Chroniques \
Notre littérature est eu pleiue floraison. Chaque saison voit naître uu ouvrage nouveau, prose ou vers. Autour de moi, mes confrères se relisent, se recueillent et font réimprimer leurs écrits. Qu'est-ce à dire? Il y a donc des lecteurs au Canada, et même des acheteurs1? L'abonné fidèle nous suivrait du journal jusqu'au livre ? Je me pique d'émulation et je veux comme les autres en tenter l'épreuve. Aussi bien mes amis m'y invitent, et, en refusant de me rendre à leurs instances, j'aurais l'air de douter d'eux, autant pour le moins (pie de moi-même.
Je commence aujourd'hui mon entreprise par un volume de Chroniques et je la continuerai peut-être, si le lecteur m'y convie, par un volume de Causeries Littéraires. Ces chroniques réimprimées sans retouche, et de dates diverses, auront, à défaut d'autre mérite, celui de rappeler au lecteur quelques souvenirs, déjà à demi-effacés, qui le rendront indulgent pour l'auteur.
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Le désastre qui vient de frapper Québec a excité dans le cœur de la population de Montréal, toujours ouvert aux nobles sentiments, une vive et profonde sympathie. Si la souscription qu'elle a versée jusqu'ici dans le fonds de secours n'a pas été aussi forte que l'émotion qu'elle a ressentie, il faut l'attribuer uniquement aux appels réitérés faits à sa générosité, dans ces derniers temps surtout, au nom d'infortunes augustes ou touchantes. Montréal est la patrie adoptive des souscriptions : elles y poussent en toute saison ; si quelques-unes n'arrivent pas au chiffre que l'on comptait atteindre, c'est que d'autres
(*) Causerie lue dans une soirée musicale et littéraire, donnée, à Montréal, le 5 novembre 1800, au profit des incendiés de St. Roch et de St. Sauveur.
leur ont nui et que le terrain épuisé n'a pas eu le temps de
se renouveler.
Je ne viens pas vous faire un nouveau récit de l'incendie dont les poignants détails vous sont connus. Ce qui était le plus propre à émouvoir vos cœurs, on vous l'a dit, et je n'y pourrais rien ajouter. Permettez-moi donc de vous présenter, en regard de cette sombre peinture de Québec désolé, un tableau de Québec dans ses beaux jours, lorsqu'aucun nuage ne l'assombrit, tel que le voient et le regrettent, du fond de leur exil lointain d'Ottawa, les employés du gouvernement. Ce sera une manière comme une autre, je m'en flatte, de vous le faire aimer, de vous intéresser à son suri.
C'était autrefois une affaire capitale, un événement dans la vie d'un homme, qu'un voyage de Montréal à Québec. Il y pensait longtemps d'avance et, avant de partir, ajoutait un codicille à son testament. On se décide plus vite maintenant à aller en Europe et les malles sont plus tôt piétés. La famille éplorée allait reconduire au port le hardi voyageur; on lui fais lit des recommandations touchantes, des adieux émouvants ; on se jetait à l'eau pour lui serrer une dernière fois la main.
Le voyage se faisait en goélette. Parfois, au bout de huit jours de vents contraires et de navigation en arrière, on apercevait encore le toit de la maison paternelle et le mouchoir agité en signe d'adieu par une main infatigable : heureux si la barque ne faisait pas naufrage sur l'Ile Ste. Hélène ou n'allait pas se perdre dans les Iles de Boucherville.
Le lac St. Pierre était redouté à l'égal de la mer. On lui prêtait une humeur d'Océan ; on lui attribuait des naufr dont il était innocent. Régulièrement, en le traversait, les estomacs sensibles avaient le mal de mer.
Le voyage durait parfois quinze jours. Les gens qui fr' saient le trajet à pied vous dépassaient sans allonger le pas.
Aux goélettes succédèrent des bateaux à vapeur, qui n'i laient guère mieux. Il fallait les faire remorquer par des cl
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vaux pour qu'ils pussent remonter le Pied-du-Courant. Us arrivaient essoufflés. .
Plus tard, les bateaux devinrent meilleurs, mais il fallut, par patriotisme, continuer à voyager dans ceux qui n'allaient pas. Les bons appartenaient à des Anglais, les mauvais à des Canadiens, et le prix de passage sur ceux-ci n'en était que plus cher, ^'importe ! on n'hésitait pas : on laissait les bureaucrates voyager à l'aise, et l'on montait, le cœur joyeux, le corps résigné, à bord du Cliarleroix, du Patriote ou du Trois-Mwières.
J'en ai bien peur, il ne faudrait pas recommencer l'épreuve. De ce temps-ci, le Patriote voyagerait à peu près vide. Parmi ceux qui m'écoutent cependant, il y en a qui se souviennent avec bonheur du temps que je rappelle et qui recommenceraient volontiers à voyager dans le Gharlevoix, si on leur rendait la jeunesse qui leur faisait trouver les lits moins durs et le trajet trop court.
Québec avait, à cette époque, un renom d'hospitalité, d'amabilité qu'il a conservé, quoique nos mœurs aient perdu de leur entrain. Aussitôt qu'on signalait un étranger à l'horizon, une partie de la population se portait à sa rencontre. Les uns s'occupaient de ses malles, les autres lui offraient leur voiture ou le débarrassaient de sa canne, de son chapeau, de ses enfants. C'était à qui l'aurait le premier. On l'invitait à dîner, à se promener, a se fixer dans nos murs, h prendre une femme sans dot. Et du premier jour au dernier, il s'amusait, il engraissait. De retour à Montréal, on lui trouvait dix livres de plus et un entrain, une gaieté qu'on ne lui avait pas connus. Il ne se faisait pas répéter deux fois une invitation et se plaignait du concitoyens. Le printemps suivant, il reprenait à petit bruit la route de Québec et allait, dans la capitale, se dégourdir (Je son hiver.
L'hospitalité québecquoise, de nos jours encore, a cela de particulier, qu'elle n'attend pas pour s'offrir que le temps suit passé de l'accepter. Elle est spontanée, aimable, pressante.
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sociales aussi bien que i . ou aller hors barrières.
fois qu'on a émigré dans le faubourg, on ne rentre jamais complètement en ville ; on repasse la porte St. Jean, mais les portes des is restent fermées. Ne pas être de la société!
châtiment terrible, peine infamante à laquelle une femme bien née préférera toujours la gêne, le pain sec.
Le premier luxe à Montréal, c'est de s'acheter de beaux meubles ; puis de se bâtir une belle résidence. Depuis quinze ans, chacun a renouvelé son mobilier et reconstruit le toit de ses pères. L'entraînement a été tel, qu'il y en a qui ont élevé des monuments superbes qu'ils n'habitent qu'à demi ; ils demeurent au rez-de-chaussée, et les chambres du premier ê restent fermées à clef. Lor- .-qu'arrivent quelques amis de la
campagn . le paquet de clefs et on ouvre le salon, la
salle à dîner, la chambre à coucher, le boudoir.
En entrant, cela sent le vernis et tous les meubles roides et enveloppés d'indienne à r ms la plus légère égra-
tignure, sont rangés dans un ordre sévère. Le visiteur admire et est prié de ne pas s' .-;eoir.
A Québec, le premier luxe est d'avoir chevaux et voiture. Il y a tant de côtes que l'on se lasse d'aller à pied toute sa vie; et puis, les promenades hors de la ville sont si belles! d, autant que possible, le monde élégant se promènedans la rue St. Jean. Il se forme parfois, l'hiver, un long cord'équipages qui stationnent à la porte St. Jean, pendant que le déiilé se t'ait lentement. C'est un grand embarras de voitures, mais un gracieux spectacle. Les piétons seuls en souffrent : ceux d'entre eux que l'on écrase reçoivent de prompts secours dans les excellentes pharmacies qui abondent sur le parcours ordinaire du Tannera Club.
C'est donc commettre une injustice envers Québec (pie de le juger par ses maisons: il faut le juger par ses voitures et par l'usage constant que l'on en fait. On ne les garde pas sous remise et, par conséquent, l'on n'attend pas le bon plaisir des domestiques pour les en tirer. Vous en connaisse/ île ces braves gens que l'un ne voit jamais dans leur voiture, tant ils ont peur de l'user : qui ne sortent point le soir, de crainte d'enrhumer leurs chevaux ! A Québec, je n'en connais point.
Quant aux meubles, on les garde tant qu'ils se tiennent debout, jusqu'à ce qu'ils s'en aillent d'eux-mêmes. Les salons où l'on s'amuse ne sont pas les salons garnis de meubles élégants et fragiles qui inspirent le respect et commandent la circonspection. Vivent les salons qui ont de l'usage dont les fauteuils ont vieilli sous les causeurs ! Le sans-gène des meubles invite à l'intimité.
La population québecquoise aime la vie au grand air. Autant que possible, elle passe 1 - belles journées hors de chez
elle. La rue St. Jean est trop étroite pour la contenir. Je commets peut-être une imprudence en disant que la rue Jean est étroite, car le' faible d'un certain nombre de Que quois est de la croire large, un peu trop large même.
Il y a quelques années, j'avais osé insinuer le contraire dans une chronique. Un Québecquois fanatique, homme d'esprit d'ailleurs, blessé dans son amour-propre civique, prit la peine de mesurer la rue St. Jean, puis la rue Xotre-Dame, et comme il avait eu soin de choisir les endroits les plus larges de la première et les plus étroits de la seconde, il se prouva à lui-même que la principale rue de Québec était plus large que la principale rue de Montréal. Cette statistique à la main, il m'accabla.
La rue St. Jean n'est point une voie romaine ou un boulevard. On y circule à l'aise, quand on est seul. Les trottoirs sont grands comme des gants sept et quart. Le rôle des flâneurs y est particulièrement difficile à tenir, car lorsqu'ils s'y rencontrent plusieurs à la fois, il y a encombrement et la circulation est arrêtée.
Il me semble que la rue St. Jean devrait être réservée aux piétons. Elle est juste assez large, pour cela. On ne serait plus exposé à sentir sur son pied le pas d'un cheval. Les promeneurs et promeneuses circuleraient de long en large. Ce serait comme une vaste salle, comme un immense passage en plein air. On mettrait des chaises au coin de la rue, L"n murmure «le voix s'élèverait d'un bout à l'autre de la voie ; des places voisines, on entendrait le bruit des conversations.
Ace tableau il faut bien quelques ombres; avouons que Québec ne change pas. En revenant à Québec après trois mois d'absence, j'ai retrouvé, au coin des rues St. Jean et Ste. Angèle, un flâneur que j'y avais laissé en partant. Il était dans la même posture ; seulement, il paraissait un peu las d'être resté si longtemps debout.
On bâtit à Québec une maison bourgeoise par an, et l'on
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met quelquefois deux ans à la bâtir : l'une est à moitié construite lorsque l'autre commence. On devine qu'une maison neuve est à Québec un événement surhumain, qui intéresse non-seulement le mortel privilégié qui la doit habiter, mais encore toute la ville qui la traite comme un témoignage irrécusable de sa prospérité aux yeux de l'étranger, comme un monument municipal. Le propriétaire devient un homme public et civique.
Québec ressemble en cela à un grand nombre de villes européennes, que les générations se transmettent int; comme un dépôt sacré. Il n'y a pas une pierre de plus, mais i il n'y a pas une pierre de moins. L'enveloppe matérielle des souvenirs subsiste comme les souvenirs eux-mêmes. Le cadre du passé est toujours là pendu au mur de la réalité, même s'il est vide et si le passé est déchiré et oublié. Si les ancêtres, si les jeunes gens, les amoureux, les familles d'autrefois ressuscitaient, ils retrouveraient, à la même place, tout ce qu'ils ont laissé : la vieille maison où ils ont été heureux et où ils ont pleuré ; la fenêtre qu'ils ont si souvent regardée, le soir, le cœur tremblant, les yeux humides, l'âme émue, pour voir l'ombre de l'être aimé, sur les rideaux blancs; le marteau de cuivre qu'ils ont souvent soulevé dix fois sans le laisser retomber. Les vieilles gens, en s'endormant pour toujours, ont encore devant les yeux les témoins muets de leur jeunesse si loin enfuie, les objets vieillis avec elles qui les entouraient au temps de l'espérance et des commencements.
La rue St. Jean a d'admirables succursales où les promeneurs sont à l'aise : la Plateforme, le Jardin du Gouverneur. l'Esplanade.
La Plateforme est le rendez- vous habituel des flâneurs. C'est là que les gens vont s'ouvrir l'appétit et digérer les bons dîners. A toute heure de la journée, il y a quelqu'un, un oisif qui se chauffe au soleil ou un penseur qui rafraîchit à la brise son front brûlant. On s'v rencontre le matin, on s'y retrouve