecteur de l'ordre de la Visitation, fît une offrande considérable, destinée à éterniser son nom. Celle dont l'offrande était inférieure au cadeau de l'abbesse qui l'avait précédée était méprisée, ainsi que sa famille.
Jules s'avança en tremblant dans cet édifice magnir fi que, resplendissant de marbres et de dorures. A la vérité, il ne songeait guère aux marbres et aux dorures; il lui semblait être sous les yeux d'Hélène. Le grand autel, lui dit-on, avait coûté plus de huit cent mille francs; mais ses regards, dédaignant les richesses du grand autel, se dirigeaient sur une grille dorée, haute de près de quarante pieds, et divisée en trois parties par deux pilas^
très en marbre. Cette grille, à laquelle sa masse énorme donnait quelque chose de terrible, s'élevait derrière le grand autel, et sépaiait le chœur des religieuses de l'église ouverte à tous les fidèles.
Jules se disait que derrière cette grille dorée se trouvaient, durant les oftices, les religieuses et les pensionnaires. Dans cette église intérieure pouvait se rendre, à toute heure du jour, une religieuse ou une pensionnaire qui avait besoin de prier; c'est sur cette circonstance connue de tout le monde qu^étaient fondées les espérances du pauvre amant.
Il est vrai qu'un immense voile noir garnissait le côté intérieur de la grille ; mais ce voile, pensa Jules, ne doit guère intercepter la vue des pensionnaires regard<ant dans l'église du public, puisque moi, qui ne puis en approcher qu'à une certaine distance, j'aperçois fort bien, à travers le voile, les fenêtres qui éclairent le chœur, et que je puis distinguer jusqu'aux moindres détails de leur architecture. Chaque barreau de cette giille magnifiquement dorée portait une forte pointe dirigée contre les assistants.
Juies choisit une place très-apparente, vis-à-vis la partie gauche de la grille, dans le lieu le plus éclairé ; là il passait sa vie à entendre des messes. Comme il ne se voyait entouré que de paysans, il espérait être remarqué, même à travers le voile noir qui garnissait l'intérieur de la grille. Pour la première fois de sa vie, ce jeune homme simple cherchait l'effet; sa mise était recherchée ; il faisait de nombreuses aumônes en entrant dans l'église et en sortant. Ses gens et lui entouraient de prévenances tous les ouvriei s et petits fournisseurs qui avaient quel-
ques relations avec le couvent. Ce ne fut toutefois que le troisième jour qu'enfin il eut l'espoir de faire parvenir une lettre à Hélène. Par ses ordres, l'on suivait exactement k's deux sœurs converses chargées d'acheter une partie dos approvisionnements du couvent ; l'une d'elles avait: des relations avec un petit marchand. Un des soldats de .Iules, qui avait été moine, gagna l'amitié du marchand, et lui pi'omit un sequin pour chaque lettre qui serait remise à la pensionnaire Hélène de Campireali.
— Quoi ! dit li; marchand à la première ouverture qu'on lui fit sur cette afl'aire, une lettre à la femme du brigand !
Ce nom était déjà étahli dans Castro, et il n'y avait pas quinze jours qu'Hélène y était arrivée : tant ce qui donne prise à l'imagination court rapidement chez ce peuple passionné pour tous les détails exacts !
Le petit marchand ajouta :
— Au moins, celle-ci est mariée! Mais combien de nos dames n'ont pas cette excuse, et reçoivent du dehors bien autre chose que des lettres.
Dans cette première lettre, Jules racontait avec des détails infinis toutxe qui s'était passé dans la journée fatale marquée par la mort de Fabio : « Me haïssezvous ? » disdit-il en terminant.
Hélène répondit par une ligne que, sans haïr personne, elle allait employer tout !e reste de sa vie à tâcher d'oublier celui par .qui son frère avait péri.
Jules se hâta de répondre; après quelques invectives contre la destinée, genre d'esprit imité de iMaton et alors à la mode :
« Tu veux donc, cuntinuait-il, mettre en oubli la parole de Dieu à nous transmise dans les saintes Écritures? Dieu dit : La femme quittera sa famille et ses parents pour suivre son époux. Oserais-tu prétendre que tu n'es pas ma femme? Rappelle-toi la nuit de la Saint-Pierre. Comme l'aube paraissait déjà derrière le Monte Cavi, tu te jetas à mes genoux; je voulus bien t'ac.corder gi'âce; tu étais à moi, si je l'eusse voulu; tu ne pouvais résister à l'amour qu'alors tu avais pour moi. Tout à coup il me sembla que, comme je t'avais dit plusieurs fois que je t'avais fait depuis longtemps le sacrifice de ma vie et de tout ce que je pouvais avoir de plus cher au monde, tu pouvais me répondre, quoi que tu ne le fisses jamais, que tous ces sacrifices, ne se marquant par aucun acte extérieur, pouvaient bien n'être qu'imaginaires. Une idée, cruelle pour moi, mais juste au fond, m'illumina. Je pensai que ce n'était pas pour rien que le hasaid me présentait l'occasion de sacrifier à ton intérêt la plus grande félicité que j'eusse jamais pu rêver. Tu étais déjà dans mes bras et sans défense, souviens-t'en; ta bouche même n'osait refuser. A ce moment l'Ave Maria du matin sonna au couvent du Monte Cavi, et, par un hasard miraculeux, ce son parvint jusqu'à nous. Tu me dis : Fais ce sacrifice à ta sainte Madone, celle mère de tonte jmrelé. J'avais déjà, depuis un instant, l'idée de ce sacrifice suprême, le seul réel que j'eusse jamais eu l'occasion de te faire. Je trouvai singulier que la même idée te fût apparue. Le son lointain de cet Ave Maria me toucha, je l'avoue; je t'accordai ta demande. Le sacrifice ne fut pas en entier pour toi ; je crus mettre notre union future sous la protection de la madone. Alors je pensais que les obs-
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tacles viendraient non de toi, perfide, mais de ta riche et noble famille. S'il n'y avait pas eu quelque intervention surnaturelle, comment cet Angélus fût-il parvenu de si loin jusqu'à nous, par-dessus les sommets des ai'bres d'une moitié de la foret, agités en ce moment par la brise du mâtin ? Alors, tu t'en souviens, tu te mis à mes genoux; je me levai, je sortis de mon sein la croix que j'y porte, et tu juras sur cette croix, qui est là devant moi, et sur ta damnation éternelle, qu'en quelque lieu que tu pusses jamais te trouver, que quelque événement qui pût jamais arriver, aussitôt que je t'en donnerais l'ordre, tu te remettrais à ma disposition entière, comme tu y étais à l'instant où VAve Maria du Monte Cavi vint de si loin frapper ton oreille. Ensuite nous dîmes dévotement deux Ace et deux Paler. Eh bien, par l'amour qu'alors tu avais pour moi, et si tu l'as oublié, comme je le crains, par ta damnation éternelle, je t'ordonne de me recevoir, cette nuit, dans ta chambre ou dans le jardin de ce couvent de la Visitation. »
L'auteur italien rapporte curieusement beaucoup de longues lettres écrites par Jules Branciforte après celleci; mais il donne seulement des exti'aits des réponses d'Hélène de Campireali. Après deux cent soixante-dixhuit ans écoulés, nous sommes si loin des sentiments d'amour et de rehgion qui remplissent ces lettres, que j'ai craint qu'elles ne fissent longueur.
11 parait par ces lettres qu'Hélène obéit enfin à l'ordre contenu dans celle que nous venons de traduire en l'abrégeant. Jules trouva le moyen de s'introduire dans le couvent; on pourrait conchuc d'un mot qu'il se déguisa en femme. Hélène le ret;ut, mais seulement à la grille
fiO L'ABBESSE DE CASTRO
d'une fenêtre du rez-de-chaussée donnant sur le jardin. A son inexprimable douleur, Jules trouva que cette jeune fille, si tendre et même si passionnée autrefois, était devenue comme une étrangère pour lui; elle le traita presque avec politesse. En l'admettant dans le jardin, elle avait cédé presque uniquement à la religion du serment. L'entrevue fut courte : après quelques instants, la fierté de Jules, peut-être un peu excitée par les événements qui avaient eu lieu depuis quinze jours, parvint à l'emporter sur sa douleur profonde,
— Je ne vois plus devant moi, dit-il à part soi, que le tombeau de cette Hélène qui, dans Albano, semblait s'être donnée à moi pour la vie.
Aussitôt, la grande affaire de Jules fut de cacher les larmes dont les tournures polies qu'Hélène prenait pour lui adresser la parole inondaient son visage. Quand elle eut fini de parler et de justifier un changement si naturel, disait-elle, après la mort d'un frère, Jules lui dit en parlant fort lentement :
— Vous n'accomplissez pas votre serment, vous ne me recevez pas dans un jardin, vous n'êtes point à genoux devant moi, comme vous l'étiez une demi-minute après que nous eûmes entendu YÂve Maria du Monte Cavi. Oubliez votre serment si vous pouvez; quant à moi, je n'oublie rien ; Dieu vous assiste !
En disant ces mots, il quitta la fenêtre grillée auprès de laquelle il eût pu rester encore près d'une heure. Qui lui eût dit un instant auparavant qu'il abrégerait volontairement cette entrevue tant désirée! Ce sacrifice déchirait son ànie; mais il pensa qu'il pourrait bien mériter
lo mépris même d'Hélène s'il répondait à ses politesses autrement qu'en la livrant à ses remords.
Avant l'aube, il sortit du couvent. Aussitôt il monta à cheval en donnant l'ordre à ses soldats de l'attendre à Castro une semaine entière, puis de rentrer à la forêt ; il était ivre de désespoir. D'abord il marcha vers Rome.
— Quoi ! je m'éloigne d'elle ! se disait-il à chaque pas; quoi! nous sommes devenus étrangers l'un à l'autre! 0 Fabio ! combien tu es vengé !
— La vue des hommes qu'il rencontrait sur la route augmentait sa colère; il poussa son cheval à travers champs, et dirigea sa course vers la plage déserte et inculte qui règne le long de la mer. Quand il ne fut plus troublé par la rencontre de ces paysans tranquilles dont il enviait le sort, il respira : la vue de ce lieu sauvage était d'accord avec son désespoir et diminuait sa colère; alors il put se livrer à la contemplation de sa triste destinée.
— A mon âge, se dit-il, j'ai une ressource : aimer une autie femme !
A cette triste pensée, il sentit redoubler son désespoir; il vit trop bien qu'il n'y avait pour lui qu'une femme au monde. Il se Ggurait le supplice qu'il souffrirait en osant prononcer le mot d'amour devant une autre qu'Hélène : cette idée le déchirait.
Il fut pris d'un accès de riie amer.
— Me voici exactement, pensa-t-il, comme ces héros de l'Arioste qui voyagent seuls parmi des pays déserts, lorsqu'ils ont à oublier qu'ils viennent de trouver leur perfide maîtresse dans les bras d'un autre chevalier... Elle n'est pourtant pas si coupable, se dit-il en fondant
en larmes après cet accès de rire fou; son infidélité ne va pas jusqu'à en aimer un autre. Cette âme vive et pure s'est laissé égarer par les récits atroces qu'on lui a faits de moi; sans doute on m'a représenté à ses yeux comme ne prenant les armes pour cette fatale expédition que dans l'espoir secret de trouver l'occasion de tuer son frère. On sera allé plus loin : on m'aura prêté ce calcul sordide, qu'une fois son frère mort, elle devenait seule héritière de biens immenses... Et moi, j'ai eu la sottise de la laisser pendant quinze jours entiers en proie aux séductions de mes ennemis ! 11 faut convenir que si je suis bien malheureux, le ciel m'a fait aussi bien dépourvu de sens pour diriger ma vie ! Je suis mi être bien misérable,"bien méprisable! ma vie n'a servi à personne, et moins à moi qu'à tout autre.
A ce moment, le jeune Branciforte eut une inspiration bien rare en ce siècle-là : son cheval marchait sur l'extrême bord du rivage, et quelquefois avait les pieds mouillés par l'onde ; il eut l'idée de le pousser dans la mer et déterminer ainsi le sort affreux auquel il était en proie. Que ferait-il désormais, après que le seul être au monde qui lui eût jamais fait sentir l'existence du bonheur venait de l'abandonner? Puis tout à coup une idée l'arrêta.
— Que sont les peines que j'endure, se dit-il, comparées à celles que je souffrirai dans im moment, une fois cette misérable vie terminée ? ilélène ne sera plus pour moi simplement indifférente comme elle l'est en réalité ; je la verrai dans les bras d'un rival, et ce rival sera quelque jeune seigneur romain, riche et considéré; car, pour déchirer mon àme, les démons chercheront les images les
plus cruelles, comme c'est leur devoir. Ainsi je ne pourrai trouver l'oubli d'Hélène, même dans la mort ; bien plus, ma passion pour elle redoublera, parce que c'est le plus sûr moyen que pourra trouver la puissance éternelle pour me punir de l'affreux péché que j'aurai commis.
Pour achever ^de chasser la tentation, Jules se mit à réciter dévotement des Ave Maria. C'était en entendant sonner Y Ave Maria du matin, prière consacrée à la Madone, qu'il avait été séduit autrefois, et entraîné à une action généreuse qu'il regardait maintenant comme la plus gi-ande faute de sa vie. Mais, par respect, il n'osait aller plus loin et exprimer toute l'idée qui s'était emparée de son esprit.
— Si, par l'inspiration de la Madone, je suis tombé dans une fatale erreur, ne doit-elle pas, par un effet de sa justice infinie, faire naître quelque circonstance qui me l'ende le bonheur ?
Cette idée de la justice de la Madone chassa peu à peu le désespoir. 11 leva la tète, et vit en face de lui, derrière Albano et la foret, ce Monte Cavi, couvert de sa sombre verdure, et le saint couvent dont l'Ave Maria du matin lavait conduit à ce qu'il appelait maintenant son infâme duperie. L'aspect imprévu de ce saint lieu le consola.
— Non, s'écria-t-il, il est impossible que la Madone m'abandonne. Si Hélène avait été ma femme, comme son amour le permettait et comme le voulait ma dignité d'homme, le récit de la mort de son frère aurait trouvé dans son àme le souvenir du lien qui l'attachait à moi. Elle se fût dit qu'elle m'appartenait longtemps avant le hasard fatal qui, sur un champ de bataille, m'a placé vis-
à-vis deFabio. Il avait deux ans de plus que moi; il était plus expert dans les armes, plus hardi de toutes façons, plus fort. Mille raisons fussent venues prouver à ma femme que ce n'était point moi qui avais cherché ce combat. Elle se fût rappelé que je n'avais jamais éprouvé le moindre sentiment de haine contre son frère, même lorsqu'il tira sur elle un coup d'arquebuse. Je me souviens qu'à notre premier rendez-vous, api es mon retour de Rome, je lui disais : Que veux-tu? l'honneur le voulait; je ne puis blâmer un frère !
Rendu à l'espérance par sa dévotion à la Madone, Jules poussa son cheval, et en quelques heures arriva au cantonnement de sa compagnie. Il la trouva prenant les armes : on se portait sur la loute de Naples à Rome par le mont Cassin. Le jeune capitaine changea de cheval, et marcha avec ses soldats. On ne se battit point ce jour-là. Jules ne demanda point pourquoi l'on avait marché, peu lui importait. Au moment où il se vit à la tète de ses soldats, une nouvelle vue de sa destinée lui apparut.
— Je suis tout simplement un sot, se dit-il, j'ai eu tort de quitter Castro; Hélène est probablement moins coupable que ma colère ne se l'est figure. Non, elle ne peut avoir cessé de m'appartenir, cette âme si naïve et si pure, dont j'ai vu naître les premières sensations d'amour! Elle était pénétrée pour moi d'une passion si sincère! Ne m'a-t-elle pas offert plus de dix fois de s'enfuir avec moi, si pauvre, et d'aller nous faire marier par un moine du Monte Cavi? A Castro, j'aurais dû, avant tout, obtenir mi second rendez-vous, et lui parler raison. Vraiment la passion me donne des distractions d'enfant! Dieu! que u'ai-je un ami pom' implorer un conseil! La même dé-
marche à faire me paraît exécrable et excellenlc à deux, minutes de distance!
Le soir de cette journée, comme Ton quittait la grande route pour rentrer dans la t'orèt, Jules s'approciia du prince, et lui demanda sll pouvait rester encore quelques jours où il'savait.
— Va-l'en à tous les diables ! lui cria Fabiice, crois-tu que ce soit le moment de m'occuper d'enfantillages?
Une hem-e après, Jules repartit pour Castro. 11 y retrouva ses gens ; mais il ne savait comment écrire à Hélène, après la façon hautaine dont il l'avait quittée. Sa première lettre ne contenait que ces mots : « Voudra-t-on me recevoir la nuit prochaine? »
On peut venir, fut aussi toute la réponse.
Après le départ de Jules, Hélène s'était crue à jamais abandonnée. Alors elle avait senti toute la portée du raisonnement de ce pauvre jeune homme si malheureux : elle était sa femme avant qull n'eût eu le malheur de rencontrer son frère sur un champ de bataille.
Cette fois, Jules ne fut point accueilli avec ces tournures polies qui lui avaient semblé si cruelles lors de la première entrevue. Hélène ne parut à la vérité que retranchée derrière sa fenêtre grillée; mais elle était tremblante, et comme le tun ue Jules était fort réservé et que ses tournures de phrase * étaient presque celles qu'il eût employées avec une étrangère, ce fut le tour d'Hélène de sentir tout ce qu'il y a de cruel dans le ton presque ofticiel lorsqu'il succède à la plus do'uce intimité. Jules, qui
' Eu Italie, la laçoii d'ailresser la parole par ta, par voi ou par lei, marque le tlegré d'iutimité. Le tu, reste du latin,' a moins de portée que parmi nous.
redoutait surtout d'avoir Tâme déchirée par quelque mot froid s'élançant du cœur d'Hélène, avait pris le ton d'un avocat pour prouver qu'Hélène était sa femme bien avant le fatal combat des Ciampi. Hélène le laissait parler, parce qu'elle craignait d'être gagnée par les larmes, si elle lui répondait autrement que par des mots brefs. A la lin, se voyant sur le point de se trahir, elle engagea son ami à revenir le lendemain. Cette nuit-là, veille d'inic grande fête, les matines se chantaient de bonne heure, et leur intelligence pouvait être découverte. Jules, qui raisonnait comme un amoureux, sortit du jardin profondément pensif; il ne pouvait fixer ses incertitudes sur le point de savoir s'il avait été bien ou mal reçu; et comme les.if'ées militaires, inspirées par les conversations avec ses camarades, commençaient à germer dans sa tête ;
— Un jour, se dit-il, il faudi'a peut-être en venir ù enlever Hélène.
Et il se mit à examiner les moyens de pénétrer de vive force dans ce jardin. Comme le couvent était fort riche et fort bon à rançonner, il avait à sa solde un grand nombre de domestiques la plupart anciens soldats; on les avait logés dans une sorte de caserne dont les fenêtres grillées donnaient sur le passage étroit qui, de la porte extérieure du couvent, percée au milieu d'un mur noir de plus de quatre-vingts pieds de haut, conduisait à la porte intérieure gardée par la sœur tourière. A gauche de ce passage étroit s'élevait la caserne, à droite le mur du jardin, haut de treille pieds. La façade du couvent, sur la place, était un mur grossier noirci par le temps, et n'offrait d'ouvertures que la porte extérieure et une seule petite fenêtre par laquelle les soldats voyaient les
dehors. On peut juger de Tair sombre qu'avait ce grand mur noir percé uniquement d'une porte renlorcée par de larges bandes de tôle attachées par d'énormes clous, et d'une seule petite fenêtre de quatre pieds de hauteur sur dix-huit pouces de large.
>'ous ne suivrons point l'auteur original dans le long récit des entrevues successives que Jules obtint d'Hélène. Le ton qne les deux amants avaient ensemble était redevenu parfaitement, intime comme autrefois dans le jardin d'Albano; seulement Hélène n'avait jamais voulu consentir à descendre dans le jardin. Une nuit, Jules la trouva profondément pensive : sa mère était arrivée de Home pour la voir, et venait s'établir pour quelques jours dans le couvent. Cette mère était si tendre, elle avait toujours eu des ménagements si délicats pour les affections qu'elle supposait à sa fille, que celle-ci sentait un remords profond d'être obhgée de la tromper ; car, entîn, oserait-elle jamais lui dire qu'elle recevait l'homme qui l'avait privée de son fils? Hélène finit par avouer franchement à Jules que, si cette mère si bonne pour elle l'interrogeait d'une certaine façon, jamais elle n'aurait la force de lui répondre par des mensonges. Jules sentit tout le danger de sa position; son sort dépendait du hasard qui pouvait dicter un mot à la signora de Carapireali. La nuit suivante, il parla ainsi d'un air résolu:
— Demain je viendrai de meillem'e heure, je détacherai une des barres de cette grille, vous descendrez dans le jardin, je vous conduirai dans une église de la ville, où un prêtre à moi dévoué nous mariera. Avant qu'il ne soit joui", vous serez de nouveau dans ce jardin. Une fois ma femme, je n'aurai plus de crainte, et si votre mère
l'exige coinuie une expiation de raffieux malheur que nous déplorons tous également, je consentirai à tout, fûtce même à passer plusieurs mois sans vous voir.
Connne Hélène paraissait consternée de cette proposition, Jules ajouta :
— Le prince me rappelle auprès de lui; l'honneur et toutes sortes de l'aisons m'obligent à partir. Ma proposition est la seule qui puisse assurer notre avenir ; si vous n'y consentez pas, séparons-nous pour toujours, ici, dans ce moment. Je partirai asec le remords de mon imprudence. J'ai cru à vulve parole df honneur, vous êtes infidèle au serment le plus sacré, et j'espère qu'à la longue le juste mépris inspiré par votre légèreté pourra me guérir de cet amour qui depuis trop longtemps fait le malheur de ma vie.
Hélène fondit en larmes :
— Grand Dieu ! s'écriait-elle en pleurant, quelle horreur pour ma mère I
Elle consentit enfin à la proposition qui lui était faite.
— Mais, ajouta-t-elle, on peut nous découvrir à l'aller ou au retour ; songez au scandale qui aurait lieu, pensez à l'affreuse position où se trouverait ma mèi'e ; attendons son départ, qui aura lieu dans quelques jours.
— Vous êtes parvenue à me faire douter de la chose (jui était pour moi la plus sainte et la plus sacrée : ma confiance dans votre parole. Demain soir nous serons mariés, ou bien nous nous voyons en ce moment pour la dernière fois de ce côté-ci du tombeau.
La pauvre Hélène ne put répondre que par des larmes ; elle était surtout déchirée par le ton décidé et cruel que prenait Jules. Avait-elle donc réellement mérité son mé-
pris? C'était donc là cet amant autrefois si docile et si tendre! Enfin elle consentit à ce qui lui était ordonné. Jules s'éloigna. De ce moment, Hélène attendit la nuit suivante dans les alternatives de Tanxiété la plus déchirante. Si elle se (ùt préparée à une mort certaine, sa douleur eut été moins poignante; eile eût pu trouver quelque courage dans l'idée de l'amour de Jules et de la tendre alTection de sa mère. Le reste de cette nuit se passa dans les changements de résolution les plus cruels. Il y avait des moments où elle voulait tout dire à sa mère. Le lendemain, elle était tellement pâle, lorsqu'elle parut devant elle, que celle-ci, oubliant toutes ses sages résolutions, se jeta dans les bras de sa fille en s'écrianl :
— Que se passe-t-il? grand Dieu! dis-moi ce que tu as fait, ou ce que tu es sur le point de faire? Si tu prenais un poignard et me l'enfonçais dans le cœur, tu me ferais moins souffrir que par ce silence cruel que je te vois garder avec moi.
L'extrême tendresse de sa mère était si évidente aux yeux d'Hélène, elle voyait si clairement qu'au lieu d'exagérer ses sentiments, elle cherchait à en modérer l'expression, qu'enfin l'attendrissement la gagna; elle tomba à ses genoux. Comme sa mère, cherchant quel pouvait être le secret fatal, venait de s'écrier qu'Hélène fuirait sa présence, Hélène répondit que, le lor..Icmain et tous les jours suivants, elle passerait sa vie auprès d'elle, mais qu'elle la conjurait de ne pas lui en demander davantage.
Ce mot indiscret fut bientôt suivi d'un aveu complet. La signora de Campii'eali eut horreiu- de savoir si près d'elle le meurtrier de son fils. Mais cette douleur fut suivie d'un élan de joie bien vive et bien pure. Oui
pourrait se figurer son ravissement lorsqu'elle apprit que sa fille n'avait jamais manqué à ses devoirs ?
Aussitôt, tous les desseins de cette mère prudente changèrent du tout au tout; elle se crut permis d'avoir recours à la ruse envers un homme qui n'était rien pour elle. Le cœur d'Hélène était déchiré par les mouvements de passion les plus cruels : la sincérité de ses aveux fut aussi grande que possible; cette âme bourrelée avait besoin d'épanchement. La signora de Campireali, qui, depuis un instant, se croyait tout permis, inventa une suite de raisonnements trop longs à rapporter ici. Elle prouva sans peine à sa malheuieuse fille qvi'au lieu d'un mariage clandestin, qui fait toujours tache dans la vie d'une femme, elle obtiendrait un mariage public et parfaitement honorable, si elle voulait différer seulement do huit jours l'acte d'obéissance qu'elle devait à un amant si généreux.
Elle, la signora de Campireali, allait partir pour Rome; elle exposerait à son mari que, bien longtemps avant le fatal combat des Ciampi, Hélène avait été mariée à Jules. La cérémonie avait été accomplie la nuit même où, déguisée sous un habit religieux, elle avait rencontré son père et son frère sur les bords du lac, dans le chemin taillé dans le roc qui suit les murs du couvent des Capucins. La mère se garda bien de quitter sa fdle de toute cette journée, et enfin, sur le soir, Hélène écrivit à son amant une lettre naïve et, selon nous, bien touchante, dans laquelle elle lui racontait les combats qui avaient déchiré son cœur. Elle fmissait par lui demander à genoux un délai de huit jours : « En t'écrivant, ajoutait-elle, cette lettre qu'un messager de ma
mère attend, il me semble que j'ai eu le plus grand tort de lui tout dire. Je crois te voir irrité, tes yeux me re^ gardent avec haine ; mon cœur est déchiré des remords les plus cniels. Tu diras que j'ai un caractère bien faible, bien pusillanime, bien méprisable ; je te Tavoue, mon cher ange. Mais figure-toi ce spectacle : ma mère, fon^ dant en larmes, était presque à mes genoux. Alors il a été impossible pour moi de ne pas lui dire qu'une cerr taine raison m'empêchait de consentir à sa demande ; et une fois que je suis tombée -dans la faiblesse de pro^ noncer celte parole imprudente, je ne sais ce qui s'est passé en moi, mais il m'est devenu comme impossible de ne pas raconter tout ce qui s'était passé entre nous. Autant que je puis me le rappeler, il me semble que mon âme, dénuée de toute force, avait besoin d'im conseil. J'espérais le rencontrer dans les paroles d'une mère... J'ai trop oublié, mon ami, que cette mère si chérie avait un intérêt contraire au tien. J'ai oublié mon premier devoir, qui est de t'obéir, et apparemment que je ne suis pas capable de sentir l'amour véritable, que l'on dit supérieur à toutes les épreuves. Méprise-moi, mon Jules; mais, au nom de Dieu, ne cesse pas de m'aimer. Enlève-moi, si tu veux, mais rends-moi cette justice que, si ma mère ne se fût pas trouvée présente au couvent, les dangers les plus horribles, la honte même, rien au monde n'aurait pu m'empêcher d'obéir à tes ordres. Mais cette mère est si bonne ! elle a tant de génie I elle est si généreuse! Rappelle-toi ce que je t'ai raconté dans le temps: lors de la visite que mon père fit dans ma chambre, elle sauva tes lettres que je n'avais plus aucun moyen de cacher; puis, le péril passé, elle me les rendit sans vouloir
les lire et sans ajouter un seul mot de reproche! Eh bien, toute ma vie elle a été pour moi comme elle fut en ce moment suprême. Tu vois si je devrais Taimer, et pourtant, en t'écrivant (chose horrible à dire), il me semble que je la hais. Elle a déclaré qu'à cause de la chaleur elle voulait passer la nuit sous une tente dans le jardin; j'entends les coups de marteau, on dresse cette lente en ce moment; impossible de nous voir cette nuit. Je crains même que le dortoir des pensionnaires ne soit fermé à clef, ainsi que les deux portes de l'escalier tournant, chose que l'on ne fait jamais. Ces précautions me mettraient dans l'impossibilité de descendre au jardin, quand même je croirais une telle démarche utile pour conjurer ta colère. Ah! comme je me livrerais à toi dans ce moment, si j'en avais les moyens ! comme je courrais à cette église où l'on doit nous marier ! »
Cette lettre finit par deux pages de phrases folles, et dans lesquelles j'ai reniarcpié des raisonnements passionnés qui semblent imités de la philosophie de Platon. J'ai supprimé plusieurs élégances de ce genre dans la lettre que je viens de traduire.
Jules Branciforte fut bien étonné en la recevant une heure environ avant VÀre Maria du soir; il venait justement de terminer les ariangements avec le prêtre, il fut transporté de colère.
— Elle n'a pas l)osoin de me conseiller de l'enlever, cette créature faible et pusillanime !
Et il partit aussitôt pour la forêt de la Faggiola.
Voici quelle était, de son côté, la position de la signera de Campireali : son mari était sur son lit de mort, l'impossibilité de se venger de Branciforte le conduisait len-
tement au tombeau. En vain il avait fait offrir des sommes considérables à des brari rort>ains; aucun n'avait voulu s'attaquer à vm des caporaux, comme ils disaient, du prince Colonna; ils étaient trop assurés d'être exterminés eux et leurs familles. 11 n'y avait pas un an qu'un village entier avait été brûlé pour punir la mort d'un des soldats de Colonna, et tous ceux des habitants, hommes et femmes, qui cherchaient à fuir dans la campagne, avaient eu les mains et les pieds liés par des cordes, puis on les avait lancés dans des maisons en flammes.
La signora de Campireali avait de grandes terres dans le royaume de Naples ; son mari lui avait oi'donné d'en faire venir des assassins, mais elle n'avait obéi qu'en apparence : elle croyait sa fille irrévocablement hée à Jules Branciforte. Elle pensait, dans cette supposition, que Jules devait aller faire une campagne ou deux dans les armées espagnoles, qui alors faisaient la guerre aux révoltés de Flandre. S'il n'était pas tué, ce serait, pensaitelle, une maïque que Dieu ne désapprouvait pas un mariage nécessa^e; dans ce cas, elle donnerait cà sa fille les terres qu'elle possédait dans le royaume de Naples ; Jules Branciforte prendrait le nom d'une de ces terres, et il irait avec sa femme passer quelques années en Espagne. Après toutes ces épreuves, peut-être elle aurait le courage de le voir. Mais tout avait changé d'aspect par l'aveu de sa fille : le mariage n'était plus une nécessité ; bien loin de là, et pendant qu'Hélène écrivait à son amant la lettre que nous avons traduite, la signora Campireali écrivait à Pescara et à Chieti, ordonnant à ses fermiers de lui envoyer à Castro des gens sûrs et capables d'un coup de main. Elle ne leur cachait point qu'il s'agissait
7/i L'ABBESSE DE CASTRO
de venger la mort de son fils Fabio, leur jeune maître. Le courrier porteur de ces lettres partit avant la fin du jour.
Mais, le surlendemain, Jules était de retour à Castro; il amenait huit de ses soldats, qui avaient bien voidu le suivre et s'exposer à la colère du prince, qui quelquefois avait puni de mort des entreprises du genre de celle dans laquelle ils s'engageaient. Jules avait cinq hommes à Castro, il arrivait avec huit; et toutefois quatorze soldats, quelque braves qu'ils fussent, lui paraissaient insuffisants pour son entreprise, car le couvent était comme un château fort.
U s'agissait de passer par force ou par adresse la première porte du couv.ent; puis il fallait suivre un passage de plus de cinquante pas de longueur. A gauche, comme on l'a dit, s'élevaient les fenêtres grillées d'une sorte de caserne où les religieuses avaient placé trente ou (quarante domestiques, anciens soldats. De ces fenêtres grillées partirait un feu bien nourri dès que l'alarme serait donnée.
L'abbesse régnante, femme de tête, avait peur des exploits des chefs Orsini, du prince Colonna, de Marco Sciarra et de tant d'autres qui régnaient en maîtres dans les environs. Comment résister à huit cents hommes déterminés, occupant à l'improviste une petite ville teUe . que Castro, et croyant le couvent rempli d'or?
D'ordinaire, la Visitation de. Castro avait quinze ou vingt bravi dans la caserne à gauche du passage qui con-
duisait à la seconde porte du couvent; à droite de ce passage il y avait un grand mur impossible à percer; au bout du passage, on trouvait une porte en fer ouvrant sur un vestibule à colonnes ; après ce vestibule était la grande cour du couvent; à droite, le jardin. Cette porte en fer était gaidée par la tourière.
Quand Jules, suivi de ses huit hommes, se trouva à trois lieues de Castro, il s'arrêta dans une auberge écartée pour laisser passer les heures de la grande chaleur. Là seulement il déclara son projet; ensuite il dessina sur le sable de la cour le plan du couvent qu'il allait atta^ quer.
— A neuf heures du soir, dit-il à ses hommes, nous sojuperons hors la ville; à minuit nous entrerons; nous trouverons vos cinq camarades qui nous attendent près du couvent. L'un d'eux, qui sera à cheval, jouera le rôle d'un courrier qui arrive de Rome pour rappeler la signora de Campireali auprès de son mari, qui se meurt. Nous tâcherons de passer sans bruit la première porte du couvent que voilà au milieu de la caserne, dit-il en leur montrant le plan sur le sable. Si nous commencions la guerre à la première porte, les bravi des religieuses auraient trop de facilité à nous tirer des coups d'arquebuse pendant que nous serions sur la petite place que voici devant le couvent, ou pendant que nous parcourrions l'étroit passage qui conduit de la première porte à la seconde. Cette seconde porte est en fer, mais j'en ai la clef.
Il est vrai qu'il y a d'énormes bras de fer ou valets, attachés au nnu- par un bout, et qui, lorsqu'ils sont mis à leur place, empêchent les deux ventaux de la porte de s'ouvrir. Mais, comme ces deux barres de fer sont trop
pesantes pour que la sœur tourière puisse les manœuvrer, jamais je ne les ai vues en place; et pourtant j'ai passé plus de dix fois cette porte de fer. Je compte bien passer encore ce soir sans encombré. Vous sentez que j'ai des intelligences dans le couvent; mon l)utest d'enlever une pensionnaire et non une lelisieuse; nous ne devons faire usage des armes qu'à la dernière extrémité. Si nous commencions la guerre avant d'arriver à cette seconde porte en barreaux de fer, la tourière ne manquerait pas d'appeler deux vieux jardiniers de soixante-dix ans, qui logent dans l'intérieur du couvent, et les vieillards mettraient à leur place ces bras de fer dont je vous ai parlé. Si ce malheur nous arrive, il faudra, pour passer au delà de cette porte, démolir le mur, ce qui nous prendra dix mirmtes; dans tous les cas, je m'avancerai .vers cette porte le premier. In des jardiniers est payé par moi; mais je me suis bien gardé, comme vous le pensez, de lui parler de mon projet d'enlèvement. Cette seconde porte passée, on tourne à droite, et l'on arrive au jardin; une fois dans ce jardin, la guerre commence, il faut faire main basse sur tout ce qui se présentera. Vous ne ferez usage, bien entendu, que de vos épées et de vos dagues, le moindre coup d'arquebuse mettrait en rumeur toute la ville, qui pourrait nous attaquer à la sortie. Ce n'est pas qu'avec treize hommes comme vous je ne me fisse fort de traverser cette bicoque : personne, certes, n'oserait descendre dans la rue; mais plusieurs des bourgeois ont des arquebuses, et ils tireraient des fenêtres. En ce cas, il faudrait longer les murs des maisons, ceci soit dit en passant. Une fois dans le jardin du couvent, vous direz à voix basse à tout homme qui se présentera : Reiircz-vons ;
vous tuerez à coups de dague tout ce qui n'obéira pas à l'instant. Je monterai dans le couvent par la petite porte du jardin avec ceux d'entre vous qui seront près de moi, trois minutes plus tard je descendrai avec une ou deux l'einmes que nous porterons sur nos bras, sans leur permettre de marcher. Aussitôt nous sortirons rapidement du couvent et de la ville. Je laisserai deux de vous près de la porte, ils tireront une vnigtaine de coups d'arquebuse, de minute en minute, pour eflrayer les bourgeois et les tenir à distance.
Jules répéta deux t'ois cette explication.
— Avez-vous bien compris? dit-il à ses gens. 11 lera nuit sous ce vestibule; à droite le jardin, à gauche la cour; il ne faudra pas se tromper.
— (iomptez sm- nous', s'écrièrent les soldats.
Puis ils allèrent boire; le caporal ne les suivit poini, et demanda la permission de parler au capitaine.
— Rien de plus sin)ple, lui dit-il, que le projet de Votre Seigneurie. J'ai déjà forcé deux couvents en ma vie, celui-ci sera le troisième ; mais nous sommes trop peu de monde. Si l'ennemi nous oblige à détruire le mur qui soutient les gonds de la seconde porte, il faut songer que les bravi de la caserne ne resteront pas oisifs durant cette longue opération; ils vous tueront sept à huit hommes à coups d'arquebuse, et alors on peut nous enlever la fenune au retour. C'est ce qui nous est arrivé dans un couvent près de Bologne : on nous tua cmq hommes, nous en tuâmes huit; mais le capitaine n'eut pas la femme. Je propose à Notre Seigneurie deux choses : je connais quatre paysans des environs de cette auberge où nous sommes, qui ont servi bravement sous Sciarra, et
qui, pour un sequin, se battront toute la nuit comme des lions. Peut-être ils voleront quelque argenterie du couvent; peu vous importe, le péché est pour eux; vous, vous les soldez pour avoir une femme, voilà tout. Ma seconde proposition est ceci : Ugone est un garçon instruit et tort adroit ; il élait médecin quand il tua son beaufrère, et prit la »iacc/iia(la forêt). Vous pouvez l'envoyer, une heure avant la nuit, à la porte du couvent; il demandera du service, et fera si bien, qu'on l'admettra dans le corps de garde; il fera boire les domestiques des nonnes; de plus, il est bien capable de mouiller la corde à feu de leurs aniuebuses.
Par malheur, Jules accepta la proposition du caporal. Comme celui-ci s'en allait, il ajouta ;
— Nous allons attaquer un couvent, il y a excommunicalion majeure, et, de plus, ce couvent est sous la protection immédiate de la Madone...
— Je vous entends! s'écria Jules comme réveillé par ce mot. Restez avec moi.
Le caporal fei'ma la porte et revint dire le chapelet avec Jules. Cette prière dura une grande heure. A la nuit, on se remit en marche.
Comme minuit sonnait, Jules, qui était entré seul dans Castro sur les onze heures, revint prend?e ses gens hors de la porte. Il entra avec ses huit soldats, auxquels s'étaient joints trois paysans bien armés ; il les réunit aux cinq soldais qu'il avait dans la ville, et se trouva ainsi à la tète de seize hommes déterminés; deux étaient déguisés en domestiques, ils avaient pris une grande blouse de toile noire pour cacher leurs yiacco (cottes de mailles), et leurs bonnets n'avaient pas de plumes.
A minuit et demi, Jules, qui avait pris pour lui le rôle de courrier, arriva au galop à la porte du couvent, faisant grand bruit et criant qu'on ouvrit sans délai à un courrier envoyé par le cardinal. 11 vit avec plaisir que les soldats qui lui répondaient par la petite fenêtre, à côté de la première porte, étaient plus qu'à demi ivres. Suivant l'usage, il donna son nom sur un morceau de papier; un soldat alla porter ce nom à la toui ière, qui avait la clef de la seconde porte, et devait réveiller l'abbesse dans les grandes occasions. La réponse se fit attendre trois mortels quarts d'heure; pendant ce temps, Jules eut beaucoup de peine à maintenir sa troupe dans le silence : quelques bourgeois commençaient même à ouvrir timidement leurs fenêtres, lorsqu'enfln arriva la réponse favorable de l'abbesse. Jules entra dans le corps de garde, au moyen d'une échelle de cinq ou six pieds de longueur, qu'on lui tendit de la petite fenêtre, les bravi du couvent ne voulant pas se donner la peine d'ouvrir la grande porte ; il monta, suivi des deux soldats déguisés en domestiques. En sautant de la fenêtre dans le corps de garde, il rencontra les yeux d'Ugone; tout le corps de garde était ivre, grâce à ses soins. Jules dit au chef que trois domestiques de la maison Campireali, qu'il avait fait armer comme des soldais pour lui servir d'escorte pendant sa route, avaient trouvé de bonne eau-de-yie à acheter,- et demandaient à monter pour ne pas s'ennuyer tout seuls sur la place; ce qui fut accordé à l'unanimité. Pour lui, accompagné de ses deux hommes, il descendit par l'escalier qui, du corps de garde, conduisait dans le passage.
— Tâche d'ouvrir la grande porte, dit-il à Ugune.
Lui-même arriva l'oit paisiblement à la porte de ter. Là, il trouva la bonne tourière, qui lui dit que, comme il était minuit passé, s'il entrait dans le couvent, l'abbesse serait obligée d'en écrire à l'évèque; c'est pourquoi elle le faisait prier de remettre ses dépêches à une petite sœur (jue l'abbesse avait envoyée pour les prendre. A quoi Jules répondit que, dans le désordre qui avait accompagné l'agonie imprévue' du seigneur de Campireali, il n'avait qu'une simple lettre de créance écrite par le médecin, et qu'il devait donner tous les détails de vive voix à la femme du malade et à sa tille, si ces dames étaient encore dans le couvent, et, dans tous les cas, à madame l'abbesse. La tourière alla porter ce message. Il ne restait auprès de la porte que la jeune sœur envoyée par l'abbesse. Jules, en causant et jouant avec elle, passa les inains à travers les gros barreaux de ter de la porte, et, tout en riant, il essaya de l'ouvrir. La sœur, qui était fort timide, eut peur et prit fort mal la plaisanterie ; alors Jules, qui voyait qu'un temps considérable se passait, eut l'imprudence de lui offrir une poignée de se- ([uins en la priant de lui ouvrir, ajoutant qu'il était trop fatigué pour attendre. Il voyait bien qu'il faisait une sottise, dit l'historien : c'était avec le fer et non avec de l'or qu'il fallait agir, mais il ne s'en sentit pas le cœur ; rien de plus facile que de saisir la sœur, elle n'était pas à un pied de lui de l'autre côté de la porte. A l'offre des sequins, cette jeune hlle prit l'alarme. Elle a dit depuis qu'à la façon dont Jules lui parlait, elle avait bien compris que ce n'était pas un simple courrier : C'est l'amoureux d'une de nos religieuses, pensa-t-elle, qû.i vient pour avoir un rendez-vous, et elle était dévote. Saisie d'hor-
reur, elle se mit à agiter de toutes ses forces la corde d'une petite cloche qui était dans la grande cour, et qui fit aussitôt un tapage à réveiller les morts.
— La guerre commence, dit Jules à ses gens, garde à \ous !
11 prit sa clef, et, passant le bras à travers les baneaux de fer, ouvrit la porte, au grand désespoir de la jeune sœur, qui tomba à genoux et se mit à réciter des Ai-c Maria en criant au sacrilège. Encore à ce moment, Jules devait faire taire la jeune fille, il n'en eut pas le courage: un de ses gens la saisit et lui mit la main sur la b.juclie.
Au même instant, Jules entendit un coup d'arquebuse dans le passage, derrière lui. Ugone avait ouvert la grande porte ; le restant des soldats entrait sans bi-uit, lorsque l'un des brari de garde, moins ivre que les autres, s'approcha d'une des fenêtres grillées, et, dans son étonnement de voir tani de gens dans le passage, leur défendit d'avancer en jurant. 11 fallait ne pas répondre et contiimer à marcher vers la porte de fer; c'est ce que firent les premiers soldats; mais celui qui marchait le dernier de tous, et qui était un des paysans recrutés dans l'après-midi, tira un coup de pistulet à ce domestique du couvent qui pailait par la fenêtre, et le tua. Ce coup de pistolet, au milieu de la nuit, et les cris des ivrognes en voyant tomber leur camarade, réveillèrent les soldats du couvent qui passaient cette nuit-là dans leurs lits, et n'avaient pas pu goûter du vin d'Ugone. Huit ou dix des bravi du couvent sautièrent dans le passage à demi nus, et se mirent à attaquer vertement les soldats de Branciforte.>
Comme nous l'avons dit, ce bruit commença au moment où Jides venait d'ouvrir la porte de fer. Suivi de
ses deux soldats, il se précipita dans le jardin, courant vers la petite porte de l'escalier des pensionnaires; mais il fut accueilli par cinq ou six coups de pistolet. Ses deux soldats tombèrent, lui eut une balle dans le bras droit. Ces coups de pistolet avaient été tirés par les gens de la signora de Campireali, qui, d'après ses ordres, passaient la nuit dans le jardin, à ce autorisés par une permission qu'elle avait obtenue de l'évêque. Julçs courut seul vers la petite porte, de lui si bien connue, qui, du jardin, communiquait à l'escalier des pensionnaires. 11 fit tout au monde pour l'ébranler, mais elle était solidement fermée. 11 chercha ses gens, qui n'eurent garde de répendre : ils mouraient; il rencontra dans l'obscurité profonde trois domestiques de Campireali contre lesquels il se défendit à coups de dague.
11 com*ut sous le vestibule, vers la porte de fer, pour appeler ses soldats; il trouva celte porte fermée : les deux bras de fer si lourds avaient été mis en place et cadenassés par les vieux jardiniers qu'avait réveillés la cloche de la petite sœur.
— Je suis coupé, se dit Jules.
11 le dit à ses hommes; ce fut en vain qu'il essaya do forcer un des cadenas avec son épée : s'il eût réussi, il enlevait un des bras de fer et ouvrait un des vcntaux de la porte. Son épée se cassa dans l'anneau du cadenas; au même instant il fut blessé à l'épaule par un des domestiques venus du jardin ; il se retourna, et, acculé contre la porte de fer, il se sentit attaqué par plusieurs liommes. 11 se défendait avec sa dague; par bonheur, comme l'obscurité était complète, presque tous les coups d'épée portaient dans sa cotte de mailles. 11 fut blessé doulou-
reusement au genou; il s'élança sur un des hommes qui s'était trop fendu pour lui porter ce coup d'épée, il le tua d'un coup de dague dans la ligure, et eut le bonheur de s'emparer de sonépée. Alors il se crut sauvé; il se plaça au côte gauche de la porte, du côté de la cour. Ses gens, qui étaient accourus, tirèrent cinq ou six coups de pistolet à travers les barreaux de fer de la porte et firent fuir les domestiques, ou n'y voyait sous ce vestibule qu'à la clarté produite par les coups de pistolet.
— Ne tirez pas de mon côté ! criait Jules à ses gens.
— Vous voilà pris comme dans une souricière, lui dit le caporal d'un grand sang-froid, parlant à travers les barreaux; nous avons trois hommes tués. Nous allons démolir le jambage de la porte du côté opposé à celui 014 vous êtes; ne vous approchez pas, les balles vont tomber sur nous: il parait qu'il y a des ennemis dans le jardin?
— Les coquins de domestiques de Campireali, dit Jules.
U parlait encore au caporal, lorsque des coups de pistolet, dirigés sur le bruit et venant de la partie du vestibule qui conduisait au jardin, furent tirés sur eux. Jules se réfugia dans la loge de la tourière, qui était à gauche en entrant; à sa grande joie, il trouva une lampe presque imperceptible qui brûlait devant l'image de la Madone ; il la prit avec beaucoup de précautions pour ne pas l'éteindre; il s'aperçut avec chagrin qu'il tremblait. U regarda sa blessure au genou, qui le faisait beaucoup souffrir; le sang coulait en abondance.
En jetant les yeux autour de lui, il fut bien surpris de reconnaître, dans une femme qui était évanouie sur un
84 LABBESSE DE CASTRO
fauteuil de bois, la petite Marietta, la camériste de confiance d'Hélène; il la secoua vivement.
— Eh quoi ! seigneur Jules, s'écria-t-elle en pleurant, est-ce que vous voulez tuer la Marielta, votre amie?
— Bien loin de là ; dis à Hélène que je lui demande pardon d'avoir troublé son repos et qu'elle se souvienne de VAve Maria du Monte Cavi. "Voici un bouquet que j'ai cueilli dans son jardin d'Albano; mais il est un peu taché de sang; lave-le avant de le lui donner.
A ce moment, il entendit une décharge de coups d'arquebuse dans le passage, les bravi des religieuses attaquaient ses gens.
— Dis-moi donc où est la clef de la petite porte? dit-il à la Marietta.
— Je ne la vois pas ; mais voici les clefs des cadenas des bras de fer qui maintiennent la grande porte. Vous pourrez sortir.
Jules prit les clefs et s'élança hors de la loge.
— Ne travaillez plus à démolir la muraille, dit-il à ses soldats, j'ai enfin la clef de la porte
11 y eut un moment de silence complet, pendant qu'il essayait d'ouvrir un cadenas avec l'une des petites clefs ; il s'était trompé de clef, ii prit l'autre ; enfin, il ouvrit le cadenas; mais, au moment où il soulevait le bras de fer, il reçut presque à bout portant un coup de pistolet dans le bras droit. Aussitôt il sentit que ce bras lui refusait le service.
— Soulevez le valet de fer, eria-t-il à ses gens. 11 n'avait pas besoin de le leur dire.
A la clarté du coup de pistolet, ils avaient vu l'cxtiémité recoui'bée du bras de fer à moitié hors de l'anneiui
attaché à la porte. Aussitôt trois ou quatre mains vigoureuses soulevèrent le bras de fer; lorsque son extrémité fut hors de l'anneau, on le laissa tomber. Alors on put entr'ouvrir l'un des battants de la porte; le caporal entra, et dit à Jules en parlant fort bas :
— 11 n'y a plus rien à faire, nous ne sommes plus que trois ou quatre sans blessures, cinq sont morts.
— J'ai perdu du sang, reprit Jules, je sens que je vais m'évanouir ; dites-leur de m'emporter.
Comme Jules parlait au brave caporal, les soldats du corps de garde tirèrent encore trois ou quatre coups d'arquebuse, et le caporal tomba mort. Par bonheur, Ugone avait entendu l'ordre donné par Jules, il appela par leurs noms deux soldats qui enlevèrent le capitaine. Comme il ne s'évanouissait point, il leur ordonna de le porter au fond du jardin, à la petite porte. Cet ordre fit jurer les soldats; ils obéirent toutefois.
— Cent sequins à qui ouvre cette porte ! s'écria Jules. Mais elle résista aux efforts de trois hommes furieux.
Ln des vieux jardiniers, établi à une fenêtre du second étage, leur tirait force coups de pistolet, qui servaient à éclairer leur marche.
Après des etïbrts inutiles contre la porte, Jules s'évanouit tout à fait; Ugone dit aux. soldats d'emporter le capitaine au phis vite. Pour lui, il entra dans la loge de la sœur tourière, il jeta à la poitc la petite Marietta, en lui ordonnant d'une voix terrible de se sauver et de ne jamais dire qui elle avait reconnu. 11 tira la paille du lit, cassa quelques chaises et mille feu à la chambre. Quand il vit le feu bien allumé, il se sauva à toutes jambes, au mdieu des coups d'arquebuse l irés par les bruvl du c< tuveni .
Ce ne l'ut qu'à plus de cent cinquante pas de la Visitation qu'il trouva le capitaine, entièrement évanoui, qu'on emportait à toute course. Quelques minutes après on était hors de la ville, Ugone fit faire halte : il n'avait plus que quatre soldats avec lui; il en renvoya deux dans la ville, avec l'ordre de tirer des coups d'arquebuse de cinq minutes en cinq minutes.
— Tâchez de retrouver vos camarades blessés, leur dit-il, sortez delà ville avant le jour; nous allons suivre le sentier de la Croce Rossa. Si vous pouvez mettre le l'eu quelque part, n'y manquez pds.
Lors(jue Jules reprit connaissance, l'on se trouvait à trois lieues de la ville, et le soleil était déjà fort élevé sur l'horizon. Ugone lui fit son rapport.-
— Votre troupe ne se compose plus que de cinq hommes, dont trois blessés. Deux paysans qui ont survécu ont reçu deux sequins de gratification chacun et se sont enfuis; j'ai envoyé les deux hommes non blessés au bourg voisin chercher un chirurgien.
Le chirurgien, vieillard tout tremblant, arriva bientôt monté sur un àne magnifique ; il avait fallu le menacer de mettre le feu à sa maison pour le décider à marcher. On eut besoin de lui faire boire de l'eau-de-vie pour le mettre en état d'agir, tant sa peur était grande. Enfin il se mit à l'œuvre; il dit à Jules que ses blessures n'étaient d'aucune conséquence.
— Celle du genou n'est pas dangereuse, ajouta-t-il; mais elle vous fera boiter toute la vie, si vous ne gardez pas un repos absolu pendant quinze jours ou trois semaines.
Le chirurgien pansa le» soldats blessés. Ugone fit un
signe de l'œil à Jules ; on donna deiLX sequins au chirurgien, qui se confondit en actions de grâces; puis, sous prétexte de le remercier, ou lui fit boire une telle quantité d'eau-de-vie, qu'il finit par s'endormir profondément. C'était ce qu'on voulait. On le transporta dansim champ voisin, on enveloppa quatre sequins dans un morceau de papier que Ton mit dans sa poche : c'était le prix de son âne, sur lequel on plaça Jules et l'un des soldais blessé à la jambe. On alla passer le moment de la grande chaleur dans une ruine antique au bord d'un étang; on marcha toute la nuit en évitant les villages, fort peu nombreux sur cette route, et enfin le surlendem ;in, au lever du soleil, Jules^ porté par ses hommes, se réveilla au centre de la forêt de la Faggiola, dans la cabane de charbonnier qui était son quartier général.
Le lendemain du combat, les religieuses de la Visitation trouvèrent avec horieur neuf cadavres dans leur jardin et dans le passage qui conduisait de la porte extérieure à la porte en barreaux de fer; huit de leurs bravi étaient blessés. Jamais on n'avait eu une telle peur au couvent : parfois on avait bien entendu des coups d'arquebuse tirés sur la place, mais jamais cette quantité de coups de feu tirés dans le jardin, au centre des bâtiments et sous les fenêtres des rehgieuses. L'affaire avait bien duré une heure et demie, et pendant ce temps, le désordre avait été à sou comble dans l'intérieur du couvent. Si Jules Brauciforte avait eu la moindre intelligence avec quoiqu'une des religieuses ou des pension naù-es, il eût
réussi : il suffisait qu'on lui ouvilt Tune des nombreuses portes qui donnent sur le jardin ; mais, transporté d'indignation et de colère contre ce qu'il appelait le parjure de la jeune Hélène, Jules voulait tout emporter de vive force. II eiit cru manquer à ce qu'il se devait s'il eût confié son dessein ù quelqu'un qui pût le redire à Hélène. Un seul mot, cependant, à la petite Marietta eût suffi pour le succès : elle eût ouvert l'une des portes donnant sur le jardin, et un seul homme paraissant dans les dortoirs du couvent, avec ce terrible accompagnement de coups d'ar- (]uebuse entendus au dehors, eût été obéi à la lettre. Au premier coup de feu, Hélène avait tremblé pour les jours de son amant, et n'avait plus songé qu'à s'enfuir avec lui.
Comment peindre son désespoir lorsque la petite Marietta lui parla de l'efiroyable blessure que Jules avait reçue au genou, et dont elle avait vu couler le sang en abondance? Hélène détestait sa lâcheté et sa pusillanimité :
— J'ai eu la faiblesse de dire un mol à ma mère, et je sang de Jules a coulé; il pouvait perdre la vie dans cet assaut sublime où son courage a tout fait.
Les bnuH admis au parloir avaient dit aux. religieuses, avides de les écouter, que de leur vie ils n'avaient été témoins d'une bravoure comparable à celle du jeune homme habillé en counier qui dirigeait les efforts des brigands. Si toutes écoutaient ces récits avec le plus vif intérêt, on peut juger de l'extrême passion avec laquelle Hélène demandait à ces hmvl des détails sur le jeune chef des brigands, k la suite des longs récits qu'elle se lit faire par eux et par les vieux jardiniers, témoins fort
impartial iXj il lui sembla qu'elle n'aimait plus du tout sa mère. 11 y eut même un moment da dialogue fort vif entre ces personnes-qui s'aimaient si tendrement la veille du combat; la signora de Campireali fut choquée des taches de sang (ju'elle apercevait sur les fleurs d'un certain bouquet dont Hélène ne se séparait plus un seul instant.
— Il faut jeter ces fleurs souillées de sang.
— C'est moi qui ai fait verser ce sang généreux^ et il a coulé parce que j'ai eu la faiblesse de vous dire un mot.
— Vous aimez encore l'assassin de votre frère?
— J'aime mon époux, qui, pour mon éternel malheui', a été attaqué par mon frère.
Après ces mots, il n'y eut plus une seule parole échangée entre la signora de Campireali et sa fille pendant les trois journées que la signora passa encore au couvent.
Le lendemain de sou départ, Hélène réussit à s'échapper, profitant de la confusion qui régnait aux deux portes du couvent par suite de la présence d'un grand nombre de maçons qii'on avait introduits dans le jardin, et qui travaillaient à y élever de nouvelles fortifications. La petite Marietta et elle s'étaient déguisées en ouvriers. Mais les bourgeois faisaient une garde sévère aux portes de la ville. L'embarras d'Hélène fut assez grand pour sortir. Enfin, ce même petit marchand qui lui avait fait parvenir les lettres de Branciforte consentit à la faire passer pour sa fille et à l'accompagner jusque dans Albano. Hélène y trouva ime cachette chez sa nourrice, que ses bienfaits avaient mise à même d'ouvrir une petite boutique. A peine arrivée, elle écrivit a Branciforte, et la nourrice ti-ouva, non sans de grandes peines, un
homme qui voulut bien se hasarder à s'enfoncer dans la i'orêt de la Faggiola, sans avoir le mot d'ordre des soldats de Colonna.
Le messager envoyé par Hélène revint au bout de trois jours, tout effaré; d'abord, il lui avait été impossible de trouver Brancifortc, et les questions qu'il ne cessait de faire sur le compte du jeune capitaine ayant fini par le rendre suspect, il avait élé obligé de prendre la fuite.
— H n'en faut point douter, le pauvre Jules est mort, se (lit Hélène, et c'est moi qui l'ai tuél Telle devait être la conséquence de ma misérable faiblesse et de ma pusillanimité; il aurait dû aimer une femme forte, la fille de quelqu'un des capitaines du prince Colonna.
La nourrice crut qu'Hélène allait mourir. Elle monta au couvent des capucins, voisin du chemin taillé dans le roc, où jadis Fabio et son père avaient rencontré les deux amants au milieu de la nuit. La nourrice parla longtemps à son confesseur, et, sous le secret du sacrement, lui avoua que la jeune Hélène de Canipireali voulait aller rejoindre Jules Branciforte, son époux, et qu'elle était disposée à placer darss l'église du couvent une lampe d'argent de la valeur de cent piastres espagnoles.
— Cent piastres ! répondit le moine irrité. Et que deviendra notre couvent, si nous encourons la haine du seigneur de Campireali! Ce n'est p.as cent piastres, mais bien mille, qu'il nous a données pour être allés relever le corps de son fils sur le champ de bataille des Ciampi, sans compter la cire.
11 faut dire en l'honneur du couvent que deux moines âgés, ayant eu connaissance de la position exacte de la jeune Hélène, descendirent dans Albano, etlallorent voir
dans l'intention d'abord de l'amener de gré ou de force à prendre son logement dans le palais de sa famille : ils savaient qu'ils seraient richement récompensés par la signora de Campireali. Tout Albano était rempli du bruit de la fuite d'Hélène et du récit des magnifiques promesses faites par sa mère à ceux qui pourraient lui donner des nouvelles de sa fille. Mais les deux moines furent tellement touchés du désespoir de la pauvre Hélène, qui croyait Jules Branciforte mort, que, bien loin de la trahir en indiquant à sa mère le lieu où elle s'était retirée, ils consentirent à lui servir d'escorte jusqu'à la forteresse de la Pefrella. Hélène et Marietta, toujours déguisées en ouvriers, se rendirent h pied et de nuit à une certaine fontaine située dans la fcirèt de la Faggiola, à une lieue d'AlJjano. Les moines y avaient fait conduire des mulets, et quand le jour fut venu. Von se mit en route pour la Petrella. Les moines, que l'on savait protégés par le prince, étaient salués avec respect par les soldats qu'ils rencontraient dans la forêt; mais il n'en fut pas de même des deiLx petits hommes qui les accompagnaient : les soldats les regardaient d'abord d'un œil fort sévère et s'approchaient d'eux, puis éclataient de rire et faisaient compliment aux moines sur les grâces de leurs muletiers.
— Taisez-vous, impies, et croyez que tout se fait par ordre du prince Colonna, répondaient les moines en cheminant.
Mais la pauvre Hélène avait du malheur; le prince était absent de la Pelrc la, et quand, trois jours après, à son retour, il lui accorda enfin une audience, il se montra très-dur.
— Pourquoi venez-vous ici, mademoiselle? Que signi-
fie cette démarche mal avisée? Vos bavardages de femme ont fait périr sept hommes des plus braves qui fussent en Italie, et c'est ce qu'aucun homme sensé ne vous pardonnera jamais. En ce monde, il faut vouloir ou ne pas vouloir. C'est sans doute aussi par suite de nouveaux bavardages que Jules Branciforte vient d'être déclaré sacrilège et condamné à être tenaillé pendant deux heures avec des tenailles rougies au feu, et ensuite brûlé comme un juif, lui, un des meilleurs chrétiens que je connaisse! Comment eût-on pu, sans quelque bavardage infâme de votre paît, inventer ce mensonge horrible, savoir que Jules Branciforte était à Castro le jour de l'attaque du couvent? Tous mes hommes vous diront que ce jour-là même on le voyait ici à la Petrella, et que, sur le soir, je l'envoyai à Velletri.
— Mais est-il vivant? s'écriait pour la dixième fois la jeune Hélène fondant en larmes.
— 11 est mort pour vous, reprit le prince, vous ne le reverrez jamais. Je vous conseille de retourner à votre couvent de Castro ; tâchez de ne plus commettre d'indiscrétions, et je vous ordonne de quitter la Petrella d'ici à une heure. Surtout ne racontez à personne que vous m'avez vu, ou je saurai vous punir.
La pauvre Hélène eut Tàme navrée d'un pareil accueil de la part de ce fameux prince Colonna pour lequel Jules avait tant de respect, et qu'elle aimait pai'ce qu'il l'aimait.
Quoi qu'en voulût dire le prince Colonna, cette démarche d'Hélène n'était point malavisée. Si elle fût venue trois jours plus tôt à la Petrella, elle y eût trouvé Jule;^ Branciforte; sa blessure au genou le mettait hors d'étal
de marcher, et le prince le faisait tiansporter au gros boin^g d'Avezzano, dans le royaume de Naples. A la première nouvelle du terrible arrêt acheté contre Brancifoite par le seigneur de Campireali, et qui le déclarait sacrilège et violateur de couvent, le prince avait vu que, dans le cas où il s'agirait de protéger Branciforte, il ne pouvait plus compter sur les trois quarts de ses hommes. Ceci était un péché contre la Madone, à la protection de laquelle chacun de ces brigands croyait avoir des droits particuliers. S'il se fût trouvé un barigel à Rome assezosé pour venir arrêter Jules Branciforte au milieu de la foret de la Faggiola, il aurait pu réussir.
En arrivant à Avezzano, Jules s'appelait Fontana, et les gens qui le transportaient fm-ent discrets. A leur retour à la Pelrella, ils annoncèrent avec douleur que Jules était mort en route, et de ce moment chacun des soldats du prince sut qu'il y avait un coup de poignard dans le cœur pour qui prononcerait ce nom fatal.
Ce fut donc en vain qu'Hélène, de retom- dans Albano, écrivit lettres sur lettres, et dépensa, pour les faire porter à Branciforte, tous les sequins qu'elle avait. Les deux moines âgés, qui étaient devenus ses amis, car l'extrême beauté, dit le chroniqueur de Florence, ne laisse pas d'avoir quelque empire, même sur les cœurs endurcis par ce que l'égoïsme et l'hypocrisie ont de plus bas; les deux moines, disons-nous, avertirent la pauvre jeune tille que c'était en vain qu'elle cherchait à faire parvenir un mot à Branciforte : Colonna avait déclaré qu'il était mort, et certes Jules ne reparaîtrait au monde que quand le prince le voudrait. La nourrice d'Hélène lui annon(,a en pleurant que sa mère venait enfui de. découvrir sa re-
traite, et que les ordres les plus sévères étaient donnés pour qu'elle fût tran-sporlée de vive force au palais Càmpireali, dans Albano. Hélène comprit qu'une fois dans ce palais sa prison pouvait être d'une sévérité sans bornes, et que l'on parviendrait à lui interdire absolument toutes communications avec le dehors, tandis qu'au couvent de Castro elle aurait , pour recevoir et envoyer des lettres, les mêmes facilités que toutes les religieuses. D'ailleurs, et ce fut ce qui la détermina, c'était dans le jardin de ce couvent que Jules avait répandu son sang pour elle : elle pourrait revoir ce fauteuil de bois de la tourière, où il s'était placé un moment pour regarder sa blessure au genou; c'était là qu'il avait donné à Marietta ce bouquet taché de sang qui ne la quittait plus. Elle revint donc tristement au couvent de Castro, et l'on pourrait terminer ici son histoire : ce serait bien pour elle, et peut-être aussi pour le lecteur. Nous allons, en elfet, assister à la longue dégradation d'une âme noble et généreuse. Les mesures prudentes et les mensonges de la civilisation, qui désormais vont l'obséder de toutes parts, remplaceront les mouvements sincères des passions énergiques et naturelles. Le chroniqueur romain fait ici une réflexion pleine de naïveté : parce qu'une femme se donne la peine de faire une belle fille, elle croit avoir le talent qu'il faut pour diriger sa vie, et parce que, lorsqif elle avait six ans, elle lui disait avec raison : Mademoiselle, redressez votre collerette; lorsque celte fille a dix-huit ans et elle cinquante, lorsque cette fille a autant et plus d'esprit que sa mère, celle-ci, emportée par la manie de régner, se croit le droit de diriger sa vie et même d'employer le mensonge. Nous verrons que c'est
Victoire Carafa, la mère d'Hélène, qui, par une suite de moyens adroits et fort savammentcombinés, amena la mort cruelle de sa fille si chérie, après avoir fait son malheur pendant douze ans, triste résultat de la manie de régner. Avant de mourir, le seigneur de Campireali avait eu la joie de voir publier dans Rome la sentence qui condamnait Branciforte à être tenaillé pendant deux heures avec des fers rouges dans les principaux carrefours de Rome, à être ensuite brûlé à petit feu, et ses cendres jetées dans le Tibre. Les fresques du cloître de Sainle-Marie-Nouvelle, à Florence, montrent encore aujourd'hui comment on exécutait ces sentences cruelles envers les sacrilèges. En général, il fallait un grand nombre de gardes pour empêcher le peuple indigné de remplacer les bourreaux dans leur office. Chacun se croyait ami intime de la Madone. Le seigneur de Campireali s'était encore fait lire cette sentence peu de moments avant sa mort, et avait donné à l'avocat qui l'avait procurée sa belle terre située entre Albano et la mer. Cet avocat n'était point sans mérite. Branciforte était condamné à ce supplice atroce, et cependant aucun témoin n'avait dit l'avoir reconnu sous les habits de ce jeune homme déguise en courrier, qui semblait diriger avec tant d'autorité les mouvements des assaillants. La magnificence de ce don mit en émoi tous les intrigants de Rome. Il y avait alors à la cour un certain fralone (moine), homme profond et capable de tout, même de forcer le pape <■! lui donner le chapeau ; il prenait soin des aîïaires du prince Colonna, et ce client terrible lui valait beaucoup de considération. Lorsque la signora de Campireali vit sa fille de retour à Castro, elle lit appeler ce fiatone.
— Votre révérence sera magnifiquement récompensée, si elle veut bien aider à la réussite de raiïaire fort simple que je vais lui expliquer. D'ici à peu de jours, la sentence qui condamne Jules Branciforte à un supplice terrible va être publiée et rendue exécutoire aussi dans le royaume de Naples. J'engage votre révérence à lire cette lettre du vice-roi, un peu mon parent, qui daigne m'annoncer cette nouvelle. Dans quel pays Branciforte pourra-t-il chercher un asile? Je ferai remettre cin puante mille piastres au prince avec prière de donner le tout ou partie à Jules Brancifoite, sous la condition qu'il ira servir le roi d'Espagne, mon seigneui", contre les rebelles de Flandre. Le vice-roi donnera un brevet de capitaine à Branciforte, et afin que la sentence de sacrilège, que j'espère bien aussi rendre exécutoire en Espagne , ne l'ari'èle point dans sa cari'ière, il portera le nom de baron Lizzara ; c'est une petite terre que j'ai dans les Abruzzes, et dont, à l'aide de ventes simulées, je trouverai le moyen de lui faire passer la propriété. Je pense que votre révérence n'a jamais vu une mère traiter ainsi l'assassin de son fils. Avec cinq cents piastres, nous aurions pu depuis longtemps nous débarrasser de cet être odieux; mais nous n'avons point voulu nous brouiller avec Colon na. Ainsi, daignez lui faire remarquer que mon respect pour ses droits me coûte soixante ou quatre-vingt mille piastres. Je veux n'entendre jamais parler de ce Branciforte, et sur le tout présentez mes respects au prince.
Le fratone dit que sous trois jours il irait faire une promenade du côté d'Ostie, et la signora de Campireali lui remit une bague valant mille piastres.
Quelques jours plus tard, le fratone reparut dans
Rome, et dit à la signora de Campireali qu'il n'avait point donné connaissance de sa proposition au prince ; mais qu'avant un mois le jeune Branciforte serait embarqué pour Barcelone, où elle pourrait lui faire remettre par un des banquiers de cette ville la somme de cinquante mille piastres.
Le prince trouva bien des difficultés auprès de Jules ; quelques dangers que désormais il dût courir en Italie, le jeune amant ne pouvait se déterminer à quitter ce pays. En vain le prince laissa-t-il entrevoir que la signora de Campireali pouvait mourir; en vain promit-il que dans tous les cas, au bout de trois ans, Jules pourrait revenir voir son pays, Jules répandait des larmes, mais ne consentait point. Le prince fut obligé d'en venir à lui demander ce départ comme un service personnel ; Jules ne put rien refuser à l'ami de son père; mais, avant tout, il voulait prendre les ordres d'Hélène. Le prince daigna se charger d'une longue lettre; et bien plus, permit à Jules de lui écrire de Flandre une fois tous les mois. Enfin, l'amant désespéré s'embarqua pour Barcelone. Toutes ses lettres furent brûlées par le prince , qui ne voulait pas que Jules revint Jamais en Italie. Nous avons oublié de dire que, quoique fort éloigné par caractère de toute fatuité, le prince s'était cru obligé de dire , pour faire réussir la négociation, que c'était lui qui croyait convenable d'assuj'cr une petite foitune de cinquante mille piastres au fils unique d'un des plus fidèles serviteurs de la maison Colonna.
La pauvre Hélène était traitée en princesse au couvent (le Castro. La mort de son père l'avait mise en possession d'une forlime considérable, et il lui survint des héritages
immenses. A l'occasion de la mort de son père, elle fi donner cinq aunes de drap noir à tous ceux des habitant de Castro ou des environs qui déclarèrent vouloir porte le deuil du seigneur de Canipireali. Elle était encon dans les premiers jours de son grand deuil, lorsqu'un' main parfaitement inconnue lui remit une lettre de Jules 11 serait difficile de peindre les transports avec lesquel cette lettre fut ouverte, non plus que la profonde tris tesse qui en suivit la lecture. C'était pourtant bien l'écri ture de Jules; elle fut examinée avec la plus sévère al tention. La lettre pailait d'amour; mais quelamoui grand Dieu! La signora de Campireali, qui avait tan d'esprit, l'avait pourtant composée. Son dessein était d commencer la correspondance par sept à huit lettre d'amour passionné; elle voulait préparer ainsi les sui vantes, où l'amour semblerait s'éteindre peu à peu.
Nous passerons rapidement sur dix années d'une vi malheureuse. Hélène se croyait tout à fait oubliée, et ce pendant avait refusé avec hauteur les hommages de jeunes seigneurs les plus distingués de Rome. Pourtan elle hésita un instant lorsqu'on lui parla du jeune Octav Colouiia, fils aîné du fameux Fabrice, qui jadis l'avait ;• mal reçue à la Petrella. Il lui semblait que, devant abso lument prendre un mari pour donner un protecteur au: terres qu'elle avait dans l'État romain et dans le royaum( de Naples, il lui serait moins odieux de porter le non d'un homme que jadis Jules avait aimé. Si elle eût con senti à ce mariage, Hélène arrivait bien rapidement à k vérité sur Jules Branciforte. Le vieux prince Fabrice parlait souvent et avec transports des traits de bravoure surhumaine du colonel Lizzai-a «Jules Branciforte), (jui.
it à fait semblablo anv héros des vieux romans, obérait à se distraire par de belles actions de ramour malurcux qui le rendait insensible à tous les plaisirs. Il îyait Hélène mariée depuis longtemps; la signora de mpireali l'avait environné, lui aussi, de mensonges. Hélène s'était réconciliée à demi avec cette mère si haie. Celle-ci, désirant passionnément la voir mariée, ia son ami, le vieux cardinal Santi-Qualro , protecteur
la Visitation, et qui allait à Castro, d'annoncer en ifidence aux religieuses les plus âgées du couvent que i voyage avait été retardé par un acte de grâce. Le bon pe Grégoire XllI, mû de pitié pour l'âme d'un brigand mmé Jules Branciforte, qui autrefois avait tenté de lier leur monastère, avait voulu, en apprenant sa >rt, révoquer la sentence qui le déclarait sacrilège, ;n convaincu que, sous le poids d'une telle condamnan, il ne pourrait jamais sortir du purgatoire, si toutes Branciforte, surpris au Mexique et massacré par des ivages révoltés , avait eu le bonheur de n'aller qu'en rgatoire. Cette nouvelle mit en agitation tout le couit de Castro; elle parvint à Hélène, qui alors se livrait outes les folies de vanité que peut inspirer à une perme profondément ennuyée la possession d'une grande tune. A partir de ce moment, elle ne sortit plus de sa imbre. Il faut savoir que, pour arriver à pouvoir pla-
sa chambre dans la petite loge de la portière où Jules tait réfugié un instant dans la nuit du combat, elle lit fait reconstruire une moitié du couvent. Avec des nés infinies et ensuite un scandale fort difficile à apai- , elle avait réussi à découvrir et à prendre à son sere les trois bravi employés pai- Branciforte et survivant
encore aux cinq qui jadis échappèrent au combat de Castro. Parmi eux se trouvait Ugone, maintenant vieux et criblé de blessures. La vue de ces trois hommes avait causé bien des murmures ; mais enfin la crainte que le caractère allier d'Hélène inspirait à tout le couvent l'avait emporté, et tous les jours on les voyait, revêtus de sa livrée, venu- prendre ses ordres à la grille extérieure, el souvent répondre longuement à ses questions toujours sur le même sujet.
Après les six mois de réclusion et de détachement pour toutes les choses du monde qui suivirent l'annonce de la mort de Jules, la première sensalion qui réveilla cette âme déjà brisée par un malheur sans remède et un long ennui fut une sensation de vanité.
Depuis peu, l'abbesse était morte. Suivant l'usage, le cardinal San'.i-Quatro, qui était encoie protecteur de la Visitation, malgré son grand âge de quatre-vingt-douze ans, avait formé la liste des trois dames rehgieuses entre lesquelles le pape devait choisir une abbesse. 11 fallait des motifs bien graves pour que Sa Sainteté lût les deux derniers noms de la liste, elle se contentait ordinairement de passer un trait de plume sur ces noms, et la nomination était faite.
Un jour, Hélène était à la fenêtre de l'ancienne loge de la tourière, qui était devenue maintenant l'extrémité de l'aile des nouveaux bâtiments construits par ses ordres. Cette fenêtre n'était pas élevée de plus de deux pieds au-dessus du passage arrosé jadis du sang de Jules et qui maintenant faisait partie du jardhi. Hélène avait les yeux profondément fixés sur la terre. Les trois dames que Ion savait depuis quelques heures être portées sur
la liste du cardinal pour succéder à la défunte abbesse vinient à passer devant la fenêtre d'Hélène. Elle ne les vit pas, et par conséquent ne put les saluer. L'une des trois dames fut piquée et dit assez haut aux deuv autres :
— \o\\li une belle façon pour une pensionnaire d'étaler sa chambre aux yeux du public!
Réveillée par ces paroles, Hélène leva les yeux et reuco'.itra trois regards méchants.
— Eh bien, se dit-elle en formant la fenêtre sans saluer, voici assez de temps que je suis agneau dans ce couvent; il faut être loup, quand ce ne serait que pour varier les amusements de messieurs les curieux de la ville.
Une heure après, un de ses gens, expédié en courrier, portait la lettre suivante à sa mère, qui depuis dix années habitait Rome et y avait su acquérir un grand crédit.
« Mère trés-respecïable,
w Tous les ans tu me donnes trois cent mille francs le joui' de ma fête; j'emploie cet argent à faire ici des folies, honorables à la vérité, jnais qui n'en sont pas moins des folies. Quoique tu ne me le témoignes plus depuis longtemps, je sais que j'aurais deux façons de le prouver ma reconnaissance pour toutes les bonnes inteutions que tu as eues à mon égard. Je ne me marierai point, mais je deviendrai avec plaisir obbe.sse de ce coucenl; ce qui m'a donné cette idée, c'est que les trois dames que notre cardinal Santi-Quatro a portées sur la liste par lui présentée au saint-père sont mes ennemies; et, quelle que soit l'élue, je m'attends à éprouver toutes
sortes de vexations. Présente le bouquet de ma fête aux personnes auxquelles il faut l'offrir; faisons d'abord retarder de six mois la nomination, ce qtii rendra folle de bonheur la prieure du couvent, mon amie intiiîie, et qui aujourd'hui tient les rênes du gouvernement. Ce sera déjà pour moi une source de bonheur, et c'est bien rarement que je puis employer ce mot en parlant de ta lille. Je trouve mon idée folle ; mais^, si tu .vois quelque chance de succès, dans trois joiu's je prendrai le voile blanc, huit années de séjour au couvent, sans découcher, me donnant droit à une exemption de six mois. La dispense ne se refuse pas, et coiite quarante écus. » Je suis avec respect, ma vénérable mère, etc. » Cette lettre combla de joie la signora de Campireali. Lorsqu'elle la reçut, elle se repentait vivement d'avoir fait annoncer à sa lille la mort de Branciforte; elle ne savait comment se terminerait cette profonde mélancolie où elle était tombée ; elle prévoyait quelque coup de tête ; elle allait jusqu'à craindre que sa lille ne voulût aller visiter au Mexique le lieu où l'on avait prétendu que Branciforle avait éié massacré, auquel cas il était Irèspossible qu'elle apprît à Madrid le vrai nom du colonel Lizzara. J)'un autre côté, ce que sa fille demandait par son courrier était la chose du monde la plus difficile et l'on peut même dire la plus absurde. Une jeune fille qui n'était pas môme religieuse, et qui d'ailleurs n'était connue que par la folle passion d'un brigand, que peutêtre elle avait partagée, être mise à la tête d'un couvent où tous les princes romains comptaient quelques parentes! Mais, pensa la signora de Campireali, on dit que tout procès peut être plaidé et par conséquent gagné.
Dans sa réponse. Victoire Carafa donna des espérances à sa fille, qui, en général, n'avait qne des volontés absurdes, mais par compensation s'en dégoûtait très-facilement. Dans la soirée, en prenant des informations sur tout ce qui, de près ou de loin, pouvait tenir au couvent de Castro, elle apprit que depuis plusieurs mois son ami le cardinal Santi-Quatro avait beaucoup d'humeur : il voulait marier sa nièce à don Octave Colonna, fils aine du prince Fabrice, dont il a été parlé si souvent dans la présente histoire. Le prince lui offrait son second fils don Lorenzo, parce que, pour arranger sa fortune, étrangement compromise par la guerre que le roi de Naples et le pape, enfin d'accord, faisaient aux brigands de la Faggiola, il fallait que la femme de son fils aine apportât une dot de six cent mille piastres (3,210,000 francs) dans la maison Colonna. Or, le cardinal Santi-Quatro, même en déshéritant de la façon la plus ridicule tous ses autres parents, ne pouvait offrir qu'une fortune de trois cent quatre-vingt ou quatre cent mille écus.
Victoire Carafa passa la soirée et une partie de la nuit à se faire confirmer ces faits par tous les amis du vieux Santi-Quatro. Le lendemain, dès sept heures, elle se fit annoncer chez le vieux cardinal.
— Éminence, lui dit-elle, nous sommes bien vieux tous les deux ; il est inutile de chercher à nous tromper, eu donnant de beaux noms à des choses qui ne sont pas belles; je viens vous proposer une folie : tout ce que je puis dire pour elle , c'est qu'elle n'est pas odieuse ; mais j'avouerai que je la trouve souverainement ridicule. Lorsqu'on traitait le mariage de don Octave Colonna avec ma fille Hélène, j'ai pris de l'amitié pour ce jeune homme.
et, le jour de son mariage, je vous remettrai deux cent mille piastres en terres ou en argent, que je vous prierai de lui faire tenir. Mais, pour qu'une pauvre veuve telle que moi puisse faire un sacrifice aussi énorme, il faut que ma fille Hélène, qui a présentement vingt-sept ans, et qui depuis l'âge de dix-neuf ans n'a pas découché du couvent, soit faite abbesse de Castro ; il faut pour cela retarder l'élection de six mois ; la chose est canonique.
— Que dites-vous, madame ? s'écria le vieux cardinal hors de lui ; Sa Sainteté elle-même ne pourrait pas faire ce que vous venez demander à un pau^Te vieillard im-" potent.
— Aussi, ai-je dit à Votre Éminence quB la chose était ridicule : les sots la trouveront folle; mais les gens bien instruits de ce qui se passe à la cour penseront que notre excellent prince, le bon pape Grégoire XIII, a voulu récompenser les loyaux et longs services de Votre Éminence en facilitant un mariage que tout Rome sait qu'elle désire. Du reste, la chose est fort possible, tout à fait canonique, j'en réponds; ma fille prendra le voile blanc dès demain.
— Mais la simonie, madame!... s'écria le vieillard d'une voix terrible.
La signora de Campireali s'en allait.
— Quel est ce papier que vous laissez?
— C'est la liste des terres que je présenterais comme valant deux cent mille piastres si l'on ne voulait pas d'argent comptant; le changement de propriété de ces terres pourrait être tenu secret pendant fort longtemps; par exemple, la maison Colonna me ferait des procès que je perdrais...
— Mais la simonie, madame ! l'effroyable simonie !
— Il faut commencer par difîérer Télection de six mois; demain je viendrai prendre les ordres de Votre Éminence.
Je sens qu'il faut expliquer pour les lecteurs nés au nord des Alpes le ton presque officiel de plusieurs parties de ce dialogue; je rappellerai que, dans les pays strictement catholiques, la plupart des dialogues sur les sujets scabreux finissent par arriver au confessionnal, et alors il n'est rien moins qu'indifférent de s'être servi d'un mot respectueux ou d'un terme ironique.
Le lendemain, dans la journée, Victoire Carafa sut que, par suite d'une grande erreur de fait, découverte dans la liste des trois dames présentées pour la place d'abbesse de Castro, cette élection était différée de six mois : la seconde dame portée sur la liste avait un renégat dans sa famille; un de ses grands-oncles s'était fait protestant à Udine.
La signora de Campireali crut devoir faire une démarche auprès du prince Fabrice Colonna, à la maison duquel elle allait offrir une si notable augmentation de fortune. Apres deux jours de soins, elle parvint à obtenir une entrevue dans un village voisin de Rome, mais elle sortit tout effrayée de cette audience; elle avait trouvé le prince, ordinairement si calme, tellement préoccupé de la gloire militaire du colonel Lizzara (Jules Branciforte), qu'elle avait jugé absolument inutile de lui demander le secret sur cet article. Le colonel était pour lui comme un fils, et, mieux encore, comme un élève favori. Le prince passait sa vie à lire et relire certaines lettres ai'rivées de Flandre. Que devenait le dessein favori auquel la signora
de Campireali sacrifiait tant de choses depuis dix ans, si sa fille apprenait l'existence et la gloire du colonel Lizzara?
Je crois devoir passer sous silence beaucoup de circonstances qui, à la vérité, peignent les mœurs de cette époque, mais qui me semblent tristes à raconter. L'auteur du manuscrit romain s'est donné des peines infinies pour arriver à la date exacte de ces détails que je supprime.
Deux ans après l'entrevue de la signera de Campireali avec le prince Colonna, Hélène était abbesse de Castro; mais le vieux cardinal Santi-Quatro était mort de douleur après ce grand acte de simonie. En ce temps-là, Castro avait pour évêque le plus bel homme de la cour du pape, monsignor Francesco Cittadini, noble de la ville de Milan. Ce jeune homme, remarquable par ses grâces modestes et son ton de dignité, eut des rapports fréquents avec l'abbesse de la Visitation à l'occasion surtout du nouveau cloître dont elle entreprit d'embellir son couvent. Ce jeune évêque Cittadini, alors âgé de vingtneuf ans, devint amoureux fou de cette belle abbesse. "Dans le procès qui fut dressé un an plus tard, une foule de religieuses, entendues comme témoins, rapportent que l'évêque multipliait le plus possible ses visites au couvent, disant souvent à leur abbesse : « Ailleurs, je commande, et, je l'avoue à ma honte, j'y trouve quelque plaisir; auprès de vous, j'obéis comme un esclave, mais avec un plaisir qui surpasse de bien loin celui de commander ailleurs. Je me trouve sous l'influence d'un être supérieur; quand je l'essayerais, je ne pourrais avoir d'autre volonté que la sienne, et j'aimerais mieux me
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voii" pour une éternité le dernier de ses esclaves que d'être roi loin de ses yeux. »
Les témoins rapportent rju'au milieu de ce? phrases élégantes souvent l'abbesse lui ordonnait de se taire, et en des termes durs et qui montraient le mépris.
— A vrai dire, continue un autre témoin, madame le traitait comme un domestique; dans ces cas-là, le pauvre évêque baissait les yeux, se mettait à pleurer, mais ne s'en allait point. 11 trouvait tous les jours de nouveaux prétextes pnur reparaître au couvent, ce qui scandalisait fort les confesseurs des religieuses et les ennemies de l'abbessc. Mais madame l'abbesse était vivement défendue par la prieure, son amie intime, et qui, sous ses ordres immédiats, exerçait le gouvernement intérieur.
— Vous savez, mes nobles sœurs, disait celle-ci, que, depuis celte passion contrariée que notre abbesse éprouva dans sa première jeunesse pour un soldat d'aventure, il lui est resté beaucoup de bizarrerie dans les idées; mais vous savez lotîtes que son caractère a ceci de remarquable, que jamais elle ne revient sur le compte des gens pour lesquels elle a montré du mépris. Or, dans toute sa vie peut-être, elle n'a pas prononcé autant de paroles
•outrageantes qu'elle en a adressé en notre présence au pauvre monsignor Citladini. Tous les jours, nous voyons celui-ci subir des traitements (jui nous font rougir pour sa haute dignité.
— Oui, répondaient les religieuses scandalisées, mais il revient tous les jours; donc, au fond, il n'est pas si maltraité, et, dans tous les cas, cette^ apparence d'intrigue nuit à la considération du saint ordre de la Visitation.
Le maître le plus dur n'adresse pas au valet le plus inepte le quart des injures dont tous les jours rallière abbesse accablait ce jeune évêque aux façons si onctueuses; mais il était amoureux, et avait apporté de son pays cette maxime fondamentale, qu'une fois une entreprise de ce genre commencée, il ne faut plus s'inquiéter que du but, et ne pas regarder les moyens.
— Au bout du compte, disait l'évèque à son confident César del Bene, le mépris est pour l'amant qui s'est désisté de l'attaque avant d'y être contraint par des moyens de force majeure.
Maintenant, ma triste tâche va se borner à donner un extrait nécessairement fort sec du procès à la suite du- (juel Hélène trouva la mort. Ce procès, que j'ai lu dans une bibliothèque dont je dois taire le nom, ne forme pas moins de huit volumes in-folio. L'inteiTogatoire et le raisonnement sont en langue latine, les réponses en italien. J'y vois qu'au mois de novembre 1572, sm* les onze heures du soir, le jeune évêque se rendit seul à la porte de l'église où toute la journée les fidèles sont admis ; l'abbesse elle-même lui ouvrit cette porte, et lui permit de la suivre. Elle le reçut dans une chambre qu'elle occupait souvent et qui communiquait par une porte secrète' aux tribunes qui régnent sur les nefs de l'église. Une heure s'était à peine écoulée lorsque l'évèque, fort surpris, fut renvoyé chez lui; l'abbesse elle-même le reconduisit à la porte de l'église, et lui dit ces propres paroles :
— Retournez à votre palais -el quittez-moi bien vite. Adieu, monseigneur, vous me faites horreur . il me semble que je me suis donnée a un laquais.
Toutefois, trois mois après, arriva le temps du carna-
val. Les gens de Castro étaient renommés par les fêtes qu'ils se donnaient entre eux à cette époque^ la ville entière retentissait du bruit des mascarades. Aucune ne manquait de passer devant une petite fenêtre qui donnait im jour de souffrance à une certaine écurie du couvent. L'^n sent bien que trois mois avant le carnaval celte écurie était changée en salon, et qu'elle ne désemplissait pas les jours de mascarade. Au milieu de toutes les folies du public, révêque vint à passer dans son carrosse, l'abbosse lui tit un signe, et, la nuit suivante, à une heure, il ne manqua pas de se (rouverà la porte de l'église. 11 entra; mais, moins de trois quarts d'heure après, il'fut renvoyé avec colère. Depuis le premier rendez-vous, au mois de novembre, il continuait à venir au couvent à peu près tous les huit jours. On trouvait sur sa figure un petit air de triomphe et de sottise qui n'échappait à personne, mais qui avait le privilège de choquer grandement le caractère altier de la jeune abbesse. I.e lundi de Pâques, entre autres jours, elle le traita comme le dernier des hommes, et lui adressa des paroles que le plus pa\ivie des hommes de peine du couvent n'eût pas supportées. Toutefois, peu de jours après, elle lui fit un signe à la suite duquel le bel évèque ne manqua pas de se trouver, à minuit, à la porte de l'église; elle l'avait fait veniipour lui apprendre qu'elle était enceinte. A cette annonce, dit le procès, le beau jeune homme pâlit d'horreur et devint tout à fait stupidc de peur. L'abbesse eut la fièvre ; elle fit appeler le médecin, et ne lui fit point mystère de son état. Cet homme connaissait le caractère généreux de la malade, et lui promit de la tirer d'affaire. )1 commença par la mettre en relation avec une femme
ilO L'ABBESSE DE CASTRO
du peuple jeune et jolie, qui, sans porter le titre de sage-femme, en avait les talents. Son mari était boulanger. Hélène futcontente delà conversation de cette femme, qui lui déclara que, pour l'exécution des projets à l'aide desquels elle espérait la sauver, il était nécessaire, qu'elle eût deux confidentes dans le couvent.
— r Une femme comme vous, à la bonne heure, mais une de mes égales! non; sortez de ma présence.
I.a sage-femme se retii'a. Mais, quelques heures plus tard, Hélène, ne trouvant pas prudent de s'exposer aux bavardages de cette femme, fit appeler le médecin , qui la renvoya au couvent, où elle fut traitée généreusement. Cette femme jura que, même non rappelée, elle n'eût jamais divulgué le secret confié; mais elle déclara de nouveau que, s'il n'y avait pas dans l'inléiieur du couvent deux femmes dévouées aux intérêts de l'abbesse et sachant tout, elle ne pouvait se mêler de rien. (Sans doute elle songeait à l'accusation d'infanticide.] Après y avoir beaucoup réfléchi, l'abbesse résolut de confier ce terrible secret h madame Yicloire, prieure du couvent, de la noble famille des ducs de C... et à madame Bernarde, fille du marquis P... Elle leur fit jiu-er sur leurs bréviaires de ne jamais dire un mot, même au tribunal de la pénitence, de ce qu'elle allait leur confier. Ces dames reslèrent glacées de terreur. Elles avouent, dans leurs interrogatoires, que, préoccupées du caractère si allier de leur abbesse, elles s'attendirent à l'aven de quelque meurtre. L'abbesse leur dit d'un air simple et froid :
— J'ai manqué à tous mes devoirs, je suis enceinte.
Madame Victoire, la prieure, profondément émue et
troublée par l'amitié qui, depuis tant d'années, l'unissait à Hélène, et non poussée par une vaine curiosité, s'écria les larmes aux yeux :
— Quel est donc l'imprudent qui a commis ce crime ?
— Je ne l'ai pas dit même à mon confesseur; jugez si je veux le dire à vous !
Ces deux dames délibérèrent aussitôt sur les moyens de cacher ce fatal secret au reste du couvent. Elles décidèrent d'abord que le lit de l'abbeisse serait transporté de sa chambre actuelle, lieu tout à fait central, à la pharmacie que l'on venait d'établir dans l'endroit le plus reculé du couvent, au troisième étage du grand bâtiment élevé par la générosité d'Hélène. C'est dans ce lieu que l'abbesse donna le jour à un enfant mâle. Depuis trois semaines la femme du boulanger était cachée dans l'appartement de la prieure. Comme cette femme marchait avec rapidité le long du cloître, emportant l'enfant, celuici jeta des cris, et, dans sa terreur, cette femme se réfugia dans la cave. Une heiii'e après, madame Bernarde, aidée du médecin, pai'vint à ouvrir une petite porte du jardin; la femme du boulanger sortit rapidement du couvent et bient('»t après de la ville. Arrivée en rase campagne et poursuivie par iine terreur panique, elle se réfugia dans une grotte que le hasard lui fit rencontrer dans certains rochers. L'abbesse écrivit à César del Bene, confident et premier valet de chambre de l'évèque, qui courut à la grotte qu'on lui avait indiquée ; il était à cheval : il prit l'enfant dans ses bras, et partit au galop pour Monteliascone. L'enfant fut baptisé dans l'égUse de Sainte-Marguerite, et reçut le nom. d'Alexandre. L'hôtesse du lieu ;ivait procuvé une nourrice à laquelle Ctîsav remit huit
écus : beaucoup de femmes, s'étant rassemblées autour de l'église pendant la cérémonie du baptême, demandèrent à grands cris au seigneur César le nom du père de l'enfant.
— C'est un grand seigneur de Rome, leur dit-il, qui s'est permis d'abuser d'une pauvre villageoise comme vous.
VA il disparut.
Tout allait bien jusque-là dans cet immense couvenl, habité par plus de trois cents femmes curieuses; personne n'avait lieii vu, personne n'avait rien entendu. Mais l'abbesse avait remis au médecin quelques poignées de sequins nouvellement frappés à la monnaie de Rome. Le médecin donna plusieurs de ces pièces à la femme du boulanger. Celte femme était jolie et son mari jaloux; il fouilla dans sa malle, trouva ces pièces d'or si brillantes, et, les croyant le prix de son déshonneur, la força, le couteau sur la gorge, à dire d'où elles provenaient. Après quelques tergiversations, la femme avoua la vérité, et la paix fut faite. Les deux époux en vinrent à délibérer sur l'emploi d'une telle somme. La boulangère voulait payer ([uelques dettes; mais le mari trouva phis beau d'acheter un mulet, ce qui fut fait. Ce mulet tit scandale dans le quartier, qui connaissait bien la pauvreté des deux époux. Toutes les commères de la ville, amies et enne* mies, venaient successivement demander à la femme du. boulanger quel était l'amant généreux qui l'avait mise à même d'acheter un mulet. Celte femme, irritée, répondait quelquefois on racontant la vérité. Un jour que Ce-
sar del Bene était allé voir l'enfant, et revenait rendre compte de sa visite à Tabbesse, celle-ci, quuiiiue fort indisposée, se traîna jusqu'à la grille, et lui fit des reproches sur le peu de discrétion des agents employés par lui. i»e soncôté, l'évêque tomba malade de peur; il écrivit à ses frères à Milan pour leur raconter l'injuste accusation à laquelle il était en butte ; il les engageait à venir à son secours. Quoique gravement indisposé, il prit la résolution de quitter Castro; mais, avant de partir, il écrivit à l'abbesse:
« Vous savez déjà que tout ce qui a été fait est public. Ainsi, si a'ous prenez intérêt à sauver non-seulement ma réputation, mais peut-être ma vie, et pour éviter un plus grand scandale, vous pouvez inculper Jean-Baptiste Doleri, mort depuis deux jours ; que si, par ce moyen, vous fie réparez pas votre honneur, le mien du moins necouj-ra [)lus aucun périL »
L'évêque appela don Luigi, confesseur du monastère de Castro.
— Remettez ceci, lui dit-il, dans les propres mains de madame l'abbesse.
Celle-ci, après avoir lu cet infâme billet, s'écria devant tout ce qui se trouvait dans la chambre :
— Ainsi inérilenl d'èlre Irailées les vierijes folles qui piét'èrenl ht beanlé du corps à celle de l'âme !
Le bruit de tout ce qui se passait à Castro' parvint lapidemcnt aux oreilles du terrible cardinal Farnèse (il se donnait ce caractère depuis quelques années, parce qu'il espérait, dans le prochain conclave, avoir l'appui des cardinaux zelanli). Aussitôt il donna l'ordre au podestat de Castro de faire arrêter l'évêque Cittadini. Tous les do-
raesliques de celui-ci, ciaignant la question, prirent la fuite. Le seul César del Bene resta fidèle à son maîtrC;, et lui jura qu'il moui'rait dans les tourments plutôt que de rien avouer qui pût lui nuire. Cittadini, se voyant entouré de gardes dans son palais, écrivit de nouveau à ses frères, qui arrivèrent de Milan en toute hâte. Us le trouvèrent détenu dans la prison de Ronciglione.
Je vois dans le premier interrogatoire de l'abbesse que, tout en avouant sa faute, elle nia avoir eu des lapports avec monseigneur l'évêque; son complice avait été Jean- Baptiste Doleri, avocat du couvent.
Le 9 septembre 1373, Grégoire XI 11 ordonna que le procès fût fait en toute hâte et en toute rigueur. Un juge criminel, un fiscal et un commissaire se transportèrent à Castro et à Ronciglione. César del Bene, premier valet de chambre de l'évèque, avoue seulement avoir porle un enfant chez une nourrice. On l'interroge en présence de mesdames Victoire et Bernarde. On le met à la torture deux jours de suite; il soutire horiiblement ; mais, tidèle à sa parole, il n'avoue que ce qu'il est impossil^le de nier, et le fiscal ne peut rien tirer de lui.
Quand vient le tour de mesdames Victoire et Bernarde^ qui avaient été témoins des tortures infligées à César, elles avouent tout ce qu'elles ont fait. Toutes les religieuses sont interrogées sur le nom de l'auteur du crime ; la plupart répondent avoir ouï dire que c'est monseigneur l'évèque. Une des sœurs portières rapporte les paroles outrageantes que l'abbesse avait adressées à l'évevèque en le mettant à la porte de l'église. Elle ajoute . « Quand on se parle sur ce ton, c'est qu'il y a bien longtemps que l'on fait l'amour ensemble. En etfet, monsei-
giieiir l'évêque, ordinairement remarquable par l'excès de sa suffisance, avait, en sortant de l'église ^ l'air tout penaud. »
L'une des religieuses, interrogées en présence de Tinsliiiment des tortures, répond que l'auteur du crime doit être le chat, parce que l'abbesse le tient continuellement dans ses bras et le carresse beaucoup. Une autre religieuse prétend que l'auteur du crime devait être le vent^ parce que, les jours où il t'ait du vent, l'dbbesse est heureuse et de bonne humeur, elle s'expose à ruction du vent sur un belvédère qu'elle a fait construire exprès; et quand on va lui demander une grâce en ce lieu, jamais elle ne la refuse. La femme du boulanger, la nourrice, les commères de Monteûascone, effrayées par les tortures qu'elles avaient vu infliger à César, disent la vérité.
Le jeune cvêque était malade ou faisait le malade à Runcigiione, ce qui donna l'occasion à ses fi'ères, soutenus par le crédit et par les moyens d'influence de la signora de Campireali, de se jeter plusieurs fois aux pieds du pape, et de lui demander que la procédure fût suspendue jusqu'à ce que l'évêque eût recouvré la santé. Sur quoi le terrible cardinal Farnèse augmenta le nombre des soldats qui le gai'daient dans sa prison. L'évêque ne pouvant être interrogé, les commissaires commençaient toutes leurs séances par faire subir un nouvel interrogatoire à l'abbesse. Un jour que sa mère lui avait fait dire d'avoir bon courage et de continuer à tout nier, elle avoua tout.
— Pourquoi avez-vous d'abord inculpé Jean-Baptiste Doleri?
— Par pitié pom- la lâcheté de l'évêque ; et d'ailleurs,
s'il parvient à sauver sa chère vie, il pourra donner des
soins à mon fils.
Après cet aveu, on enferma l'abbesse dans une chambre du couvent de Castro, dont les murs, ainsi que la voûte, avaient huit pieds d'épaisseui- ; les rehgieuses ne parlaient de ce cachot qu'avec terreur, et il était connu sous le nom de chambre des moines; l'abbesse y fut gardée à vue par trois femmes.
La santé de l'évèque s'étant un peu améliorée, trois cents sbires ou soldats vinrent le prendre à Ronciglione, et il fut transporté à Rome en litière; on le déposa à la prison appelée Corle Sacelfa. Peu de jours après, les religieuses aussi furent amenées à Rome ; l'abbesse fut placée dans le monastère de Sainte-Marthe. (Quatre religieuses étaient inculpées : mesdames Victoire et Bernarde, la sœur chargée du tour, et la portière qui avait entendu les paroles outrageantes adressées à l'évèque par l'abbesse.
L'évèque fut interrogé par Vauditeur de la chambre, l'un des premiers personnages de l'ordre judiciaire. On remit de nouveau à la torture le pauvre César del Bene, qui non-seulement n'avoua rien, mais dit des choses qui faisaient de la peine au ministère public, ce qui lui valut une nouvelle séance de tortm-e. Ce supplice préliminaire fut également infligé à mesdames Victoire et Bernarde. L'évèque niait tout avec sottise, mais avec une belle opiniâtreté; il rendait compte dans le plus grand détail de tout ce qu'il avait fait dans les trois soirées évidemment passées auprès de l'abbesse.
Enfin, on confronta l'abbesse avec l'évèque, et, quoiqu'elle dît constamment la vérité, on la soumit à la tor-
ture. Comme elle répétait ce qu'elle avait toujours dit depuis son premier aveu, l'évêque, fidèle à son rôle^ lui adressa des injures.
Après plusieurs autre mesures raisonnables au fond, mais entachées de cet esprit de cruauté qui, après les règnes de Charles-Quint et de Philippe II, prévalait trop souvent dans les tribunaux d'Italie, 1 evêque fut condamné à subir une prison perpétuelle au château Saint- Ange: l'abbesse fut condamnée à être détenue toute sa vie dans le couvent de Sainte-Marthe, où elle se trouvait. Mais déjà la signora de Campireali avait entrepris, pour sauver sa fille, de faire creuser un passage souterrain. Ce passage partait de l'un des égouts laissés par la magnificence de l'ancienne Rome, et devait aboiitir au caveau profond où l'on plaçait les dépouilles mortelles des religieuses de Sainte -Marthe. Ce passage, large de deux pieds à peu près, avait des parois de planches pour soutenir les terres à droite et à gauche, et on lui donnait pour voûte, à mesure que Ton avançait, deux planches placées comme les jambages d'un A majuscule.
On pratiquait ce souterrain à trente pieds de profondeur à peu près. Le point important était de le diriger dans le sens convenable; à chaque instant, des puits et des fondements d'anciens édifices obligeaient les ouvriers à se détourner. Une autre grande difQculté, c'étaient les déblais dont on ne savait que laire; il paraît qu'on les semait pendant la nuit dans toutes les rues de Rome. On était étonné de cette quantité de terre qui tombait, pour ainsi dire, du ciel.
Quelque grosses sommes que la signora de Campireali dépensât pour essayer de sauver sa fille, son passage
souteriain eût sans doute été découvert, mais le pape Grégoire XllI vint à mourir eu ioS'ô, et le règne du désordre commença avec le siège vacant.
Hélène était fort mal à Sainte-Marthe ; on peut penser si de simples religieuses assez pauvres mettaient du zèle à vexer une abbesse fort riche et convaincue d'un tel crime. Hélène attendait avec empressement le résultat des travaux entrepris par sa mère. Mais tout à coup son cœur éprouva d'étranges émotions. 11 y avait déjà six mois que Fabrice Colonna, voyant l'état chancelant de la santé de Grégoire XIII, et ayant de grands projets pour l'interrègne, avait envoyé un de ses ofliciers à Jules Bianciforte, maintenant si connu dans les armées espagnoles sous le nom du colonel Lizzara. 11 ie rappelait en Italie; Jules brûlait de revoir son pays. 11 débarqua sous un nom supposé à Pescara, petit port de l'Adriatique sous Chietti, dans les Abruzzes, et par les montagnes il vint jusqu'à la Petrella. La joie du prince étonna tout le monde. Il dit à Jules qu'il l'avait fait appeler pour faire de lui son puccessevu", et lui donner le commandement de ses soldats." A quoi Branciforte répondit que, militairement parlant, l'entreprise ne valait plus rien, ce qu'il prouva facilement; si jamais l'Espagne le voulait sérieusement, en six mois, et à peu de frais, elle détruirait tous les soldats d'aventure de l'Italie.
— Mais, après tout, ajouta le jeune Branciforte, si vous le voulez, mon prince, je suis prêt à marcher. Vous trouverez toujours en moi le successeur du brave Ranuce tué aux Ciampi.
Avant l'arrivée de Jules, le prince avait ordonné, comme il savait ordonner, que personne dans la Petrella
ne s'avisât de parler de Castro et du procès de Tabbesse; la peine de mort, sans aucune rémission, était placée en perspective du moindre bavardage. Au milieu des transports d'amitié avec lesquels il reçut Branciforte, il lui demanda de ne point aller à Albano sans lui, et sa façon d'effectuer ce voyage fut de faire occuper la ville par mille de ses gens, et de placer une avant-garde de douze cents hommes sur la route de Rome. Qu'on juge de ce que devint le pauvre Jules, loi'squc le prince, ayant fait appeler le vieux Scotti, qui vivait encore, dans la maison où il avait placé son quartier général, le fit monter dans la chambre où il se trouvait avec Branciforte. Dès que les deux amis se furent jetés dans les bras l'un de Tautre :
— Maintenant, pauvre colonel, dit-il à Jules, attendstoi à ce qu'il y a de pis.
Sur quoi il souffla la chandelle et sortit en enfermant h clef les deux amis.
Le lendemain, Jules, qui ne voulut pas sortir de sa chambie, envoya demander au prince la permission de retourner à la Petrella, et de ne pas le voir de quelques jours. Mais on vint lui rapporter que le prince avait disr paru, ainsi que ses troupes. Dans la nuit, il avait appris la mort de Grégoire XIU; il avait oublié son ami Jules et coiu'ait la campagne. Il n'était resté autour de Jules qu'une trentaine d'iiommes appartenant à l'ancienne compagnie de Kanuce. L'on sait assez qu'en ce temps-là, pendant le siège vacant, les lois étaient muettes, chacun songeait à satisfaire ses passions, et il n'y avait de force (\\ie la force; c'est pourquoi, avant la fin de la journée, le prince Colonna avait déjà fait pendre plus de cinquante de ses ennemis. Quant à Jules, quoiqu'il n'eût pas qiia-
raille hommes avec lui, il osa marcher vers Rome.
Tous les domestiques de l'abbesse de Caslro lui avaient été fidèles; ils s'étaient logés dans les pauvres maisons voisines du couvent de Sainte-Marlhe. L'agonie de Grégoire XUI avait duré plus d'une semaine; la signora de Campireali attendait impatiemment les journées de trouble qui allaient suivre sa mort pour faire attaquer les derniers ciiKjuantc pas de son souterrain. Connue il s'agissait de traverser les caves de plusieurs maisons habitées, elle craignait fort de ne pouvoir dérober au public la fin de son enlrepiise.
Dès la surlendomaiii de l'arrivée de Branciforte à la Petrella, les trois anciens bravi de Jules, qu'Hélène avait pris à son service, semblèrent atteints de folie. Quoique tout le monde ne sût que trop qu'elle était au secret le plus absolu, et gardée par des religieuses qui la haïssaient, Ugone, l'un des bravi, vint à la porte du couvent, et fit les instances les plus étranges pour qu'on lui permît de voir sa maîtresse, et sur-le-champ. 11 fut repoussé et jeté à la porte. Dans son désespoir, cet homme y resta, et se mit à donner un bajoc (un sou) à chacune des peisonnes attachées au service de la maison qui entraient ou sortaient, en leiu' disant ces précises paroles: Rcjouissezvoiis avec moi ; le sifiiior Jules Branciforle csl arrivé, il est vivant : dilc» cela à vos amis.
Les deux camaïades d'Ugone passèrent la journée à lui apporter des bajocs, et ils ne cessèrent d'en distribuer joiu" et nuit, en disant toujours les mêmes paroles, que lorsqu'il ne leur en resta plus un seul. Mais les trois bravi, se relevant l'un l'autre, ne C(uilinuèrent pas moins à monter la garde à la porte du couvent de Sainte-Mar-
the, adressant toujours aux passants les mêmes pai-oles suivies de grandes salutations : Le seigneur Jules est arrivé, etc.
L'idée de ces braves gens eut du succès : moins de trente-six heures après le premier bajoc distribué, la pauvre Hélène, au secret, au fond de son cachot, savait que Jules clail vivant; ce mot la jeta dans une sorte de frénésie :
— 0 ma mère 1 s'écriait-elle, m'avez- vous fait assez de mal!
Ouelques heures plus tard, l'étonnante nouvelle lui fut confirmée par la petite Marietta, qui, en faisant le sacrifice de tous sesbijoux d'or, obtint la permission de suivre la sœur tourière qui apportait ses repas à la prisonnière. Hélène se jeta dans ses bras en pleurant de joie.
— Ceci est bien beau, lui dit-elle, mais je ne resterai plus guère avec toi.
— Certainement! lui dit Marietta. Je pense bien que le temps de ce conclave ne se passera pas sans que votre prison ne soit changée en un simple exil.
— Ah ! ma chère, revoir Jules ! et le revoir, moi coupable !
Au milieu de la troisième nuit qui suivit cet entretien, une partie du pavé de l'église s'enfonça avec un grand bruit; les religieuses de Sainte-Marthe crurent que le couvent allait s'abimer. Le trouble fut extrême, tout le monde criait au tremblement de terre. Une heure environ après la chute du pavé de marbre de l'église, la signora de Campireali, précédée par les ivois h ra ri au service {l'Hélène, pénétra dans le cachot parle souterrain.
— Victoire, victoire, madame! ciiaient \eshrari.
Hélène eut une peur mortelle; elle crut que Jules Branciforte était avec eux. Elle fut bien rassurée, et ses traits reprirent leur expression sévère lorsqu'ils lui dirent qu'ils n'accompagnaient que la signora de Campireali, et que Jules n'était encore que dans Albano, qu'il venait d'occuper avec plusieurs milliers de soldats.
Après quelques instants d'attente, la signora de Campireali parut; elle marchait avec beaucoup de peine, donnant le bras à son écuyer, qui était en grand costume et i'épée au côté: mais son habit magnifique était tout souillé de terre.
— 0 ma chère Hélène! je viens te sauver! s'écria la signora de Campireali.
— Et qui vous dit que je veuille être sauvée?
La signora de Campireali restait étonnée ; elle regardait sa fille avec de grands yeux; elle parut fort agitée.
— Eh bien, ma chère Hélène, dit-elle enfin, la destinée me force à t'avouer une action bien naturelle peutêtre, après les malheurs autrefois arrivés dans notre famille, mais dont je me repens, et que je te prie de me pardonner : Jules... Branciforte... est vivant...
— Et c'est parce qu'il vit que je ne veux pas vivre. La signora de Campireali ne Cumpi'enait pas d'abord
le langage de sa fille, puis elle lui adressa les supplications les plus tendres; mais elle n'obtenait pas de réponse : Hélène s'était tournée vers son crucifix et pi'iait sans l'écouter. Ce fut en vain que, pendant une heure entière, la signora de Campireali fit les derniers efforts pour obtenir une parole ou un regard. Enfin, sa fille, impatientée, lui dit :
— C'est sous le marbre de ce crucifix qu'étaient ca-
chées ses lettres, dans ma petite chambre d'Albano; il eût mieux valu me laisser poignarder par mon père ! Sortez, et laissez-moi do Tor.
La signora de Campiieali voulant continuer à parler à sa fille, malgré les signes d'effroi que lui adressait son e'cuyer, Hélène s'impatienta.
— Laissez-moi, du moins, une heure de liberté; vous avez empoisonné ma vie, vous voulez aussi empoisonner ma mort. ■
— Nous serons encore maîtres du souterrain pendant deux ou trois heures j j'ose espérer que tu te raviseras! s'écria la signora de Canipireali fondant en larmes.
Et elle reprit la route du souterrain.
— Ugone, reste auprès de moi, dit Hélène à l'un do ses hravi, et sois bien armé, mon garçon, car peut-être il s'agira de me défendre. Voyons ta dague, ton épée, ton poignard!
Le vieux soldat lui montra ces armes en bon état.
— Eh bien, tiens-toi là en dehors de ma prison; je vais écrire à Jules une longue lettre que tu lui remettras toi-même; je ne veux pas qu'elle passe par d'autres mains que les tiennes, n'ayant rien pour la cacheter. Tu peux lire tout ce que contiendra cette lettre. Mets dans tes poches tout cet or que ma mère vient de laisser, je n'ai besoin pour moi que de cinquante sequins; place-les sur mon lit.
Après ces paroles, Hélène se mit à écrire.
« .Je ne doute point de toi, mon cher Jules; si je m'en vais, c'est que je mourrais de doaleur dans les bras, en voyant quel eût été mon bonheur si je n'eusse pas com-
mis une faute. Ne va pas croire que j'aie jamais aimé aucun être au monde après toi; bien loin de là, mon cœur e'tait rempli du plus Aif mépris pour l'homme que j'admettais dans ma chambre. Ma faute fut uniquement d'ennui, et, si l'on veut, de libertinage. Songe que mon esprit, fort affaibli depuis la tentative inutile que je (is à la Petrella, où le prince que je vénérais, parce que tu l'aimais, me reçut si cruellement; songe, dis-je, que mon esprit, fort affaibli, fut assiégé par douze -années de mensonge. Tout ce qui m'environnait était faux et menteur, et je le savais. Je reçus d'abord une trentaine de lettres de toi; juge des transports avec lesquels j'ouvris les premières! mais, en les lisant, mon cœur se glaçait. J'examinais cette écriture, je reconnaissais ta main, mais non ton cœur. Songe que ce premier mensonge a dérangé l'essence de ma vie, au point de me faire ouvrir sans plaisir luie lettre de ton écriture ! La détestable annonce de ta mort acheva de tuer en moi tout ce qui restait encore des temps heureux de notre jeunesse. Mon premier dessein, comme tu le comprends bien, fut- d'aller voir et toucher de mes mains la plage du Mexique où l'on disait que les sauvages t'avaient massacré; si j'eusse suivi cette pensée... nous serions heureux maintenant, car, à Madrid, quels que fussent le nombre et l'adresse des espions qu'une main vigilante eût pu semer autour de moi, comme, de mon côté, j'eusse intéressé toutes les âmes dans lesquellcs«il reste encore un peu de pitié et de bonté, il est probable que je serais arrivée à la vérité; car déjà, niun Jules, tes belles actions avaient fixé sur toi l'attention du monde, et peut-être quelqu'un à Madi'id savait que tu étais Branciforle. Veux-tu que je te
dise ce qui empêcha notre bonheur? D'abord le souvenir de l'atroce et humiliante réception que le prince m'avait faite à la Petrella; que d'obstacles puissants à affronter de Castro au Mexique ! Tu le vois , mon âme avait déjà perdu de son ressort. Ensuite il me vint vme pensée de vanité. J'avais fait construire de grands bâtiments dans le couvent, aûn de pouvoir prendre pour chambre la loge de la tourière, où tu te réfugias la nuit du combat. Un jour, je regardais cette terre que jadis, pour moi, tu avais abreuvée de ton sang; j'entendis une parole de mépris, je levai la tète, je vis des visages méchants ; pour me venger, je voulus être abbesse. Ma mère, qui savait bien que tu étais vivant, fit des choses héroïques pour obtenir cette nomination extravagante. Cette place ne fut, pour moi, qu'une source d'ennuis; elle acheva d'avihr mon âme; je trouvai du plaisir à marquer mon pouvoir souvent par le malheur des autres; je commis des injustices. Je me voyais, à trente ans, vertueuse suivant le monde, riche, considérée, et cependant parfaitement malheureuse. Alors se présenta ce pauvre homme, qui était la bonté même, mais l'ineptie en personne. Son ineptie fit que je supportai ses premiers propos. Mon âme était si malheureuse par tout ce qui m'environnait depuis ton départ, qu'elle n'avait plus la force de résister à la plus petite tentation. T'avouerai-je une chose bien indécente? Mais je réfléchis que tout est permis à une morte. Quand tu liras ces lignes, les vers dévoreront ces prétendues beautés qui n'auraient dû être que pour toi. Enfin il faut dire cette chose qui me fait de la peine : je ne voyais pas pourquoi je n'essayerais pas de l'amour grossier, comme toutes nos dames romaines ; j'eus une pen-
sée de libertinage, mais je n'ai jamais pu me donner à cet homme sans éprouver un sentiment d'horreur et de dégoût qui anéantissait tout le plaisir. Je te voyais toujours à mes côtés, dans notre jardin du palais d'Albano, lorsque la Madone t'inspira cette pensée généreuse en apparence, mais qui pourtant, après ma mère, a fait le malheur de notre vie. Tu n'étais point menaçant, mais tendre et bon comme tu le fus toujours; tu me regardais ; alors j'éprouvais des moments de colère pour cet autrehomme, et j'allais jusqu'à le battre de toutes mes forces. Voilà toute la vérité, mon cher Jules : je ne voulais pa? mourir sans te la dire, et je pensais aussi que peut-être cette conversation avec toi m'ôterait l'idée de mourir. Je n'en vois que mieux quelle eût été ma joie en te revoyant, si je me fusse conservée digne de toi. Je t'ordonne de vivre et de continuer cette carrière militaire qui m'a causé tant de joie quand j'ai appris les succès. Qu'eût-ce été, grand Dieu ! si j'eusse reçu tes lettres, surtout après la bataille d'Achenne! Vis, et rappelle-toi souvent la mémoire de Uanuce, tué aux Ciampi, et celle d'Hélène, qui, pour ne pas voir un reproche dans tes yeux, est morte à Sainte-Mari he. »
Api'ès avoir écrit, Hélène s'approcha du vieux soldat, qu'elle trouva dormant; elle lui déroba sa dague, sans qu'il s'en aperçût, puis elle l'éveilla.
— J'ai iini, lui dit-elle, je crains que nos ennemis ne s'emparent du souterrain. Va vite prendre ma lettre qui est sur la table, et remets-la toi-même à Jules, toi-même, entends-tu? De plus, donne-lui mon mouchoir que voici; dis-lui que je ne l'aime pas plus en ce moment que je ne l'ai toujours aimé, toujours, entends bien!
LABBESSE DE CASTRO 12?
Ugone debout ne partait pas.
— Va donc !
— Madame^ avez-vous bien réfléchi? Le seigneur Jules vous aime tant !
— Moi aussi, je l'aiine, prends la lettre cl l'cinets-la tui-mème.
— Eh bien, que Dieu vous bénisse comme vous êtes bonne 1
Lgone alla et revint fort \ile; il trouva Hélène morte; elle avait la dague dans le cœur.
Le don Juan de .Muliève est galant sans doute, mais avant tout il est homme de bonne compagnie ; avant de se livrer au penchant iirésistible qui l'entraine vers les jolies femmes, il tient à se conformer à un certain modèle idéal, il veut être rhomine qui serait souverainement admiré à la cour d'un jeune roi galant et spirituel.
Le don Juan de Mozart est déjà plus près de la nature, et moins français; il pense moins à Vopiniun des aulirs ; il ne songe pas, avant tout, à parcslre, comme dit le baron de Foeneste, de d'Aubigné. Nous n'avons que deux portraits du don Juan d'Italie, tel qu'il dut se montrei', en ce beau pays, au seizième siècle, au début de la civilisation renaissante.
De ces deux portraits, il en est un que je ne puis absolument faire connaitre, le siècle est trop colk't monté , il faut se lappeler ce grand mot que j'ai ouï répéter bien des fois à lord Byron : Ihis luje ofcaut. Cette hypocrisie si ennuyeuse et qui ne trompe personne a l'immense avantage de donner quelque chose à dire aux sots : ils se scandalisent de ce qu'on a osé dire telle chose, de ce qu'on a osé rire de telle autre, etc. Son désavantage est de raccourcir infiniment le domaine de l'histoire.
Si le lecteur a le bon goût de me le permettre, je vais
130 LES CËNCI
lui présenter, en toute liumilité, une notice iiistoriquc sur le second tles don Juan, dont il est possible de parler en 1837; il se nommait François Cenci.
Pour que le don Juan soit possible, il faut qu'il y ait de rhypoci'isie dans le monde. Le don Juan eût été un effet sans cause dans l'antiquité ; la religion était une fête, elle exhortait les hommes au plaisir, comment aurait-elle flétri des êtres qui faisaient d'un certain plaisir leur unique affaire? Le gouvernement seul parlait de sabslenir; il défendait les choses qui pouvaient nuire à la patrie, c'est-à-dire à l'intérêt bien entendu de tous, et non ce qui peut nuire à l'individu qui agit.
Tout homme qui avait du goût pour les femmes et beaucoup d'argent pouvait donc être un don Juan dans Athènes, personne n'y trouvait à redire; personne ne professait que cette vie est une vallée de larmes et qu'il y a du mérite à se faire souffrir.
Je ne pense pas que le don Juan athénien pût arriver jusqu'au crime aussi rapidement que le don Juan des monarchies modernes ; une grande partie du plaisir de celui-ci consiste à braver l'opinion, et il a débuté, dans sa jeunesse, par s'imaginer qu'il bravait seulement l'iivpocrisie.
Violer les lois dans la monarchie à la Louis X\ , tirer un coup de fusil à un couvreur et le faire dégringoler du haut de son toit, n'est-ce pas une preuve que l'on vit dans la société du prince, que l'on est du meilleur ton, et que l'on se moque fort du juge qui est un bourgeois? Se moquer du juge, n'est-ce pas le premier essai de tout petit don Juan qui débute ?
Parmi nous, les femmes ne sont plus à la ni tde, c'est
LES CEiNGl 131
pourquoi les don Juan sont rares ; mais quand il y en avait, ils commençaient toujours par chercher des plaisirs fort naturels, tout en se faisant gloire de braver ce qui leur semblait des idées non fondées en raison dans la rchgion de leurs contemporains. Ce n'est que plus tard, et lorsqu'il commence à se pervertir, que le don Juan trouve une volupté exquise à braver les opinions qui lui semblent à lui-même justes et raisonnables.
Ce passage devait être fort difficile chez les anciens, et ce n'est guère que sous les empereurs romains, et après Tibère et Caprée, (jue l'on trouve des libertins qui aiment la cormption pour elle-même, c'est-à-dire pour le plaisir de braver les opinions raisonnables de leurs contemporains.
Ainsi, c'est à la religion chrétienne que j'attribue la possibilité du rôle satanique de don Juan. C'est sans doute cette religion qui enseigna au monde qu'un pauvre esclave, qu'un gladiateur avait une ànie absolument égale en faculté et en dignité à celle de César lui-même j ainsi, il faut la remercier de l'apparition des sentiments délicats; je ne doute pas, au reste, que tôt ou tard ces sentiments ne se fussent fait jour dans le sein des peuples. L'Enéide est déjà bien plus tendre que l'Iliade.
La théorie de Jésus était celle des philosophes arabes ses contemporains; la seule chose nom elle qui se soit introduite dans le monde à la suite des principes prêches par saint Paul, c'est un corps de prêtres absolument séparé du reste des citoyens et même ayant des intérêts •opposés'.
' Voir Montesquieu, l'olUiqm (ka Roiivuns dans la rdigion.
132 LES GENGI
Ce corps fit son unique alfaire de culti\er et de foitifler le senlimenl religieux; il inventa des prestiges et des habitudes pour émouvoir les esprits de toutes les classes, depuis le pâtre inculte jusqu'au vieux courtisan blasé; il sut lier son souvenir aux impressions charmantes de la première enfance ; il ne laissa point passer la moindre peste ou le moindre grand malheur sans en profiter pour redoubler la peur et le scutimenl religieux, ou tout au moins pour bâtir une belle église, comme la Salulv à Venise.
L'existence de ce corps produisit celte chose admirable : le pape saint Léon résistant sans force physique au féroce Attila et à ses nuées de barbares qui venaient d'effrayer la Chine, la Perse et les Gaules.
Ainsi, la religion comme le pouvoir absolu tempéré par des chansons, qu'on appelle la monarchie française, a produit des choses singulières que le monde n'eût jamais vues, peut-être, s'il eût été privé de ces deux institutions.
Parmi ces choses bonnes ou mauvaises, mais toujours singulières et curieuses, et qui eussent bien étonné Aristote, Polybe, Auguste, et les autres bonnes tètes de l'antiquité, je place sans hésiter le caractère tout moderne du don Juan. C'est, à mon avis, un produit des insliluiions asccHques des papes venus après Luther ; car Léon \ et sa cour (1506) suivaient à peu près les principes de la religion d'Athènes.
Le Don Juan de Molière fut représenté au commencement du règne de Louis XIV, le 13 février 1G65 ; ce prince n'était point encore dévot, et cependant la censure ecclésiastique fit supprimer la scène du pauvre dans la forêt.
Cette censure^ pour se donner des forces, voulait persuader à ce jeune r>.i, -i prodigieusement ignorant, que le mot janséniste était synonyme de répuhi..iiinK
L'original est d'un Espagnol, Tirso de Molina-; une troupe italienne en jouait une imitation à Paris vers 1664, et faisait fureur. C'est probablement la comédie du monde qui a été représentée le plus souvent. C'est qu'il y a le diable et l'amour, la peur de l'enfer et une passion exaltée pour une femme, c'est-à-dire ce qu'il y a de plus terrible et de plus doux aux yeux de tous les homme^, pour peu qu'ils soient au-dessus de l'état sauvage.
H n'est pas étonnant que la peinture du don Juan ait été introduite dans la littérature par un poëte espagnol. L'amour tient une grande place dans la vie de ce peuple; c'est, là-bas, une passion sérieuse et qui se fait sacrifier, haut ia main, toutes les autres, et même, qui le croirait? la vaniii'! Il en est de même en Allemagne et en Italie. A le bien prendre, la France seule est complètement délivrée de cette passion, qui fait faire tant de folies à ces étrangers : par exemple, épouser une fille p< uvre, sous le prétexte qu'elle est jolie et qu'on en est aiTioureux. Les filles qui manquent de beauté ne manquent pas d'admirateurs en France; nous sommes gens avisés. Ailleurs, elles sont réduites à se faire religieuses, et c'est pourquoi les couvents sont indispensables en Esp;ignc. Les filles
' Saint-Simon, Mémoires rfe l'abbé Blacha.
' Ce nom fn( adopte'- parmi moine, liomino d'esprit, fray Galiriel Tellez. Il .ippartenait à Tordre de la Merci, et l'^ii a de lui plusieurs pièct s où se Iroiivenl des scènes de génie, :!nfrp autres le Timvle à la cour. Tellez fit trois cents comédies, ilont soixante ou qnalre-vincrls existent encore. Il mournt vers 1610.
n'ont pas de dot en ce pays, et cette loi a maintenu le triomphe de Tamour. En France, l'amour ne s'est-il pas réfugié au cinquième étage, c'est-à-dire parmi les filles qui ne se marient pas avec l'entremise du notaire de la famille?
11 ne faut point parler du don Juan de lord Byron, ce n'est qu'un Faublas, un beau jeune homme insignifiant, et sur lequel se précipitent toutes sortes de bonheurs invraisemblables.
C'est donc en Italie et au seizième siècle seulement qu'a dû paraître, pour la première fois, ce caractère singulier. C'est en Italie et au dix-septième siècle qu'une princesse disait, en prenant une glace avec délices dans la soirée d'une journée fort chaude : Quel dommage que ce ne soit pas un péché !
Ce sentiment forme, suivant moi, la base du caractère du don Juan, et comme on voit, la religion chrétienne lui est nécessaire.
Sur quoi un auteur napolitain s'écrie : « N'est-ce rien que de braver le ciel, et de croire qu'au moment même le ciel peut vous réduire en cendres? De là, l'extrême volupté, dit-on, d'avoir une maîtresse religieuse, et religieuse remplie de piété, sachant fort bien qu'elle fait mal, et demandant pardon à Dieu avec passion, comme elle pèche avec passion i. »
Supposons un chrétien extrêmement pervers, né à Rome, au moment où le sévère Pie V venait de remettre en honneur ou d'inventer une foule de pratiques minutieuses absolument étrangères à cette morale simple qui
' D. Dominico Paglietta.
LES CENGI 13S
n'appelle vertu que ce qui es( utile aux hommes. Une in^ quisition inexorable, et tellement inexorable qu'elle dura peu en Italie, et dut se réfugier en Espagne, venait d'être renforcée' et faisait peur à tous. Pendant quelques années, on attacha de ti'ès-grandes peines à la non-exécu^ tion ou au mépris public de ces petites pratiques minutieuses élevées au rang des devoirs les plus sacrés de la religion; le Romain pervers dont nous parlons aura haussé les épaules en voyant l'universalité des citoyens trembler devant les lois terribles de l'inquisition.
« Eh bien ! se sera-t-il dit, je suis l'homme le plus riche de Rome, cette capitale du monde; je vais en être aussi le plus brave; je vais me moquer publiquement de tout ce que ces gens-là respectent, et qui ressemble si peu à ce qu'on doit respecter. ■»
Car un don Juan, pour être tel, doit être homme de cœur et posséder cet esprit vif et net qui fait voir clair dans les motifs des actions des hommes.
François Cenci se sera dit : « Par quelles actions par^ lantes, moi Romain, né à Rome en 1327, précisément pendant les six mois durant lesquels les soldats luthéxùens du connétable de Bourbon y commirent, sur les choses saintes, les plus affreuses profanations; par quelles aC'
' Saint Pic V Ghislieri, Piémontais, dont on voit la ligure maigre et sévère au tombeau de Sixte-Quint, à Sainte-Marie- Majeure, était grand inquisiteur quand il fut appelé au trône de .<aiut Pierre, en 1506. 11 gouverna l'Église six ans et vingt-quatre jours. Voir ses lettres, publiées par M. dePotter, le seul homme parmi noiîs qui ait connu ce point d'histoire. L'ouvrage de 1\L de Potier, vaste mine de faits, est le fruit de quatorze ans d'études consciencieuses dans les bibliothèques de Florence, de Venise et de Rome.
lions pourrai-je (aire remarque) mon courage et me donner, le plus profondément possible, le plaisir de braver l'opinion ? Comment étonncrai-je mes sots contemporains? Comment pourrai-je me donner le plaisir si vif de me sentir différent do tout ce vulgaire? »
11 ne pouvait entrer dans la tète d'un Romain, et d'un Romain du moyen âge, de se borner à des paroles. Il n'est pas de pays oîi les paroles hardies soient plus méprisées qu'en Italie.
L'homme qui a pu se dire à lui-même ces choses se nommait François Cenci : il a été tué sous les yeux de sa fille et de sa femme, le 15 septembre 1598. Rien d'aimable ne nous reste de ce don Juan, son caractère ne fut point adouci et (imoivdri par l'idée d'être, avant tout, homme de bonne compagnie, comme le don Juan de Molière. 11 ne songeait aux autres hommes que pour marquer sa supériorité sur eux, s'en servir dans ses desseins ou les haïr. Le don Juan n'a jamais de plaisir par les sympathies, par les douces rêveries ou les illusions d'un cœur tendre. 11 lui faut, avant tout, des plaisirs qui soient des triomphes, qui puissent être vus par les autres, et qui ne puissent cire nies; il lui faut la liste déployée par l'insolent Lepprello aux yeux de la triste Elvire.
Le don Juan romain s'est bien gardé delà maladresse insigne de donner la clef de son caractère, et de faire des confidences à un laquais, comme le don Juan de Molière; il a vécu sans confident, et n'a prononcé de paroles que celles qui étaient utiles pour l'avancement de se» desseins. Nul ne surprit en lui de ces moments de tendresse véritable et de gaieté charmante qui nous font paidonner au
don Juan do Mozart; pour tout dire, le portrait que je vais traduire est affreux.
Par choix, je n'aurais pas raconté ce caractère, je me serais contenté de l'étudier, car il est plus voisin de l'horrible que du curieux; mais j'avouerai qu'il m'a été demandé par des compagnons de voyage auxquels je ne pouvais rien refuser. En 1823, j'eus le bonheur de voir rilalie avec des êtres aimables et que je n'oublierai jamais; je fus séduit comme eux par le portrait de Béairix Cenci, que l'on voit à R«)me, au palais Barbcrini.
r.a galerie de ce palais est maintenant réduite à sept ou huit tableaux; mais quatre sont des chefs-d'œuvre: c'est d'abord le portrait de la célebYfe Fornarind , la* maîtresse de Raphaël, par Raphaël lui-même. Ce por-" trait, sur l'aulhonticilé duquel il ne peut s'élever aucun doute, car on trouve des copies contemporaines, est tout dînèrent de la figure qui, à la galerie de Florence, est donnée comme le portrait de la maîtresse de Raphaël, et a été gravé, sous ce nom, par Morghen. Le poi trait de Florence n'est pas même de Raphaël. En faveur de ce grand nom, le lecteur voudra-t-il pardonner à cette petite digression?
Le second portrait précieux de la galerie Barberini est du Guide; c'est le porlrait de Béatrix Cenci, dont on voit tant de mauvaises gravures. Ce grand peintre a placé sur le cou de Béatrix un bout de diaperie insignifiant : il l'a coifice d'un turban ; il eût craint de pousser la vérité jusqu'à l'horrible , s'il eût reproduit exactement l'habit qu'elle s'était fait faire pour paraître à l'cxécutiun, et les cheveux en désordre d'une pauvre fille de seize ans qui vient de s'abandonner au désespoir. La têfe
est douce et belle, le regard très-doux et les yeux fort grands : ils ont l'air étonné d'une personne qui vient d'être surprise au moment où elle pleurait à chaudes larmes. Les cheveux sont blonds et très-beaux. Cette tête n'a rien de la fierté lomaine et de cette conscience de ses propres forces que l'on surprend souvent dans le regard assuré d'une fille du Tibre, di una fîglia del Tevere, disent-elles d'elles-mêmes avec fierté. Malheureusement les demi-leintes de ce portrait ont poussé au rouge de brique pendant ce long intervalle de deux cent trente-huit ans qui nous sépare de la catastrophe dont on va lire le récit.
j; Le troisième portrait de la galerie Bai-berini est celui ■^e Lucrèce Petroni, belle-mère de Béatrix, qui fut exécutée avec elle. C'est le type de la matrone romaine dans sa beauté et sa lierté - naturelles. Les traits sont grands et la carnation d'une éclatante blancheur, les sourcils sont noirs et Jort marqués, le regard est impérieux et en même temps chargé de volupté. C'est un beau contraste avec la figure si douce, si simple, presque allemande de sa belle-fille.
Le quatrième portrait, brillant par la vérité et l'éclat des couleurs, est l'un des chefs-d'œuvre du Titien ; c'ogt une esclave grecque qui fut la maîtresse du fameux doge Barbarigo.
Presque tous les étrangers qui arrivent à Rome se font conduire, dès le commencement de leur tournée, à la galerie Barberini; ils sont appelés, les femmes surtout,
' Cette fierté ne provient point du raiifi dans le monde, comme dans les portraits de Van Dyck.
LES CENCl • 139
par les portraits de Béati ix Cenci et de sa belle-mère. J'ai partagé la curiosité commune; ensuite, comme tout le monde, j'ai cherché à obtenir communication des pièces de ce probes célèbre. Si vous avez ce crédit, vous serez tout étonné, je pense, en lisant ces pièces, où tout est latin, excepté les réponses des accusés, de ne trouver presque pas l'explication des faits. C'est qu'à Rome, en lo99, personne n'ignorait les faits. J'ai acheté la permission de copier un récit contemporain; j'ai cru pouvoir er) donner la traduction sans blesser aucune convenance; du moins cette traduction put-elle être lue tout haut devant des dames en 1823. 11 est bien entendu que le trad ucteur cesse d'être fidèle lorsqu'il ne peut plus l'être : l'horreur l'emporterait facilement surj.'intérêt de curiosité.
Le triste rôle du don Juan pur (celui qui ne cherche à se conformer à aucun modèle idéal, et qui ne songe à l'opinion du monde que pour l'outrager) est exposé ici dans toute son horreur. Les excès de ses crimes forcent deux femmes malheureuses à le faire tuer sous leurs yeux; ces deux femmes étaient l'une son épouse, et l'autre sa fille, et le lecteur n'osera décider si elles furent coupables. Leurs contemporains trouvèrent qu'elles ne devaient pas périr.
Je suis convaincu que la tragédie de Galeolo Manfredi (qui fut tué par sa femme, sujet traité par le grand poète Monti) et tant d'auh-es tragédies domestiques du quinzième siècle, qui sont moins cdiinues et à peine indiquées d'ans les histoires particulières des villes d'Italie, finiront par une scène semblable à celle du château de l'ctrella. Voici la traduction du récit contemporain; il est en ilalien de Rome, et fut écrit le 14 septembre 1591I.
HISTOIRE MiRITABLE
De la mort de Jacques et B^atru Çenci,
et de Liicn'fe Peironi Cenni, leur belle-mère, emiîws p mr crime de
parricide, samedi dernier M septembre 1599,
sous le règne de notre saint-père le pape Clément VIII,
Âldobrandiiii.
La vie exécrable qu'a toujours menée François Cenci, né à Rome et l'un de nos concitoyens les plus opulents, a fini par le conduire à sa perte. Il a entraîné à une mort prématurée ses fils, jeunes gens forts et courageux, et sa fille Béatrix, qui, quoiqu'elle ait été conduits au supplice, à peine âgée de seize ans ( il y a aujourd'hui quatre jours), n'en passait pas moins pour une des plus belles personnes des États du pape et de l'Italie tout entière. La nouvelle se répand que le signer Guido Rcni, un des élèves de celte admirable école de Bologne, a voulu faire le portrait de la pauvre Béatrix, vendredi dernier, c'està-dire le jour même qui a précédé son exécution- Si ce grand peintre s'est acquitté de cette tâche comtne il a fait pour les autres peintures qu'il a exécutées dans celte' capitale, la postérité poun'a se faire quelque idée de ce que fut la beauté de cette fille admirable. Afin qu'elle puisse aussi conserver quelque souvenir de ses malhenrs sans pareils, et de la force étonnante avec laquelle cette âme vraiment romaine sut les combattre, j'ai résolu d'écrire ce que j'ai appris sur l'action qui l'a conduite à la mort, et ce que j'ai vu le jour de sa glorieuse tragédie.
Les personnes qui m'ont donné mes informations étaient placées de façon à savoir les circonstances les plus secrètes, lesquelles sont ignorées dans Rome, même au-
jourd'hui, quoique depuis six semaines ou ne parle d'autre chose que du procès des Cenci. J'écrirai avec une certaine liberté, assuré que je suis de pouvoir déposeï' mon commenlaive dans des archives respectables, et d'où certainement il ne sera tiré qu'après moi. Mon unique chagrin est de devoir parler, mais ainsi le veut la vérité, contre l'innocence de cette pauvre Béatrix Cenci, adorée et respectée de tous ceux qui l'ont connue, autant que son horrible père était haï et exécré.
Cet homme, qui, l'on ne peut le nier, avait reçu du ciel une sagacité et une bizarrerie étonnantes, fut fils de monsignor Cenci, lequel, sous Pie V (Ghislieri), s'était élevé au poste de trésorier (ministre des finances). Ce saint pape, tout occupé, comme on sait, de sa juste haine contre Ihérésie et du rétablissement de son admirable inquisition, n'eut que du mépris pour l'administration temporelle de son État, de façon que ce monsignor Cenci, qui fut trésorier pendant quelques années avant 157*2, trouva moyen de laisser à cet homme affreux qui fut son fils et père de Béatrix un revenu de cent soixante mille piastres ( environ deux millions cinq cent mille francs de 1837).
François Cenci, outire cette grande fortune, avait une réputation de courage et de prudence à laquelle, dans son jeune temps, aucun autre Romain ne put atteindre ; et cette réputation le mettait d'autant plus en crédit à la cour du pape et parmi tout le peuple, que les actions criminelles que l'on commençait à lui imputer n'étaient que du genre de celles que le monde pardonne facilement. Beaucoup de Romains se rappelaient encore , avec un aiuer regret, la liberté de penser et d'agir dont on
avait joui du temps de Léon X, qui nous l'ut enlevé eu 1313, et sous Paul III, mort en 1549. Déjà, sous ce dernier pape, on commença à parler du jeune François Cenci, à cause de certains amours singuliers, amenés à bonne réussite par des moyens plus singuliers encore.
Sous Paul III, temps où Ton pouvait encore parler avec une certaine confiance, beaucoup disaient que François Cenci était avide surtout d'événements bizarres qui pussent lui donner des pcripezie di nuova idea, sensations nouvelles et inquiétantes ; ceux-là s'appuient sur ce qu'on a trouvé dans ses livres de compte des articles tels que celui-ci :
« Pour les aventures et pcripezie de Toscanella, trois mille cinq cents piastres (environ soixante mille francs de 1837), e non fu caro (et ce ne fut pas trop cher). »
On ne sait peut-être pas, dans les autres villes d'Italie, que notre sort et notre façon d'être à Piome changent selon le caractère du pape régnant. Ainsi, pendant treize années, sous le bon pape Grégoire XUI (Buoncompagni). tout était permis à Romej qui voulait faisait poignarder son ennemi, et n'était point poursuivi, pour peu qu'il se conduisît d'une façon modeste. A cet excès d'indulgence succéda l'excès de la sévérité pe^idant les cinq années que régna le grand Sixte-Quint, duquel il a été dit, comme de l'empereur Auguste, qu'il fallait qu'il ne vînt jamais ou qu'il restât toujours. Alors on vit exécuter des malheureux pour des assassinats ou empoisonnements oubliés depuis dix ans, mais dont ils avaient eu le maiheur de se confesser au cardinal Montalto, depuis Sixte- Quint.
Ce fut pruicipalenienlsous Gréj^oiro Xlll que l'on com-
mcnça a beaucoup parler de François Cenci ; il avait épousé une femme fort riche et telle qu'il convenait à un seigneur si accrédité; elle mourut après lui avoir donné sept enfants. Peu après sa mort, il prit en secondes noces Lucrèce Petroni, d'une rare beauté et célèbre surtout par l'éclatante blancheur de son teint, mais un peu trop replète, comme c'est le défaut commun de nos Romaines. De Lucrèce il n'eut point d'enfants.
Le moindre vice qui fût à reprendre en François Cenci, ce fut la propension à un amour infâme ; le plus grand fut celui de ne pas croire en Dieu. De sa vie on ne le vit entrer dans une église.
Mis trois fois eu prison pour ses amours infâmes, il s'en tira en donnant deux cent mille piasties aux personnes en faveur auprès des douze papes sous lesquels il a successivement vécu. (Deux cent mille piastres font à peu près cinq millions de 1837.)
.le n'ai vu François Cenci que lorsqu'il avait déjà les cheveux gi-isonnants, sous le règne du pape Buoncompagni, quand tout était permis à qui osait. C'était un homme d'à peu près cinq pieds quatre pouces, fort bien fait, quoique trop maigre ; il passait pour être extrêmement fort, peut-être faisait-il courir ce bruit lui-môme, il avait les yeux grands et expressifs, mais la paupière supérieure retombait un peu trop ; il avait le nez trop avancé et trop grand , les lèvres minces et un sourire plein de grâce. Ce sourire devenait terrible lorsqu'il fixait le regard sur quelqu'un de ses ennemis; pour peu qu'il fût ému ou irrité, il tremblait excessivement et de façon à l'incommoder. Je l'ai vu dans ma jeunesse, sous le pape Buoncompagni. aller à cheval de Rome à Naples, sans
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doute pour quelqu'une de ses amourettes; il passait par les bois de San Germano et de la Fajola, sans avoir nul souci des brigands, et taisait, dit-on, la route en moins de vingt heures. 11 voyageait toujours seul, et sans prévenir personne ; quand son premier cheval était fatigué, il eu achetait ou en volait un autre. Pour peu qu'on fit des difficultés, il ne faisait pas de difficulté, lui, de donner un coup de poignard. Mais il est vrai de dire que du temps de ma jeunesse, c'est-à-dire quand ii avait quarante-huit ou cinquante ans, personne n'était assez hardi pour lui résister. Son grand plaisir était' surtout de braver ses ennemis.
11 était fort connu sur toutes les l'outes dos États de Sa Sainteté ; il payait généreusement, mais aussi il était capable, deux ou trois mois après une ollensc à lui faite, d'expédier un de ses sicaires pour tuer la personne qui l'avait offensé.
La seule action vertueuse qu'il ait faite pendant toute sa longue vie a été de bâtir, dans la cour de son vaste palais près du Tibre, une église dédiée à saint Thomas ; et encore il fut poussé à celte belle action par le désir singulier d'avoir sous ses yeux le tombeau de t us ses enfants *, pour lesquels il eut une haine excessive et contre nature, même dès leur plus tendre jeunesse, quand ils ne pouvaient encore l'avoir offensé en rien.
C'est là que je veux les metire tous, disait-il souvent avec un rire amer aux ouvriers qu'il employait à construire son église. 11 envoya les trois aînés, Jacques, Christophe et Roch, étudier à l'université de Salamanque
' A Rome on enterre sous les églises.
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en Espagne. Une fois qu'ils furent dans ce pays lointain, il prit un malin plaisir à ne leur faire passer aucune remise d'argent, de façon que ces malheureux, jeunes gens, après avoir adressé à leur père nombre de lettres, qui toutes restèrent sans réponse, furent réduits à la misérable nécessité de revenir dans leur patrie en empruntant de petites sommes d'argent ou en mendiant tout le long de la route.
A Rome, ils trouvèrent un père plus sévère et plus rigide, plus âpre que jamais, lequel, malgré ses immenses richesses, ne voulut ni les vêtir ni leur donner l'argent nécessaire pour acheter les aliments les plus grossiers. Ces malheureux furent forcés d'avoir recours au pape, qui força François Cenci à leur faire une petite pension. Avec ce secours fort médiocre, ils se séparèrent de lui.
Bientôt après, à l'occasion de ses amours infâmes, François fut mis en prison pour la troisième et dernière fois; sur quoi les trois frères sollicitèrent une audience de nûtre»saint père le pape actuellement régnant, et le prièrent en commun de faire mourir François Cenci leur père, qui, dirent-ils, déshonorerait leur maison. Clément VIII en avait grande envie, mais il ne voulut pas suivre sa première pensée, pour ne pas donner contentement à ces enfants dénaturés, et il les chassa honteusement de sa présence.
Le père, comme nous l'avons dit plus haut, sortit de prison en donnant une grosse somme d'argent à qui le pouvait proléger. On conçoit que l'étrange démarche de ses trois fils aines dut augmenter encore la haine qu'il portait à ses enfants. 11 los maudissait à chaque instant,
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grands et petits^ et tous les jours il accablait à coups de bâton ses deux pauvres filles, qui habitaient avec lui dans son palais.
La plus âgée, quoique surveillée de près, se donna tant de soins, qu'elle parvint à faire présenter une supplique au pape; elle conjura Sa Sainteté de la marier ou de la placer dans un monastère. Clément VIII eut pitié de ses malheurs, et la maria à Charles Gabrielli, de la famille la plus noble de Gubbio ; Sa Sainteté obligea le père à donner une forte dot.
A ce coup imprévu, François Cenci montra une extrême colère, et pour empêcher que Béatrix, en devenant plus grande, n'eût l'idée de suivre l'exemple de sa sœur, il la séquestra dans un des appartements de son immense palais. Là, personne n'eut la permission de Yoir Béatrix, alors à peine âgée de quatorze ans, et déjà dans tout réclat d'une ravissante, beauté. Elle avait surtout une gaieté, une candeur et un esprit comique que je n'ai jamais vu qu'à elle. François Cenci lui portait luimême à manger. 11 est à croire que c'est alors que le monstre en devint amoureux, ou feignit d'en devenir amoureux, afin de mettre au supplice sa malheureuse fille. 11 lui parlait souvent du tour perfide que lui avait joué sa sœvu- aînée, et, se mettant en colère au -son de ses pi-opres paroles, finissait par accabler de coups Béatrix.
Sur ces entrefaites, Roch Cenci, son fils, fut tué par un charcutier, et, l'année suivante, Christophe Cenci fut tué par Paul Corso de Massa. A cette occasion, il montra sa noire impiété, car aux funérailles de ses deux fils il ne voulut pas dépenser même une baïoque pour des
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cierges. En apprenant le sort de son fils Christophe, il s'écria qu'il ne pourrait goûter quelque joie que lorsque tous ses enfants seraient enterrés, et que, lors(jue le dernier viendrait à mourir, il voulait, en signe de honheui', mettre le feu à son palais. Rome fut étonnée ie ce propos, mais elle croyait tout possihle d'un pareil homme, qui mettait sa gloire à braver tout le monde et le pape lui-même.
(Ici il devient absolument impossible de suivre le narrateur romain dans le récit fort obscur des choses étranges par lesquelles François Cenci chercha à étonner ses contemporains. Sa femme et sa malheureuse fille furent, suivant toute apparence, victimes de ses idées abomina-" blés.)
Toutes ces choses ne lui suffirent point; il tenta avec des menaces, et en employant la force, de violer sa propre fille Béatri.v, laquelle était déjà grande et belle ; il Ji'eut pas honte d'aller se placer dans son lit, lui se trouvant dans un état complet de nudité. Use promenait avec elle dans les salles de son palais, lui étant parfaitement nu; puis il la conduisait dans le lit de sa femme, afin qu'à la lueur des lampes la pauvre Lucrèce pût voir ce qu'il faisait avec Béatrix.
Il donnait à entendre à cette pauvre fille une hérésie effroyable, que j'ose à peine rapporter, à savoir que, lorsqu'un père connaît sa propre fille, les enfants qui naissent sont nécessairement des saints, et que tous les plus grands saints vénérés par l'Église sont nés de cette façon, c'est-à-dire que leur grand-père maternel a été leur père.
Lorsque Béatrix résistait à ses exécrables volontés, il
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Taccablait des coups les plus cruels, de sorte que celle pauvre fille, ne pouvant tenir à une vie si malheureuse, eut l'idée de suivre rexemple que sa sœur lui avait donné. Elle adressa à notre saint père le pape une supplique fort détaillée ; mais il est à croire que François Cenci avait pris ses précautions, car il ne paraît pas que cette supplique soit jamais parvenue aux mains de Sa Sainteté; du moins fut-il impossible de la retrouver à la secrétairerie des Memorkdi , lorsque, Béatrix étant en prison, son défenseur eut le plus grand besoin de cette pièce; elle aurait pu prouver en quelque sorte les excès inouïs qui furent commis dans le château de Petrella. N'eùt-il pas été évident pour tous que Béatrix Cenci s'était trouvée dans le cas d'une légitime défense? Ce mémorial parlait aussi au nom de Lucrèce, belle-mère de Béatrix.
François Cenci eut connaissance de cette tentative, et l'on peut juger avec quelle colère il redoubla de mauvais traitements envers ces deux malheureuses femmes.
La vie leur devint absolument insupportable, et ce fut alors que, voyant bien quelles n'avaient rien à espérer de la justice du souverain, dont les courtisans étaient gagnés par les riches cadeaux de François, elles eurent l'idée d'en venir au parti extrême qui les a perdues, mais qui pourtant a eu cet avantage de terminer leurs souffrances en ce monde.
11 faut savoir que le célèbre monsignor Guerra allait souvent au palais Cenci ; il était d'une taille élevée et d'ailleurs fort bel homme, et avait reçu ce don spécial de la destinée, qu'à quelque chose qu'il voulût s'appliquer il s'en tirait avt c une grâce toute particulière. On
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a sui)posé qu'il aimait Béatiix ot avait le projet de quitter la munlelelln et de Tépouser i; mais, quoiqtfil prit soin de cacher ses sentiments avec une attention extrême, il était exécré de François Cenci, qui lui reprochait d'avoir été. fort lié avec tous ses enfants. Quand monsignor Guerra apprenait que le signor Cenci était hors de son palais, il montait à l'appartement des dames et passait plusieiu's heiu'es à discourir avec elles et à écouter leurs plaintes des traitements incroyables auxquels toutes les deux étaient eu butte. Il parait que Béatrix la première osa parler de vive voix à monsignor Guerra du projet auquel elles s'étaient arrêtées. Avec le temps il y donna les mains; et, vivement pressé à diverses reprises par Béatrix, il consentit enfin à communiquer cet étrange dessein à Giacomo Cenci, sans le consentement duquel on ne pouvait rien faire, puisqu'il était le frère aîné et chef de la maison après François.
On trouva de grandes faciUtés à l'attirer dans la conspiration; il était extrêmement maltraité par son père, qui ne lui donnait aucun secours, chose d'autant plus sensible à Giacomo qu'il était marié et avait six enfants. On choisit pour s'assembler et traiter dos moyens de donner la mort à François Cenci l'appartement de mon-, signor Guerra. L'afTaire se traita avec toutes les formes convenables, et l'on prit sur toutes choses le vote de la belle-mère et de la jeune fille. Quand enfin le parti fut arièté, on fil choix de deux vassaux de François Cenci, lesquels avaient conçu contre lui une haine mortelle. L'un d'eux s'appelait Marzio; c'était un homme de cœur,
' La plupart des nionsiri)iori ne sont point eiin:agés dans les ordres sacrés et peuvent se marier.
fort attaché aux malheureux enfants de François, et, pour faire quelque chose qui leur fût agréable, il consentit à prendre part au pan-icide. Olimpio, le second, avait été choisi poui- châtelain de la forteresse de la Petrella, au royaume de Xaples, par le prince Colonna ; mais, par son crédit tout-puissant auprès du prince, François Cenci l'avait fait chasser.
On convint de toutes choses avec ces deux honmiesj François Cenci ayant annoncé que, pour éviter le mauvais air de Rome, il irait passer Fêté suivant dans cette forteresse de la Petrella, on eutFidée de réunir une douzaine de bandits napolitains. Olimpio se chargea de les fom-nir. On décida qu'on les ferait cacher dans les forêts voisines de la Petrella, qu'on les avertirait du moment où François Cenci se mettrait en chemin, qu'ils Fenlèveraient sur la route, et feraient annoncer à sa famille qu'ils le délivreraient moyennant une forte rançon. Alors les enfants seraient obligés de retoiurner à Rome pour amasser la somme demandée par les brigands; ils devaient feindre de ne pas pouvoir trouver cette somme avec rapidité, et les brigands, suivant leur menace, ne voyant point arriver l'argent, amaient mis à mort Franjçois Cenci. De cette façon, personne ne devait être amené à soupçonner les véritables auteurs de cette mort.
Mais, l'été venu, lorsque François Cenci partit de Rome pour la Petrella, l'espion qui devait donner avis du départ avertit trop tard les bandits placés dans les bois , et ils n'eurent pas le temps de descendre sur la grande route. Cenci arriva sans encombre à la Petrella; les brigands, las d'attendre une proie douteuse, allèrent voler ailleurs pour leur propre compte.
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De son côté, Cenci, vieillard sage et soupçonneux, ne se hasardait jamais à sortir de la forteresse. Et, sa mauvaise humeur augmentant avec les infirmités de l'âge, qui lui étaient insupportables, il redoublait les traitements atroces qu'il faisait subir aux deux pauvres femmes. Il prétendait qu'elles se réjouissaient de sa faiblesse.
Béatrix, poussée à bout par les choses hoiTibles qu'elle avait à supporter, fit appeler sous les murs de la forteresse Marzio et Olimpio. Pendant la nuit, tandis que son père dormait, elle leur parla d'une fenêtre basse et leur jeta des lettres qui étaient adressées à monsignor Guerra. Au moyen de ces lettres, il fut convenu que monsignor Guerra promettrait à Marzio et à Olimpio mille piastres s'ils voulaient se charger eux-mêmes de mettre à mort François Cenci. Un tiers de la somme devait être payé à Rome, avant l'action, par monsignor Guerra, et les deux autres tiers par Lucrèce et Béaliix, lorsque, la chose faite, elles seraient maîtresses du coffre-fort de Cenci.
Il fut convenu de plus que la chose aurait lieu le jour de la Nativité de la Vierge, et à cet effet ces deux hommes furent introduits avec adresse dans la forteresse. Mais Lucrèce fut arrêtée par le respect dû à ime fête de la Madone, et elle engagea Béatrix à différer d'un jour, afin de ne pas commettre un double péché.
Ce fut donc le 9 septembre 1598, dans la soirée, que, la mère et la fille ayant donné de l'opium avec beaucoup de dextérité à François Cenci, cet homme si difficile à tromper, il tomba dans un profond sommeil.
Vers minuit, Béatrix introduisit elle-même dans la forteresse Marzio et Olimpio; ensuite Lucrèce et Béatrix les conduisirent dans la chambre du vieillard , qui dor-
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mait profondément. Là on les laissa, afin qu'ils eflectuassent ce qui avait été convenu, et les deux femmes allèrent attendre dans une chambre voisine. Tout à coup elles virent revenir ces deux hommes avec des figures pâles, et comme hors d^eux-mêmes.
— Qu'y a-t-il de nouveau? s'écrièrent les femmes.
— Que c'est une bassesse et une honte, répondirentils, de tuer un pauvre vieillard endormi 1 la pitié nous a empêchés d'agir.
En entendant cette excuse, Béalrix fut saisie d'indignation et comr; c-iça à les injurier, disant ;
— Donc, vous autres hommes, bien préparés à une telle action, vous n'avez pas le courage de tuer un homme qui dort ^ ! bien moins encore oseriez-vous le regarder en face s'il était éveillé ! Et c'ert pour en finir ainsi que vous osez prendre de l'argent! Eh bien! puisque votre lâcheté le veut, moi-même je tuerai mon père, et quant à vous autres, vous ne vivrez pas longtemps!
Animés par ce peu de paroles fulminantes, et craignant quelque diminution dans le prix convenu, les assassins l'entrèrent résolument dans la chambre, et furent suivis par les femmes. L'un d'eux avait un grand clou qu'il posa verticalement sur l'œil du vieillard endormi; l'autre, qui avait un marteau, lui fit entrer ce clou dans la tête. On fit entrer de même un autre grand clou dans la gorge, de façon que cette pauvre âme, chargée de tant de péchés récents , fût enlevée par les diables ; le corps se débattit, mais en vain.
La clKoe faite, la jetme fille donna à Olimpio une
' Tous ces détails sont prouvés au procès.
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grosse bourse remplie d'argent ; elle donna à Maizio un manteau de drap garni d'un galon d'or, qui avait appartenu à son père, et elle les renvoya.
Les femmes, restées seules, commencèrent par retirer ce grand olou enfoncé dans la tète du cadavre et celui qui était dans le cou ; ensuite, ayant enveloppé le corps dans un drap de lit, elles le traînèrent à travers une longue suite de chambres jusqu'à une galerie qui donnait sur un petit jardin abandonné. De là, elles jetèrent le corps sm" un grand sureau qui croissait en ce lieu solitaire. Comme il y avait des lieux à l'extrémité de cette petite galerie, elles espérèrent que, lorsque le lendemain on trouverait le corps du vieillard tombé dans les branches du sureau, on , supposerait que le pied lui avait glissé , et qu'il était tombé en allant aux lieux.
La chose arriva précisément comme elles l'avaient prévu. Le matin, lorsqu'on trouva le cadavre, il s'éleva une grande rumeur dans la forl;ere3se; elles ne manquèrent pas de jeter de grands cris, et de pleurer la mort si malheureuse d'un père et d'un époux. Mais la jeune Béatrix avait le courage de la pudeur offensée, et non la prudence nécessaire dans la vie : dès le grand matin, elle avait donné à une femme qui blanchissait ie linge dans la forteresse un drap taché de sang, lui disant de ne pas s'étonner d'une telle quantité de sang, l)arce que, toute la nuit, elle avait souffert d'une grande perte , de façon que , pour le moment , tout se passa bien.
On donna une sépulture honorable à Fiançois Cenci, et les femmes revinrent à Kome jouir de cette Iranquil-
lité qu'el]g s avaient désirée en vain depuis si longtemps. Elles se croyaient heureuses â.^aais, parce qu'elles ne savaient pas ce qui se passait à Naples.
La justice de Dieu, qui ne voulait pas qu'un parricide si atroce restât sans punition, fit qu'aussitôt qu'on apprit en cette capitale ce qui s'était passé danS: ia forteresse de la Petrella, le principal juge eut des doutés, et envoya un commissaire royal pour visiter le corp^ et faire arrêter les gens soupçonnés. ',^-*
Le commissaire royal fit arrêter toiij; ce qui habitait dans la forteresse. Tout ce monde fut conduit à Naples enchaîné; et rien ne parut suspect dans les dépositions, si ce n'est que la blanchisseuse dit avoir reçu de Béatrix un drap ou des dfaps ensanglantés. On lui demanda si Béatrix avait cherché à expliquer ces grandes taches de sang ; elle répondit que Béatrix avait parlé d'une indisposition natmelle. On lui demanda si des taches d'une telle grandeur pouvaient provenir d'une telle indisposition ; elle répondit que non, que les taches sur le drap étaient d'un rouge trop vif.
On envoya sur-le-champ ce renseignement à la justice de Rome, et cependant il se passa plusieurs mois avant que l'on songeât, parmi nous, à faire arrêter les enfants de François Cèncji. Lucrèce, Béatrix et Giacomo eussent pu mille fois se satrver, soit en allant à Florence sous le prétexte de quelque pèlerinage , soit eji s'embarquant à Civita-Vecchia; mais Dieu leur refusa cette inspiration salutaire.
Monsignor Guerra, ayant eu avis de ce qui se passait à Naples, mit sur-le-champ en campagne des hommes qu'il chargea de tuer Marzio et Olimpio; mais le seul Olimpio
put être tué à Terni. La justice napolitaine avait lait arrêter Marzio, qui fut conduit à Naples^ où sur-le-champ il avoua toutes choses.
Cette déposition terrible fut aussitôt envoyée à la justice de Rome, laquelle se détermina enfin à faire arrêter et conduire à la prisor^de Cor le Savella Jacques et Bernard Cenci, les seuls fils survivants de Fi'ançois, ainsi que Lucrèce, sa veuve. Béatrix fut gardée dans le palais de son père par une grosse troupe de sbires. Marzio fut amené de Naples, et placé, lui aussi, dans la prison Savella; là, on le confronta aux deux femmes, qui nièrent tout avec constance, et Béatrix en particulier ne voulut jamais reconnaître le manteau galonné qu'elle avait donné à Marzio. Ce brigand, tout à coup pénétré d'enthousiasme pour l'admirable beauté et l'éloquence étonnante de la jemie fille repondant au juge, nia tout ce qu'il avait avoué à A'aples. On le mit à la question, il n'avoua rien, et pi'éféra mourir dans les tourments; juste hommage à la beauté de Béatrix !
Après la mort de cet homme, le corps du délit n'étant point prouvé, les juges ne jugèrent pas qu'il y eût raison suffisante pour mettre à la torture soit les deux fils de Cenci, soit les deux femmes. On les conduisit tous quatre au château Saint-Ange, où ils passèrent plusieurs mois fort tranquillement.
Tout semblait teiminé, et personne ne doutait plus dans Rome que cette jeune fille si belle, si courageuse et qui avait inspiré un si vif intérêt, ne fût bientôt mise en liberté, lorsque, par malheur, la justice vint à arrêter le brigand qui, à Terni, avait tué Olimpio; conduit à Rome, cet homme avoua tout.
Monsignor Guerra, si étrangement compromis par l'aveu du brigand, fut cité à comparaître sous le moindre délai; la prison élait certaine et probablement la mort. Mais cet homme admirable, à qui la destinée avait donné de savoir bien faire toutes choses, parvint à se sauver d'une façon qui tient du miracle» 11 passait pour le plus bel homme de la cour du pape, et il était trop connu dans Rome pour pouvoir espérer de se sauver; d'ailleurs, on faisait bonne garde aux portes, et probablement, dès le moment de la citation, sa maison avait été surveillée. 11 faut savoir qu'il était fort grand, il avait le visage d'une blancheur parfaite, une belle barbe blonde et des cheveux admirables de la même couleur.
Avec une rapidité inconcevable, il gagna un marchand de charbon, prit ses habits, se fit raser la tète et la barbe, se teignit le visage, acheta deux ânes, et se mit à courir les rues de Rome, et à vendre du charbon en boitant. 11 prit admirablement un certain air gi'ossier et hébété, et allait criant partout son charbon avec la bouche pleine de pain et d'oignons, tandis que des centaines de sbires le cherchaient non-seulement dans Rome, mais encore sur toutes les routes. Enfin, quand sa figure fut bien conmie de la plupart des sbires, il osa sortir de Rome, chassant toujours devant lui ses deux ânes chargés de charbon. 11 rencontra plusieurs troupes de sbires qui n'eurent garde de l'arrêter. Depuis, on n'a jamais reçu de lui qu'une seule lettre; sa mère lui a envoyé de l'argent à Marseille, et on suppose qu'il fait la guej-re en France, comme soldat.
La confession de l'assassin de Terni et cette fuite de monsignor Guerra, qui produisit une sensation étonnante
dans Rome, ranimèrent tellement les soupçons et même les indices contre les Cenci, qu'ils furent extraits du château Saint-Ange et ramenés à la prison Savella.
Les deux frères, mis à la torture, furent bien loin d'imiter la grandeur d'ànie du brigand Marzio; ils eurent la pusillanimité de tout avouer. La signora Lucrèce Petroni était tellement accoutumée à la mollesse et aux aisances du plus grand luxe, et d'ailleurs elle était d'une taille tellement forte, qu'elle ne put supporter la question de la corde; elle dit tout ce qu'elle savait.
Mais il n'en fut pas de même de Béatrix Cenci, jeune tille pleine de vivacité et de courage. Les bonnes paroles ni les menaces du juge Moscati n'y firent rien. Elle supporta les tom'menls de la corde sans un moment d'altération et avec un courage parfait. Jamais le juge ne put l'induire à une réponse qui la compromit le moins du monde ; et, bien plus, par sa vivacité pleine d'esprit, elle confondit complètement ce célèbre Ulysse Moscati, juge chargé de l'interroger. 11 fut tellement étonné des façons d'agir de cette jeune fille, qu'il crut devoir faire rapport du tout à Sa Sainteté le pape Clément YIII, heureusement régnant.
Sa Sainteté voulut voir les pièces du procès et l'étudier. Elle craignit que le juge Ulysse Moscati, si célèbre pour sa profonde science et la sagacité si supérieure de son esprit, n'eût été vaincu par la beauté de Béatrix et ne la ménageât dans les interrogatoires. 11 suivit de là que Sa Sainteté lui ùla la direction de ce procès et la donna à un autre juge plus sévère. En effet, ce barbare eut le courage de tourmenter sanspitiéun si beau corps ad lorlurain capilloruiu (c'est-à-dire qu'on donna la ques-
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lion à Béatrix Cenci en la suspendant par les cheveux i.) Pendant qu'elle était attachée à la corde, ce nouveau juge fit paraître devant Béatrix sa belle-mère et ses frères. Aussitôt que Giacomo et la signora Lucrèce la virent :
— Le péché est commis, lui crièrent-ils; il faut faire aussi la pénitence, et ne pas se laisser déchirer le corps par une vaine obstination.
— Donc vous voulez couvrir de honte notre maison, répondit la jevuie fille, et mourir avec ignominie? Vous êles dans une grande erreur; mais, puisque vous le voulez, qu'il en soit ainsi.
Et, s'étg,nt tournée vers les sbires :
— Détachez-moi, leur dit-elle, et qu'on me lise l'interrogatoire de ma mère, j'approuverai ce qui doit être approuvé, et je nierai ce qui doit être nié.
Ainsi fut fait; elle avoua tout ce qui était vrai'^. Aussitôt on ôta les chaînes à tous, et parce qu'il y avait cinq mois qu'elle n'avait vu ses frères, elle voulut dîner avec eux, et ils passèrent tous quatre une journée fort gaie.
Mais le jour suivant ils furent séparés de nouveau; les deux frères furent conduits à la prison de Tordinona, et les femmes restèrent à la prison Savella. Notre saint père le pape, ayant vu l'acte authentique contenant les aveux
' Voir le traité (le Supplkiis du célèbre Farinacci, jurisconsulte conteuiporaiu. Il y a des détails horribles dont notre sensibilité du dix-neuvième siècle ne supporterait pas la lecture et que supporta fort bien une jeune Romaine âgée de seize ans et abandonnée par son amant.
' On trouve dans Farinacci plusieurs passages des aveux de Béatrix; ils me semblent d'une simplicité touchante,
de tous, ordonna que sans délai ils fussent attachés à la queue de chevaux indomptés et ainsi mis à mort.
Rome entière frémit en apprenant cette décision rigoureuse. Un grand nombre de cardinaux et de princes allèrenrse metlx-e à genoux devant le pape, le suppliant de permettre à ces malheureux de présenter leur défense.
— Et eux, ont-ils donné à leur vieux père le temps de présenter la sienne ? répondit le pape indigné.
Enfin, par grâce spéciale, il voulut bien accorder un sursis de vingt-cinq jours. Aussitôt, les premiers avocats de Rome se mirent à écrire dans cette cause qui avait rempli la ville de trouble et de pitié. Le vingt-cinquième jour, ils parurent tous ensemble devant Sa Sainteté. Nicoio de' Angalis parla le premier ; mais il avait à peine lu deux lignes de sa défense, que Clément Ylll l'interrompit :
— Donc, dans Rome, s'écria-t-il, on trouve des hommes qui tuent leur père, et ensuite des avocats pour défendre ces hommes !
Tous restaient muets, lorsque Farinacci osa élever la voix.
— Très-saiut père, dit-il, nous ne sommes pas ici pour défendre le crime, mais pour prouver, si nous le pouvons, qu'un ou plusieurs de ces malheureux sont innocents du crime.
Le pape lui lit signe de parler, et il parla trois grandes heures, après quoi le pape prit leurs écritures à tous et les renvoya. Comme ils s'en allaient, l'Altieri marchait le dernier ; il eut peur de s'être compromis, et alla se mettre à senoux devant le pape, disant ■
— Je ue pouvais pas faire moins que de paraître dans celte cause, étant avocat des pauvres.
A quoi le pape répondit :
— iSous ne nous étonnons pas de vous, mais des autres. Le pape ne vovdut point se mettre au lit, mais passa
toute la nuit à lire les plaidoyers des avocats, se faisant aider eu ce travail par le cardinal de Saint-Marcel ; Sa Sainteté parut tellement touchée, que plusieurs conçurent queli{ue espoir pour la vie de ces malheureux. Afin de sauver les fils, les avocats rejetaient tout le crime sur Béatrix. Comme il était prouvé dans le procès que plusieurs fois son père avait employé la force dans un dessein criminel, les avocats espéraient que le meurtre lui serait pardonné, à elle, comme se trouvant dans le cas de légitime défense ; s'il en était ainsi, l'auteur principal du ciime obtenant la vie, comment ses fières, qui avaient été stduils par elle, pouvaient-ils être punis de mort.
Après cette nuit donnée à ses devoirs de juge. Clément Vlll ordonna que les accusés fussent reconduits en prison, et mis au secret. Cette circonstance donna de grandes espérances à Rome, qui dans toute cette cause ne voyait que Béatrix. 11 était avéré qu'elle avait aimé monsignor Guerra, mais n'avait jamais transgressé les règles de la vertu la plus sévère ; on ne pouvait donc, en véritable justice, lui imputer les crimes d'uu monstre, et on la punirait parce qu'elle avait usé du droit de se défendre! qu'eût-on fait si elle eût consenti? Fallait-il que la justice humaine vînt augmenter l'infortune d'une créature si aimable, si digne de pitié et déjà si malheureuse? Après une vie si triste qui avait accumulé sur elle tous les giMU'es de malheurs avant qu'elle eût seize ans.
n'avait-elle pas droit enfin à quelques jours moins affreux ? Chacun dans Rome semblait chargé de sa défense. N'eùt-elle pas été pardonnée si, la première fois que François Cenci tenta le crime, elle l'eût poignardé !
Le pape Clément VIII était doux et miséricordieux. Nous commencions à espérer qu'un peu honteux de la boutade qui lui avait fait interrompre le plaidoyer des avocats, il pardonnerait à qui avait repoussé la force par la force, non pas, à la vérité, au moment du premier crime, mais lorsque l'on tentait de le commettre de nouveau. Rome tout entière était dans l'anxiété, lorsque le pape reçut la nouvelle de la mort violente de la marquise Constance Santa Croce. Son fils Paul Santa Croce venait de tuer à coups de poignard cette dame âgée de soixante ans, parce qu'elle ne voulait pas s'engager à le laisser héritier de tous ses biens. Le rapport ajoutait que Santa Croce avait pris la fuite, et que l'on ne pouvait conserver l'espoir de l'arrêter. Le pape se rappela le fratricide des Massini, commis peu de temps auparavant. Désolée de la fréquence de ces assassinats commis sur de proches parents. Sa Sainteté ne crut pas qu'il lui fût permis de pardonner. En recevant ce fatal rapport sur Santa Croce, le pape se trouvait au palais de Monte Cavallo, où il était le 6 septembre, pour être plus voisin, la matinée suivante, de l'égliïe de Sainte-Marie des Anges, où il devait consacrer comme évèque un cardinal allemand.
Le vendredi, à 22 heures (4 heures du soir), il fit appeler Feirante Taverna ', gouverneur de Rome, et lui dit ces propres paroles :
' Depuis cardinal pour une si singulière cause. (iYoîe du manuscrit.)
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— JS'ous vous rcmellons l'affaire des Cenci, afin que justice soil faite par vos soins et sans nul délai.
Le gouverneur revint à son palais fort touché de l'ordre qu'il venait de recevoir; il expédia aussitôt la sentence de mort, et rassembla une congrégation pour délibérer sur le mode d'exécution.
Samedi matin, H septembre lo90, les premiers seigneurs de Rome, membres de la confrérie des confortalori, se rendirent aux deux prisons, à Corle Savclla, où étaient Béatrix et sa belle-mère, et à Tordinona, où se trouvaient Jacques et Bernard Cenci. Pendant toute la nuit du vendredi au samedi, les seigneurs romains qui avaient su ce qui se passait ne firent autre chose que courir du palais de Monte Cavallo à ceux des principaux cardinaux, afin d'obtenir au moins que les femmes fussent mises à mort dans l'intérieur de la prison, et non sur un infâme échafaud, et que l'on fit grâce au jeune Bernard Cenci, qui, à peine âgé de quinze ans, n'avait pu être admis à aucune confidence. Le noble cardinal Sforza s'est surtout distingué par son zèle- dans le cours de cette nuit fatale, mais quoique prince si puissant, il n'a pu rien obtenir. Le crime de Santa Croce était un crime vil, commis pour avoir de l'argent, et le crime de Béatrix fut commis pour sauver l'honneur.
Pendant que les cardinaux les plus puissants faisaient tant de pas inutiles, Farinacci, notre grand j urisconsulte, a bien eu l'audace de pénétrer jusqu'au pape; arrivé devant Sa Sainteté, cet homme étonnant a eu l'adresse d'intéresser sa conscience, et enfin il a arraché à force d'iniportunités la vie de Bernard Cenci.
Lorsque le pape prononça ce grand mot, il pouvait
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être quatre heures; du matin (du samedi i\ septembre). Toute la nuit on avait travaillé sur la place du pont Saint- Ange aux préparatifs de cette cruelle tragédie. Cependant toutes les copies nécessaires de la sentence de mort ne purent être terminées qu'à cinq heures du matin, de façon que ce ne fut qu'à six heui'es que l'on put aller annoncer la fatale nouvelle à ces pauvres malheureux, qui dormaient tranquillement.
La jeune fille, dans les premiers moments, ne pouvait même trouver des forces pour s'habiller. Elle jetait des cris perçants et continuels, et se livrait sans retenue au plus affreux désespoir.
— Comment est-il possible, ah! Dieu! s'écriait-elle, qu'ainsi à l'improviste je doi);,e mourir?
Lucrèce Petroni, au contraire, ne dit rien que de fort convenable; d'abord elle pria à genoux, puis exhorta tranquillement sa fille à venir avec elle à la chapelle, où elles devaient toutes deux se préparer à ce grand passage de la vie à la mort.
Ce mot rendit toute sa tranquillité à Béatrix ; autant elle avait montré d'extravagance et d'emportement d'abord, autant elle fut sage et raisonnable dès que sa belle-mère eut rappelé cette grande âme à elle-même. Dès ce moment elle a été un miroir de constance que Rome entière a admiré.
Elle a demandé un notaire pour faire son testament, ce qui lui a été accordé. Elle* a prescrit que son corps fût porté à Samt-Pierre in Monlorio; elle a laissé trois cent mille fj-ancs aux Stimàte (religieuses des Stigmates de saint François) ; cette somme doit servir à doter cinquante pauvres filles. Cet exemple a ému la signora Lu-
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crèce, qui, elle aussi, a fait son testament et ordonné que son corps fût porté à Saint-Georges; elle a laissé cinq cent mille francs d'aumônes à cette église et fait d'autres legs pieux.
A huit heures elles se confessèrent , entendirent la messe, et reçurent la sainte communion. Mais, avant d'aller à la messe, la signera Béatrix considéra qu'il n'était pas convenable de pai'aître sur l'échafaud, aux yeux de tout le peuple, avec les riches habillements qu'elles portaient. Elle ordonna deux robes, l'une pour elle, l'autre pour sa mère. Ces robes furent faites comme celles des religieuses, sans ornements à la poitrine et aux épaules, et seulement plissées, avec des manches larges. La robe de la belle-mère fut de toile de coton noir; celle de la jeune fille de taffetas bteu avec une gfosse corde qui ceignait la ceinture.
Lorsqu'on apporta les robes, la signora Béatrix, qui était à genoux, se leva et dit à la signora Lucrèce :
— Madame ma mère, l'heure de notre passion approche ; il sera bien que nous nous préparions, que nous prenions ces autres habits, et que nous nous rendions poiir la dernière fois le service réciproque de nous habiller.
On avait dressé sur la place du pont Saint-Ange un grand échafaud avec un ceps et une mannaja (sorte de guillotine) . Sur les treize heures (à huit heures du matin), la compagnie de la Miséricoide apporta son grand crucifix à la porte de la prison. Giacomo Cenci sortit le premier de la prison ; il se mit à genoux dévotement sur le seuil de la porte, fit sa prière et baisa les saintes plaies du crucifix. Il était suivi de Bernard Cenci, son jeune frère, qui, lui aussi, avait les mains liées et une petite planche de-
vant les yeux. La foule était énorme, et il y out du tumulte à cause d'un vase qui tomba d'une fenêtre presque sur la tète d'un des pénitents qui tenait une torche allumée à côté de la bannière.
Tous regardaient les deux frères, lorsqu'à l'improviste s'avança le fiscal de Rome, qui dit :
— Signor Bernardo, Notre-Seigneur vous fait grâce de la vie; soumettez-vous à accompagner vos parents et priez Dieu pour eux.
A l'instant ses deux confortatori lui ôtèrent la petite planche qui était devant ses yeux. Le bourreau arrangeait sur la charrette Giacomo Cenci et lui avait ôté son habit afin de pouvoir le tenailler. Quand le bourreau vint à Bernard, il vérifia la signature de la grâce, le délia, lui ôta les menottes, et, comme il était sans habit, devant être tenaillé, le bourreau le mit sur la charrette, et l'enveloppa du riche manteau de drap galonné d'or. (On a dit que c'était le même qui fut donné par Béatrix à Marzio après l'action dans la forteresse de Petrella.) La foule immense qui était dans la rue, aux fenêtres et sur les toits, s'émut tout à coup; on entendait un bruit soin-d et profond, on commençait à dire que cet enfant avait sa grâce.
Les chants des psaumes commencèrent, et la procession s'achemina lentement par la place Navonne vers la prison Savelia. Arrivée à la porte de la prison, la bannière s'arrêta, les deux femmes sortirent, firent leur adoration au pied du saint crucifix et ensuite s'acheminèrent à pied l'une à la suite de l'autre. Elles étaient vêtues ainsi qu'il a été dit, la tête couverte d'un grand voile de taffetas qui arrivait presque jusqu'à la ceinture.
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La signora Lucrèce, en sa qualité de veuve, portait un voile noir et des mules de velours noir sans talons, selon Tusage.
Le voile de la jeune fille était de taffetas bleu, comme sa robe ; elle avait de plus un grand voile de drap d'argent sur les épaules, une jupe de drap violet, et des mules de velours blanc, lacées avec élégance et retenues par des cordons cramoisis. Elle avait une grâce singulière en marchant, dans ce costume, et les larmes venaient dans tous les yeux à mesm'e qu'on Tapercevait s'avançant lentement dans les derniers rangs de la procession.
Les femmes avaient toutes les deux les mains libres, mais les bras liés au corps, de façon que chacune d'elles pouvait porter un crucifix; elles le tenaient fort près des yeux. Les manches de leurs robes étaient fort larges, de façon qu'on voyait lem's bras, qui étaient couverts d'une chemise serrée aux poignets, comme c'est l'usage en ce pays.
La signora Lucrèce, qui avait le cœur moins ferme, pleurait presque continuellement; la jeune Béatrix, au contraire, montrait un grand courage; et, tournant les yeux vers chacune des églises devant lesquelles la procession passait, se mettait à genoux pour un instant et disait d'une voix ferme : Adoramûs le, Christel
Pendant ce temps , le pauvre Giacomo Cenci était tenaillé sm' sa charrette, et montrait beaucoup de constance.
La procession put à peine traverser le bas de la place du pont Saint-Ange, tant était grand le nombre des carrosses et la foule du peuple. On conduisit sur-le-champ les fem-
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mes dans la chapelle qui avait été préparée, on y amena ensuite Giacomo Ccuci.
Le jeune Bernard, recouvert de son manteau galonné, fut conduit directement sur l'échafaud; alors tous crurent qu'on allait le faire mourir et qu'il n'avait pas sa grâce. Ce pauvre enfant eut une telle peur, qu'il tomba évanoui au second pas qu'il fit sur l'échafaud. On le fit revenir avec de l'eau fraîche et on le plaça assis vis-à-vis la mannaja.
Le bom'reau alla chercher la signora Lucrèce Petroni ; ses mains étaient liées derrière le dos, elle n'avait plus de voile sm' les épaules. Elle parut sur la place accompagnée par la bannière, la tète enveloppée dans le voile de taffetas noir; là elle fit sa réconciliation avec Dieu et elle baisa les saintes plaies. On lui dit de laisser ses mules sur le pavé; comme elle était fort grosse, elle eut quelque peine à monter. Quand elle fut sur l'échafaud et qu'on lui ôta le voile de taffetas noir, elle souffrit beaucoup d'être vue avec les épaules et la poitrine découvertes; elle se regarda, puis regarda la mannaja, et, en signe de résignation, leva lentement les épaules; les larmes lui vinrent aux yeux, elle dit : 0 mon Dieu!... El vous, mes frères, priez pour mon àmc.
Ne sachant ce qu'elle avait à faire, elle demanda à Alexandre, premier bourreau, comment elle devait se comporter. 11 lui dit de se placer à cheval sur la planche du ceps. Mais ce mouvement lui parut offensant pour la pudeur, et elle mit beaucoup de temps à le faire. ( Les détails qui suivent sont lolérables pour le pubhc italien, qui tient à savoir toutes choses avec la dernière exactitude ; qu'il suffise au lecteur français de savoir que la
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pudeur de cette pauvre femme fit qu'elle se blessa à la poitrine ; le bourreau montra la tête au peuple et ensuite l'enveloppa dans le voile de taffetas noir.)
Pendant qu'on mettait en ordre la mannaja pour la jeune fille, un échafaud chargé de curieux tomba, et beaucoup de gens furent tués. Ils parurent ainsi devant Dieu avant Béatrix.
Quand Béatrix vit la bannière revenir vers la chapelle pour la prendre, elle dit avec vivacité :
— Madame ma mère est-elle bien morte?
On lui répondit que oui; elle se jeta à genoux devant le crucifix et pria avec ferveur pour son âme. Ensuite elle parla haut et pendant longtemps au ci-ucifix;
— Seigneur, tu es retourné pour moi, et moi je te suivrai de bonne volonté, ne désespérant pas de ta miséricorde pour mon énorme péché, etc.
Elle récita ensuite plusieurs psaumes et oraisons toujours à la louange de Dieu. Quand enfin le bourreau parut devant elle avec une corde, elle dit :
— Lie ce corps qui doit être châiié , et délie cette âme qui doit arriver à l'immortalité et à une gloire éternelle.
Alors elle se leva, fit la prière, laissa ses mules au bas de lescalier, et, montée sav l'échafaud, elle passa lestement la jambe sur la planche , posa le cou sous la mannaja, et s'arrangea parfaitement bien elle-même pour éviter d'être touchée par le bourreau. Par la rapidité de ses mouvements, elle évita qu'au moment où son voile de taffetas lui fut ôté le public aperçût ses épaules et sa poitrine. Le coup fut longtemps à être donné, parce qu'il survint un embarras. Pendant ce temps, elle invoquait à
haute voix le nom de Jésus-Christ et de la très-sainte Vierge *. Le corps fit un grand mouvement au moment fatah Le pauvre Bernard Cenci, qui était toujours resté assis sur Téchafaud, tomba de nouveau évanoui, et il fallut plus d'une grosse demi-heure à ses conforlatori pour le ranimer. Alors parut sur l'échafaud Jacques Cenci; mais il faut encore ici passer sur des détails trop atroces. Jacques Cenci fut ^issommé {mazzola(o).
Sm'-le-champ, on reconduisit Bernard en prison; il avait une forte fièvre, on le saigna.
Quant aux pauvres femmes, chacune fut accommodée dans sa bière, et déposée à quelques pas de l'échafaud, auprès de la statue de saint Paul, qui est la première à droite sur le pont Saint-Ange. Elles restèrent là jusqu'à quatre heures et un quart après midi. Autour de chaque bière brûlaient quatre cierges de cire blanche.
Ensuite, avec ce qui restait de Jacques Cenci, elles furent portées au palais du consul de Florence. A neuf heures et un quart du soir ^, le corps de la jeune fille,
■ Un auteur contemporain raconte que Clément VIII était fort inquiet pour le salut de l'unie de Béatrix; comme il savait qu'elle se trouvait injustement condamnée^ il craignait un mouvement d'impatience. Au moment où elle eut placé la tête sur la mannaja, le fort Saint-Ange, d'où la maunaja se voyait fort bien, tira un coup de canon. Le pape, qui était en prières à Monte Cavallo, attendant ce signal, donna aussitôt à la jeune lille l'absolution papale majeure, in articido nortis. De là le retard dans ce cruel moment dont parle le chroniqueur.
' C'est l'heure réservée à Rome aux obsèques des princes. Le convoi du bourgeois a lieu au coucher du soleil; la petite noblesse est portée à l'église à une heure de nuit, les cardinaux et les princes à deux heures et demie de nuit, qui, le 11 septembre, correspondaient à neuf heures et trois quarts.
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recouvert de ses habits et couronné de fleurs avec profusion, fut porté à Saint-Pierre in Montorio. Elle était d'une ravissante beauté ; on eût dit qu'elle dormait. Elle fut enterrée devant le grand autel et la Transfiguraiion de Raphaël d'Urbin. Elle était accompagnée de cinquante gros cierges allumés et de tous les rehgieux franciscains de Rome,
Lucrèce Petroni fut portée, à dix heures du soir, à l'église de Saint-Georges. Pendant cette tragédie, la foule fut mnombrable ; aussi loin que le regard pouvait s'étendre, on voyait les rues remplies de carrosses et de peuple, . les échafaudages, les fenêtres et les toits couverts de curieux. Le soleil était d'une telle ardeur ce jour-là , que beaucoup de gens perdirent connaissance. Un nombre infini prit la fièvre , et lorsque tout fut terminé, à dixneuf heures (deux heures moins un quart), et que la foule se dispersa, beaucoup de personnes fm'ent étouffées et d'autres écrasées par les chevaux. Le nombre des morts fut très-considérable.
La signora Lucrèce Petroni était plutôt petite que grande, et, quoique âgée de cinquante ans, elle était encore fort bien. Elle avait de fort beaux traits, le nez petit, les yeux noirs, le visage très-blanc avec de belles couleurs; elle avait peu de cheveux et ils étaient châtains.
Béatrix Cenci, qui inspirera des regrets éternels, avait justement seize ans ; elle était petite ; elle avait un joli embonpoint et des fossettes au milieu des joues, de façon que, morte et couronnée de fleurs, on eût dit qu'elle dormait et même qu'elle riait, comme il lui arrivait fort souvent quand elle était en vie. Elle avait la bouche pe-
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tite, les cheveux blonds et naturellement bouclés. En allant à la mort, ces cheveux blonds et bouclés lui retombaient sur les yeux, ce qui donnait une certaine grâce et portait à la compassion.
Giacomo Cenci était de petite taille, gros, le visage blanc et la barbe noire; il avait vingt-six ans à peu près quand il mourut.
Bernard Cenci ressemblait tout à fait à sa sœur, et comme il portait les cheveux longs comme elle , beaucoup de gens , lorsqu'il parut sur Téchafaud , le prirent pour elle.
Le soleil avait été si ardent, que plusieurs des spectateurs de cette tragédie moururent dans la nuit, et parmi eux Ubaldino Ubaldini, jeune homme d'une rare beauté et qui jouissait auparavant d'une parfaite santé. 11 était frère du signor Renzi, si connu dans Rome. Ainsi les ombres des Cenci s'en allèrent bien accompagnées.
Hier, qui fut le mardi 14 septembre 1599, les pénitents de San Marcello, à l'occasion de la fête de Sainte Croix, usèrent de leur privilège pour délivrer de la prison le signor Bernard Cenci, qui s'est obligé de payer dans un an quatre cent mille francs à la très-sainte trinité du pont Sixte.
[Ajoulc d'une autre main.)
C'est de lui que descendent François et Bernard Cenci qui vivent aujourd'hui.
Le célèbre Farinacci, qui, par son obstination sauva la vie du jeune Cenci, a publié ses plaidoyers. Il donne seulement un extrait du plaidoyer numéro 66, qu'il pro-
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nonça devant Clément VIII en faveur des Cenci. Ce plaidoyer, en langue latine, formerait six grandes pages, et je ne puis le placer ici, ce dont j'ai du regret; il peint les façons de penser de lo99 ; il me semble fort raisonnable. Bien des années après Tan 1599, Farinacci, en envoyant ses plaidoyers à l'impression, ajouta une note à celui qu'il avait prononcé en faveur des Cenci : Omnes fuerunl nliimo supplicia effecli, exceplo Bernardo qui ad trirèmes cum bonorum confiscalione condemnalus fuit, ac ctiam ad interessendum aliorum morli prout inlerfuil. La fin de cette note latine est touchante, mais je suppose que le lecteur est las d'une si longue histoire.