LES DÉMÉNAGEMENTS
il neuf, il y en a d'autres qui peuvent se vanter d'avoir promené leurs pénates par toutes les rues de la ville. Tous les prétextes de déménagement sont bons à qui aime à déménager : le quartier est mauvais, la rue est mal pavée, la cuisine est au rez-de-chaussée ou n'y est pas, les voisins ont des chiens qui hurlent au milieu de la nuit ou un coq qui chante au lever de l'aurore.
Québec, 20 mai 1866.
J'ai éprouvé, samedi, une des plus fortes émotions de la vie domestique. Cette émotion, la plupart de mes lecteurs et de mes lectrices l'ont éprouvée comme moi. Je ne ferai donc qu'écrire leur histoire en racontant la mienne. Pour bon nombre de gens cependant, ce n'est plus une émotion, c'est une habitude, mais je n'en suis pas encore là.
Je suis allé, comme suppléant, faire mon marché, et j'en ai rapporté un approvisionnement qui met ma famille à l'abri de la famine jusqu'à la semaine prochaine et une chronique que je vais vous servir toute fraîche.
Lorsque j'étais gamin (il y a de cela déjà trop longtemps), j'allais au marché acheter de jeunes coqs, qu'au retour, je rangeais en deux corps de bataille, au milieu de la basse-cour. La lutte s'engageait sous mes yeux : tant que la victoire était indécise, mes sympathies allaient d'un combattant à un autre ;
mais aussitôt qu'elle s'était déclarée, je rue rangeais du côté des vaincus et je chassais les vainqueurs. Dès lors, j'avais un penchant à prendre le parti des faibles. Ce fut là la seule passion de mon jeune âge.
Bien des années après, un de mes amis qui venait de prendre femme, m'entraîna, un jour, au marché. C'était un véritable amateur ; il aimait la vue des belles viandes, le spectacle des légumes florissants ; il vous lâchait le bras pour un dindon qu'il avait aperçu à quinze pas plus loin ; il goûtait de tous les fruits et faisait causer les habitants sur le passé des betteraves et sur l'avenir des choux. J'entrai d'abord dans ses idées et je me surpris palpant un pigeon pour voir s'il était tendre. Cependant, mon camarade me trouvait tiède et me dit tout net que je n'aimais que les produits factices et les bêtes féroces.
Samedi dernier, il y avait une foule compacte au marché de la Haute-Ville. Les revendeuses n'avaient que l'embarras des acheteurs. Ménagères affairées ; braves gens économes, marchandant sur tout ; gourmets exigeants, rejetant ce qu'on leur offre, discréditant les produits, scrutant jusqu'au fond des voitures pour y trouver les merveilles qu'ils cherchent ; pères de famille, traînant après eux deux ou trois porteurs et rem plissant panier sur panier ; vieux garçons, furetant pour découvrir la succulente côtelette qui doit composer leur déjeuner. se rencontraient, se disputaient le terrain, encombraient la halle, les trottoirs. La plupart de ces gens-là avaient l'air heureux et paraissaient sourire d'avance aux bons dîners qu'ils se préparaient. Quelques-uns cependant semblaient préoccupés jusqu'à ce qu'ils eussent mis la main sur ce qu'il leur fallait ; on lisait sur leurs fronts ce doute poignant : " Si j'allais faire un mauvais marché ! "
Savoir faire le marché est le premier des arts domestiques, et celui qui possède ce talent deviendra riche. Ce n'est pas seulement le secret des bons dîners, c'est aussi celui des honnêtes aisances. Peu importe d'être industrieux et actif, si l'on ne sait pas faire le marché. Savez-vous pourquoi X est en train de faire fortune et que 0 reste pauvre 1 C'est que la femme de l'un sait faire le marché et que la femme de l'autre ne le sait pas faire. A force de payer les choses prix double, on meurt sur la paille ; à force de manger du bœuf coriace, on se ruine l'estomac.
Il y a des gens qui, dès le premier jour, savent faire le marché. A peine ont-ils aperçu un veau qu'ils l'ont deviné. Ils prévoient ce que deviendra dans la poêle tel appétissant morceau qu'on leur offre. Ils voient la viande fraîche se transformer en rôti. En les regardant rôder autour des étaux, on sent qu'ils aiment à se mettre à table. L'homme qui connaît les bonnes choses a une certaine façon de les regarder qui le trahit.
La femme a, au marché comme ailleurs, un grande supériorité sur l'homme. Elle sait distinguer mieux que lui les bons morceaux, et si elle ne les achète pas toujours, c'est par économie, et afin de mettre de côté pour acheter des rubans. Elle achète mieux, elle paie moins cher. On ne la trompe pas. C'est presque toujours chose facile que de piller un homme ; mais il est presqu'impossible de voler une femme : elle crie au meurtre.
Les gens qui fout Je marché peuvent se diviser en plusieurs catégories. Il y a d'abord la fidèle ménagère, exemplaire vivant de la Cuisinière Canadienne, qui est là en majorité. Elle est régulière comme le cadran de chez Lamontagne ; et si elle ne sonne pas les heures, du moins les marque-t-elle aussi exactement. En la voyant passer, vous pouvez vous dire en toute
sûreté : " Il est huit heures ; " et régler votre montre sur son pas pressé.
Une fois au marché, elle le parcourt rapidement pour se faire une idée générale de ce qu'il y a ce jour-là. La revue faite, on peut deviner rien qu'à son air s'il y a abondance. Puis, elle se hâte de mettre la main sur ce qu'elle a aperçu de mieux. Elle marchande, dispute, exige, part, revient et finit par avoir ce qu'elle souhaite au prix qu'elle veut.
Il faut la voir lorsqu'on essaie de la tromper, de faire passer du vieux sucre pour du nouveau ou de lui glisser de mauvais légumes : un sourire de dédain plisse sa lèvre et elle écarte de la main le faux produit. Elle est encore plus belle à voir lorsqu'elle rattrape le vendeur de mauvaise foi qui, la veille, a substitué à ce qu'elle avait choisi quelques articles de qualité inférieure. Si les lois étaient aussi sévères qu'elle, il irait expier son crime au fond des cachots. Elle s'en venge du moins en mettant toutes ses connaissances en garde contre lui et en le signalant comme un homme sans foi ni loi. Il y en a qu'elle a ruiné ainsi.
Au-dessous de la fidèle ménagère se rangent les novices qui se font mettre dedans à tout bout de champ et qui servent à l'écoulement des produits de seconde et troisième qualité ; les cuisinières peu scrupuleuses qui trouvent que tout est assez bon pour leurs maîtres.
On ne connaît pas encore beaucoup ici l'art qui enrichit les cuisinières en Europe et leur permet de donner des dots à leurs filles : l'art de faire danser Vanse du panier. Cet art s'exerce sur tout : la cuisinière prélève une commission, qui varie de cinq à vingt pour cent, sur ce qu'elle achète, que ce soient des petits pois ou des jambons. Parfois aussi, elle achète pour son propre compte, profite des bons marchés qu'elle rencontre, et revend avec profit à ses maîtres ; ou bien,
elle se fait donner des primes par les petits marchands qu'elle encourage, à qui elle accorde la pratique des maisons où elle sert.
Nous n'eu sommes pas encore là, mais cela viendra.
Parmi les hommes, on remarque les jjèra? de famille qui font leur marché en gens d'affaires, s'arrêtant devant les étaux ou les voitures que juste le temps de choisir ce qu'il leur faut. On les voit bientôt regagner le bureau.
Faire le marché est pour d'autres une partie de plaisir. Ils vont lentement, choisissent à loisir, admirent en silence les bonnes choses qu'ils ne peuvent acheter, connaissent toutes les revendeuses par leurs noms et remarquent celles qui manquent à mesure que l'âge les force à la retraite. Ils s'arrêtent de temps à autre pour causer avec les autres habitués, et échanger des observations générales ou des conseils particuliers. Au lieu de la locution invariable, qui sert, môme les jours de pluie : " beau temps, aujourd'hui, " ils s'abordent en disant : " beau marché, aujourd'hui. "
Il ne faut pas oublier parmi les habitués l'homme qui va au marché depuis 1830 et qui philosophe volontiers sur la hausse des prix. Demandez-lui combien coûtait le beurre frais dans l'été de 1841 : il vous le dira. C'est un tableau vivant des prix des marchés depuis trente-cinq ans :
" Le bœuf perd la tête, vous dit-il, et ne sait plus s'arrêter à un prix raisonnable. Il forcera les gens à s'en passer. Il faudra inventer une autre viande pour la soupe. La pomme, le fruit du Canada, s'en va. C'est un coup pour notre nationalité. La fameuse composait avec le sucre a"érable notre insigne national, bien mieux que ce castor que l'on représente si souvent sur nos bannières sous la figure d'un lapin. Nos neveux ne mangeront que des pommes américaines, pitoyable
contrefaçon de nos beaux fruits, et en fait de bourassa ne connaîtront que le nom historique du député de St. Jean. "
La première question qui s'agite dans un jeune ménage est celle-ci : " Qui fera le marché 1 sera-ce le mari, la femme ou la cuisinière ? "
Il y a des maris qui sont impropres à cette besogne. En général, ceux qui ignorent l'art de débiter un roast-beef, n'ont point non plus le talent de l'acheter. Ces mérites vont ensemble.
Toutes les femmes ne veulent pas faire le marché : il est évident qu'il est plus agréable d'aller au bal ; mais celles qui y consentent et y mettent du zèle sont les meilleures.
Avant de signer le contrat qui vous lie à jamais à une femme, qui vous fera peut-être manger toute votre vie de la vache enragée, on devrait décider cette question capitale.
C'est au marché qu'un observateur consciencieux apprend à distinguer entre les véritables aisances et les faux luxes ; qu'il connaît ceux qui sacrifient le nécessaire à l'apparence. Tel qui roule carosse ou dépense des sommes folles pour la toilette de sa femme, mange toute l'année des poulets maigres. C'est à la table qu'on juge ceux qui vivent bien. Le vrai Canadien crève d'indigestion quelquefois, jamais de faim.
Je crois que, de longtemps, je ne retournerai au marché. Tout compte fait, je vois que mon marché m'a coûté double, et ma chronique relue, je ne suis pas sûr qu'elle amuse le lecteur.
Cacouxa, 15 août 18G6.
Si je ne vous ai pas écrit plus tôt, c'est que j'étais mouillé .jusqu'aux os et qu'il pleuvait dans mon encrier. Maintenant que je suis à peu près séché des récentes pluies, je vais vous faire part de mes impressions sur la campagne. Yoilà trois jours que je passe au soleil pour me débarrasser de l'humidité qui m'avait pénétré de part en part. Quel été, chers citadins, un été qui vaut bien deux hivers pour les rhumatismes ! Je connais des gens qui se portaient à merveille en ville et qui se sont imaginés qu'ils ne pouvaient se dispenser d'aller à la campagne. De florissants qu'ils étaient, ils sont devenus maigres, pâles et languissants. Un bon nombre ont été forcés de regagner la ville pour s'y faire guérir des maladies qu'ils avaient attrapées à la campagne, où ils étaient venus se reposer des fatigues qu'ils n'avaient point éprouvées. Un rhume épais planait sur les champs et saisissait les gens à la gorge. On reconnaissait ceux qui arrivaient de la ville à ce qu'ils
n'étaient pas enrhumés. Le fait est qu'à la campagne on ne s'entendait plus, tant tout le monde toussait et toussait fort.
Il n'y a pas de ville en Canada où le préjugé d'aller à la campagne l'été soit plus répandu qu'à Québec. Permettez-moi de présenter aux rares citadins qui fréquentent encore la Plateforme, le tableau de ce qui s'est passé depuis un mois aux eaux.
La vie était devenue d'une monotonie désespérante. Pour prendre des bains, il n'était pas nécessaire d'aller jusqu'à la rivière ; on n'avait qu'à sortir sans parapluie. Le matin, en se levant, on se rencontrait une douzaine sur le seuil de la porte •de l'hôtel pour se dire d'un ton désespéré : " Tiens ! il pleut encore aujourd'hui. " Le soir, en se disant bonsoir, on ajoutait : " Il pleuvra demain. " Pendant toute la journée, la conversation roulait sur le même sujet : les uns annonçaient que la pluie allait finir, parce qu'ils avaient cru voir un nuage raser la terre ; les autres prédisaient qu'elle durerait jusqu'au mois de septembre, parce que, durant une courte éclaircie, ils avaient aperçu à l'horizon un nuage ressemblant à de la fumée, ou parce que leur malle avait craqué en se fermant. Les savants analysaient les gouttes de pluie pour y trouver des symptômes de beau temps.
Cela n'empêchait pas les gens d'arriver en foule des villes, chaque jour. Ils étaient partis à la pluie, ils arrivaient à la pluie, trempés mais pleins d'espérance. Le premier jour, ils •déclaraient avec assurance qu'ils avaient apporté le beau temps avec eux et qu'il ne tarderait pas à paraître. Le second jour, ils avaient le verbe moins haut et faisaient la garde autour de leurs parapluies de peur qu'ils fussent volés ; enfin le troisième jour, ils passaient sans transition dans le groupe des désespérés et annonçaient en gémissant que le soleil ne reparaîtrait plus que pour assister avec un éclat insolent à la chute des feuilles. Sous cette pluie abondante, un gamin qui courait tous les jours par les chemins avait, disait-on, grandi d'un pied et un pouce.
Pour supporter le froid de cet été glacial, il a fallu se couvrir de flanelles, se mettre des cache-nez et faire de grandsfeux dans les cheminées, le soir. On passait la journée à se réchauffer et la nuit à se refroidir. Je ne compte pas les gens transis, montrant en plein mois de juillet des nez rougesdignes de janvier ; mais j'ai positivement rencontré un touriste qui m'a avoué qu'il avait eu l'onglée pour s'être tenu durant deux heures, le soir, sous les fenêtres d'une jeune personne cruelle, dans l'attitude d'un cœur qui soupire.
A ces inconvénients exceptionnels de cette saison extraordinaire, il faut ajouter les ennuis ordinaires du séjour aux eaux. Remettons sous vos yeux deux tableaux bien connus.
Voici d'abord un père de famille arrivé par le bateau ou le chemin de fer, et suivi de sa femme et de trois ou quatre enfants. Le bébé, qui n'a point encore fait ses dents, a pleuré toute la route, accompagné en chœur par les deux ou trois autres qui ont laissé à la maison, qui son cerf-volant, qui sa bonne favorite. Le premier problème, c'est de trouver un gîte. Les hôtels sont pleins. Enfin, on trouve une petite chambre où l'on entasse la famille. Durant la nuit une voie d'eau se déclare dans le toit et arrose le groupe voyageur. Le mari regrette son bureau ; la femme son petit salon où il était si facile d'établir un courant d'air ; les enfants la grosse chatte blanche qui les égratignait de temps à autre. Pour les repas, c'est autre chose encore. Il est bien connu que ce qu'il y a de plus rare à la campagne, ce sont les fruits et les légumes. Les enfants demandent à grands cris des fraises, des framboises, des bluets, etc. Le maître d'hôtel répond qu'il en attend de la ville dans quelques jours. Force est à la mère, pour faire taire les cris des petits gourmands, de leur donner un pot de confitures de l'année dernière qu'elle avait eu le soin de mettre dans le fond de sa malle. Quant aux parents, ils s'escriment sur un vieux coq qui, après avoir longtemps triomphé sur tous les champs de combat ouverts à son espèce, a fini par mourir de
vieillesse dans un obscur poulailler. Le lendemain de leur arrivée, les bambins, se distribuent une série d'accidents: l'un attrape un coup de soleil, l'autre se jette dans un puits ; le plus petit fait une dent au milieu de cris aigus.
Par le même train ou le même bateau, est arrivé un célibataire seul qui vient chercher au grand air le sommeil qui le fuit et recouvrer l'appétit qu'il a perdu. Le hasard veut qu'on lui donne la chambre voisine de celle occupée par la famille ci-dessus décrite. Une simple cloison les sépare. Il lui est donné de connaître en une seule nuit toutes les joies de la famille. Il entend les enfants se plaindre tour à tour, la femme gémir et le mari gronder ; et il ne ferme pas l'œil un instant. Le lendemain, l'estomac creusé par l'insomnie, il s'élance vers son déjeuner ; mais les baigneurs ont, de bonne heure, dévasté les tables ; on lui sert un reste de gigot qui lui paraît avoir été déjà mangé une fois au moins.
Je pourrais multiplier les scènes, mais je m'arrête et je réduis toutes mes observations à une seule.
A Cacouna, à la Eivière-du-Loup, à Tadousac, etc., on ne rencontrait depuis trois semaines que des citadins qui se plaignaient de la campagne et regrettaient de n'être pas chez eux. A travers les vitres d'une fenêtre d'hôtel suintant la pluie, la ville apparaissait bien belle et fort douce à habiter. C'est étonnant aussi comme, du fond dur d'un lit d'auberge, votre lit ordinaire vous semble bon !
Si la pluie n'avait pas cessé, la campagne était déshonorée. On allait l'abandonner de toutes parts. Bien des campagnards, troublés dans leurs habitudes, faisaient des préparatifs pour aller passer l'été à la ville ! Mais le soleil a paru, le beau temps est revenu, les champs reverdissent, et personne ne songe plus à partir.
La nature, si bien rafraîchie, est ravissante ; la verdure a des nuances délicieuses, les couleurs en sont à la fois plus vives, plus douces et plus profondes. Il y a double plaisir,
après avoir contemplé un des grands spectacles que présente la belle nature canadienne, à lire quelques-unes de ces admirables descriptions qui se trouvent dans les meilleures pages des grands romanciers modernes et qui font mieux sentir encore les splendeurs qu'on a sous les yeux. Ce qui manque dans la plupart de nos ouvrages nationaux en prose, c'est précisément le sentiment vif et profond de la nature. Les écrivains européens déversent bien plus d'admiration sur leurs plus maigres coteaux arrosés de quelque filet d'eau, que nous n'en accordons aux aspects les plus grandioses des campagnes de notre pays.
Québec, 15 juillet 1866.
Les événements ne prennent pas de vacances cette année, et les journalistes non plus. Les événements paraissent même avoir choisi le temps où d'ordinaire les gens qui aiment le frais vont à la campagne, pour se mettre en mouvement et éclater de tous les côtés à la fois. Tandis que le canon tonne en Europe, uos députés engagent, à Ottawa, leur dialogue annuel dont le télégraphe fidèle nous apporte, chaque matin, l'écho indiscret. Il pleut des nouvelles ; mettez la main à la fenêtre, si vous en doutez. Les colonnes des gazettes sont débordées et l'inondation s'étend jusqu'aux terrains aurifères des annonces que les Faits Divers menacent d'envahir. Deux malles de l'Europe viennent chaque semaine verser sur la table éditoriàle des amas de journaux qu'il faut dépouiller en toute hâte pour en tirer, au profit des lecteurs, quelques extraits, au lieu de déguster à loisir l'esprit pétillant des chroniques parisiennes et de savourer lentement la substance fortifiante de la prose, admirable de clarté, des articles politiques. La presse anglaise, qui pourrait mieux employer l'argent de
ses généreux abonnés, se fait expédier, chaque nuit, cinq ou six colonnes d'éloquence parlementaire, qu'il faut bon gré mal gré consommer avant d'écrire son article éditorial.
Ce n'est pas tout. A peine le journaliste a-t-il commence à tracer, de cette écriture relâchée particulière aux improvisateurs de la plume, sur une demi-feuille de papier fourni par l'Etat, ces mots, début obligé de tout article bien senti, (littérature ministérielle) : " Le ministère fort et puissant qui nous gouverne, " ou ceux-ci (style d'opposition) : " L'odieuse coterie qui nous tyrannise, " que l'on frappe à sa porte. Il se retourne avec l'impatience d'un écrivain que l'on arrête au milieu d'une phrase dont il a peur d'oublier la fin.
Ln visiteur, dont la démarche trahit un embarras contenu, s'offre à sa vue. Une odeur de manuscrit trop longtemps retenu sous enveloppe, se répand à l'instant dans la chambre. Le journaliste flaire une correspondance déjà refusée par plusieurs journaux. L'inconnu dévoile l'objet de sa visite. Il a a se plaindre du maire de son village, et il voudrait, sous le voile de l'anonyme, en tirer une vengeance éclatante. Il est bien entendu que, dans aucun cas, son nom ne sera connu ; car ce serait l'exposer aux représailles ; et l'on comprend facilement que, s'il donne des coups, ce n'est pas poar en recevoir.
Vous faites remarquer à cet inconnu qu'il vous est impossible de lui accorder ce qu'il vous demande : la presse n'étant point une arène destinée aux querelles particulières. Il s'étonne ; puis se fâche. A quoi bon les journaux s'ils ne révèlent pas toutes les injustices, s'ils ne vengent pas l'innocence opprimée 1 H vous soupçonne d'être vendu au maire. — C'est parce que vous avez peur de perdre son abonnement, s'écrie-t-il. Eh bien ! vous n'y gagnerez rien, je renvoie le mien.
L'esprit attristé par le regret que laisse toujours la perte d'un abonné, le journaliste reprend son article :
LES VACAXCE-i 91
" Le ministère fort et puissant qui nous gouverne vient d'ajouter un nouveau bienfait à tous ceux dont il a déjà comblé le pays. "
Ou bien :
" L'odieuse coterie qui nous tyrannise vient d'ajouter une nouvelle infamie à la longue série de ses trabisons. "
On frappe de nouveau. Cette fois, c'est un abonné qui se plaint de ne pas recevoir son journal. Il lui manque un numéro sur trois ; sa femme qui lit le feuilleton enrage ; le héros du roman s'est marié sans qu'elle l'ait su, dans un des numéros qui se sont égares.
Ici je demande la permission d'ouvrir une parenthèse. On Bait ce qui se passe dans la plupart des villages, à l'arrivée de la malle. Les habitués du bureau de poste s'emparent des journaux et se forment en comité de lecture. Si quelque abonné survient et réclame sa gazette, on lui dit qu'elle n'est point arrivée ; et il s'en va pestant contre la négligence de l'éditeur. Chacun emporte le journal qui lui plaît. Dans tous les cas, les abonnés ne sont servis qu'après les habitués du bureau de poste.
Après l'abonné qui se plaint de ne pas recevoir son journal régulièrement, survient le lecteur assidu qui serait heureux de voir figurer dans les colonnes de " votre estimable feuille " une amplification de son fils, jeune rhétoricien plein d'espérances et de métaphores ; puis, arrive le frondeur de tous les abus, qui voudrait vous voir taper à bras redoublés sur tout le monde : sur le gouvernement, sur la corporation, sur les marguillers, sur les compagnies de bateaux à vapeur, sur les employés publics, et même sur les passants. Vous lui ouvrez à deux battants les portes du journal ; vous lui mettez la plume à la main et lui donnez permission d'écrire tout ce qu'il dit, pourvu qu'il le signe. Soudain il se calme ; il n'est pas sûr ; il verra ; il s'assurera de la chose ; d'ailleurs, il ne veut pas se compromettre, il n'est pas homme public, lui.
Bref, il s'excuse et s'en va. Au coin de la rue, il aborde un sien ami, à qui il raconte qu'il vient de vous révéler les abus les plus criants et que vous avez refusé tout net dé les faire connaître au public. En manière de conclusion, il s'écrie :
— Il n'y a pas un journaliste indépendant. Ah .' si j'avais seulement un carré de papier et une plume !
Il y a encore l'inventeur, l'homme qui vient de découvrir le moyen de faire des omelettes sans œufs et qui ne réussit qu'à faire des omelettes de tous ses œufs. Celui-là vous confie son secret, pour qu'à un signal donné, vous le puissiez révéler au monde.
Etonnez-vous après cela que parfois les articles soient décousus, mal écrits. Si, en particulier, cette chronique vous paraît mal venue, si mon style vous semble essoufflé, sachez que je remplace à l'improviste mon confrère et ami Gérin, qui est empêché ce mois-ci de remplir sa tâche ordinaire, et qu'entre deux articles politiques, il me faut courir une étape de dix à douze pages, à bride abattue, sans laisser reposer ma plume.
Il se fait de ce temps-ci en Europe un si grand bruit d'hommes, de chevaux et de canons qu'il est impossible de n'y point prêter l'oreille, et c'est de ce côté que la Chronique doit d'abord porter ses pas.
Lorsqu'éclata la guerre d'Orient il n'y eut qu'un sentiment au Canada. Pendant que nos voisins sympathisaient avec les Pusses et se moquaient des lenteurs du siège de Sébastopol, — car ils n'avaient point encore appris devant Eichmond que l'on ne prend pas les villes en un jour, — nous n'avions, nous, qu'une pensée, qu'un vœu, celui de voir triompher les drapeaux unis de la France et de l'Angleterre. Xotre enthousiasme nous joua même un mauvais tour. Un Tartare facétieux ayant fait courir le bruit en Europe que Sébastopol
était pris, nous nous empressâmes d'illuminer. La fête fut splendide. Cependant lorsqu'enfin la nouvelle authentique de la chute du boulevard russe nous parvint, nous eûmes, malgré l'ardeur de nos désirs, quelque peine à rallumer nos lampions.
La guerre d'Italie ne trouva pas parmi nous la même unanimité d'opinions. A coup sûr, la perspective de voir une terre glorieuse et chère au monde entier rendue à la liberté par la France, n'avait d'abord rien que de séduisant ; mais la vue du Piémont nous gâtait cette perspective. La pensée que ce petit pays ambitieux allait hériter des conquêtes faites par les armes françaises, la crainte que le trône du Saint-Père ne ressentît le contre-coup de la chute des trônes des autres princes italiens, refroidissaient la sympathie que nous ressentions pour la délivrance de l'Italie.
Cette fois-ci, nous étions tout-à-fait Autrichiens, aussi Autrichiens que François-Joseph. Nous admirions ce grand empire qui avait pleine confiance en ses forces, qui osait résister à la pression diplomatique de la France, de la Russie et de l'Angleterre, et attendre de pied ferme la Prusse et l'Italie. Il nous semblait que Benedeck allait conduire les vieilles légions impériales à quelque grande victoire qui ferait rentrer dans ses frontières la Prusse domptée. Il nous tardait de voir Victor-Emmanuel recevoir sur le champ de bataille, en face du monde, la leçon sanglante qu'il méritait.
De tous les héros que notre époque a acclamé, le plus plaisant à coup sûr est Garibaldi. Ce Jérôme-Paturot belliqueux croit être le libérateur de l'Italie ; il s'imagine avoir fait la conquête du royaume de Xaples, tout comme Alexandre Dumas se figure avoir fait la révolution de 1830. Il passait la moitié de son temps dans l'île de Caprera à écrire des lettres à des dames anglaises qui lui demandaient des morceaux de sa chemise rouge. Il aurait dû donner pour excuse qu'il boitait encore afin de ne pas sortir de son île, où il jouait au
Robinson de la démocratie, au milieu d'un groupe de Vendredis. Chaque matin, il se levait de mauvaise humeur parce que Victor-Emmanuel ne le faisait pas demander pour prendre Rome ou Venise. Il se plaignait de ce qu'on retenait son bras victorieux. Lorsqu'il a eu ses coudées franches, que n'at-il pris Venise avec les dents 1 Le premier choc de ses volontaires avec les troupes autrichiennes n'a pas été brillant et a mis fin, il faut l'espérec, à l'épopée garibaldienne, dont les "eus d'esprit riaient depuis longtemps sous cape, mais que les badauds des deux mondes prenaient encore au sérieux.
La fortune de la guerre a tourné contre l'Autriche. Le canon rayé l'avait vaincu en Italie, le fusil à aiguille l'a vaincu en Bohême. Venise appartient à l'Italie, qui triomphe en 1866 par les armes de la Prusse, comme elle avait triomphé en 1859 par les armes de la France.
La première semaine de juillet est consacrée, de temps immémorial, à couronner le mérite naissant et à récompenser les succès de la jeunesse studieuse en lui distribuant la collection Marne ou Lefort. On ne rencontre par les rues que des pères pliant sous le poids des lauriers remportés par leurs filles, et des mères inquiètes escortant au bateau ou à la gare les malles en désordre de leurs fils.
Rien qu'à l'air des familles, on devine si les enfants ont eu des prix. Le père dont l'héritier a fait le bourgeois toute l'année, s'en retourne la mine renfrognée, tandis que l'indigne objet de ses tendres soins gambade devant lui, pressé de secouer les souvenirs du collège et de goûter les plaisirs de l'indépendance, tout à fait consolé d'avoir été le dernier de sa classe par la pensée de monfer, matin et soir, la jument grise de son parrain. La mère jette des regards furieux sur les jeunes filles qui passent, emportant leurs couronnes, et critique leur toilette pour diminuer l'éclat de leur triomphe.
Quelques parents, prévoyant que leurs enfants n'auront pas de prix, ont le soin de les retirer du collège avant la fin de l'année ; ce qui leur fournit l'occasion de dire à leurs amis et connaissances :
— Ce pauvre enfant ! il n'a pas eu de bonheur. Il comptait avoir tous les premiers prix de sa classe, mais il avait tant travaillé toute l'année qu'il en a fait une maladie. Il a fallu le ramener en toute hâte à la maison; jugez de son désappointement ! Il était tombé dans une sombre mélancolie dont nous ne savions que faire pour le tirer. Il rêvait chaque nuit qu'on lui volait ses prix. C'était navrant.
Parfois, c'est l'écolier qui, bien avisé, tombe de lui-même malade et échappe ainsi aux humiliations de la défaite.
En général, l'écolier qui, durant tout son cours, se tient à l'arrière-garde, emploie aussi bien ses vacances qu'il a mal employé le temps de ses études. Il pille les économies de sa vieille tante et joue au cheval fondu avec ses camarades dans le salon de sa mère.
Le calme ne renaît dans la campagne qu'au mois de septembre, à la rentrée des classes. Les vacances des écoliers finies, les vacances des parents commencent.
La ville émigré à la campagne. En revanche les Américains commencent à venir. Braves gens qui partent d'Albany ou de Boston pour respirer l'air chaud de Québec ou de Montréal. Ils se promènent en plein midi, ils suent à grosses gouttes en montant à la Citadelle, ils étouffent dans les chambres d'hôtel ; n'importe, ils s'en retournent contents et croient s'être rafraîchis le teint. Ainsi va la comédie. Les habitants de Philadelphie quittent leur ville, parce que la chaleur y est intolérable pour aller respirer l'air frais à New-York, où il fait aussi chaud, et les habitants de New- York, toujours pour respirer le frais, vont à Philadelphie soutenir le poids des
chaleurs que fuient les Philadelphiens. Au fond, s'ils restaient chacun chez soi, ils auraient moins chaud ; mais les hôteliers ne feraient plus leurs affaires et les compagnies de bateaux à vapeur ne paieiaient pas de dividende. Pour peu que l'on soit actionnaire, on comprend la nécessité des voyages et l'utilité des voyageurs.
Si les pluies abondantes que nous avons eues depuis quelque temps, ont fait croître les moissons, elles ont empêché les voyageurs de pousser. Les hôtels n'ont eu que des demirécoltes de dollars. Il faut avouer aussi qu'il est tombé assez d'eau pour motiver une hausse dans le prix des parapluies. >On comprend que les gens ne se risquent pas sur la route lorsqu'il leur faut mettre des caoutchoucs pour sortir. On aime mieux prendre des bains chez soi que sur le trottoir.
En revanche, la campagne, arrosée tous les jours, est charmante. Les prairies vertes et fleuries étincellent après la pluie, et le soleil sèche en un instant l'herbe humide. Heureux ceux qui, du matin au soir et tard dans la nuit, respirent l'odeur des champs, la senteur des foins, le parfum des fleurs ! Leur cœur est content et leur santé florissante. L'ombre des arbres est la seule qui s'étende sur leur vie, et ils savourent en paix les dernières fraises. La fraise ! le premier des fruits par ordre de naissance et par la délicatesse du goût, qui disparait si vite du marché des villes, mais qui se cache encore quelque temps sous les touffes d'herbe, au bord des bois, où elle devient la pâture des jeum-s gourmets qui courent les champs.
Nous aimons notre pays,. du moins nous le disons volontiers ; et sans doute que le choix de la feuille d'érable comme •emblème national est une délicate flatterie à l'adresse de nos grandes forêts. Mais cette belle nature qui nous environne, (pii étale sous nos yeux ses merveilles, l'admirons-nous assez, en sentons-nous toutes les beautés? Il ne suffit pas d'aller à •Cacouna pour aimer la campagne, et il y a tel bourgeois qui,
eu cultivant l'unique pot de fleurs de sa fenêtre, jette chaque matin sur la nature un long regard qui vaut toutes les exclamations des touristes.
En France, il est de mode de se pâmer devant le moindre brin d'herbe, de tomber en arrêt à l'aspect d'un vert bocage. Les romanciers ne se tiennent pour satisfaits que lorsqu'ils ont orné leurs fictions d'une douzaine de descriptions plus ou moins exactes de toutes les plaines, vallons ou collines que leurs personnages traversent pour se rendre au dernier chapitre. Ce serait à croire que les trois quarts des Parisiens passent leur vie à effeuiller des marguerites au pied de la colonne Yendôme et se nourrissent de feuilles de roses chez Bignon. Le lecteur finit par se lasser de voir à chaque instant l'héroïne se baisser pour cueillir une simple fleur des champs ou le héros se mettre à quatre pattes pour brouter l'herbe tendre ; il saute les descriptions.
Nos auteurs ne suivent pas l'exemple des écrivains français et ne sont guère prodigues de descriptions. Ils ont peut-être raison après tout ; ce qu'ils pourraient écrire serait tellement au-dessous de la réalité. Xous n'avons qu'à fermer le livre et qu'à regarder devant nous, pour contempler le plus beau et le plus varié des spectacles.
Québec. 22 août 1866.
Je l'ai dit ailleurs : notre littérature manque de types joyeux. On ne rit pas assez de ce bon rire que nos aïeux avaient importé de France en le développant. Nos personnages sont comme nous, graves et compassés. Ils ne gesticulent pas à tout rompre, à la façon de nos gens d'autrefois.
Ce n'est pas que ces types joyeux nous manquent dans la vie réelle. Tous les jours je rencontre des gens qui seraient tout à fait à leur place dans une œuvre comique. Ils souffrent même visiblement de n'y être pas, ils s'impatientent.
La France a toute une galerie moderne de types rejouissants, galerie non moins intéressente et plus curieuse que celle des grands hommes, car en la parcourant on ne rencontre que des figures épanouies qui n'ont coûté à l'humanité que des éclats de rire. Cette galerie s'ouvre par ce superbe personnage de Joseph Prudhomme dont l'effigie majestueuse orne presque tous les coq-à-l'âne contemporains, et se ferme provisoirement par ce marchand de crayons de génie, ce Mangin
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dont le casque rayonnera dans l'avenir, qui est mort, il y a quelque deux ans, poitrinaire comme une pâle jeune fille, et à qui j'entendais dire un jour, avec un accent inimitable, sur la grande place de Lille :
" Ma brave femme de mère m'a dit au sortir de l'enfance : Mangin, tu es bien fait, tu feras ton chemin dans le monde, car un bienfait n'est jamais perdu. "
A Paris, on rencontre à chaque pas un personnage dont l'on a fait connaissance dans les esquisses satiriques : ici Jérôme Paturot, plus loin Calino. Le bottier qui vous chausse, le tailleur qui vous habille, le chemisier qui vous met au cou un faux col, le coiffeur qui vous passe un fer dans les cheveux, le cocher qui vous promène au pas et à l'heure, le garçon de restaurant qui vous sert chaud un poulet froid, sont autant de personnages comiques.
En arrivant à Paris, j'entrai chez un coiffeur à qui je confiai ma tête échevelée par l'aquilon. Ses premières paroles me donnèrent la note de l'air qui allait sans cesse résonner à mes oreilles et que plus tard j'essaierais de chanter moi-même :
— Monsieur, me dit-il, je suis en train de révolutionner la chemise. Tandis que tout marchait dans le monde, la chemise est restée stationnaire. L'art du chemisier est encore à l'état d'enfance, je vais l'émanciper ! Je prépare une chemise qui étonnera Paris et fera le tour du monde.
Ce coiffeur joignait à l'industrie des cheveux, qu'il jugeait impuissante à le porter au faîte de la fortune, l'industrie des chemises. Naïf comme on l'est à son premier pas dans une grande ville et dans la vie, je commandai une demi-douzaine de ces chemises qui devaient laisser si loin derrière elles les chemises qui avaient suffi jusqu'alors à l'humanité. Le pauvre diable à qui je fus obligé de les donner, ne pouvant les porter moi-même, a mal fini. On n'a jamais pu savoir si c'était un suicide ou un meurtre, s'il s'était étranglé au moyen de la chemise ou si c'était la chemise qui l'avait étranglé à son corps
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défendant. Toujours est-il qu'on le trouva mort, trois jours après mon fatal cadeau, et qu'on fut obligé de l'enterrer dans ma chemise, faut'' d'eu pouvoir faire sortir sa dépouille mortelle.
Le mot de mon coiffeur me rappelle celui de mon bottier, l'illustre Perrin-Leguay. A mon retour à Paris, après quelques années d'absence, je lui envoyai ma commande, en lui rappelant qu'il avait ma mesure.
— Oui, répondit-il à mon commissionnaire, j'avais sa mesure, mais on m'aura gâté son pied en Amérique.
Et il ne voulut rien faire aA'ant d'avoir revu mon pied.
Un autre mot de lui achèvera de le peindre. Un de mes amis qui avait fait un long séjour à Paris, sur le point de revenir au Canada, alla lui confier une dernière commande. Perrin-Leguay lui demanda la faveur de voir encore une fois son pied et après l'avoir longtemps regardé, il s'écria d'un air triomphant :
— A'ous rappelez-vous le pied que vous aviez en arrivant d'Amérique l Connue je Vai formé!
Mais je m'attarde en ces gais souvenirs, je reviens à mon sujet.
J'ai hâte de voir s'ouvrir le Musée de la gaîté canadienne : j'y glisserai volontiers quelques statuettes.
C'est peut-être dans les conversations des curés que l'on trouverait le plus d'éléments pour composer ces légères esquisses de personnages, qui ont acquis une sorte de célébrité gaie et dont le nom ne saurait être prononcé dans une réunion ecclésiastique, sans faire naître à l'instant sur les lèvres mille plaisantes anecdotes et une gaité bruyante. Qui n'a entendu parler bien des fois du père O'Xeile, par exemple ?
On trouverait aussi beaucoup à puiser dans les souvenirs des avocats qui suivaient les Cours de Circuit à la campagne, du temps où les Circuits n'avaient point encore vu disparaître leur physionomie désopilante sous leur éclat légal. Il faudrait
faire causer les vieux notaires, confidents de nos grands pères et spectateurs de tant de scènes de comédie qui menacent de rester inédites, étouffées entre un contrat de mariage et un testament.
Je n'ai point l'intention de tenter ici l'œuvre piquante que j'indique à ceux qui ont tout ce qu'il faut pour la mener à bonne fin : le goût des anecdotes, l'art du récit, l'amour de la gaîté, la passion des originaux. Je veux seulement suspendre dans un coin du Foyer un léger croquis d'un type qui vient de se montrer plaisamment dans une comédie des mieux montées et dont tous les acteurs ont, fort involontairement, rempli à merveille les rôles que leur avait assignés l'auteur.
Le faible de bien des gens parmi nous, c'est de croire qu'ils ont eu d'illustres ancêtres ou des aïeux millionnaires. Chacun a son château en Espagne ou en Allemagne. Les uns isolent de leur nom roturier le de par lequel il commence, et le transforment en particule noble ; les autres escomptent la fortune qui ne peut manquer de leur arriver du fond de la Bretagne, d'un jour à l'autre. A la dynastie éteinte des Oncles âï Amérique, nous voulons substituer la branche cadette des Oncles d'Europe. Il y en a à qui on annoncerait demain qu'ils sont les cousins du roi de Prusse qu'ils n'en seraient aucunement surpris. Ils feraient de suite leurs malles pour Berlin, afin d'aller réclamer leur part du butin de Sadowa. La fantasmagorie de la succession Bonnet a fait ici de nombreuses victimes.
Le but secret de plus d'un voyage en Europe, c'est de se découvrir des origines aristocratiques ou d'aller prendre possession de quelque château en ruines. A force de recherches, plusieurs finissent par trouver, au fond d'une vieille ville de province, d'antiques parentes trop bien conservées, qui leur demandent des pensions viagères. LTn sentiment respectable se mêle sans doute à cette curiosité. On aime à renouer la tradition, à remonter le courant jusqu'à la source inconnue ;
oa veut savoir si l'on est Breton, Normand, ou seulement compatriote des fromages de Brie.
Un auteur dramatique, qui a gardé l'anonyme, vient de tenter de corriger ce travers fort répandu par une comédie dont tout le monde parle aux champs et à la ville, et que je vais raconter brièvement.
Un brave homme vivait de peu dans le village de Kamouraska. Mettons qu'il s'appelait Bonnet et qu'à cause de cela on croyait qu'il était né coiffé. L'imagination populaire aimait à contempler en lui le descendant déchu d'une noble race, une victime résignée d'un grand malheur, l'épave d'un naufrage, l'obscur fragment d'une haute destinée brisée. Il avait des courtisans qui croyaient à son étoile et l'entretenaient dans le souvenir confus de sa grandeur passée et l'illusion de sa fortune à venir. En attendant, il chaussait les gens de son village tant bien que mal, mais personne, en prévision de l'avenir, n'osait dire où le soulier le blessait.
On écrivit en Allemagne, et bientôt on se crut sur la piste de l'héritage. Enfin un jour arrive une lettre de Francfort apportant la grande nouvelle attendue depuis si longtemps. On ne s'était pas trompé : Bonnet était bien le dernier rejeton d'une grande famille, l'héritier d'une opulente fortune. La lettre en cotait le chiffre à trente-trois millions de piastres et contenait une première traite de 8108,000, un à-compte ! Il devait en arriver une pareille tous les trois mois.
Que l'on se mette à la place d'un homme qui se trouve tout à coup riche de trente-trois millions de piastres ! Cela étourdit un peu ; on se passe la main sur les yeux pour s'éclaircir la vue de ces millions. La nouvelle se répandit comme l'éclair, et on accourut de toutes parts serrer la main ou se jeter au cou du millionnaire. C'était à qui avait deviné son étoile sous les épais nuages qui l'enveloppaient. Plusieurs avaient des remords de s'être laissé chausser par lui, quoique tout le monde aurait bien voulu être dans ses souliers.
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Lui, Bonnet, était simple et digne. Il portait avec aisance le poids de ses millions, il accueillait avec bonté la multitude, feignant d'ignorer la distance qui le séparait de ses égaux, de ses supérieurs de la veille, de ses obligés du lendemain. Les femmes commençaient à lui trouver la taille élégante et le port majestueux; veuf ou garçon, il attirait les regards des belles et les projets matrimoniaux affluaient sur sa tête.
Bonnet songea à l'emploi qu'il ferait de sa fortune. Chaud partisan politique, sa première pensée fut pour le candidat malheureux à qui il avait donné si souvent en vain sa voix inconnue.
" Je chasserai Chipais du comté, s'écria-t-il, je ferai élire Letellier. "
Il faut connaître le comté de Kamouraska, les luttes électorales acharnées entre deux candidats invariables dont il est le théâtre depuis douze à quinze ans, la passion, la persévérance que chacun apporte à faire triompher son candidat, pour bien comprendre ce cri de l'âme. Il n'y a pas un électeur, partisan du candidat évincé, qui n'en eût dit autant en pareille position.
Puis, Bonnet rassura ses concitoyens, qui craignaient déjà de le voir s'envoler avec ses trésors au sein tumultueux des grandes villes. Il resterait au milieu d'eux à manger ses immenses biens en famille, enrichissant tous ceux qui l'approcheraient. Xon-seulement il n'y aurait plus un pauvre dans le village, mais il n'y aurait que des riches vivant des rentes de Bonnet. Chacun, de sa petite fenêtre du pignon, contemplait la douce perspective qui s'ouvrait ainsi à l'horizon du village.
Bonnet épanchait son cœur devant ses confidents qui ne se lassaient pas de l'écouter. Déjà il avait choisi le terrain sur lequel il devait se faire bâtir une résidence princière. Il esquissait le plan. A chaque instant, il ajoutait un étage, chan-
geait ses meubles, agrandissait son parc, supprimait le-; constructions voisines pour se ménager une plus belle vue.
On voulait lui faire choisir une compagne parmi ses amies d'enfance, les unes devenues veuves, les autres promues vieilles filles. Mais, passant la main dans ses cheveux, il aspirait à une plus brillante conquête. Nouveau seigneur de ces domaines, il prétendait conduire à l'autel la plus jolie fille du village.
A côté de Ibnnet, il fallait voir son avocat, le futur administrateur de sa fortune, superbe et rayonnant. X'était-ce pas lui qui, le premier, avait soupçonné le millionnaire sous l'humble bottier? X'était-ce pas par ses soins qu'on était parvenu à découvrir ce précieux secret, et à ravir à la vieille Germanie ce trésor1? Il groupait les millions; il les faisait manœuvrer dans son étude hantée d'habitude par des hôtes plus modestes ; il les jetait par les fenêtres. On se serait cru chez l'intendant de M. de Eotschild. Il circulait à pas comptés, ruminant des chiffres ; de temps à autre, on l'entendait
murmurer: Cent mille piastres. ... château Francfort-
Bismark
Le voyant si agité, les gens se rangeaient respectueusement sur son passage. Apparaissaient déjà sur son front les rides creusées par les préoccupations d'une administration trop compliquée.
Après s'être abandonné à toutes les joies d'une fortune anticipée, il fallut songer à la réaliser. La lettre qui annonçait la prodigieuse nouvelle était très-explicite et fort détaillée. Avec cette lettre-là à la main, on pouvait se rendre à Francfort et ramasser l'héritage. Comme on se doutait bien en Allemagne que Bonnet avait oublié la langue de ses ancêtres, on avait eu soin de joindre au texte allemand une excellente traduction. La traite, adressée à la Banque de l'Amérique Britannique du Xord, était en bonne forme.
Il fut décidé que Bonnet irait en personne, accompagné de
son avocat et des principaux citoyens de l'endroit, réclamer à la banque le paiement, en or, de sa traite. Tout le monde était d'opinion cpi'on ne pouvait mettre trop d'empressement et de solennité dans cette première démarche. Seulement, si Bonnet avait en portefeuille une traite de $108,000, il manquait de monnaie pour défrayer ses dépenses de voyage. Il y eut lutte pour savoir qui serait admis à la faveur de lui prêter de l'argent : l'avocat l'emporta. De plus, le costume de cet ■ homme fortuné avait été jusque-là fort négligé ; il avait grandi dans l'ignorance des tailleurs. Le conseil municipal lui vota une garde-robe et les meilleurs artistes du village furent employés à l'habiller des pieds à la tête ; ils se surpassèrent.
Le jour du voyage à la ville fixé, il fut convenu que tous les paroissiens accompagneraient Bonnet et son avocat jusqu'à la station du chemin de fer. Les vieillards restèrent à garder les maisons. La démonstration fut brillante, enthousiaste, et Bonnet, en gants jaunes, s'élança, suivi de son avocat, dans le train rapide qui l'emporta dans la direction de la Banque de l'Amérique Britannique du Xord.
La nouvelle qu'un millionnaire venait de prendre le train se répandit promptement parmi les passagers. La foui pressa dans le char qui le portait. Il y avait là des hommes d'affaires qui exprimèrent quelques doutes sur la traite, mais leur voix fut promptement étouffée sous les clameurs enthousiastes de la foule. On s'arrachait Bonnet qui commençait à se friper.
Aussitôt arrivé en ville, le cortège se dirigea vers la banque, l'avocat battant la marche d'un pas rapide. On fit ouvrir à deux battants la grande porte, et le milbonnaire franchit pour la première fois le seuil du temple de l'escompte. Mandé en toute hâte, le caissier accourut à la nouvelle que l'on réclamait le paiement immédiat, en or, d'une traite de Francfort de $108,000.
Faites payer de suite, dit l'avocat en lui tendant la
truite, M. Bonnet est pressé, et d'ailleurs il n'aime pas à attendre.
Le caissier examina la traite et laissa échapper un soupir de soulagement.
— Messieurs, leur dit-il, vous êtes victimes d'une mystification. Cette traite ne vaut rien.
Et il prouva son dire avec une telle évidence, qu'à mesure qu'il avançait dans sa cruelle démonstration, Bonnet redevenait lui-même. Il ùtait ses gants jaunes et faisait mine de se dépouiller de ses pantalons neufs. Quant à l'avocat, il fondait, En cinq minutes, il avait diminué de $108,000.
En quittant la banque, Bonnet, son avocat et la députation s'enfuirent à la station, sans vouloir regarder personne ni répondre à aucune question.
Cependant les habitants de Kamouraska se portèrent en foule au retour du train pour fêter l'arrivée des $108,000. Il pleuvait et, par moment, sans pouvoir se rendre bien compte de la cause de ce refroidissement, ils sentaient leur enthousiasme faiblir. L'heure de l'arrivée du train approchant, leur foi renaissait, et ce fut par des hourrahs formidables qu'ils saluèrent l'apparition de Bonnet et de son avocat. Millequestions éclatèrent immédiatement après.
L'avocat eut à peine la force de confier la fatale nouvelle à l'oreille de quelqu'un. Aussitôt elle se répandit comme la foudre. Ce fut un désastre : tous les châteaux en Espagne croulèrent à la fois. Puis, vinrent les récriminations qui tombèrent comme grêle sur le crédule avocat, coupable d'avoir procuré à ses concitoyens la douce illusion de la fortune durant deux jours.
Quant à Bonnet, on le vit reparaître, un quart d'heure après, dans son costume habituel. 11 avait déjà pris son parti du naufrage de sa fortune et venait consoler les autres de la perte de ses trente-trois millions de piastres.
APEES LES VACANCES.
21 septembre 1866.
Il faut que les écoliers en prennent leur parti : les vacances sont finies. Les portes de tous les collèges se rouvrent et l'on voit défiler dans les grandes cours, silencieuses depuis deux mois, le cortège des coffres bleus gravissant vers les dortoirs. Les anciens écoliers lancent, en passant, un trait malin ou quelque vieille plaisanterie de l'année dernière au portier qui se tient majestueusement à l'entrée, son paquet de clefs à la main. Puis, ils saluent de loin, par un geste de menace, la figure mal nourrie du cuisinier qui se montre dans l'embrasure d'une fenêtre du rez-de-cbaussée. Nonobstant le regret de voir finir les vacances qui leur remplit le cœur, ils ne revoient pas sans plaisir ces figures familières.
L'arrivée des nouveaux écoliers est douloureuse. C'est un chapitre de larmes, auquel la mère, le fils et parfois le père collaborent. Les larmes les plus sincères ne sont pas toujours celles de l'enfant. Il est tout à fait consolé et joue aux barres de toutes jambes, que l'auteur de ses jours verse encore chaque
110 APBÈ8 LES YACAXCES
jour un torrent de larmes dans son potage bouillant, en songeant que le petit absent manque de confitures à son dîner.
La vie est remplie d'épreuves : les moralistes le disent, et notre existence de chaque jour le prouve ; mais il n'est guère d'épreuve qui paraisse plus dure que celle d'apprendre sa première leçon, sur un banc de bois, lorsque l'on vient de quitter la bergère moelleuse de sa mère. On commence avec courage, on eritame la tâche avec intrépidité, mais aux premières difficultés, aux premières résistances de la mémoire, les yeux se lèvent involontairement et se tournent d'instinct vers l'horizon encadré dans les étroites fenêtres de4a salle d'étude. Cet horizon se remplit à l'instant des plus riantes images : le panorama des vacances passe lentement sous les yeux de l'écolier. Il est dur de revenir ensuite à son devoir, et de pareilles visions désenchantent vite de la grammaire.
Les anciens écoliers, d'ailleurs, au lieu d'adoucir ce qu'ont de rude les premiers jours de la vie de collège, n'épargnent rien pour en accroître les amertumes. Les nouveaux ou navets sont les victimes d'odieuses persécutions, de supplices raffinés. Xon content de les soumettre à la torture morale du ridicule, on les enferme parfois dans un cercle de bourreaux qui accablent la victime de coups de genoux aussitôt qu'elle tente de s'échapper. Le cercle se resserre peu à peu et finit par presser si vivement le navet, qu'il en sort mortifié et attendri.
Peu après la rentrée des élèves, les passions révolutionnaires commencent à fermenter. Des complots s'organisent cqptre le repos des professeurs et la tyrannie des classiques. On a lu Salluste, on se souvient de Cicéron, on admire Brutus. Mais Pharsale arrive, et la victoire reste à César : il faut se remettre au latin. L'ordre règne au dortoir troublé durant quelques nuits par des appels aux armes imités de l'antique.
De mon temps, au collège, grands et petits tentèrent une parodie de la révolution de 48. On se souvient que la plus bénigne des républiques avait été accueillie, même dans le
monde conservateur, avec une certaine sympathie. Le directeur des études crut pouvoir, sans danger, nous faire connaître cet événement qui paraissait devoir modifier si profondément le cours d'Histoire de France. A l'instant, les têtes fermentèrent. Les plus ardents se demandèrent s'il n'y aurait pas lâcheté à refuser de suivre les traces de la jeunesse de Paris. Chacun se choisit un modèle, un héros, Les plus éloquents jouèrent au Lamartine. Quant à moi, jeune encore, je bornai mon ambition à imiter un des membres du Gouvernement Provisoire que j'ai eu l'honneur de connaître douze ans plus tard à Paris. Il me parla du Canada comme d'une ancienne colonie espagnole. Cela me décontenança un peu, et je ne crus pas devoir lui parler de la représentation de la révolution de 1848 que nous avions donnée au collège, ni du choix bien flatteur que j'avais fait de lui comme héros et modèle.
La révolution étouffée, l'heure de la retraite sonne. Le prédicateur est éloquent, une douce atmosphère de piété se répand dans le collège, et comme après tout l'âme des jeunes révolutionnaires est encore très-facile à émouvoir. Pompée se repent, Brutus se convertit et forme le projet de prendre la soutane à la lin de l'année. Durant huit jours, les classiques sont en baisse et les Pères de l'Eglise triomphent.
Il y a des jours où l'on éprouve un certain plaisir à se rappeller la figure, les habitudes, les traits célèbres de ses anciens compagnons de classe ; mais il n'en est pas où l'on aime à rencontrer ces gens qui ont la fatale habitude de narrer, en toute réunion, leurs histoires de collège. Les espiègleries de jeunesse perdent beaucoup à être exhumées. Elles sentent le renfermé.
De temps à autre les élèves du même cours devraient se réunir en un fraternel banquet, comme cela se pratique en France. Ils renouvelleraient connaissance. A un bout de la table, ou verrait un riche négociant et à l'autre bout le tailleur
qui l'habille. De ma classe sont sortis des avocats surtout, des prêtres, des marchands, des médecins, un aubergiste, un bottier, des inconnus, à part moi, chroniqueur.
La question d'argent domine en ce moment toutes les autres ; il faut que j'en parle, si je ne veux pas que cette chronique manque d'actualité. Xe vous effrayez pas cependant, ce n'est pas un alignement de chiffres que vous allez avoir sous les yeux, ni des manœuvres de Bourse que je vais vous décrire.
La banqueroute est considérée par bien des gens comme le premier échelon de la fortune. Un commis entendu passe marchand ; il s'établit sans argent et avec une ombre de crédit. Après un an, deux ans, plus ou moins, il est au bout de sa corde ; il a beau y faire des nœuds, il faut qu'elle casse, et il n'a pas le sou pour la renouveler ! Une seule ressource lui reste, s'il ne veut pas redevenir commis. Il n'y a que la banqueroute qui lui puisse donner le capital dont il a besoin. Sa conscience hésite, mais ce qu'on appelle le sens commercial l'emporte. Il se résigne gaiement à faillir ; un arrangement à l'amiable liquide ses affaires, lui assure un fonds de magasin et un crédit nouveau. Parfois une seconde banqueroute est nécessaire : c'est le grand coup de dé. Lorsqu'il faut avoir recours à une troisième opération de ce genre, il est rare qu'elle ne soit pas fatale.
Un des côtés les plus curieux de la comédie de l'argent au Canada est celui-ci : c'est que le talent d'un négociant, le secret du succès, ne consiste pas tant à capter les bonnes pratiques qu'à fuir les mauvaises, à engager les gens à beaucoup acheter qu'à les amener à ne point acheter au-dessus de leurs moyens. Le négociant n'a d'autre protection que sa prudence. Il peut vendre tant qu'il veut, car ceux à qui il vend savent
qu'ils peuvent échapper à la nécessité du paiement : l'issue de la banqueroute leur est toujours ouverte. C'est donc à lui à se borner et à ne vendre que ce qu'on est en état de lui payer.
Aussi parmi nous, ce qu'on appelle les marchands swrês réussissent-ils mieux que les grands négociants. Tôt ou tard ceux-ci roulent dans l'abîme que les faillites du petit commerce ont creusé sous leurs pas.
Le négociant naïf qui essaie de transplanter ici les habitudes du négoce européen, est victime de ses illusions commerciales. Il s'établit et les pratiques accourent : toutes les pratiques dont les autres marchands n'ont pas voulu. 11 s'empresse pour satisfaire et retenir la magnifique clientèle qui lui arrive. Il fait goûter de son meilleur vin à celui-ci, invite celui-là à déjeûner chaque fois qu'il vient en ville ; il tutoie l'un et va voir au collège les enfants de l'autre, en leur portant des cargaisons de bonbons. Sa diplomatie a un succès éblouissant ; les ventes vont un train d'enfer, le magasin se vide. Le quart d'heure de Rabelais arrive, cependant; tous protestent de leur envie de payer, plusieurs même donnent des à-comptes, mais personne ne paie en plein. Le négociant Be multiplie, s'épuise pour faire face aux billets de ses clients qui lui reviennent non-payés. A la fin de l'année, c'est une perte nette du capital, une ruine totale. Le malheureux négociant succombe d'un excès de ventes.
Les fréquentes catastrophes particulières qui troublent le commerce ont souvent aussi une autre cause. La société canadienne vit au-dessus de ses moyens, trop grassement ; il n'y a guère que les gens riches qui y soient économes. Il faudra tôt ou tard que nous nous mettions au régime suivi par les petits bourgeois en Europe, car petits bourgeois nous sommes tous ou presque tous.
L'automne nous a apporté le beau temps que l'été ne nous avait pas donné. Quelle pharmante saison ! Il faudrait être poitrinaire pour la trouver triste ; et encore ces pauvres cœurs souffrants éprouvent-ils à la vue des feuilles qui tombent un doux sentiment de sympathie, un pressentiment de délivrance. C'est la mort qui approche voilée et qui étend lentement la main sur ses victimes.
Pour ceux qui ont la santé, la gaîté, l'automne vaut le printemps. La saison, légèrement assombrie, a une douceur infinie, un charme d'une mélancolie pénétrante. Les feuilles jaunies ou rougies font aux arbres une pitfure de la nuance la plus délicate et la plus ravissante. C'est le temps des pommes, des beaux fruits fermes et sains.
Si vous aimez la nature, allez dans les bois jonchés de feuilles, courez les champs dont l'herbe se fane ; et dites-moi ensuite si ce soleil voilé de l'automne n'échauffe pas doucement le cœur ! Le sang coule vigoureusement dans les veines et l'imagination déploie largement ses ailes dans un ciel serein.
La récolte est meilleure que la pluie ne permettait de l'espérer. J'ai remarqué que chaque année on désespère trop vite du grain ; il finit par valoir mieux que l'opinion qu'on exprimait, généralement, sur son compte. Au printemps on est plein d'espérances ; mais vers le milieu de l'été on n'hésite pas à déclarer la récolte manquée. Quand tout le grain est rentré, on s'aperçoit qu'elle est bonne. Même dans les meilleures années, on n'admet cette vérité consolante qu'au dernier moment et lorsqu'il n'est plus possible d'en douter. Cette année, il y avait toutes les raisons du monde de se décourager, et il faut constater avec bonheur que la pluie ne nous a pas fait autant de mal qu'elle semblait le désirer.
Tandis que les feuilles se préparent à tomber, les pêcheurs retirent leurs filets et les chasseurs prennent leur fusil. Ces! le quart-d'heure de Rabelais pour les perdrix. Je n'aimerais pas à être petit oiseau, quoi qu'en dise la chanson, ni poisson dans l'eau.
La pêche à la ligne est un exercice salutaire et un plaisir Buprême pour ceux qui aiment à rester assis. Que ceux qui n'ont jamais pêche jettent la première pierre aux patientes victimes de cette passion innocente ! Est-il sous le soleil un passe-temps plus inoffensif que celui d'attendre, durant dos heures, que de malheureux poissons, qui laissent des familles au fond de l'eau, viennent mordre à un hameçon caché sous an vers, qui n'est pas même un alexandrin ? Il n'y a que les poissons qui auraient droit de s'en plaindre. La seule émotion possible, c'est que le pêcheur s'endorme et glisse à l'eau. Mieux vaut après tout regarder nager des poissons rouges dans un bocal bleu chez les apothicaires. Cela ne fait de mal à personne.
Il est entendu que la chasse est un plaisir plus noble que la pêche à la ligne. La pêche a l'air d'un guet-à-pens ; on surprend la bonne foi des poissons, on les attrape lâchement. Un pêcheur qui se respecterait, dédaignerait l'artifice du vers. Il tendrait son hameçon sans masque. Les poissons sauraient a qui ils ont affaire. La partie serait égale, la lutte loyale.
Le chasseur attaque sa proie de front ; mais parmi le gibier qu'il prétend avoir tué, il y a bien des pièces achetées à la sourdine, bien des oiseaux empaillés empruntés aux étalages des manchonniers. Il part pour la chasse plein d'une ardeur meurtrière. A son approche, le gibier s'éloigne, les oiseaux se sauvent à tire-d'aile. Seule, une perdrix, en proie à quelqu'accès de mélancolie et cherchant une fin prompte, vient se jeter sur le bout de son fusil. Le coup part, le suicide est consommé, et la gloire du chasseur est mince. Il faut pourtant que son amour-propre soit sauf. Il rencontre un chasseur plus
heureux et qui s'en retourne accablé de gibier. 11 l'entraîne derrière un arbre et le corrompt. Le gibier passe d'une main h l'autre. Le Xemrod improvisé va faire un tour au fond des bois pour se donner le désordre d'un homme qui a poursuivi avec frénésie des oiseaux qui ont disputé chèrement leur vie ; puis, il rentre heureux et triomphant au logis.
Le récit qu'il fait de sa campagne est semé des plus poignantes péripéties : cette tourte planait au loin, lorsqu'un coup admirablement tiré l'a abattue, et il n'y a eu qu'une voix parmi les chasseurs pour applaudir à tant d'adresse ; cette perdrix se croyait sauvée, cachée qu'elle était dans un épais feuillage, quand elle est tombée mortellement frappée. En poursuivant avec trop d'ardeur ce lièvre blessé, il a failli se noyer dans uu ruisseau grossi par les récentes pluies.
La famille est convoquée pour écouter les récits de l'heureux chasseur ,et faire festin des produits de sa chasse. 11 s'épanche, narre ses exploits, dépeuple les forêts, dévaste la plaine : aucun oiseau n'est à l'abri de ses coups j tandis que les convives mangent avec un appétit assaisonné d'admiration.
Je dînais l'autre jour chez un chasseur. Le dîner était abondant, comme c'est l'habitude dans les familles canadiennes. L'enfant de la maison mangeait comme quatre. Le père voulait mettre un frein à l'appétit dévorant de son héritier, mais la bonne mère semblait contrariée de cette intervention arbitraire :
— Songe donc, lui dit mon ami d'un ton profondément convaincu, sou^e donc au revers de la médaille .'
A PEOPOS DE FUNERAILLES.
Québec, 30 novembre 1866.
C'est le mois des souvenirs tristes, le mois où l'on songe aux jours désolés et aux pertes irréparables. Quoique la Chronique soit, par nature, tenue d'aborder toute chose, le sourire aux lèvres, il faut bien qu'ici, un instant, elle oublie sa gaîté et s'incline, pensive, devant ses propres souvenirs. Et qui n'a pas les siens, amers et cruels ! Des figures que nous avons vues d'abord dans la vie, combien sont disparues et passent, voilées, dans notre mémoire ? Père bien-aimé, grand'mère joyeuse, amis fidèles, camarades des jeunes années, que d'êtres chéris ont quitté notre bras pour prendre, seul, la route funèbre'? Souvent nous les revoyons tels qu'ils étaient, à leur place accoutumée : le père laissant voir sur sa figure, attendrie par nos légers chagrins d'enfance, toute l'affection qu'il nous portait ; la grand'mère emplissant nos poches de bonbons, en chantant un refrain politique d'autrefois ; les camarades, à la sortie du collège, lorsqu'ensemble nous nous