‹ Chroniques \Chapitre 15 sur 32 · A PROPOS DB FUNERAILLES · texte numérisé non relu

A PROPOS DB FUNERAILLES

— C'est finir bien promptement, dit l'un. La dernière fois que je l'ai rencontré, c'était, il y a dix jours, dans la rue Saint- Jean. Je ne le voyais pas, car j'avais une grosse affaire en tête ; il m'a tapé sur l'épaule, en me demandant pour combien je lui céderais la spéculation dont la préoccupation m'empêchait de voir mes meilleurs amis. Il m'offrit une prise de tabac et nous causâmes durant quelques minutes. 11 me demanda conseil sur sa propriété du faubourg Saint-Jean qu'il avait envie de vendre : c'était un homme qui savait à qui s'adresser pour avoir un bon avis. Je l'ai laissé à la porte de chez Lamontagne, où j'entrai pour faire arranger ma montre qui ne va pas depuis 411e je l'ai laissé tomber, en la montant, dans mon pot à barbe. Si j'avais su que c'était la dernière fois que je le rencontrais bien portant, j'aurais continué avec lui jusqu'à son bureau. Mais rien ne m'agace comme une montre qui ne va pas, et je suis entré chez Lamontagne pour faire remettre la mienne à l'heure.

— Sa femme est au désespoir, à ce qu'il paraît, dit un autre. Elle ne se remariera pas de sitôt, s'il lui laisse de quoi vivre à l'aise. Cependant, ça ferait une bonne femme pour X., qui en cherche une depuis si longtemps. Elle tiendrait bien son ménage, sans lui faire trop de dépenses, et lui élèverait ses enfants comme il faut. 11 aime à recevoir ; elle lui ferait parfaitement les honneurs de son salon. Il faudra que je lui en parle pour plus tard, au cas où ce pauvre Y. n'aurait pas laissé grand' chose.

— Savez-vous, reprend un troisième, que Y. ne laisse pas le diable. Il a dépensé un argent fou à réparer sa vieille maison, et puisqu'il voulait vendre sa propriété du faubourg Saint-Jean, c'est signe qu'il était joliment embarrassé. Je tiens d'un des directeurs de la Banque Nationale que l'on refusait souvent d'escompter ses billets. Il branlait dans le manche, et c'était connu dans la rue Saint-Pierre. S'il n'était pas mort si vite, c'était fini, il faisait banqueroute. Toutes ses dettes payées, il

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ne restera pas grand' chose à sa femme. Elle va être forcée de porter un petit deuil, vous verrez ça comme moi. Je ne lui en veux pas, la pauvre femme, quoiqu'elle n'ait jamais été polie pour ma femme depuis qu'elle a été invitée chez les de Ii. ; mais ça apprendra aux autres à ne pas faire du ton, avant d'être sûres d'avoir de quoi en faire après la mort de leurs maris.

Au milieu d'un groupe attentif pérore l'homme toujours Lien informé, qui connaît tous les détails de la dernière maladie. Il était là lorsque le pauvre homme est tombé malade ; il était encore là lorsqu'il est mort ; c'est lui qui a recueilli son dernier soupir et calmé les cris des enfants qui demandaient leur père. On l'envoyait chercher chaque fois que le malade avait une crise ; il lui faisait plus de bien que le médecin. S'il est mort, ce n'est pas sa faute.

De temps à autre, on voit apparaître à la porte de la maison un autre ami du défunt, qui distribue des bulletins sur l'état de l'affliction de la veuve et des proches.

— La pauvre femme pleure depuis trois jours, elle n'a plus de larmes. Je lui ai dit que le cortège serait nombreux : cela l'a ranimée un peu, elle a versé encore quelques pleurs.

Dix minutes après.

— Cela va mieux. Elle m'a demandé île venir lui dire, après les funérailles, comment les choses se seront passées.

En peu plus tard.

— Nous venons de passer un marnais moment. Le petit Henri, qui n'est pas d'âge à comprendre l'affreux malheur qui vient de le frapper, a voulu jouer du tambour. 11 y a huit jours qu'on le prive de son instrument favori, il s'en ennuie et, à force de fureter, il a remis la main dessus. Il a fallu le lui ôter avec peine et misère. Le gamin a crié comme si on regorgeait, protestant qu'il allait le dire à son père. Tous jugez de l'effet de cette vaine menace ! La mère a recommencé à se désoler et les autres enfants à sangloter. C'était une scène

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